Berger Philippe

  • 1964-1970 : Victoires et déboires du Labour

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    Philippe Berger revient aujourd'hui sur les années soixante britanniques et l'histoire du Labour. Bonne lecture ! AF

     

    En 1964, lorsque le travailliste Harold Wilson (1916-1995) entre au 10 Downing Street en tant que premier ministre du Royaume-Uni, il succède à 4 premiers ministres conservateurs qui depuis 1951 ont occupé cette charge : Winston Churchill (1951-1955), Anthony Eden (1955-1957), Harold MacMillan (1957-1963) et Alec Douglas-Home (1963-1964). Cette alternance aura été rendue possible notamment grâce aux qualités personnelles et au charisme du nouveau leader travailliste, mais aussi du fait d'événements qui ont successivement terni la réputation et la crédibilité des Tories à gouverner efficacement le pays. A commencer par la Crise de Suez en 1956, qui aura démontré que le Royaume-Uni est désormais une puissance de second plan derrière les États-Unis et l'URSS ; c'est en effet sous l'injonction de ces deux pays que Anthony Eden, qui était décidé à forcer les Égyptiens à revenir sur la nationalisation du Canal en renversant tout simplement Nasser, est contraint de faire cesser l'intervention de ses troupes. Humiliation de taille, qui le força à démissionner en ayant perdu la face, non seulement face à Nasser et au condominium soviéto-étasunien, mais également face au monde entier, et en particulier face à cette partie du monde qui constituait encore la sphère d'influence britannique.

    La situation économique ne joue pas non plus en faveur des conservateurs dans le duel de 1964. Si dès le milieu des années 1950 le pays connaît un boom économique et un accroissement général de la prospérité formidable - que les propos de MacMillan « most of our people have never had it so good » illustrent bien – l'inflation, qui commence à devenir alarmante dès 1960, semble en mesure de provoquer un reflux, face auquel le gouvernement paraît démuni. Autre pierre sur le château en ruines, l'affaire Profumo (1963), du nom de John Profumo, alors secrétaire d'Etat à la Guerre. Homme marié, il est découvert qu'il a entretenu une relation avec une danseuse et mannequin de 19 ans, Christine Keeler. Si cela peut révéler à une partie de l'électorat l'hypocrisie des conservateurs, qui ne manquent jamais de faire état de leur grande moralité et sont traditionnellement donneurs de leçons en matière de mœurs, la situation est politiquement compromettante du fait que Christine Keeler entretenait au même moment une relation avec Evgueny Ivanov, l'attaché naval soviétique à Londres... d'où naturellement des soupçons de trahison qui ne manquèrent pas de se manifester. Plus généralement, le parti conservateur s'était également révélé au fil des années de plus en plus éloigné des aspirations au changement de la nouvelle génération. Le cas d'Alec Douglas-Home, tout aussi sympathique et aimable qu'il fut, est assez symptomatique de ce fait : il s'agit en effet d'un premier ministre qui est issu de la Chambre des Lords - le dernier à l'être -, et n'a pas eu à affronter par conséquent le suffrage populaire pour le devenir, mais uniquement l'épreuve de la naissance.

    Si Harold Wilson s'est montré un candidat hors pair pour mener campagne dans les élections générales de 1964, c'est également à une part de hasard qu'il doit sa nomination comme leader de son parti. Son prédécesseur, Hugh Gaitskell, qui occupait cette charge depuis 1955 et qui était en bonne place pour devenir le prochain premier ministre, est en effet mort assez soudainement en 1963 (nous y reviendrons...), ouvrant la porte à une victoire de celui qui avait les faveurs de l'aile gauche de son parti depuis 1960. Il aura néanmoins à cœur, à peine élu au sommet du Labour, de se débarrasser de cette étiquette de chef d'un clan, et à rassembler le plus largement possible, sachant que c'était aussi la clef qui permettrait de lui ouvrir la porte du 10 Downing Street. A une interview qu'il donne après avoir accédé au sommet du parti, il rejette ainsi immédiatement ce statut d'homme de l'aile gauche, et se dit, de la manière quelque peu ambiguë et fuyante qui caractérisera ses 13 ans à ce poste, « a little left to the centre ». Positionnement relativement difficile à identifier, et qui pouvait donc contenter le plus grand nombre...

    Il est nécessaire avant de poursuivre sur son mandat de dire quelques mots sur les origines et le parcours d'Harold Wilson, en ce qu'ils permettent de comprendre le choix de son parti et la formation de ses opinions idéologiques. Né dans un milieu relativement modeste dans le nord du pays, sa famille connaît la misère dans les années 30, son père, chimiste, se retrouvant au chômage durant une longue période, comme tant d'autres travailleurs alors. Ses conditions d'existence, matériellement difficiles, ne l'empêchent pas de devenir un élève brillant et de décrocher une bourse pour Oxford, où il obtient sa licence dans le très fermé PPE1, couronné qui plus est, événement rarissime, d'un A+ à l'examen de théorie économique. Cela lui permet ensuite de devenir assistant de recherche du professeur Beveridge (1879-1963), futur leader du parti libéral dans les élections générales de 1945, l'épaulant notamment pour son rapport parlementaire qui deviendra célèbre sous le nom de « Beverdige Report ». Celui-ci, se donnant pour objectif d'abolir la pauvreté, l'insalubrité, l'ignorance, via l'action de l’État, notamment par l'extension des assurances sociales et la création de nouveaux services publics essentiels à la population (NHS par exemple), fixait les bases de l'État-Providence. Largement repris par les travaillistes au pouvoir et par le premier ministre Clement Attlee (1945-1951), les propositions du rapport conservent jusqu'à aujourd'hui une influence sur la vie quotidienne des Britanniques.

    S'il a déjà un solide bagage pratique, intellectuel, et politique derrière lui lorsqu'il devient premier ministre, il est néanmoins plus en phase avec son époque que les conservateurs qui l'ont précédé. Ceci peut-être aussi car c'est alors le premier ministre le plus jeune que le pays a connu au XXe siècle (seul Tony Blair le battra). Il sut d'ailleurs à plusieurs reprises cultiver habilement cet image d'homme de son temps proche de la jeune génération, par exemple en élevant les membres des Beatles au rang de MBE2. De par son milieu modeste, qui n'est pas sans évoquer Lloyd George (1863-1945), il est également plus en phase avec les conditions de vie de la majorité de ses concitoyens, que ses prédécesseurs conservateurs, tous issus de l'élite économique et/ou aristocratique du pays, qui ne les connaissaient que très lointainement. C'est en premier lieu cette double image qui lui permettra de remporter plus largement que deux ans auparavant, les élections générales de 1966, qu'il avait précisément convoqué pour se garantir une majorité plus confortable au Parlement, et pouvoir lancer sa grande saison de réformes.

