Les deux tendances de la contre-culture américaine des années 1960 - Noémie Zwicky

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J'ai aujourd'hui le plaisir d'entamer la publication sur le blog d'une histoire brève de la contre-culture américaine des années 1960 par Noémie Zwicky. Bonne lecture ! AF

 

Le mouvement contre-culturel américain des années 60, mouvement « disparate »1, peut être entrevu selon deux formes principales de contestation : premièrement, celle de la « nouvelle gauche » ou « New Left », révolte politique qui accuse le communisme et le libéralisme d’avoir « vieilli », l’un « affaibli par le maccarthysme », l’autre « engoncé dans le confort de l’establishment ».2 Ce courant naît dans les campus universitaires, notamment dans celui de Berkeley, en Californie. En effet, ces campus, et les universités en général, sont propices à la naissance du mouvement : désormais accessibles à une grande partie du peuple, elles réunissent les étudiants de 20 à 25 ans dans un même lieu, et permettent un échange d’idées. On peut ainsi considérer les campus comme des « véritables catalyseurs du malaise de la jeunesse issue des classes moyennes. »3 La tendance politique de la contre-culture défend la révolution des droits, entreprise par les mouvements sociaux issus notamment des minorités, contestant les inégalités sociales. Elle s’attaque, de plus, au système politique, dont elle dénonce les « insuffisances de la démocratie américaine »4 et  l’impérialisme américain, notamment au travers de la lutte contre la guerre du Viêt Nam. Cependant, la nouvelle gauche « apparaîtra rapidement comme la résurgence d’un courant anarchiste. »5 Elle critique, de plus, le pouvoir de l’argent dans la société capitaliste, et s’attache à la « désacralisation de l’autorité politique et universitaire. »6 Un personnage particulier se détache de la foule : Tom Hayden, qui fait partie de l’association Students for a Democratic Society, dénonce la démocratie en place et participe à des manifestations pour la déségrégation raciale (la manifestation étant, d’ailleurs, un des moyens privilégiés des contestataires pour s’exprimer).

Cette partie de la contestation rejette, de plus, la société industrialisée de manière générale, ce qui la mène parfois à rejoindre des concepts marxistes : elle « ne tarde pas à se convaincre que les bouleversements mondiaux auxquels elle assiste prouvent que le monde occidental est condamné, ainsi que le capitalisme qui lui a donné naissance et, de façon générale, toute société industrialisée. »7

La deuxième forme de contestation est plus culturelle que politique : elle s’attache à dénoncer la culture américaine traditionnelle, le conformisme américain et l’aliénation mentale. On peut retracer ses origines dans deux mouvements : premièrement celui des hipsters des années quarante-cinquante, qui seraient à l’origine du mot hippie et qui préconisaient hédonisme, usage de drogue et recherche des plaisirs sexuels sans retenue. Deuxièmement, les beatniks, ou mouvement beat, qui apparaissent dès le milieu des années cinquante dans les quartiers de Greenwich Village à New York, de Haight-Ashbury à San Francisco et de Venice West à Los Angeles. Ceux-ci se caractérisent par leur anticonformisme et « repoussent le comportement et la morale des classes moyennes »8, vagabonds dans l’âme. Ce mouvement de contre-culture, aussi appelé hippie, est incarné par des personnages tels que Mills, Williams, Goodman et Marcuse, qui publient des ouvrages en rupture avec leur époque. De plus, un professeur de Harvard, Timothy Leary, ayant découvert les joies de la marijuana et du LSD, provoque un scandale et est renvoyé. Il marque profondément la contre-culture et fonde l’I.F.I.F, la Fédération Internationale pour la Liberté Internationale, en automne 19629.

