Entretien avec Philippe Berger autour du socialisme

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AF. Pourrais-tu te présenter s’il te plaît ?

32 ans historien d’art. Passions : la vie, la nuit, l’art, la lecture, l’écriture, la théologie, l'histoire, la philosophe politique, les couchers de soleil, les levers de soleil, l’espoir, le désespoir, l'observation des rapports de force, de l’opposition entre théorie et pratique. Signe astrologique : Gémeaux. Animal totem : l'ornithorynque, animal hybride et contradictoire, inclassable. Engagements : quelques brèves années de vie politique (peu actives) au sein de la Jeunesse socialiste, couronnée surtout par une récolte de signatures qui s’inscrivait dans le cadre de l’union de toutes les forces de gauche (objectif qui reste à l’heure actuelle essentiel). Quelques articles pour le légendaire journal « La Cuite finale », clarifiants et instructifs à écrire.


AF. Te considères-tu comme marxiste ? Comme marxiste-léniniste ? Ou encore comme trotskiste ?

Les pensées hétérodoxes découlant du marxisme sont les plus stimulantes et les plus intéressantes pour amener selon moi à une avancée vers le socialisme (marxisme analytique dans les pays anglo-saxons, groupe Praxis en ex-Yougoslavie, Gramsci et Berlinguer en Italie). Le changement arrive toujours des marges, n’est-ce pas ?

Preuve en est de la relecture léniniste de Marx qui, si elle a été considérée avant la Révolution d’Octobre par certains tenants de l’orthodoxie comme une déviance anarchisante (on pense à L’État et la Révolution), n’en est pas moins devenue ensuite une référence pour une moitié de la planète. Le problème de ce courant est qu’il s’est ensuite figé et, contrairement à Lénine qui était prêt à reconnaître les limites de son action pratique et était souvent prêt à une autocritique sincère, il s’est édifié en Église (en Sainte Famille pourrions nous aussi dire) et sa pensée, qui n’avait plus aucun rapport avec la pratique, s’est progressivement desséchée jusqu’à s’opposer à ses propres fondements (la souveraineté du prolétariat, la déliquescence naturelle de l’État, la praxis).

Or, le socialisme, contrairement au catholicisme n’a pas de Vatican ou de pape, et ne doit pas exclusivement se construire dans une lecture classique (ou révisionniste) de ses pères de l’Église. Gramsci rejette Le Capital face aux faits d’octobre, le marxisme analytique rejette la dialectique, Carlo Rosselli retrouve les origines libérales du socialisme. Autant de mouvements de la pensée socialiste qui, s’ils ont pu apparaître comme des blasphèmes aux yeux de certains, n’en ont pas moins été les plus pratiquement féconds pour ceux que la gauche prétend défendre.

Le trotskysme quant à lui ne cesse de m'intriguer et de m'étonner...tant ses réalisations me semblent faibles, ses compromissions grandes.



AF. La collectivisation des moyens de production est-elle toujours l’objectif des socialistes (marxistes) aujourd’hui ? Si oui, quelle forme devrait-elle prendre ? Et qu’est ce qu’un moyen de production au fait ?

Définissons tout d’abord les termes.

Moyen de production : objet non-humain et non-monétaire dont découle la fabrication de marchandises destinées à la vente, et via lequel le propriétaire cherche à tirer une plus-value contribuant à son enrichissement personnel. La propriété des moyens de production est ce qui permet au capitaliste de posséder le capital, et d'en posséder de plus en plus au détriment des travailleurs non-possédants. Autrefois uniquement physique (les usines, les machines, la terre sous forme de propriété foncière, immobilière ou minière), un moyen de production peut aujourd’hui prendre une forme dématérialisée (un logiciel informatique est un objet fini destiné à la vente et en même temps un moyen de production).

La distinction qu’on fait entre capital et moyen de production me paraît certaines fois très ténue : un savoir particulier, transmis par l’éducation est un capital (au sens de Bourdieu), en même temps qu’il est un moyen de production. Démocratiser l’éducation est en ce sens déjà une forme de collectivisation des moyens de production. La monopolisation du savoir va d’ailleurs souvent de pair avec la monopolisation de la possession des moyens de productions et des richesses au sein d’une oligarchie.

Quant à l’être humain, ne peut-il pas également parfois être considéré comme un moyen de production? Lorsque sa condition et son exploitation le rendent proche de l’esclave il l'est bel et bien, bien qu’il soit habituellement exclu de cette catégorie. En ce sens, la collectivisation des moyens de production permet aussi de rendre compte de l’ambition libératrice du socialisme qui veut rendre à la société entière, et par là à chaque individu pris séparément, la main-mise sur son propre destin et sa conscience de soi-même.