    Sur le plan social, ces réformes seront sans aucun doute un triomphe. Nous pourrions citer en particulier : l'abolition de la peine de mort, l'interdiction des discriminations basées sur la race, la couleur de peau ou la nationalité, l'interdiction d'attribuer des salaires différents pour un même poste en fonction du sexe de la personne (Equal pay act), la décriminalisation de l'homosexualité, la réforme de la loi sur le divorce (rendant non nécessaire de prouver des fautes), la légalisation de l'avortement, l'abolition de la très désuète censure des théâtres... Nous pourrions également citer des réformes en matière d'éducation, notamment la création de l'Open University, que Wilson considérait comme sa plus grande réussite. Cette structure offrait, et offre toujours, une formation universitaire à temps partiel dans différents domaines, spécialement destinée aux travailleurs ou aux chômeurs souhaitant, par nécessité ou par choix, se (re)former. Bien moins coûteuse que les autres universités, dotée de nombreuses bourses et n'exigeant pratiquement aucun prérequis pour y entrer, elle offrait une seconde chance à ceux qui n'avaient pas eu les moyens ou la possibilité de recevoir une formation académique ; donnant par exemple à des travailleurs dont le secteur périclitait, une occasion changer de cap. Avec son enseignement largement dispensé à distance, via des émissions de radio et de télévision spécialement programmés par la BBC, le modèle faisait alors véritablement office de pionnier !

    Et les innovations du gouvernement Wilson, tendant à garantir une certaine égalité des chances en dépit du milieu social par la démocratisation de l'éducation, ne s'arrêtent pas au niveau supérieur, mais concernent aussi les échelons inférieurs, avec notamment l'extension massive des comprehensive schools (beaucoup moins sélectives et classistes que les grammar schools), qui avaient été introduites par le gouverment Attlee (1945-1951), sans que ses successeurs conservateurs ne s'en soucient ensuite beaucoup. Cet accent mis sur l'éducation pour tous et la formation tout au long de la vie aboutit au fait que pour la première fois dans le pays, les dépenses en matière d'Éducation dépassèrent celles allouées à la Défense.
    Ce gouvernement travailliste sait aussi réussir dans un autre domaine qui lui tient à cœur : celui du logement. Il est ainsi le promoteur d'un vaste programme de construction et d'amélioration des conditions d'habitation dans tout le pays, étendant autant qu'il peut le système des Council houses, dont la propriété et la gestion reviennent in fine à l'échelon communal de l’État.

    Ces réformes de grandes envergures ne sont à vrai dire pas tant du ressort direct de Wilson que de certains des ministres et membres de sa majorité parlementaire qui les lancent parfois de manière individuelle à la Chambre des Communes. Mais il a su d'une certaine manière les susciter par sa mise en concurrence habile des différentes ailes du parti au sein de la majorité et du cabinet. Stratégie qui était destinée selon ses mots à accoucher d'une « creative tension » tournée vers l'action législative ; et qui avait qui plus est l'avantage de lui permettre de garder le contrôle absolu sur le parti en jouant en permanence les uns contre les autres. 
    Parmi les ministres les plus impliqués dans cette grande saison, on pourrait citer Roy Jenkins (1920-2003), ministre des Finances, qui sera plus tard l'un des membres fondateurs du parti social-démocrate, ou Barbara Castle (1910-2002), ministre de l'Emploi, sur laquelle nous reviendrons plus loin. A ce titre il conviendrait de relever la place que Wilson donne aux femmes au sein de son gouvernement, chose qui après 4 premiers ministres conservateurs ne va pas de soi. Outre Barbara Castle, qui occupe un poste-clef, se distingue notamment Marcia Williams (1932-2019), l'implacable secrétaire politique de Wilson, à qui ce dernier délègue souvent le recadrage de ses ministres, lui-même rechignant le plus souvent à les contredire de manière directe. Très influente aussi bien dans les prises de décisions du premier ministre que de celles de son cabinet, elle suscita auprès de quelques-uns de ses membres une inimitié et une crainte telle que beaucoup cherchaient à fuir sa présence.

    Mais la plus remarquable de ces femmes est sans aucun doute Shirley Williams (1930), ministre de l'Education entre 1967 et 1969, puis ministre plus brièvement de l'Intérieur entre 1969 et 1970. Fille de l'écrivaine féministe et pacifiste Vera Brittain, et de George Catlin, politologue-sociologue, militant du Labour et membre de la Fabian Society, elle s'engage très tôt chez les travaillistes, où son intelligence et sa vivacité lui valent déjà d'être remarquée par Clement Attlee (1883-1967), alors qu'il est candidat à sa réélection. Son esprit de système et de synthèse, sa clarté et son honnêteté dans les convictions et le propos, en ont certainement fait l'une des personnalités politique les plus brillantes et dignes d'estime de sa génération. Intervenant encore jusqu'à très récemment dans le débat public, elle constitue une source inestimable en ce qui concerne la vie politique des années 1964-1970, aidant à mieux apprécier l'action du gouvernement et de la majorité d'alors, et à mieux cerner la personnalité de Harold Wilson. Elle rappelle par exemple qu'il était une de ses rares connaissances de l'époque à ne tenir compte ni du sexe ni de la race pour juger la personne qu'il avait en face de lui.

    Si sur le plan social donc, beaucoup de réformes, qui aujourd'hui apparaissent comme fondamentales, sont menées avec succès ; sur le plan économique, autrement dit là où les travaillistes mettent le plus l'accent et sont le plus attendus pour mesurer leur succès au pouvoir, c'est nettement moins le cas. Alors que c'était la voie vers la planification scientifique de l'économie qui était prévue, des conditions économiques trop défavorables vont rendre sa mise en œuvre compliquée, et forcer les travaillistes à revenir sur cet engagement. Dans ce contexte, Wilson devra même se résoudre à dévaluer la Livre en 1967, soit un an après sa réélection triomphale qui lui donnait une majorité plus confortable au parlement, alors qu'il s'y était pendant si longtemps refusé, s'agissant sans doute d'un exercice humiliant pour un homme qui dès son élection à la tête de son parti, disait sa volonté à faire retrouver son rayonnement à une Grande-Bretagne qui s'était depuis trop longtemps « faite marcher sur les pieds ». Cette dévaluation, aveu de faiblesse qui transférait en quelque sorte sur le plan monétaire la réalité de la défaite de Suez, n'allait certainement pas dans le sens souhaité, et érodera un temps la popularité du premier ministre.

    Dans un exercice de langue de bois entré dans l'histoire, il expliqua lors de l'annonce télévisée de cette dévaluation, que si la Livre valait moins à l'étranger, celle qui était « dans la poche des Anglais » ne voyait pas sa valeur modifiée : séparation rassurante mais absurde, quand on sait le nombre de biens consommés en Angleterre provenant de l'importation. Si beaucoup ont pu interprété cette décision comme une capitulation tardive de Wilson face à la spéculation et face à ses conseillers et ses ministres qui le pressaient de procéder à cette dévaluation depuis 2 ans déjà, d'autres, comme Shirley Williams, expliquent que le fait d'annoncer par surprise la dévaluation ne révélait pas le fait que Wilson avait finalement cédé, mais plutôt son habileté de tacticien ; car en effet, si des discussions sur ce sujet avait été menées longtemps en avance par le gouvernement, les marchés l'auraient anticipé, et les pertes auraient été par conséquent plus importantes encore.

