La possibilité du sacrifice de soi

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Avons-nous la capacité de nous éloigner de nos intérêts propres ? De sympathiser avec les intérêts d’autrui ? Et d’accepter volontairement de faire un sacrifice de soi en faveur d’autrui ? La plupart d’entre nous sont en tout cas certainement capables de considérer que leurs intérêts sont aussi ceux de leurs proches (ou convergent très fortement avec ceux-ci). Animaux sociaux, êtres sociaux, nous avons en effet sûrement une aptitude naturelle (sélectionnée par l’évolution) au tribalisme, à souhaiter préserver et favoriser les intérêts de ceux qui sont perçus comme faisant partie de notre tribu. Mais au-delà du tribalisme, des intérêts de nos proches, avons-nous la capacité de souhaiter nous sacrifier pour autrui ?

Un égalitariste nous répondra qu’il conviendrait d’accepter de nous sacrifier pour moins favorisé que soi. Ce serait là une prescription sur ce que nous devrions faire, mais toute prescription morale doit d’abord se fonder sur l’existence d’une capacité chez l’humain à la respecter. A quoi bon en effet poser des prescriptions morales qui dépasseraient nos capacités humaines ? Cela semblerait illusoire et déraisonnable pour le moins. Adam Smith semble penser que nous avons cette capacité puisqu’il développe une théorie des sentiments moraux sur la base du décentrement de soi vers autrui : nous devrions imaginer un spectateur nous contemplant dans nos actions et nous représenter mentalement le jugement qu’il porterait sur nous. Ensuite, nous devrions agir en concorde avec ce jugement.  

Si on s’intéresse à la position de Karl Marx sur cette question, ce dernier semble surtout mettre l’accent sur les intérêts de classe, ce qui pourrait peut-être s’apparenter à une forme de tribalisme étendu à une catégorie socio-économique supérieure. Marx nous parle des intérêts de la classe ouvrière, du prolétariat. Cette classe doit prendre conscience de ses intérêts de classe (de groupe) et s’engager en faveur de ces intérêts. Marx appelle-t-il au sacrifice des prolétaires en faveur des Lumpenprolétaires (littéralement les prolétaires en haillons) ? Ce qui est sûr, c’est qu’il appelle les individus à transcender leurs intérêts individuels en faveur de leurs intérêts de classe. Mais ces intérêts de classe ne sont-ils pas réductibles à des intérêts individuels bien compris ? Par ailleurs, Marx appelle certains individus à transcender leurs intérêts individuels en faveur de leurs intérêts de classe, les ouvriers, mais pas d’autres, les bourgeois. Au contraire, Marx appelle les bourgeois à transcender leurs intérêts de classe en faveur de ceux du prolétariat. Cela peut sembler contradictoire, mais cela s’explique sûrement par le fait que ce que Marx a en tête est sa philosophie de l’histoire (le matérialisme historique) : les bourgeois les plus éclairés ont une sorte de devoir historique à transcender leurs intérêts de classe pour s’adapter au mouvement de l’histoire qui est censé amener le prolétariat au pouvoir.

Retenons un élément chez Marx, c’est qu’il distingue ce que devraient faire les prolétaires et ce que devraient faire les bourgeois. Il est en effet possible que la capacité humaine à se sacrifier varie en fonction de sa situation économique. On pourrait alors imaginer une théorie des seuils : si un individu a atteint un certain seuil de sécurité économique, alors il acquiert une capacité accrue à souhaiter sacrifier ses intérêts en faveur d’autrui. On me répliquera peut-être qu’il existe bien des gens dépourvus de moyens qui font preuve d’une grande générosité et à cela je répondrai qu’il faut distinguer entre faire preuve de générosité et souhaiter sacrifier ses intérêts en faveur d’autrui (qui n'est pas un proche). Bien sûr, on pourrait affiner notre réflexion en distinguant aussi entre sacrifier ses intérêts partiellement et totalement, personne ne pouvant considérer comme moralement approprié d’attendre de quelqu’un qu’il sacrifie totalement ses intérêts pour autrui.


Adrien Faure

Commentaires

  • C'est, à mon avis, un peu plus simple, ou alors vraiment plus compliqué, que ça.
    La question de l'altruisme me semble directement corrélée à notre faculté de comprendre que nous ne pourrons véritablement nous épanouir que lorsque ce sera garanti à tous. A défaut, nous risquons de tomber dans le travers qui consiste à penser que, les ressources étant limitées, elles ne sauraient être réparties équitablement et plus particulièrement lorsqu'elles sont rares.
    Je me plais souvent à rappeler qu'un altruiste intelligent est éminemment égoïste en ce sens qu'il aura compris qu'il ne pourra s'épanouir seul dans son coin.
    Il n'est dès lors pas question de sacrifice mais de bon sens.
    Le possédant aura évidemment plus de difficulté à partager que le démuni qui a conscience de sa dépendance. Jusqu'au jour où il réalise que par son attitude il contribue à l'appauvrissement général et porte une responsabilité qu'il aura de plus en plus de peine à assumer au fil des ans qui le rapprochent de sa finitude.
    Nos sociétés ont trouvé une parade discutable avec la création de fondations qui permettent aux plus aisés, ou aux sociétés transnationales qui dégagent des bénéfices outranciers, d'optimiser leur conscience ou, selon, le régime de taxation.