Ceci posé, répondons maintenant à la question.

Oui, la collectivisation des moyens de production est l'objectif principal du socialisme.
La propriété privée de ces moyens crée une plus-value individuelle qui est indue (ce sont les salariés qui la produise), asservissante (elle maintient dans un état de dépendance des salariés, du fait de l’inégalité qu’elle provoque) et inefficiente (elle constitue une rente qui est le plus souvent investie dans du capital immobile). Il paraît juste dès lors de l’ôter des mains de quelques-uns pour la donner à tous.

Voilà pour le principe général.

Mais une fois ceci posé, nous n’avons (pratiquement) rien dit. Un autre terme reste à définir : celui de « collectif », pour savoir au juste ce que signifie « collectivisation », et répondre ainsi à la deuxième partie de la question. En URSS, la collectivisation avait été opérée par l’État, en tant qu'il était « le Peuple entier » ; mais, de fait, la propriété des moyens de production était concentrée dans les mains de quelques privilégiés, comme dans n’importe quel État bourgeois. En Suède, l’expérience (le projet-pilote dirait-on aujourd'hui) de collectivisation démocratique avait pour visée de déléguer aux syndicats l’acquisition progressive de parts substantielles dans les entreprises suédoises comptant plus de 50 employés (car, en gros, hors de toutes les distinctions fines opérées plus haut, posséder les entreprises revient à posséder les moyens de production). Ici aussi, c’est de fait un petit noyau d'économistes qui, à l'intérieur des syndicats, décidaient de la politique d'acquisition à mener.

En Israël, les kibboutzim prenaient directement le parti de constituer des communautés où la mise en commun des outils, de la terre et du travail étaient la norme, mais ici encore seule une petite partie de la population était concernée1.

A l’heure actuelle, ni le problème de la légitimité, ni le problème de la représentativité n’ont vraiment été résolu lorsqu’il est question de collectivisation. Mais le mouvement socialiste est encore jeune, et si l’on constate le temps qu’il a fallu au libéralisme pour se cristalliser dans une forme réelle plus ou moins acceptable, le socialisme a encore du temps devant lui pour se perfectionner.

Hors de tout argument scientifique ou possibilité de réalisation pratique, et à titre purement personnel, je pencherai pour une forme conseilliste-coopérativiste pour assurer la propriété collective des moyens de production. Une telle organisation aurait pour avantage d’avoir la légitimité de la base, selon un principe de subsidiarité, tout en laissant un libre-choix aux participants et en garantissant un réseau d’organisations semblables sur tout le territoire. Le caractère démocratique du processus serait assuré régulièrement par un vote de tout le corps électoral, définissant aussi bien l’opportunité d’une telle collectivisation par le bas que l’échelon de base par le biais duquel elle devrait être assurée. Il est fort à parier que l’introduction de cette forme de démocratie économique au sein-même de la démocratie politique relancerait l’enthousiasme des citoyens pour la participation à la vie de la Cité.

Mais ce ne sont là que des pistes. A voir les expériences précédentes, on peut estimer que ce genre de processus finit de toute manière par être rattrapé par l’appât du gain ou l’égoïsme de quelques-uns ; raison pour laquelle il convient de remettre régulièrement l’ouvrage sur le métier, quand les temps ou les mentalités s’y prêtent le mieux. Le socialisme est un work in progress permanent, non une Victoire à la suite de laquelle s’ouvre un chemin éternel et radieux.


AF. Es-tu plutôt socialisme de marché ou socialisme planificateur ? Et quelle place pour l’auto-entrepreunariat dans une société socialiste ?

La différence me paraît parfois factice, et au fond secondaire, car, à partir du moment où la propriété des moyens de production appartient aux travailleurs eux-mêmes, la question du marché ou de la planification peut largement être considérée comme caduque. Cette question est légitime dans une société pré-socialiste, mais dans une société socialiste où la propriété des moyens de production a été effectivement redonnée aux travailleurs, elle se pose moins. Elle se pose moins car la collectivisation, si elle a lieu, rend précisément compte du refus des gens de n’être que les pantins impuissants des forces du marché. Il est dès lors douteux que ces gens accepteraient sans broncher que la semi-domination du marché soit, pour ainsi dire, échangée contre celle de l’État, qu’on lui accole les épithètes « du peuple entier » ou « scientifique ». Car le socialisme, si c’est l’égalité, c’est aussi la liberté.