    Faute de planifier l'économie et contraint de prendre en compte les décisions du marché, le gouvernement Wilson tentera d'une certaine manière de se rattraper par une politique fiscale redistributive très offensive. Ainsi, la tranche la plus élevée du taux d'imposition des personnes physiques est fixée à 95%, tandis qu'est introduit un impôt sur les gains en capitaux, et la Selective Employement Tax, qui impose davantage le travail dans le secteur des services pour subventionner le secteur manufacturier et industriel, et favoriser par là, du moins le pense-t-on, les exportations. Cette dernière constituait en quelque sorte un vestige du plan, en ce qu'elle soutenait fortement un secteur, privilégié, parmi d'autres. Malgré cela, et malgré les réformes en matière de mœurs, d'égalité raciale, ou des sexes dont nous avons parlé plus haut, c'est sur l'échec en matière économique et monétaire que la plupart des historiens et des militants de son parti le jugeront durant de nombreuses années après son départ du 10 Downing Street.

    La fin de sa première saison au pouvoir sera d'ailleurs marquée par une forte inflation et une dégradation de la balance commerciale, face auxquelles le gouvernement sera relativement impuissant. L'inflation provenait en partie de l'incapacité du gouvernement à s'opposer aux hausses de salaires demandées par les syndicats, (alors que le contrôle des salaires et des prix établi en 1965, première étape d'un plan qui ne devait jamais voir le jour, avait précisément pour but de limiter la hausse générale des salaires, et partant, l'inflation3) qui se mettaient en grève et bloquaient les usines si ces hausses ne leur étaient pas accordées4. Le problème de ces grèves étaient qu'elles émanaient souvent d'une fraction très minoritaire d'un syndicat donné, étant donné que la structure de ces organisations était alors souvent anti-démocratique- une grève n'avait pas besoin d'être votée et approuvée pour être déclenchée-, ce qui paraît surprenant vu la place qui leur était accordée par le gouvernement et la loi dans les décisions économiques et la gestion de la politique industrielle. C'est sous l'impulsion et la direction de Barbara Castle, et avec la bénédiction de Wilson, que sera ainsi publié le petit rapport « In place of strife » (1969), qui avancera notamment l'idée d'une réforme syndicale passant par la démocratisation des organisations représentatives des travailleurs. Démocratisation qui aurait également eu pour but, au-delà des principes, de limiter au maximum les hausses de salaires, afin de faire baisser l'inflation. Ce projet de réforme demeurera cependant à l'état des intentions, les travaillistes n'ayant pas eu le temps de la convertir en loi avant d'être chassés du pouvoir par les urnes, moins d'une année plus tard. Également car l'aile gauche du parti, s'opposait, étrangement, à cette réforme démocratique.

    Enfin, sur le plan de la politique étrangère, l'action du gouvernement Wilson est remarquable par plusieurs orientations fondamentales, qui se caractérisent de manière générale par la prolongation de la politique de décolonisation initiée par Attlee en 1948 avec l'Indépendance de l'Inde. Ainsi, la décision est prise d'évacuer la plupart des grandes bases britanniques situées à l'est du Canal de Suez. Ceci expliquant notamment pourquoi le budget militaire est pour la première fois dépassé par celui de l'Éducation, comme nous l'avions indiqué précédemment.
    Une pression maximale est également mise sur la Rhodésie d'Ian Smith pour qu'elle accorde une pleine égalité électorale aux Noirs et cesse ses politiques de discrimination ; sujet qui a particulièrement tenu à cœur à Wilson et dans lequel il s'est personnellement engagé, sans réussir à faire plier Ian Smith et la minorité blanche au pouvoir (son intransigeance et sa dureté auront peut-être même été contre-productifs, quand bien même son comportement n'appelle aucune critique sur la question des principes défendus).

    Sur un autre continent, Wilson sut résister efficacement à la forte pression américaine pour que la Grande-Bretagne s'engage dans la Guerre du Vietnam, perçue par une partie des militants, élus, et ministres du Labour comme une guerre impérialiste. Son ministre des affaires étrangères d'alors, Denis Healey (1917-2015), va en ce sens jusqu'à dire que Wilson prit la décision de ne pas intervenir dans le conflit aux côté des Américains pour assurer l'un de ses objectifs politiques principaux : l'unité du Parti. Habilement, il se contenta de soutenir l'intervention uniquement verbalement et rappela à plusieurs reprises la « relation spéciale » qui liait les deux pays- ce qui coûtait uniquement la frange la plus anti-américaine des militants. Le président Lyndon Johnson fut extrêmement mécontent de ce refus joliment emballé, mais ne put rien faire de plus que d'en prendre acte. Il convient de remarquer que sur ce point, Harold Wilson fut infiniment plus habile et sensé que Tony Blair une quarantaine d'années après...

    La prise en compte de la fin de l'Empire, la reconnaissance de la diminution de la puissance économique de la Grande-Bretagne, dont la dévaluation de 1967 est la preuve monétaire, l'agitation sociale de ces années (grèves, manifestations parfois violentes), les politiques fiscales et socialistes égalitaristes, menèrent une partie de l'establishment conservateur, alliée à une partie de l'armée et des services secrets, à se tenir prête à prendre le pouvoir par la force si le chaos s'étendait trop dans le pays, et si le gouvernement poussait trop loin ses politiques socialistes. Un homme fort, qu'incarnait Lord Mountbatten le dernier vice-roi des Indes, aurait dans ce cas dû s'emparer du pouvoir par ce coup d'État afin de rétablir l'ordre dans le pays, et sa grandeur à l'extérieur. Il faudrait à ce titre préciser que certains, à la CIA et au MI5, avaient soupçonné un temps Harold Wilson d'être un agent de Moscou : il avait en effet effectué de fréquents voyages derrière le rideau de fer lorsqu'il était président du Board of Trade sous le gouvernement Attlee, et la mort assez soudaine de Hugh Gaitskell peu après un retour d'un voyage en URSS était de nature à rendre le favori à sa succession suspect. Si depuis, l'ouverture des archives du KGB nous permet de constater que si tentative de débauchage il y a eu, elle a échoué, l'époque, pleine d'agents doubles et de complots abracadabrantesques, pouvait conforter une telle hypothèse. Son conseiller Bernard Donoughoue, sous-entendait d'ailleurs encore récemment que l'état de nervosité de Wilson donnait parfois à penser qu'il pouvait s'être mis dans une situation qui avait donné prise aux Soviétiques pour le faire chanter et en disposer selon leurs souhaits.

    Quoiqu'il en soit, ceux qui imaginaient devoir renverser un jour ou l'autre Wilson et son gouvernement, n'eurent qu'à attendre le verdict des urnes, qui lors des élections générales de 1970, se montra défavorable à son encontre, le poussant, à la surprise de beaucoup, dans le rôle de leader de l'opposition. Jusqu'à la date du scrutin, les sondages prédisaient en effet aux travaillistes une avance assez confortable face aux conservateurs menés par le terne et peu affable Edward Heath. Outre les limites propres aux sondages nationaux dans le système britannique majoritaire uninominal à un tour, il est probable que les mauvais chiffres des exportations- dont la presse se fit largement l'écho-, en rappelant notamment la dévaluation de 1967, et l'utilité toute relative de mesures comme la Selective Income Tax, jouèrent un rôle décisif dans cette défaite quelque peu inattendue. Après 6 ans d'absence, un conservateur s'installait de nouveau au 10 Downing Street, avec, lui aussi, de grandes ambitions pour le pays.