En 1966, plus d’un million d’Américains consomment du LSD malgré son interdiction par le Congrès.10 La drogue est en effet un point important du mode de vie créé par la contre-culture, elle permet d’atteindre les « paradis artificiels » de Baudelaire, et les jeunes se confrontent à l’expérience psychédélique. Le mouvement se répand vite dans les grandes villes comme New York, San Francisco, Los Angeles. Désormais appelés hippies, ces jeunes révoltés arpentent l’Amérique avec leurs cheveux longs et leurs vans à fleurs. La musique est influencée par cette nouvelle façon de penser, et les Beatles venus d’Angleterre ont un succès fou auprès du public américain, et d’autres artistes comme Bob Dylan émergent à cette époque.

On remarque que ces deux tendances, l’une politique et l’autre culturelle, du mouvement contre-culturel, se rejoignent sur de nombreux points, et, loin d’être opposées, se complètent. En effet, « qu’il s’agisse de la révolte contre le capitalisme et l’impérialisme ou de celle de l’individu qui s’efforce de se dégager de contraintes jugées insupportables, l’idée fondamentale est celle de libération. »11

Cette notion de liberté est en effet fondamentale pour les contestataires des deux tendances : mais alors pourquoi une telle demande de liberté dans une société qui se veut libérale au plus au point, qui prône la démocratie selon une constitution promouvant l’égalité des droits aux citoyens ? C’est, en réalité, justement pour ces raisons que la révolte se veut tournée vers la liberté : « l’Etat-Providence maintient les inégalités et les privilèges antérieurs tout en faisant naître des aspirations à la justice sociale et à l’intégration raciale qui ne peuvent être satisfaites ; d’autre part, la société de consommation invite les gens à la jouissance immédiate et à l’hédonisme, au même moment où ils sont enrégimentés dans des bureaucraties qui réclament d’eux obéissance et soumission à des règles impersonnelles. »12 Ainsi, les contestataires revendiquent un retour aux valeurs du passé face à une société inégalitaire et oppressive : la liberté n’est-elle pas la notion essentielle de la Déclaration d’Indépendance américaine ?

Bien que l’on puisse différencier les deux tendances du mouvement, l’une culturelle, incarnée par les hippies, l’autre politique, nous nous contenterons d’analyser le mouvement contre-culturel dans son ensemble, en le considérant d’un seul et même point de vue. En effet, « il n’existe pas de différence majeure entre les activistes politiques et les membres des communautés hippies : tous témoignent d’une même sensibilité de gauche et partagent le même mode de vie. »13


Noémie Zwicky,
Diplômée de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève




1 SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Quand l’Amérique contestait, 1960-1970, Analyses, chronologie et documents, Ophrys-Ploton, Collection Civilisation, Paris, 1999, p.9.

2 KASPI André, Les Américains- Les Etats-Unis de 1945 à nos jours, Seuil, Points Histoire, Paris, 2002, p.508.

3 SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Etats-Unis, années 60 : la naissance de nouvelles utopies, Autrement, collection Mémoires, Paris, 1997, p.15.

4 Ibid., SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Quand l’Amérique contestait, 1960-1970, Analyses, chronologie et documents, p.10.

5 Idem.

6 KASPI André, Les Américains- Les Etats-Unis de 1945 à nos jours, p.509.

7  SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Etats-Unis, années 60 : la naissance de nouvelles utopies, p.10.

8  KASPI André, Les Américains- Les Etats-Unis de 1945 à nos jours, p.520

9 LEFORT Claude, Encyclopedia Universalis, Thesaurus, index Tome 26 (Deligne-Kuyper), France, 2002,  p.2138.

10 KASPI André, Les Américains- Les Etats-Unis de 1945 à nos jours, p.511.

11 SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Etats-Unis, années 60 : la naissance de nouvelles utopies, p.10.

12 GRANJON Marie-Christine, L’Amérique de la contestation, Les Années 60 aux Etats-Unis, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, Paris, 1985, p.112.

13 SAINT-JEAN PAULIN Christiane, Etats-Unis, années 60 : la naissance de nouvelles utopies, p.38.

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