Quelques tâches essentielles devraient néanmoins être assurées par le haut, par une planification étatique, dans la mesure où ce sont des tâches qui visent à assurer la fourniture de biens gratuits, définis comme essentiels à la survie et au bon développement des individus : à savoir la nourriture de base, le logement collectif, l’éducation et la santé.

Au-delà de ces biens de base, il appartiendrait aux sociétés et entreprises possédées par les coopératives-conseils de « planifier » la production. Mais il me semblerait hypocrite de prétendre qu’à ce moment-là le marché a disparu miraculeusement, autrement dit que les travailleurs se servent des moyens de production pour produire selon leur bon plaisir des biens dont personne ne voudrait, selon des données pseudo-scientifiques. Dans ce modèle, si le marché n’a pas disparu, et il est illusoire qu’il ne cesse jamais de vivre sous une forme ou une autre (Karl Polanyi qui veut prouver le contraire en faisant appel aux pratiques d'habitants d'îles lointaines dans La Grande Transformation, le démontre justement malgré lui), il se développe en harmonie avec les producteurs/travailleurs, non malgré eux ou contre eux.

J'avoue être hésitant sur la dernière partie de la question, concernant la place de l'auto-entrepreneuriat dans une société socialiste. Il convient tout d'abord de préciser que je ne suis pas en mesure de parler au nom de la société socialiste, et que personne n'est entièrement légitime à s’en faire le représentant. Mais je peux faire l’hypothèse que, si dans une société socialiste idéale la propriété des moyens de production appartient aux travailleurs dans leur ensemble, un travailleur ne peut pas avoir la possibilité de posséder ces moyens en son nom propre ; simple question de cohérence. Mais, dans les faits, aucune société socialiste ou pseudo-socialiste n’a pu jusqu’à présent se débarrasser de formes de travail de ce type, que cela soit en les tolérant légalement dans un cadre précis, ou en ne les tolérant pas. Il convient cependant de s’inquiéter de la précarité ou de la servitude volontaire dans laquelle il est susceptible de guider ses adeptes. Face à de tels dangers, il conviendrait probablement de soumettre régulièrement la question au corps électoral dans son ensemble pour qu'il la tranche. Je serais pour ma part assez peu enclin à interdire purement et simplement cette forme de travail, car elle existera toujours, que l’on se voile la face ou non. Et aussi car ce sont les succès de la forme socialiste (au niveau de la qualité de vie dans une société donnée) qui doivent convaincre, plus que des interdictions venant d’en haut.


AF. Quelle relation vois-tu entre socialisme et démocratie ?

Le socialisme, dans l’acception que je défends pour ce vocable, est la forme la plus élevée et la plus aboutie de la démocratie.

Aujourd’hui la démocratie, via notamment le suffrage universel, est largement acceptée et guère remise en cause que par quelques marginaux ou fascistes. Ce que demande le socialisme c’est tout simplement que cette démocratie se développe plus encore sur le niveau politique et existe aussi sur le plan économique. C’est aussi simple que cela.

Il faut cependant reconnaître que la gauche, si elle a inventé la démocratie, les droits de l'homme et les droits économiques et sociaux, n'a pas toujours été en pratique brillante de ce point de vue.

Le socialisme doit en particulier faire son examen de conscience quant à son admiration, au cours de l’histoire, pour les « hommes forts », qui étaient précisément les plus à même de violer les présupposés démocratiques du socialisme à mesure qu’ils prétendaient les établir. Un individu ne peut être considéré comme supérieur aux autres parce qu’il est socialiste ou parce qu’il mènera à bout la Révolution. Le socialisme sera un mouvement démocratique, COLLECTIF, ou ne sera pas. Un socialisme établi sur la base du charisme ou de la domination de quelques-uns n’est plus du socialisme, c’est une théocratie ou une oligarchie. Gare également à la tentation anarchiste, qui en niant tout simplement le pouvoir au sein de son organisation, se met facilement à la merci de ces mêmes « hommes forts » charismatiques et beaux-parleurs, lorsqu'il n'est pas simplement une forme intériorisée de fascisme.