    Philippe Berger,
    Diplômé de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève

     

    1 Philosophy, Politics and Economics

    2 Member of the British Empire

    3 MacMillan avait déjà gelé les salaires en 1961 dans le même but avec, semble-t-il, un certain succès.

    4 Ceci démontrant que si ces mesures keynésiennes étaient facilement applicables et respectées pendant la guerre, les citoyens étant alors plus obéissants et dociles face à la menace extérieure, elles l'étaient beaucoup moins en temps de paix.

  • La vision de la pauvreté au sein du capitalisme naissant

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    Aujourd'hui, Philippe Berger nous introduit à un fragment de l'oeuvre de Karl Polanyi portant sur une thématique qui nous intéresse lui et moi : la pauvreté. Bonne lecture ! AF 

     

    Du passionnant chapitre « Paupérisme et utopie » de La Grande Transformation (1944) de Karl Polanyi (1886-1964) nous avons tiré quelques réflexions.

    L'auteur nous y rapporte comment dès la fin du 17e siècle la question de la pauvreté et du chômage au sens modernes du terme apparaissent sur la scène en Angleterre.

    La réponse principale à la pauvreté ayant été la suivante dans les siècles précédents : le riche puissant doit se montrer généreux et doux envers l'indigent et ne pas l'oppresser, mais sa condition est une donnée de base de l'existence ; il y a des riches et il y a des pauvres, c'est ainsi. Et s'il veut espérer survivre, il doit compter sur les solidarités de la famille, du village, et de la corporation dont il est éventuellement proche.

    La situation économique de la fin du 17e siècle marque en ce sens un tournant, avec l'instauration progressive de ce qu'il est convenu d'appeler un libre-marché, dont la base principale est la concurrence des producteurs au niveau entier du pays, et non plus la domination de telles corporations sur telles communes données. Évolution à vrai dire très progressive et faite de nombreux soubresauts.

    C'est autant sous l'effet de ce libre-marché dont le but avéré est de créer une plus grande prospérité, une plus grande liberté et une plus grande égalité, que sous l'effet de la disparition de la monarchie de droit divin (Glorieuse Révolution de 1688), que la question de la pauvreté connaît un tournant. Il ne s'agira plus dès lors de la rendre acceptable ou vivable, mais bien de réussir à la résoudre.

    Il y aura dans les différentes manières de vaincre la pauvreté un bon reflet de ce qu'est le libéralisme naissant : il croit à l'égalité, à la possibilité de l'égalité (élément positif), mais en faisant dans le même temps fi des rapports de pouvoir, précisément car il souhaite l'abolition des rapports de pouvoir absolu propre à l'ancien régime qu'il combat, et qu'il pense tantôt naïvement selon tels auteurs, tantôt à dessein selon d'autres, être les seuls existants (élément normatif).

    A ce titre l'apport que la gauche formulera bientôt à ce débat, avec sa fameuse distinction entre droits légaux et droits réels, a permis de faire réapparaître la question de ces rapports de pouvoir/de domination, en se faisant une idée plus précise de la réalité.

    Polanyi évoque bien le climat contradictoire qui préside à la naissance du capitalisme sous l'impulsion (?) ou conjointement au libéralisme économique et politique : parlant d'une étonnante alliance entre « l'harmonie et le conflit » (la concurrence), et précisant que « cette harmonieuse auto-régulation exigeait que l'individu respectât la loi économique, même si celle-ci venait à le détruire ». De là évidemment le fait que la classe qui a remplacé l’aristocratie au sommet de la pyramide sociale (la bourgeoisie)- le mérite d'être en haut n'étant plus évalué par le critère de la participation aux batailles ou aux Croisades mais par celui de l'argent et de la capacité à en faire-, cherchera bientôt tout naturellement à se garantir le contrôle de l’État, qui lui permettra précisément de se perpétuer en tant que classe dominante.

    La même chose se produisant d'ailleurs dans les démocraties dites populaires. Un livre du polonais Waclaw Machajski (1866-1926) paru en 18991 faisait à ce titre état de manière prémonitoire du fait que « le nouveau messianisme socialiste masquait une idéologie émanant d'intellectuels désabusés, et que la nouvelle société socialiste remplacerait simplement une classe dominante par une autre, qui poursuivrait tout naturellement l'exploitation des travailleurs à son compte 2».

     

    Revenons-en après ce détour aux théories qui expliquent et se proposent de résoudre la question de la pauvreté.

    Il est intéressant de constater tout d'abord que la plupart des données économiques- augmentation de la richesse pour tous- semblent contredire des économistes de l'époque, comme David Ricardo (1772-1823) ou James Mill (1773-1836), qui dressent un parallèle entre le progrès pourvoyeur de richesse et l'augmentation de la misère. Ils se basent en fait sur une impression et sur un sentiment général ainsi que sur « des tendances paradoxales qui ont prévalu pendant une période de transition nettement définie. » Le sentiment général qui l'emporte c'est celui qui voit l'individu possédant sa place attitrée dans sa commune (sa paroisse dirait-on en anglais) la perdre en devenant un ouvrier anonyme esseulé et sans destinée précise. Comme l'écrit magnifiquement Polanyi : « Ce fut sous l'autorité de ces lois [économiques] que la compassion fut ôtée des cœurs et qu'une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d'une religion séculaire ».

    Signalons, avant de les nommer, qu'à côté de la volonté de résoudre la question de la pauvreté, des idées classiques sont encore très présentes dans la pensée de l'époque. Celle par exemple qui voudrait que la puissance d'une nation se mesure au nombre de ses habitants, ou que grâce aux pauvres/chômeurs employables à bon compte, les manufactures peuvent fleurir et le progrès économique général s'installer, ou encore que sans pauvres il y aurait moins de soldats et de marins disposés à s'engager pour partir dans des guerres de conquête3.

    A noter que l'on distingue encore assez mal à l'époque le statut du chômeur de celui du pauvre : ainsi de la loi qui s'adopte à peu près partout en Angleterre à partir du village de Speenhamland (1795), et qui vise à octroyer à tous, travailleurs ou non, un minimum vital4.

    Mesure à vrai dire relativement inefficace pour la plupart des penseurs de ce siècle qui veulent résoudre pauvreté et chômage, en ce que, pensent-ils, il ne motive aucunement les chômeurs à rechercher un travail5. L'on sait aujourd'hui en fait que la limite principale de ce système est qu'il suscite une baisse généralisée des plus bas salaires, les patrons profitant de l'intervention de la commune pour parfois réduire leur participation à presque rien6.

    Outre ce revenu de subsistance relativement inefficace, on assiste, dès le milieu du 17e siècle à un réel effort d'innovation pour comprendre et résoudre, principalement le chômage, mais aussi par ailleurs la situation des pauvres. Le quaker Thomas Lawson (1630-1691) constate par exemple en 1660 que le « chômage involontaire devait résulter de quelque défaut dans l'organisation du travail ». Sa proposition est dès lors de créer un véritable marché du travail, où l'offre et la demande pourraient se rencontrer comme pour d'autres biens de consommations. De là son idée des bourses d'échange du travail (ancêtres de nos offices de l'emploi).

    Les penseurs suivant vont se montrer plus ambitieux en suivant la même logique : le travail des chômeurs et des indigents doit pouvoir produire des profits si son organisation est bien pensée. Idée qui vaut aujourd'hui des attaques récurrentes contre l’État social, surtout, et c'est très paradoxal, dans les crises, au moment où il est le plus déficitaire et en même temps le plus utile.

