Une généalogie de la notion de justice sociale

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Il existe un ensemble de théories qui affirment que le ressentiment des plus pauvres (pauvres en termes de pauvreté relative et non absolue) n’est pas un problème moral légitime. On peut notamment faire remonter ce type de positions à
Alexis de Tocqueville, qui s’exprime en ces termes : « Il y a une passion légitime pour l'égalité qui excite les hommes à vouloir être tous forts et estimés. Cette passion tend à élever les petits au rang des grands ; mais il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l'égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l'égalité dans la servitude à l'inégalité dans la liberté[1]. » Le goût dépravé pour l’égalité dont parle Tocqueville, c’est l’aspiration au nivellement par le bas. Dans le cas qui nous intéresse, cette aspiration se retrouve dans le ressentiment des plus pauvres envers ceux qui ont davantage.

Roger Crisp formule une généalogie de ce qu’il appelle la justice distributive et que nous appelons justice sociale en français[2]. La justice sociale est une position morale prônant une réduction des écarts relatifs de richesses entre les individus et, en conséquence, une distribution des richesses considérée comme plus juste par ses promoteurs. Selon cette généalogie, la notion de justice sociale est apparue à travers un processus irrationnel. A l’origine se trouverait le fait fondamental que les êtres humains ressentent naturellement du ressentiment envers ceux qui réussissent mieux qu’eux[3]. A partir de ce fait psychologique fondamental, Crisp suppose que les êtres humains ont généralisé ce ressentiment, à l’encontre de toute situation où certains réussissent mieux que d’autres, même quand ce n’est pas directement eux qui réussissent moins bien, mais des individus tiers. La généralisation et la systématisation de ce ressentiment, à l’encontre de toutes les situations où des inégalités de réussite et de succès matériels sont perceptibles, prend alors le caractère d’une injonction morale : c’est la naissance de la justice sociale.

Ce que cette généalogie montre, selon Crisp, c’est que la justice sociale est un processus irrationnel, puisque découlant de la généralisation d’un ressentiment spontané dénué de fondements. Or, si la justice sociale est le résultat d’un processus irrationnel, ou instinctif comme le qualifie John Stuart Mill[4], alors ce n’est pas une base morale acceptable sur laquelle s’appuyer pour articuler des prescriptions morales. Par ailleurs, une telle doctrine morale justifie de nuire à des individus, sans que cela ne rapporte de bénéfices pour qui que ce soit, uniquement dans le but de calmer le ressentiment irrationnel de certains.

A noter que Nietzsche produit une analyse similaire à celle de Crisp: « Les déshérités, les décadents de toute espèce sont en révolte contre leur condition et ont besoin de victimes pour ne pas étendre, sur eux-mêmes, leur soif de destruction. Mais il leur faut une apparence de droit, c’est-à-dire une théorie qui leur permette de se décharger du poids de leur existence, du fait qu’ils sont conformés de telle sorte, sur un bouc émissaire quelconque. Ce bouc émissaire peut être Dieu, ou l’ordre social, ou l’éducation et l’instruction, ou les Juifs, ou les gens nobles, ou bien, en général, tous ceux qui ont réussi de quelque façon que ce soit. ’’ C’est un crime d’être né sous des conditions favorables : car de la sorte on a déshérité les autres, on les a mis à l’écart, condamné au vice et même au travail. Qu’y puis-je si, je suis misérable ! Mais il faut que quelqu’un y puisse quelque chose, autrement ce ne serait pas tolérable !’’ Bref, le pessimisme par indignation invente des responsabilités, pour se créer un sentiment agréable – la vengeance[5]. » 

Bien que stimulantes, ces réflexions semblent néanmoins ne pas apporter de réponse satisfaisante à la prise en compte du ressentiment des plus pauvres. Je poursuivrai donc en ce sens dans mon prochain billet. 

 

Adrien Faure

 

[1] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, [http://classiques.uqac.ca/classiques/De_tocqueville_alexis/democratie_1/democratie_tome1.html], Bibliothèque numérique des classiques des sciences sociales de l’Université du Québec, 1835.

[2] Crisp Roger, “Egalitarianism and compassion” in Ethics Vol. 114, The University of Chicago Press, Octobre 2003, p. 123.

[3] S’agirait-il d’une disposition sélectionnée évolutivement, ou d’un effet secondaire d’une autre disposition sélectionnée évolutivement ?

[4] Cité par Roger Crisp, in “Egalitarianism and compassion” in Ethics Vol. 114, op. cit., p. 124.

[5] Nietzsche Friedrich, Volonté de Puissance, Tome II, Section 212, [https://fr.wikisource.org/wiki/La_Volont%C3%A9_de_puissance/Livre_deuxi%C3%A8me], Wikisource : la bibliothèque libre, 1887.

Commentaires

  • Adrien, ces grandes entreprises tant civiles qu'étatiques, il faut bien les diriger pour survivre dans un monde aussi compétitif, je replacerai le débat au niveau de la prise de risque ou de l'acceptation de prise de risque plutôt que d'aspirations complexes basées sur le non-dit et sur pas mal de mythes !

    Pour entreprendre, prendre des responsabilités, risquer à chaque instant, à chaque mouvement, il y a un esprit de leader, un esprit de non-acceptation à la soumission imposée envers sa personne. il y aurait plusieurs mentalités qui s'affrontent et se complémentent.

    La frontière entre les mentalités sont également conditionnées par les coutumes sociales, par exemple, Jack bezos, vient de donner à chacun de ses employés aux USA une prime de 100'000 dollars en raison des bénéfices faits pendant la crise du covid, dans l'histoire des grandes entreprises américaines ces primes sont fréquentes, les allemands ont aussi. à une bien plus petite échelle opté pour ce type de participation des bénéfices aux employés, ce n'est pas le cas partout et certainement pas en France ou en Suisse !

    Rien n'est fait dans certaines sociétés pour encourager ce type de modèle, elle est là l'injustice, nous (européens) ne savons pas fonctionner avec le progrès social, nous obéissons encore au 21ème siècle avec des paternes féodales !

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