Sen Amartya

  • Le prioritarisme chez Rawls et Amartya Sen

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    Le prioritarisme de Rawls est un des composants de sa théorie de la justice. Il est formulé au sein des deux principes de la justice identifiés par Rawls comme étant ceux que les contractants de son expérience de pensée choisiraient, lorsqu’ils se trouvent dans la position originelle sous le voile d’ignorance, pour réguler la structure de base (les institutions fondamentales) de la société (d’une société juste). Les deux principes sont les suivants :


    « (1) Chaque personne a une même prétention indéfectible à un système pleinement adéquat de libertés de base égales, qui soit compatible avec le même système de libertés pour tous.
    (2) Les inégalités économiques et sociales doivent remplir deux conditions : elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous dans des conditions d’égalité équitable des chances ; ensuite, elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus défavorisés de la société (le principe de différence)[1]. »


    Le principe de différence rawlsien diffère du proritarisme de Derek Parfit sur deux points. D’une part, il est formulé comme principe organisant et justifiant certaines inégalités matérielles, alors que, chez Parfit, l’accent est moins mis sur les inégalités en tant que telles que sur les personnes les plus défavorisés elles-mêmes. D’autre part, Rawls prône la mise en place d’une priorité constante en faveur de ceux qui sont les plus pauvres en termes de pauvreté relative, alors que le prioritarisme de Parfit, est centré uniquement sur la pauvreté absolue. La priorité constante en faveur des moins favorisés fait du prioritarisme de Rawls ce que Roger Crisp appelle un prioritarisme absolu[2]. Nous verrons par la suite la critique du prioritarisme absolu qu’articule ce dernier. Avant cela, il nous faut aborder une variation du principe de différence rawlsien : le principe du leximin.


    Formulé à l’origine par Amartya Sen, Elizabeth Anderson le définit ainsi :

    Nous devrions améliorer maximalement la condition des plus défavorisés, puis la condition de ceux qui sont juste un peu moins défavorisés qu’eux, puis celle de ceux qui sont un peu moins défavorisés que les précédents, etcetera.

    Le principe du leximin se présente comme une amélioration du principe de différence rawlsien car il ne prend pas seulement en compte les plus défavorisés, mais tous ceux qui sont peu favorisés. Une telle approche semble néanmoins privilégier explicitement la notion de pauvreté relative plutôt que celle de pauvreté absolue. Or, il semble difficile de voir en quoi la pauvreté relative est un problème (nous y reviendrons). Comme le principe de différence, le principe du leximin est un prioritarisme absolu. Comme lui, il tombe en conséquence sous la critique de Crisp que nous verrons dans le prochain billet.

     

    Adrien Faure

     

    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Editions La Découverte, Paris, 2003, p. 69-70.

    [2] Crisp Roger, “Priority and Compassion” in Ethics Vol. 113, The University of Chicago Press, July 2003, p. 752.

  • Qu'est-ce que la pauvreté ? La réponse d'Amartya Sen

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    Amartya Sen rejette une définition trop fine de la pauvreté qui se baserait uniquement sur le revenu et/ou la richesse, sans toutefois nier que ces éléments sont des composants nécessaires de toute définition de la pauvreté. De manière générale, il définit la pauvreté comme une privation de capacités élémentaires, ou capabilités[1]. Il ne nie pas qu’un faible revenu soit un élément important à retenir pour définir le phénomène de la pauvreté, mais met en exergue l’importance d’une définition plurifactorielle[2].


    Il pointe l’existence de distinctions entre les situations de pauvreté, découlant de facteurs comme l’âge, le sexe, le rôle social, la situation géographique ou encore l’environnement épidémiologique[3]. Ces différences entre situations de pauvreté se traduisent par des besoins spécifiques de la part des personnes concernées pour faire face à chacune d’entre elles et entrent dans la définition de ce qu’est la pauvreté. De ce fait, la pauvreté est donc pour lui contextuelle et localisée au sein d’un ensemble de caractéristiques diverses, comprenant les privations « de nourriture, de logement, de vêtements, de soins médicaux, d’éducation, de participation à la société, de possibilités de communiquer avec les autres[4] » et d’accès à un emploi rémunéré[5]. C’est pourquoi, les privations de capacités peuvent s’observer sur le plan des données empiriques agrégées à travers des facteurs non monétaires, comme la mortalité accrue, la morbidité, la malnutrition ou des soins médicaux en quantité insuffisante.


    Enfin, Sen met en avant le fait que le niveau de revenu d’un ménage n’est pas une indication claire de la pauvreté individuelle, car la répartition du revenu au sein du ménage peut être inégalitaire et impliquer des privations de capacités pour certains membres du ménage en particulier et non pour d’autres[6]. De cette partie de la réflexion de Sen, je pense qu’il est pertinent de retenir l’importance de réfléchir en termes de capabilités, à savoir, en termes de capacités des individus à réaliser des fonctionnements fondamentaux pour leur épanouissement. Je me propose à présent d’étudier comment un certain nombre d’acteurs institutionnels ont choisi de définir la pauvreté.



     

    [1] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 95.

    [2] Ibidem, p. 98.

    [3] Ibidem, p. 96.

    [4] Sen Amartya, « La pauvreté se vit plus qu’elle ne se mesure » in Conseil économique, social et environnemental : entre richesse et pauvreté, Presses Universitaires de France, Paris, 2014, p. 130.

    [5] Ibidem, p. 132.

    [6] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, op. cit., p. 96-97.