    Ce qui divise ceux qui réfléchissent à l'époque à cette question, est surtout celle des récipiendaires de ces profits.

    Bentham (1748-1832), se propose ainsi de faire exploiter les chômeurs par une société par actions, le surplus devant revenir à ses actionnaires, alors qu'Owen (1771-1858) le socialiste veut le rendre aux chômeurs eux-mêmes, tandis que l'humanisme teinté de christianisme d'un John Bellers (1654-1725), se propose de l'utiliser pour venir en aide à des travailleurs nécessiteux7.

    Mais dans les trois cas, il y a cette idée que l'on peut d'une manière, en corrigeant l'organisation du travail, tirer une plus-value des chômeurs et des indigents.

    Ce qui fait dire à Polanyi que l'analyse du problème n'en est- au 17e et jusqu'au années '30 du 19e siècle- qu'à son état de chrysalide, étant donnée la convergence de penseurs qui donneront lieu plus tard à des courants économico-politiques si différents et divergents.

    A vrai dire à cette époque, « ni la richesse nouvelle ni la pauvreté nouvelle ne sont encore tout à fait compréhensibles » (celle de la Révolution industrielle naissante et du libre-marché balbutiant s'entend), ce qui peut expliquer qu'une théorie crédible puisse servir de point de référence aux autres. A ce titre la longue transition entre un 17e largement rural et mercantile et un 19e siècle industriel et financier constitue la deuxième phase de maturation de la compréhension de l'économie politique par l'homme. La première phase pouvant être rapportée au 16e siècle, lorsque l'on découvre que les Espagnols amassant des tonnes de métaux précieux des Amériques ne font en définitive que s'appauvrir (découverte de la relativité de la valeur de l'argent et du phénomène de l'inflation), se retrouvant dans la situation du Midas de la fable grecque8.

     

    L'on peut constater avec regret, qu'encore aujourd'hui nous n'en sommes qu'aux balbutiements d'une résolution de la pauvreté qui permettrait en même temps aux individus de préserver la solidarité collective et un sens de l'identité9 qui leur permette de s'épanouir. En ce sens, les observations de Marx et Engels (se basant sur des présupposés pseudo-scientifiques, mais humainement véridiques) sur l'Angleterre du 19e siècle, qui faisait sortir tant de gens de la pauvreté, mais les faisait perdre tout sens à leur existence propre, demeure encore aujourd'hui d'une actualité brûlante sur une bonne partie de la planète.


    Philippe Berger,
    Diplômé de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève

     

     

    1 L'évolution de la social-démocratie

    2 Ainsi en parle Daniel Bell (1919-2011) dans le chapitre « Two Roads from Marx : The Themes of Alienation and Exploitation and Workers' Control in Socialist Thought » de son excellent ouvrage The End of Ideology (1960)

    3 C'est le cas du polymathe James Townsend (1739-1816).

    4 John Locke (1632-1704) proposant alors que les plus grands contribuables qui permettaient ce système puissent bénéficier à la même hauteur du travail gratuit des pauvres...sorte de révision moderne des corvées.

    5 Daniel Defoe évoquant très cyniquement en 1704, l'aiguillon de la faim, comme moteur principal de la recherche d'un travail. Avis qui fera école plus tardivement, chez Burke (1729-1797) par exemple.

    6 Ce qu'il se passe en somme aujourd'hui avec les subsides étatiques aux primes maladies : les assurances finissant par payer une part de plus en plus réduite d'un système dont elles sont censées être les piliers, et dont elle ne sont plus dès lors qu'un élément encombrant et superflus.

    7 Comme Lawson, Bellers est également quaker.

    8 Tous les siècles ne sont-ils pas des tournants de quelque façon que ce soit ? (si nous pensons qu'il ne se passe rien au 12e siècle, c'est soit que notre connaissance du temps est trop faible, soit que nous n'avons qu'un accès très partiel à cette connaissance.

    9 Une « identité pour » et non une « identité contre » bien évidemment.

  • La contradiction, fondement de la pensée statique (mais pas que)

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    J’ai le plaisir d’accueillir aujourd’hui une nouvelle contribution de l’excellent Philippe Berger sur un aspect pour le moins notable de la nature humaine : la contradiction. Bonne lecture ! AF

    Cet article s'intitulait primitivement « la contradiction, fondement de la morale bourgeoise ». Mais « bourgeois » étant devenu un « mot-slogan » que chacun remplit de ce qu'il veut et dont la signification a fini, à quelques rares exceptions par devenir nébuleuse, l'on a préféré s'en passer. L'on observe d'ailleurs le même mouvement pour des termes comme « classe moyenne », « patriarcat » ou « républicain », qui, utilisés à torts et à travers, perdent souvent toute portée réelle utile à la compréhension des éléments ou phénomènes précis qu'ils tendaient originellement à désigner.

    A l'expression de « la morale bourgeoise » nous avons choisi de substituer celle de « la pensée statique » ; autrement dit la pensée qui ne permet d'avancer vers rien d'autre qu'elle-même, celle qui empêche le mouvement, tout en se parant de l'apparence du mouvement (et voilà déjà apparaître le fondement de cette pensée : la contradiction). Presque une tautologie : « la contradiction, fondement de la pensée contradictoire ». Mais en parlant de staticité, nous voulons insister sur la vanité, sur la vacuité, sur l'absence de but réel d'une telle pensée, qui n'a pour seul objectif que de « donner le change », sans se préoccuper du fait qu'elle est totalement détachée de l'action qu'elle se vante pourtant de mettre au cœur de son discours. Enfin, comme il fallait bien se contredire quelque peu, une parenthèse a été ajoutée au titre pour en tempérer la portée totalitaire ou moralisante.

    Le but n'est pas ici de proposer une autre morale, ou de substituer à cette « pensée statique » une « pensée dynamique » qui serait pure cohérence entre les mots et les actions qui en découlent. Le but sera plutôt d'illustrer, de donner à voir ce que l'on entend au juste par pensée statique, par des exemples plaisants, tirés de manière arbitraire de deux œuvres littéraires : L’Éducation sentimentale de Flaubert, et quelques poèmes de Trilussa.

     

    Chez le premier, de nombreux personnages du roman en question vivent dans la contradiction. A commencer par son « héros », Frédéric Moreau. Se situant résolument du côté de la justice et de l'égalité, c'est pourtant auprès d'un des tenants conservateurs de l'ordre établi qu'il va chercher un soutien pour se faire élire député de la nouvelle république (l'on est en 1848). De cette démarche, naturellement, rien ne s'ensuivra, car ce puissant banquier proche des Orléans n'a aucune intention de soutenir un jeune homme qui fait siennes les idées de démocratie et de justice sociale.

    Dans sa vie sentimentale, la même inconsistance anime ce personnage. Proclamant à plus d'une reprise son amour absolu pour Madame Arnoux, femme fidèle d'un vendeur de tout, il ne se jette pas moins dans les bras de la première courtisane venue, ni ne se refuse, malgré ses idéaux hautement proclamés, à se servir d'une femme dont la plus grande qualité à ses yeux est de pouvoir lui ouvrir une grande carrière et de l'introduire dans le monde, grâce à sa fortune qu'il croit colossale. Ce qu'est qu'une fois humilié par cette dernière qu'il retrouvera comme par magie ses principes et refusera un mariage dont il a appris entre-temps qu'il lui rapporterait moins que prévu. Autrement dit, les contradictions successives de Frédéric Moreau n'aboutissent à rien, et à la fin du roman on le retrouve « vivant en bourgeois ».