Le socialisme doit être en mesure d’accepter une pluralité d’idées en son sein (un pluralisme socialiste), d’accepter le changement, qu'il se fasse en sa faveur ou en sa défaveur. Le slogan scandé dans l’Internationale, « le soleil brillera toujours », est d’une imbécillité absolue : parfois il brille, parfois il ne brille pas, c’est cela la réalité. L'abolition, la fin de l’histoire, est une ineptie illusoire car elle prétend suspendre le temps, s’attaquer en fait à une angoisse ancienne qui continuera, elle, probablement pour l’éternité : celle de la condition humaine, à laquelle aucun système politique ne pourra jamais venir à bout.

Il ne faut pas non plus être fataliste ou pessimiste et dire que rien n’est possible, que rien ne changera quoiqu’il arrive, mais il faut être honnête et admettre que la tristesse et la mélancolie existeront toujours quelque soit le système politique. Le socialisme ne rendra pas un amour impossible possible, il ne vaincra pas non plus l’égoïsme ou la peur de souffrir (« Absurdo suponer que el paraiso es solo la igualdad, las buenas leyes » comme le chante Silvio Rodriguez), mais il tentera d’insuffler de l’enthousiasme et de la fraternité, un sentiment d’action, de participation et de partage qui rendront les gens plus heureux, rendant la société à la fois plus vibrante et plus harmonieuse. C’est pour cela qu’il a vocation en définitive à l’emporter dans toutes les batailles importantes, comme ce fut déjà le cas par le passé.

AF. Et entre socialisme et libéralisme ?

Le libéralisme me semble être une forme primitive du socialisme. Il a certes prétendu, ou voulu sincèrement, par le biais des auteurs qui en ont posé les bases (Adam Smith par exemple), défendre la liberté et l'égalité, mais souvent trop idéaliste, trop abstrait, il ne s'est pas rendu compte qu'il se transformait de fait en tyrannie sur les individus, selon le mot fameux de la liberté du renard dans le poulailler.
Il semblerait en outre aujourd'hui assez évident, même à un enfant de 5 ans, qu'une théorie qui présuppose la rationalité absolue de l'homme, ne peut présupposer qu'un homme robotisé et non pas un homme libre. Si pendant longtemps le libéralisme s'est contenté d'être simplement un corpus qui ne collait que très lointainement à la réalité, il s'est plus récemment soviétisé, dans le sens qu'il ne cherche pas à modifier son modèle- Dieu intouchable dans les cieux-, mais il cherche à modifier la réalité selon les données d'un modèle qui avait initialement pour but de définir cette même réalité. Le « néo-libéralisme » a ainsi intégré- consciemment ou inconsciemment- un certain goût pour la planification ainsi que pour la soumission et le contrôle des individus (les libéraux sont souvent obsédés par la prévisibilité et le contrôle), en convergence avec un certain socialisme, hélas pas le plus désirable2.

L'apport premier du socialisme à la naïveté des libéraux, a été de réintroduire la question des rapports de force et du pouvoir dans l'analyse de la société et des interactions entre individus. Sans ces éléments le libéralisme a, dans la pratique, laissé les pauvres et les prolétaires de côté. Karl Polanyi nous montre bien, par exemple dans le cas de la Révolution industrielle anglaise des 18e-19e siècle, que cette mise de côté est parfois symbolique plus qu'économique (ce que les successeurs économicistes de Marx n’ont pu ou n’ont voulu voir, quand bien même lui-même en faisait très intelligemment état dans son discours sur le libre-échange) mais qu'elle n'en est pas moins d'une violence inouïe pour les populations concernées. Le cas de l'action de Margaret Thatcher est également symptomatique de cet tendance à l'idéalisme abstrait des libéraux : des pans entiers du territoire britannique ne se sont toujours pas remis de certaines de ses réformes, même si à long-terme elles leur bénéficieront en vertu de lois pratiquement naturelles, disent les libéraux. Il y aurait tout lieu de se réjouir que cela arrive un jour, mais le problème c'est qu'entre-temps des générations auront vécu effectivement dans des conditions péjorées et misérables, en dépit de courbes d'ajustements et de projections fort savantes… et fort abstraites. On retrouve ici cette négation du temps propre aux mouvements politiques considérant le réel comme un objet encombrant et peu digne d'intérêt. Là où le libéralisme nage dans l'idéalisme, le socialisme a pour vocation d'être « la liberté en action », selon le mot de Carlo Rosselli, autrement dit de s'incarner concrètement dans une réalité quotidienne, et non dans une perspective potentiellement infinie.

Il va néanmoins sans dire que le socialisme et le libéralisme partagent dans leur essence-même certaines choses : par exemple la lutte contre le conservatisme et le fascisme, sous quelles que formes et où qu'ils se trouvent. Même si, dans la réalité, les deux mouvements ont dans leur histoire pu essayer de composer - et bien mal leur en a pris - avec ces deux tendances.