    Tous ces mouvements sont comme de l'air qu'on brasse et ne font qu'effleurer notre réalité contemporaine. Pour une raison à laquelle peu ont accès et qui est assez bien traduite dans la fiction cinématographique du film "Avatar" qui tente de nous rappeler que ce que nous appelons l'humanité est un groupe intrinsèquement lié et que l'individu, bien qu'ayant une conscience accrue de sa réalité indépendante, n'est qu'un des éléments d'un tout indissociable.
    Ce n'est que lorsque nous aurons compris qu'il n'est pas question de sacrifier quoi que ce soit que nous aurons accès à un mieux être individuel et collectif qu'aucun système politique n'est susceptible de nous enseigner et que nous pourrons enfin envisager de vivre sereinement dans un monde d'abondance disponible en permanence au plus grand nombre sans devoir faire la guerre à ceux qui ont choisi d'exploiter les esclaves des temps modernes sans avoir défini leurs buts à long terme.
    De nos jours, nous disposons de suffisamment d'informations pour comprendre que la logique politique, économique et sociale ne répond plus à ces questions et que seul un "reset" permettrait d'envisager la suite de l'évolution.
    J'espère seulement que cette remise à zéro des compteurs ne sera pas celle que tentent de nous imposer les puissants via leurs forums, Davos, Bilderberg et autres Young leaders qui ne font qu'accélérer le schisme et les guerres intestines pour mieux, et plus vite, atteindre leur but de réduction de la population planétaire.

  • Si je reformule votre propos (ou du moins une partie de votre propos), vous dites que : notre intérêt personnel bien compris c'est aussi de faire en sorte que tout le monde ait suffisamment.
    Pensez-vous qu'une société où chacun a suffisamment est plus stable ? Moins conflictuelle ?

  • Je ne parle pas de conflit qui est pour moi une condition de notre humanité et qui est une forme de moteur qui nous permet d'avancer.
    Je parle d'intelligence pour tenter de comprendre que nous ne pourrons véritablement jouir de la vie que lorsque tout le monde aura un accès équitable.
    Il me semble parfaitement inconscient de croire que l'on puisse être heureux seul sur son île. D'une part parce que nous sommes tous subtilement liés en tant qu'espèce et d'autre part parce que nous ne somme jamais seuls. Nous somme le fils de et le parent de, etc.

  • Votre réflexion me fait penser à cette citation de Bakounine : « Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes ou femmes, sont également libres. La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou une négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. Je ne deviens vraiment libre que par la liberté des autres, de sorte que, plus nombreux sont les hommes libres qui m’entourent, et plus étendue et plus large est leur liberté, plus étendue et plus profonde devient la mienne. (...) Ma liberté personnelle ainsi confirmée par la liberté de tous s’étend à l’infini. »

  • Suffisamment ? Impossible à définir et parfaitement relatif.
    Ce ne sera jamais assez car le moteur est l'insatisfaction. L'imperfection faisant partie de la perfection de la création à laquelle elle donne le mouvement.
    Il s'agirait plutôt de considérer la qualité plutôt que la quantité. Pour ne donner qu'un exemple, les Penans d'Indonésie ne demandent que de pouvoir continuer à vivre de leur forêt qui est détruite à une vitesse inquiétante au profit de la culture d'huile de palme.
    Alors, ce qui est suffisant pour l'un, n'est pas même le début d'une satisfaction pour l'autre.
    https://www.arte.tv/fr/videos/092195-000-A/borneo-des-sarbacanes-contre-les-bulldozers/?utm_source=Newsletter_en_français&utm_campaign=474b264992-EMAIL_CAMPAIGN_2020_10_16_12_03&utm_medium=email&utm_term=0_4241f227eb-474b264992-437813209

  • Je ne suis pas assez au fait du personnage et de sa contribution mais je partage au moins sa vision de la proximité qui vise à rendre la commune souveraine.
    S'il m'est pénible de devoir définir une caste, un mouvement, une école, ou tout autre modèle pour me définir au monde, je dirais que je me sens proche des anarcho-capitalistes avec une teinte de naturaliste. Mais comme je déteste ces classifications je me contenterai de dire que je suis reconnaissant à un type comme Bakounine d'avoir été au bout de ses idées qu'il a pu mettre en avant dans notre pays.
    https://www.letemps.ch/suisse/lesprit-revolte-souffla-suisse

  • Merci pour cette merveilleuse citation de Bakounine. Difficile de mieux le dire.

  • Le problème est que l'on a trop souvent en face de nous, des gens qui ne sont pas prêt à partager, et qui veulent tout pour eux et leurs familles!

  • Oui, mais notre famille s'étant à l'humanité selon l'angle où on l'observe.

  • S'étend... foutu correcteur !

  • La contradiction est très mal ressentie par les suisses.

    Les banquiers sont agréables lorsqu'il s'agit de leur confier de l'argent et deviennent odieux lorsqu'il s'agit de reprendre son argent !

    Cette mentalité s'est dupliquée sur le reste du monde, on peut dire que la Suisse est pionnière.

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