    En somme Flaubert fait comme souvent le procès du romantisme : des rêves vaguement formulés, dont les buts et les moyens se contredisent, n'aboutissent politiquement qu'à la restauration de « la Force » et de « l'Autorité », « qu'elle vint de n'importe où, pourvu que ce fût la Force, l'Autorité !», donc à un mouvement statique, qui n'aura servi à rien d'autre qu'à revenir au point de départ. Un despote, Napoléon III, en remplaçant en fin de compte un précédent (Louis-Philippe).

    Son camarade de jeunesse, Deslauriers, ne vaut à ce titre pas beaucoup mieux. S’accoquinant avec des républicains et des révolutionnaires avant la Révolution, il tente après celle-ci de se faire soutenir en province par des intérêts particuliers ; pensant ainsi qu'il pourra tout de même faire une carrière, et être porté aux plus hauts niveaux dans le nouvel ordre établi. Seulement il ne fait que « rêver le pouvoir », et la préservation de ses vagues principes libéraux et républicains, qui s'opposent de manière directe à ses soutiens, fait en sorte qu'il sera démis de ses fonctions assez rapidement par ceux qui l'avaient porté à la préfecture de son département. Sa carrière se termine sur une diatribe contre tous les intérêts particuliers qui ont contrarié son avancement. Et c'est là où le personnage est au fond inconsistant : lui-même étant mû par son seul intérêt personnel et son individualisme, c'est celui des autres, forcément illégitime, qui le met en fureur, et son seul regret demeure dès lors que pendant la Révolution de 1848, la France n'ait pas « mis le feu à l'Europe ».

    Du point de vue politique, plus radicale est en apparence la figure de Sénécal, qui passe en tout cas la première moitié du roman en tant que sympathisant socialiste à souhaiter une révolution qui purifie par le feu, comme la Terreur avait pu le faire, les corrompus et les profiteurs, et professe une égalité absolue entre les citoyens. Engagé grâce à l'entremise de Frédéric Moreau dans la fabrique des Arnoux, il se montre un contremaître impitoyable voire arbitraire envers ses ouvriers. Vers la fin du roman c'est d'ailleurs lui qui écrase la Révolution qu'il avait dans un premier temps porté aux nues, en tuant en tant que sergent de ville, Dussardier, le brave et généreux ouvrier, qui peu disert sur l'idée de la Révolution, avait grandement contribué à la réaliser.

    Sénécal annonce en quelque sorte le concept saugrenu d' « avant-garde du prolétariat ». Ou comment des bourgeois pourraient être en même temps prolétaires.

     

    Chez le poète romain Trilussa, la contradiction sert de manière beaucoup plus amusante de terreau à ses poèmes (bien que chez Flaubert l'humour noir ne soit jamais absent).

    C'est surtout dans ceux à sujets politiques, que Trilussa trouve son meilleur terrain d'expression sur ce thème. Notamment dans sa série traitant des réunions politiques. Celle des socialistes se dépeuplant année après année à mesure que les membres se trouvent des fonctions de dirigeants dans la société ou deviennent entrepreneurs ; ne restant plus alors pour la poignée de membres restants qu'à boire du vin dans le bar où ils se réunissent en « vidant » avec autant de nonchalance un l'ordre du jour. Dans la réunion cléricale la contradiction n'est pas plus faible, car à force d'évoquer des points de détails annexes, les participants vont jusqu'à oublier l'existence de Dieu, autrement dit le moteur de leur action, et la possibilité d'action-même. Et dans la scène de famille où le père démocrate-chrétien, un des fils socialiste, l'autre monarchiste, et le dernier républicain, évoquent avec tant d'ardeur leurs idées respectives, ils les oublient instantanément à l'instant où le dîner est servi.

    Le parti de la libre-pensée constitue la dernière extrémité en la matière, car une des conditions pour y être admis comme membre est d'être d'accord en tout avec le chat noir qui le préside, autrement dit de ne plus penser du tout.

     

    Malgré les critiques dont la contradiction humaine fait l'objet chez ces deux auteurs, ne faudrait-il cependant par se réjouir que son existence permette précisément à de grands écrivains d'en tirer parti de façon plaisante ou géniale ?

    Et chez les personnages que dressent ces auteurs, la contradiction n'est-elle pas parfois une simple manière de rêver tout haut une autre vie face aux contrariétés de l'existence, face à leurs propres limites ?

    N'y a-t-il pas risque plus largement, en étant obsédé par la contradiction et son évitement, de finir par tout considérer avec distance et cynisme ? Ou au contraire de trouver un savant subterfuge pour prétendre avec arrogance s'être abstrait de toute contradiction ?

    Ne faudrait-il pas dès lors tout simplement se prémunir des contradictions que l'on peut consciemment éviter ? Se prémunir par exemple de l'Idéal le plus audacieux et le plus novateur s'il est- paradoxalement- uniquement prétexte au conservatisme ou à l'inaction, autrement dit s'il est trop pensée statique, et pas assez pensée de la praxis ?

    Sans répondre à ces questions essentiellement rhétoriques, on doit en tout cas admettre que les contradictions des personnages de Flaubert et de Trilussa ne les rendent que plus humains et plus palpables, avec tout ce que cela comporte d'admirable et de détestable. Donc plus proches de nous.

     

    Philippe Berger,
    Diplômé de la Faculté des Lettres de l’Université de Genève

  • Du particulier au général : réflexions autour de la votation du 19 mai – Philippe Berger

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    Aujourd’hui, j’accueille un texte de Philippe Berger qui réagit aux résultats de la votation du 19 mai. Bonne lecture ! AF

     

    Même s’il faut se réjouir du fait que la CPEG ait été recapitalisée de manière à ne pas péjorer les conditions de retraite des fonctionnaires de l’Etat de Genève, l’on ne peut s’empêcher de relever une certaine contradiction entre le résultat de ce vote et l'approbation par le même corps électoral de l’assouplissement des conditions d’ouverture des magasins trois dimanches par an (à titre expérimental certes, et sur une “base volontaire” de chaque employé travaillant ce jour-là, nous y reviendrons), ouverture qui était jusqu’à présent conditionnée à l’existence d'une convention collective de travail étendue dans le secteur du commerce de détail.

    L’on ne peut s’empêcher à ce titre de s’interroger face à l'un des arguments utilisés notamment par le comité référendaire s’opposant à la loi 2, celle du Conseil d’Etat, qui rapportait que même les employés de la Migros avaient des conditions de retraites plus favorables que les fonctionnaires de l'Etat de Genève (même eux, ces gueux, eux qui devraient naturellement se trouver tout en bas de l’échelle des conditions sociales du Canton). Cet argument était au mieux maladroit, au pire méprisant. En effet, alors que le rôle de la gauche devrait être de se battre notamment pour l’amélioration des conditions de travail, des retraites et des salaires de tous les travailleurs, il apparaît surprenant de vouloir les segmenter dans des sortes de castes allant des plus au moins valeureux, de les diviser entre ceux qui méritent de bonnes conditions sociales, et les autres, ceux qui n’en mériteraient pas.

