• La théorie des capabilités de Martha Nussbaum

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    La philosophe Martha Nussbaum pose comme prémisse fondamentale et intuitive[1] à sa réflexion l’idée d’égale dignité humaine pour tous, idée qu’elle fait remonter à Aristote[2], Cicéron et aux stoïciens romains[3], mais aussi à Grotius, Smith, Kant et aux Pères Fondateurs des Etats-Unis[4]. A partir de cette idée, elle fait dériver un socle de dix capabilités centrales permettant de réaliser ses fonctionnements les plus essentiels[5]. Selon elle, une personne est respectée dans sa dignité si, et seulement si, elle parvient à atteindre ces dix capabilités centrales. C’est pourquoi, elle prescrit le caractère de droits fondamentaux universels à l’obtention de chacune de ces dix capabilités. Ces droits fondamentaux, qu’elles appellent aussi des droits pré-politiques[6], devraient être réclamables par chaque citoyen à l’Etat dont il est membre et inscrits dans toutes les constitutions[7]. Les Etats ont donc un devoir politique à fournir ces dix capabilités centrales à leurs citoyens[8]. En plus des Etats, les Organisations Non Gouvernementales, les entreprises, les organisations internationales et les individus ont, eux aussi, un devoir moral à participer à la fourniture de ces dix capabilités[9], Nussbaum allant même jusqu’à affirmer « que le monde dans son ensemble a l’obligation collective d’assurer les capabilités de tous les citoyens du monde[10]. » Nussbaum dresse donc une liste de dix capabilités centrales composant ce qu’elle considère comme le seuil de suffisance car « le respect pour la dignité humaine exige que les citoyens soient placés au-dessus d’un certain seuil de capabilités, dans chacun de ces dix domaines[11]. » Ces dix capabilités centrales sont « toutes distinctes, et ont toutes besoin d’être assurées et protégées spécifiquement[12] ».


    Les dix capabilités centrales selon Nussbaum

    (1) Être capable de mener une vie d’une « longueur normale[13] ».

    (2) Être capable d’être en bonne santé, y compris reproductive, d’être convenablement nourri et d’avoir un abri « décent[14] ».

    (3) Être capable de se déplacer librement sans crainte d’agression, y compris à l’intérieur de la sphère domestique.

    (4) Être capable « d’utiliser ses sens, d’imaginer, de penser, de raisonner, et de faire tout cela d’une manière ‘’vraiment humaine’’ », c’est-à-dire d’une manière « informée et cultivée par une éducation adéquate », être capable de s’exprimer librement, et être capable d’avoir « des expériences qui procurent du plaisir et d’éviter les peines inutiles[15] ».

    (5) Être capable de s’attacher, d’aimer, d’avoir un « développement émotionnel [non] contraint par la peur et l’angoisse[16] ».

    (6) Être capable de se former une conception du bien et de participer à une réflexion critique sur l’organisation de sa propre vie.

    (7) Être capable de vivre avec les autres, de reconnaître d’autres êtres humains, d’interagir socialement, de se mettre à la place des autres, mais aussi avoir les bases sociales du respect de soi et de la non humiliation, ainsi qu’être capable d’être traité avec dignité[17].

    (8) Être capable de développer une attention pour les animaux, les plantes et le monde naturel.

    (9) Être capable de rire, de jouer et de jouir de la vie.

    (10) Être capable de participer efficacement aux choix politiques, avoir le droit de participer à la vie politique, disposer de la liberté d’expression et de la liberté d’association, être capable de posséder (des terres et des biens meubles notamment), jouir de droits de propriété sur une base égalitaire avec les autres, avoir le droit de chercher un emploi sur une base égale avec les autres, et, enfin, être protégé contre les perquisitions et les arrestations arbitraires.


    Le problème de ce seuil de suffisance, c’est qu’il semble si élevé qu’on peut se demander légitimement combien de personnes l’ont seulement atteint dans le monde non idéal qu’est le nôtre. Or, un seuil de suffisance extrêmement élevé est-il encore un seuil de suffisance ? Ou s’agit-il plutôt d’un idéal à atteindre à très long terme ? Certaines de ces capabilités semblent peut-être centrales lorsqu’on imagine la vie qu’un être humain devrait mener dans l’idéal, mais sont-elles réellement les plus fondamentales ? Par ailleurs, ces capabilités centrales sont-elles véritablement toutes à inclure dans un seuil de suffisance devant concerner l’action de l’Etat ? Il me semble que Nussbaum ne nous parle pas ici d’un seuil de suffisance que l’Etat devrait assurer à tous, mais d’un état idéal auquel beaucoup d’êtres humains pourraient, dans un monde idéal et lointain, aspirer. De plus, il est possible que certaines conceptions du bien raisonnables ne soient pas toutes compatibles avec cette liste de dix capabilités centrales, ce qui impliquerait que, même en tant qu’état idéal à atteindre, cette liste de capabilités ne serait pas aussi universellement valable que Nussbaum l’affirme. Quant aux contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, ils cherchent à déterminer la meilleure attitude morale à adopter face à la pauvreté, et non à déterminer les détails d’une vie idéale que chacun d’entre eux devrait vivre. Ce high-suffisantism ne vient simplement pas répondre à leurs questionnements.

     

    Adrien Faure

     

     

    [1] Nussbaum Martha, Capabilités : comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, Editions Flammarion, 2012 (2011), p. 51.

    [2] Ibidem, p. 170-174.

    [3] Ibidem, p. 174-178.

    [4] Ibidem, p. 179-189.

    [5] Ibidem, p. 45.

    [6] Ibidem, p. 226.

    [7] Ibidem, p. 59.

    [8] Ibidem, p. 37.

    [9] Ibidem, p. 224.

    [10] Ibidem, p. 223.

    [11] Ibidem, p. 59.

    [12] Ibidem, p. 58-59.

    [13] Ibidem, p. 55.

    [14] Idem.

    [15] Ibidem, p. 55-56.

    [16] Ibidem, p. 56.

    [17] Ibidem, p. 56-57.