La gestion de classe au temps de l’isothymia

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Cette semaine, j’ai assisté à une intéressante conférence du sociothérapeute Adrien Jacot-Des-Combes. J’aimerais revenir ci-dessous sur quelques éléments qui m’ont paru particulièrement intéressants.

Jacot-Des-Combes fait d’abord le constat d’une « mutation psycho-sociale » qui traverserait la société et qui toucherait, plus particulièrement, les jeunes générations (dans le langage médiatique on parlerait peut-être de la génération Z et de la génération
α). Ces dernières auraient tant intégré une sorte de principe ou d’attente égalitaire (un ethos égalitaire) qu’elles ne seraient plus capables de fonctionner harmonieusement au sein de structures hiérarchisées à l’ancienne, comportant une autorité verticale sur le modèle de l’autorité « paternelle » (Jacot-Des-Combes précise ne pas être très amateur de ce terme). Il distingue ainsi un monde finissant, le monde social fonctionnant selon le modèle d’une autorité verticale paternelle (avec communication par émission et réception de signaux de domination ou de soumission), et un monde émergeant, le monde social fonctionnant selon un ethos et une communication égalitaires. Cette analyse des sociétés occidentales (ou du moins ouest-européennes, j’imagine) me fait un peu penser à celle de Fukuyama. Ce dernier affirme en effet que l’isothymia, le désir que chacun soit reconnu comme égal et que nul ne soit reconnu comme supérieur à autrui, est une des forces majeures travaillant les sociétés démocratiques : à partir du moment où l’ordre ancien de l’inégalité en droits est brisé, alors cette aspiration égalitaire (ou égalitariste) s’étend progressivement dans tout le champ social (et touche donc aussi le monde scolaire).

Jacot-Des-Combes quitte ensuite le champ de la description et de l’interprétation des phénomènes sociaux pour adopter la position du praticien et proposer des outils de gestion de classe originaux1 à l’attention des enseignants et autres formateurs devant encadrer les jeunes générations. A noter que je ne sais pas si les outils qu’il présente ont été développés par lui, ou s’ils ont été testés à large échelle (certains outils provenant de la Communication Non Violente (CNV) l’ont probablement été).

De manière générale, il s’agit de passer d’une gestion de classe fondée sur un modèle d’autorité paternelle à une gestion de classe fondée sur un modèle d’autorité dite « maternelle ».
Cette dernière accueille, protège, converse, contient, recadre et négocie (ce qui est négociable, c’est-à-dire pas tout), au lieu de dominer, d’imposer et d’ordonner.
Voici maintenant quelques outils plus précis :
- (1) Modification de la façon de s’adresser à l’élève : passage d’une façon de s’adresser comme à un subordonné, à une façon de s’adresser plus respectueuse de l'individualité (du  thymos) de l'élève.
- (2) Usage de la méta-communication :
par exemple pour stopper un conflit naissant (une montée en symétrie), décrire aux élèves ce qui est en train de se passer en classe selon sa perspective. Alternativement, ou de façon complémentaire, demander aux élèves de décrire comment, eux, perçoivent ce qui est en train de se passer en classe.
- (3) Reformulation de la position de l’élève : lors d’un conflit émergeant ou d’un désaccord (non académique), demander à l’élève de reformuler ses positions pour cerner précisément ce qui lui pose problème et lui apporter de l’écoute (et de l’empathie ?). On se situe probablement ici sur un outil classique de la CNV, si ma mémoire est bonne.
- (4) Fournir des injonctions à penser aux élèves et des questions ouvertes plutôt que fermées. L’objectif est ici de considérer l’élève comme un sujet capable de penser par lui-même, de lui reconnaître un statut d’être créateur et critique.
- (5) Éviter la moralisation : moraliser c’est en effet traiter l’autre comme un sujet moral ayant fauté moralement.
- (6)
Développer une dimension interactionnelle avec les élèves.

Un dernier point intéressant entendu durant cette conférence : un élève qui s’ennuie, c’est parfois un élève qui ne comprend pas le contenu enseigné et qui, pour garder la face, préfère alors se désengager de la branche plutôt que de devoir admettre les difficultés auxquelles il se trouve confronté (en effet, il est plus agréable de se dire qu’on est en difficulté parce qu’on a abandonné tout travail au sein d’une branche, plutôt que d’accepter que l’on est en difficulté parce que la branche nous résiste).


Adrien Faure

1 Si on prend une synthèse récente sur la gestion de classe, comme l’ouvrage de Stephane Levasseur de 2021 Pour une meilleure gestion de classe au secondaire, il me semble que plusieurs d’entre eux n’y sont pas présents.

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