    Le but de notre propos n’est bien évidemment pas d’exiger des uns (les fonctionnaires) de se sacrifier au profit des autres (les employés du privé), car répétons-le, il faut se réjouir du fait que l’Etat soit un bon employeur, et montre la voie au reste de la société en donnant à voir un modèle où les conditions de travail, les salaires et les retraites sont dignes. On pouvait à ce titre soupçonner le projet du Conseil d’Etat de n'être que le premier d'une longue série visant à normaliser totalement la condition du fonctionnaire de ce Canton (vieille stratégie du saucissonnage), normalisation qui ferait disparaître ce rôle de l’Etat comme référant de la bonne conduite qu’un employeur se doit d’avoir envers son employé.

    Le but de notre propos est au contraire de nous étonner du fait que l’électeur puisse voter en faveur du maintien de standards sociaux élevés pour certains, tout en acceptant dans le même temps d’ouvrir pour d’autres une brèche dans ce système de protection essentielle que constituent les CCT.

    Bien loin de s’étendre comme nous pourrions le souhaiter, les standards sociaux exigeants que nous mentionnions pourraient progressivement disparaître, et ne constituer peut-être bientôt, osons-le mot, qu’un privilège. Ce mouvement malheureux, anti-progressiste, se perçoit bien dans une partie de l’électorat, qui tout en disant son souhait légitime et sensé de maintenir des retraites de qualité d'un côté, dénie de l’autre une protection élémentaire “aux employés de la Migros”.

    Le propos de cet article n’est certainement pas de proférer des invectives contre un prétendu corporatisme ou égoïsme de la fonction publique, et il convient au contraire de relever le travail formidable que les serviteurs de la collectivité accomplissent quotidiennement en faveur de son bon fonctionnement, et le rôle correcteur que nombre de ses services opèrent face aux inégalités sociales et structurelles qui constellent notre société.

    Il n’empêche, ces résultats visiblement contradictoires de dimanche pourraient donner à penser qu’il n'y a pas nécessairement congruence entre la défense de l’intérêt général, de la justice sociale et de la solidarité que se doit de défendre l’État, et à travers lui la fonction public, et les intérêts particuliers de quelques-uns au sein de cette même fonction publique, ceux-ci aimant néanmoins souvent à se percevoir comme une composante indivisible de l'intérêt général et du bien commun.

    Un certain libéralisme simpliste, dans la mesure où il n'explique le monde que du point de vue des intérêts individuels aura malheureusement gagné sur ce point, les privilégiés et les majorités d'intérêts laissant sur le côté de la route les travailleurs invisibles, non-syndiqués, non-organisés, laissés à eux-mêmes, et à l'arbitraire de leurs employeurs.

    Un mot mérite d’ailleurs d’être dit ici sur « l’accord des employés » indispensable pour ouvrir un magasin le dimanche. Si cette idée de “base volontaire” paraît de prime abord séduisante, elle est dans le même temps si vague qu'elle ouvre la porte aux pressions et aux intimidations que pourraient subir les travailleurs tentés de refuser ce travail dominical. Ceci illustrant bien la nécessité d’une protection de l’employé passant par des conventions négociées par des organisations syndicales représentatives, et non par des employés divisés et pris individuellement à chaque fois qu’il y aurait quelque chose à en tirer.

    Cette question de la base volontaire est à l’heure actuelle centrale, s'étendant au-delà du cas de l’ouverture dominicale des magasins, du fait du développement du travail décentralisé à l’extrême et de l'auto-entreprenariat précaire (« uberisation »), configuration qui rend évidemment plus difficile l’action des syndicats, les travailleurs n’étant plus dans un lieu précis, mais nulle part et partout à la fois.

    Même s’il ne fait aucun doute que dans ce cas, le travailleur effectue son activité sur une base volontaire, il convient de se demander si ce n’est pas contraint par la misère qu’il effectue son “libre-choix” de travailler dans ces conditions.

    Le débat portant alors sur le fait de s’avoir jusqu'à quel point la loi peut donner à un individu la latitude de faire le choix de s’exploiter lui-même pour vivre. La question se pose, car il n’y a pas loin dès lors du travailleur forcé à l’esclave de la Rome antique. A celui qui rétorquera que, contrairement à l’esclave, l'employé, même précaire, est payé, on répondra que l’esclave à Rome était également rétribué par un pécule (c’est ayant amassé suffisamment d’argent qu'il pouvait se racheter à son maître et devenir un affranchi, et d’enfanter des Hommes libres).

    On opposera aussi à la dignité de l’être humain en tant qu’entité générale la nécessité pour tel être humain particulier de gagner sa vie quotidienne.

    Sans prétendre ici apporter une réponse précise à cette question, nous devons reconnaître qu’elle mérite d'être posée, et qu’elle méritera sans doute dans le futur d’être résolue, du moins provisoirement[1], en prenant garde de ne pas brider le dynamisme social et de ne pas non plus considérer que les hommes sont des enfants qui ne savent pas au juste ce qu'ils veulent, et qu’il appartient à une entité étatique supérieure (qui elle naturellement, sait précisément ce qu’ils veulent) de le leur dicter. Il appartiendra néanmoins au législateur - et au-delà au corps électoral dans son ensemble - de prendre conscience des pressions que peuvent exercer les conditions sociales et économiques au sein d’une société donnée, pressions qui forcent certains à renoncer à leur liberté pour pouvoir manger.

    Pour cela, il faudra en revenir à la base : que veut dire vouloir dans une société donnée ? Mon vouloir n’est-il pas précisément limité par mon devoir ? Et si oui, jusqu’à quel point est-il légitime qu’il le soit ?

    Il faut à ce titre et déjà en l’état actuel louer le travail d'une partie de la gauche et des syndicats qui luttent vaillamment pour que soient pris également en compte ces employés invisibles, non défendus, sans droits (et parfois sans existence légale sur notre sol). Même si ce travail n'a pas porté partout ses fruits dimanche, il faut espérer qu'à l'avenir le mouvement des droits sociaux soit extensif, non défensif.

    Si elle ne parvient pas à corriger les maladresses et l'égarement de certains de ses partisans, le courant majoritaire de la gauche aura définitivement démontré son incapacité à penser le collectif. En particulier s’il continue à se donner aux tartufes, qui se disant lutter pour la solidarité luttent en fait uniquement pour leurs intérêts personnels, en détournant le regard sur les difficultés de tous ceux qu’ils pensent leur être extérieurs ou étrangers. Il faudrait en cela se demander si les méthodes de management inspirées du privé (NGP par exemple) n’ont pas aussi fini par transformer certains fonctionnaires, qui considèrent avant tout leur réussite personnelle avant de considérer le bien-être de l’ensemble de la société, et qui voient l’Etat comme une grande entreprise extérieure à cette société plutôt que comme l’une de ses manifestations (si ce n’est simplement la société-même) destinée à servir la population avec équité.

    Les projets de la gauche doivent et peuvent évidemment être réinterprétés et repensés à nouveau du point de vue de l'intérêt général, du bien commun, et non pas de celui de l'intérêt individuel ou particulier au sens restreint du terme. Exacerbé, cet abus de l'intérêt particulier finira par ne susciter que rancœur et mécontentement de la part de ceux qui n'ont rien, face à ceux qui ont tout, qu'ils se trouvent dans le secteur privé, qu'ils soient rentiers, ou qu'ils se trouvent dans la fonction publique.