AF. Le socialisme est-il protectionniste ou libre-échangiste ?

Selon moi, s'il a vocation à être mondial, le socialisme se doit d'être libre-échangiste, dans la mesure où le libre-échange globalise les souffrances et les expériences des classes populaires pour l'unir en un combat commun. A contrario le protectionnisme nationalise cette souffrance et facilite l'instrumentalisation du prolétariat contre les prolétaires d'autres pays, qui ne seront plus vus comme frères, mais comme antagonistes déloyaux ou malhonnêtes. A partir de ce moment-là, un socialisme mondial devient évidemment illusoire et c'est le fascisme ou le national-libéralisme conservateur qui en bénéficie. Il faut cependant constater que le protectionnisme est de temps à autre en vogue chez certains à gauche, émanant souvent de gens qui vénèrent l’humanité en général mais détestent les individus en particulier.


AF. Es-tu révolutionnaire ou réformiste ?

Ces mots sont en fait assez souvent plus une question de posture que de contenu réel: on se rendra évidemment beaucoup plus intéressant si on se dit révolutionnaire que réformiste : les premiers étant aujourd’hui identifiés à la figure romantique de Che Guevara, les seconds à celle bien moins romantique d’un François Hollande.

Mais si l'on s'extrait de tels clichés, on peut se rendre compte qu'en réalité les termes sont plus imbriqués qu'on peut le penser. J'en veux pour preuve à cet égard les positions de Marx ou de Lénine, qui consistaient en général à jouer sur les deux tableaux sans se prévaloir d’un romantisme révolutionnaire rejetant intégralement la logique représentative de la démocratie classique pour réformer la société et avancer vers le socialisme.

Mais puisque la question est formulée en termes d'oppositions, c'est dans cette direction qu'il s'agit d'aller. Il appartient dès lors de voir lequel des deux se comporte le mieux dans la durée. Si l'on peut reconnaître que les premières années de la Révolution russe ou cubaine sont exaltantes, pleines de promesses et de réalisations inspirantes, l'on doit aussi prendre acte de leur dessèchement et de leur auto-annihilation progressive3 (comme le chante Mao dans l'opéra Nixon in China : « Founders come first, then profiteers »). Si l'on part du principe que la Révolution est un moment précis et non un processus, cela pourrait n'avoir aucune incidence sur le jugement qu'on s'en fait, mais cette question du temps est fondamentale si l'on doit mesurer un événement politique à l'aune de l'expérience humaine. En ce sens, le fait que les révolutionnaires reconnaissent parfois à leur action une capacité à abolir l'histoire, en même temps qu'ils en sont le couronnement, me paraît absurde et dangereux. Car une fois le moment révolutionnaire accompli, le quotidien existe toujours, et ses problèmes également. La gloire se substitue tout à coup à une gestion de ce quotidien, qui dans le cas de l'URSS, s'est par exemple révélé une catastrophe sans précédent. Autre conséquence du messianisme communiste.

Mais je rejette en même temps cette idée réformiste, qui voudrait que, quoiqu'il arrive, il y aurait une sorte d'automaticité entre une révolution de type socialiste, et la transformation pour ainsi dire naturelle de ce moment en une dictature meurtrière et inefficace. Je rejette dans le même sens l'idée révolutionnaire qui fait état de l'échec inévitable du réformisme, qui lorsqu'il tenterait d'aller trop loin vers le socialisme subirait une réaction violente de la part de la classe bourgeoise, révélant subitement les rapports de force dans leur forme la plus crue. Condamner de tels avis c'est s'en prendre à l'historicisme d'une partie de la gauche, qui prétend déduire des lois universelles d'événements aléatoires. Or, prêter trop l'oreille aux deux critiques, parfois pertinentes, qui sont faites de l'un à l'autre ou de l'autre à l'un, c'est se condamner à l'immobilité et au conservatisme.

En l'état actuel du développement du socialisme (qui, rappelons-le encore, est un mouvement jeune), et à la lumière des faits, j'aurais tendance à pencher vers le réformisme, mais sans dénigrer la Révolution de toute éternité. La supériorité du socialisme réformiste me semble être le respect du principe démocratique, qui est le noyau du socialisme. Ainsi, si la sociale-démocratie suédoise ou celle allemande ont fini par péricliter au même titre que les régimes révolutionnaires précités, ils ont été annihilés non par eux-mêmes, mais par une force qu'il leur était à la fois centrale et extérieure : celle de la démocratie. Cette acceptation de l'existence du temps comme délimitateur de toute entreprise humaine, et la soumission à des principes que l'on proclame hautement, rend à mon sens cette fin plus respectable que celle des révolutionnaires. Il doit être possible de chercher dans ce cadre à créer des « utopies provisoires », selon la formule de l'économiste Rudolph Meidner.