    Cette redécouverte est d’autant plus motivée par le fait que la défense des droits des minorités et des plus modestes selon une lecture uniquement libérale de l’intérêt particulier ne tient pas. Selon une certaine lecture libérale en tout cas, car paradoxalement il nous paraît qu’un retour à l’individu et à ses affects, la connaissance de l’Homme en somme est nécessaire pour dépasser ce cul-de-sac de l’intérêt particulier et sectoriel, de la polis comme d’un simple champ où s’opposeraient ou s’allieraient pour leur intérêt propre uniquement en tant que groupe x à un instant t des strates particulières de la société, en espérant que leurs demandes, et non celles des autres qui les indiffèrent soient prises en compte[2].

    Il appartient en cela à chacun de se poser la question de savoir s’il est agréable de vivre dans une société où l'on est méprisé à cause de sa couleur de peau, sa religion, son orientation sexuelle, etc. La réponse sera sans doute négative, et cela est fondamental. Car, en effet, le fait que le malheur ou la souffrance de l'Autre - même s’ils ne me concernent pas directement personnellement et même si mon petit bien-être individuel n'est pas concerné - me touchent comme si je faisais moi-même partie de ces classes ou de ces catégories discriminées ou méprisées, est une prémisse essentielle à toute pensée intelligente sur la société[3], la seule même qui permette de penser la société, si tant est qu'on veuille la penser[4]. Ceci expliquant bien qu’un progressiste véritable, un progressiste qui s’intéresse à la réalité telle qu’elle est, ne peut simplement être un égoïste, pour qui l’existence a pour seul moteur de se trouver provisoirement du bon côté de la majorité.

    Nous appelons en somme de nos vœux un processus semblable à celui bien expliqué par Guy Thuillier dans son passionnant article Marx et la bureaucratie[5], article qui recoupe d’ailleurs quelques préoccupations des deux votes de dimanche passé d'où partait notre réflexion :

    « A l’État hégélien Marx oppose l’État rationnel de la « vraie » démocratie, où 1e pouvoir ne serait que la participation du citoyen à l'universel et non la propriété d'une caste arrogante de fonctionnaires, où l'homme ne serait point subordonné à un ordre extérieur, « hiérarchique », mais un « vrai » sujet, un « vrai » citoyen : l’État ne serait plus un universel abstrait détaché de la vie réelle du peuple, mais la sphère où tout ce qui est privé est devenu affaire universelle, et tout ce qui est universel est devenu affaire privée d'un chacun. Ainsi Marx - comme Hegel jadis - reprend à son tour le vieux rêve rousseauiste du Contrat social, la fusion de l'homme privé et du citoyen, la réconciliation de l'universel et de la conscience intérieure[6]. »

     


    Philippe Berger,
    Diplômé des Lettres à l’Université de Genève

     

     

     

     

    [1] Contrairement au messianisme d’une certaine gauche qui ne s’intéresse pas à la réalité, aucune question ne peut être définitivement résolue, aucune contradiction dépassée de toute éternité.

    [2] Certains, notamment aux Etats-Unis (Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar), par la manière dont ils arrivent à englober dans leur discours sur la société dans son ensemble des luttes apparemment sectorielles nous montrent à cet égard un chemin intéressant à suivre.

    [3] Le concept rawlsien de « Voile d’ignorance » pourrait être une manière parallèle d’expliquer cet argument.

    [4] Cette prémisse part de l'Homme en le considérant tout d’abord par le prisme de son humanité, non de son intérêt. Cette tautologie (l’Homme est humain) mérite parfois d’être rappelée.

    [5] In : La Revue administrative, 1956, no. 51, pp. 258-264.

    [6] Cette idée sera notamment développée après Marx par Carlo Rosselli et son socialismo liberale.

     

     

  • Socialisme et bureaucratie

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    Aujourd'hui, je vous partage une publication de Philippe Berger qui propose une perspective socialiste critique sur la bureaucratie par un retour à Marx et Lénine.
    Bonne lecture ! AF

     

     

    On entend souvent accusée, ici et là, la gauche d’avoir inventé la bureaucratie, ou d’en être, à tout le moins, le premier défenseur. Or, rien n’est plus faux, et l’histoire du socialisme, dès ses origines, le démontre. On fait souvent remonter à Bismarck, grand ennemi du mouvement ouvrier, l’invention de la bureaucratie dans son acception moderne - autrement dit comme mode de prise de décisions standardisé concernant le peuple mais s’établissant en dehors de son contrôle - ce même Bismarck qui créa pendant ses années de chancelier en Allemagne, un pseudo Etat-providence pour espérer acheter les consciences révolutionnaires et réformistes des travailleurs-euses. La bureaucratie, à ce moment là, signifie donc opposition à la démocratie, autant politique qu’économique, que le socialisme et les masses portent fondamentalement en eux. À droite, la critique qu’on fait à l'encontre de la bureaucratie est d’une autre nature : on s’oppose à la bureaucratie non pas au nom d’un combat pour la liberté et la démocratie, mais au nom d’un combat pour l’oligarchie, le régime de quelques-uns, d’une élite autoproclamée. Marx comprend mieux que nul autre la réalité de cette opposition entre démocratie et bureaucratie : bureaucratie qui « enserre le corps social de ses replis multiples », tel « un boa constrictor », accompagné « de sa police, de son armée de métier, de son clergé et de son pouvoir judiciaire ». Il appelle d’ailleurs à « briser » cette machine bureaucratique, identifiable alors au monstre de l’Etat bourgeois.

     

    Lénine reprendra lui aussi cette critique de la bureaucratie avant et après son accession au pouvoir. Pour lutter contre la bureaucratie il faut faire place à une attitude nettement plus compréhensive de la situation des masses ouvrières et paysannes dont les expériences concrètes doivent servir de base à « l’organisation exemplaire d’un tout ». Il reconnaît, après la Révolution de 1917, la difficulté à éradiquer la bureaucratie comme Marx l’avait imaginé, et fait régulièrement son autocritique sur le sujet en appelant à l’aide les masses : « Nous avons incontestablement besoin d’aide pour lutter contre la bureaucratie, pour défendre la démocratie, pour resserrer nos liens avec les masses réellement ouvrières ». Fidel Castro reprit quelques années plus tard ce combat contre la bureaucratie, pour se distinguer de l’« excellence » soviétique en la matière (voir à ce titre le très bon film cubain Mort d’un bureaucrate).

     

    La bureaucratie, émanation de « l’Etat-caserne » bourgeois, est donc bien souvent vue dans le socialisme comme frein à la démocratie et à l’autogestion ouvrière, en ce qu’elle se détache des besoins réels du peuple, et n’en use plus que comme d’un pion dans une structure totalement prédéfinie par rapport à des intérêts de classes. La gauche réformiste, tout comme elle le fit déjà pour le pseudo Etat-providence bismarckien, a quelquefois pu tenter de séparer le bon grain de l’ivraie en rapprochant la bureaucratie d’un mécanisme plus compréhensif et démocratique. Savoir si elle y est effectivement parvenue - ou y parviendra un jour - est une autre histoire…



    Philippe Berger