AF. Qu’est ce que l’anti-impérialisme de nos jours ?

Tout d'abord qu'est-ce l'impérialisme ? C'est la conflagration à l'échelle internationale de la logique de la plus-value du capitaliste individuel, dont il a été question avant et condamnable pour les mêmes raisons que celle-ci. L’État ou l'entreprise impérialiste profite en ce sens du même effet multiplicateur en sa faveur - plus on domine, plus on dominera ; plus on gagne, plus on gagnera – et, partant, au détriment des autres. Il y a régulièrement alliance entre un État et ses entreprises nationales dans des projets impérialistes : ainsi de l'emprise de la Chine en Afrique, qui réunit comme à l'intérieur de son propre pays les pires aspects du capitalisme d'État avec les pires aspects du libre-marché (on est vraiment ici dans le cas de la liberté du renard dans le poulailler). Ainsi aussi, par le passé, de la domination anglaise sur une bonne partie de la planète, qui réunissait à dessein d'exploitation l'initiative privée et l'invasion étatique. Le projet impérialiste est probablement ce qui permet le mieux de voir au grand jour à quel point l'État peut se faire le serviteur des intérêts de la bourgeoisie, comme l'avait montré Marx, et à quel point, si on laisse libre-court à cette alliance, elle use volontiers de la corruption, de l'intimidation ou de la violence.

Ensuite, qu'est-ce que l'anti-impérialisme, ou plutôt, si je peux reformuler la question (car l'anti-impérialisme peut potentiellement tout être, tout ce que l'impérialisme n'est pas en tout cas), comment être anti-impérialiste aujourd'hui ? En cohérence avec mes positions précédentes quant à la propriété des moyens de production, il m' apparaît comme préférable que l'anti-impérialisme parte des gens et ne soit pas du fait de certains États ou de groupes d'États qui s'en feraient le porte-voix, en ce que leur action pourrait évidemment être intéressée. Ici et maintenant, elle peut être l'occasion de mettre concrètement en pratique la logique internationaliste du socialisme, via l'action collective, sur le plan économique (boycott ou embargo citoyen) ou via la démocratie directe4.

S'il est évidemment plus difficile de se positionner à la place des pays dont les populations ont le plus fortement et le plus violemment à souffrir de l'impérialisme, il faut reconnaître qu'il pourra également prendre des formes plus fortes (Révolution) et radicales (nationalisations), moins confortables que la solidarité depuis l'extérieur. Mais dans ces situations, qui s'avèrent parfois nécessaires, gare à ce qu'un petit groupe d'oligarques ne prenne le pouvoir sur leur propre population au nom de l'anti-impérialisme ou de l'égalité sociale.

 


Fin de la première partie de l'entretien.



1 Confronté à cette question, Amos Oz répondit un jour avec humour: « Kibboutz way of life is not meant for everybody. Is meant for people who are not in the business of working harder than they should be working, in order to make more money that they need, in order to buy things they don't really want, in order to impress people they don't really like ».

2 Gunnar Myrdal, prix Nobel d'économie en 1974 avait déjà relevé en 1958 que l'URSS était paradoxalement l'un des rares États où l'homme était suffisamment robotisé et conformiste pour remplir les exigences d'un modèle libéral.

3 Cela serait à nuancer pour la Révolution cubaine, qui aura réussi à faire vivre quelques belles réussites (sur le plan de la santé et de l’éducation par exemple) sur la durée et est plus prompte aujourd'hui à accepter les critiques objectives à l'intérieur du Parti et à l'intérieur du pays.

4 L'initiative Entreprises responsables vise à combler le vide juridique dont profitent des entreprises dans certains États trop dépendants à leur égard pour faire respecter ne seraient-ce que les droits de l'homme ; et propose concrètement de balayer devant notre porte en matière de soutien à l'impérialisme. Toute l'ambiguïté réside (hélas!) dans le fait que c'est la Suisse qui interviendra en quelque sorte par cela dans le système juridique d’États tiers, en étant persuadée de sa supériorité morale pour le faire.

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