1964-1970 : Victoires et déboires du Labour

Imprimer Pin it!



Philippe Berger revient aujourd'hui sur les années soixante britanniques et l'histoire du Labour. Bonne lecture ! AF

 

En 1964, lorsque le travailliste Harold Wilson (1916-1995) entre au 10 Downing Street en tant que premier ministre du Royaume-Uni, il succède à 4 premiers ministres conservateurs qui depuis 1951 ont occupé cette charge : Winston Churchill (1951-1955), Anthony Eden (1955-1957), Harold MacMillan (1957-1963) et Alec Douglas-Home (1963-1964). Cette alternance aura été rendue possible notamment grâce aux qualités personnelles et au charisme du nouveau leader travailliste, mais aussi du fait d'événements qui ont successivement terni la réputation et la crédibilité des Tories à gouverner efficacement le pays. A commencer par la Crise de Suez en 1956, qui aura démontré que le Royaume-Uni est désormais une puissance de second plan derrière les États-Unis et l'URSS ; c'est en effet sous l'injonction de ces deux pays que Anthony Eden, qui était décidé à forcer les Égyptiens à revenir sur la nationalisation du Canal en renversant tout simplement Nasser, est contraint de faire cesser l'intervention de ses troupes. Humiliation de taille, qui le força à démissionner en ayant perdu la face, non seulement face à Nasser et au condominium soviéto-étasunien, mais également face au monde entier, et en particulier face à cette partie du monde qui constituait encore la sphère d'influence britannique.

La situation économique ne joue pas non plus en faveur des conservateurs dans le duel de 1964. Si dès le milieu des années 1950 le pays connaît un boom économique et un accroissement général de la prospérité formidable - que les propos de MacMillan « most of our people have never had it so good » illustrent bien – l'inflation, qui commence à devenir alarmante dès 1960, semble en mesure de provoquer un reflux, face auquel le gouvernement paraît démuni. Autre pierre sur le château en ruines, l'affaire Profumo (1963), du nom de John Profumo, alors secrétaire d'Etat à la Guerre. Homme marié, il est découvert qu'il a entretenu une relation avec une danseuse et mannequin de 19 ans, Christine Keeler. Si cela peut révéler à une partie de l'électorat l'hypocrisie des conservateurs, qui ne manquent jamais de faire état de leur grande moralité et sont traditionnellement donneurs de leçons en matière de mœurs, la situation est politiquement compromettante du fait que Christine Keeler entretenait au même moment une relation avec Evgueny Ivanov, l'attaché naval soviétique à Londres... d'où naturellement des soupçons de trahison qui ne manquèrent pas de se manifester. Plus généralement, le parti conservateur s'était également révélé au fil des années de plus en plus éloigné des aspirations au changement de la nouvelle génération. Le cas d'Alec Douglas-Home, tout aussi sympathique et aimable qu'il fut, est assez symptomatique de ce fait : il s'agit en effet d'un premier ministre qui est issu de la Chambre des Lords - le dernier à l'être -, et n'a pas eu à affronter par conséquent le suffrage populaire pour le devenir, mais uniquement l'épreuve de la naissance.

Si Harold Wilson s'est montré un candidat hors pair pour mener campagne dans les élections générales de 1964, c'est également à une part de hasard qu'il doit sa nomination comme leader de son parti. Son prédécesseur, Hugh Gaitskell, qui occupait cette charge depuis 1955 et qui était en bonne place pour devenir le prochain premier ministre, est en effet mort assez soudainement en 1963 (nous y reviendrons...), ouvrant la porte à une victoire de celui qui avait les faveurs de l'aile gauche de son parti depuis 1960. Il aura néanmoins à cœur, à peine élu au sommet du Labour, de se débarrasser de cette étiquette de chef d'un clan, et à rassembler le plus largement possible, sachant que c'était aussi la clef qui permettrait de lui ouvrir la porte du 10 Downing Street. A une interview qu'il donne après avoir accédé au sommet du parti, il rejette ainsi immédiatement ce statut d'homme de l'aile gauche, et se dit, de la manière quelque peu ambiguë et fuyante qui caractérisera ses 13 ans à ce poste, « a little left to the centre ». Positionnement relativement difficile à identifier, et qui pouvait donc contenter le plus grand nombre...

Il est nécessaire avant de poursuivre sur son mandat de dire quelques mots sur les origines et le parcours d'Harold Wilson, en ce qu'ils permettent de comprendre le choix de son parti et la formation de ses opinions idéologiques. Né dans un milieu relativement modeste dans le nord du pays, sa famille connaît la misère dans les années 30, son père, chimiste, se retrouvant au chômage durant une longue période, comme tant d'autres travailleurs alors. Ses conditions d'existence, matériellement difficiles, ne l'empêchent pas de devenir un élève brillant et de décrocher une bourse pour Oxford, où il obtient sa licence dans le très fermé PPE1, couronné qui plus est, événement rarissime, d'un A+ à l'examen de théorie économique. Cela lui permet ensuite de devenir assistant de recherche du professeur Beveridge (1879-1963), futur leader du parti libéral dans les élections générales de 1945, l'épaulant notamment pour son rapport parlementaire qui deviendra célèbre sous le nom de « Beverdige Report ». Celui-ci, se donnant pour objectif d'abolir la pauvreté, l'insalubrité, l'ignorance, via l'action de l’État, notamment par l'extension des assurances sociales et la création de nouveaux services publics essentiels à la population (NHS par exemple), fixait les bases de l'État-Providence. Largement repris par les travaillistes au pouvoir et par le premier ministre Clement Attlee (1945-1951), les propositions du rapport conservent jusqu'à aujourd'hui une influence sur la vie quotidienne des Britanniques.

S'il a déjà un solide bagage pratique, intellectuel, et politique derrière lui lorsqu'il devient premier ministre, il est néanmoins plus en phase avec son époque que les conservateurs qui l'ont précédé. Ceci peut-être aussi car c'est alors le premier ministre le plus jeune que le pays a connu au XXe siècle (seul Tony Blair le battra). Il sut d'ailleurs à plusieurs reprises cultiver habilement cet image d'homme de son temps proche de la jeune génération, par exemple en élevant les membres des Beatles au rang de MBE2. De par son milieu modeste, qui n'est pas sans évoquer Lloyd George (1863-1945), il est également plus en phase avec les conditions de vie de la majorité de ses concitoyens, que ses prédécesseurs conservateurs, tous issus de l'élite économique et/ou aristocratique du pays, qui ne les connaissaient que très lointainement. C'est en premier lieu cette double image qui lui permettra de remporter plus largement que deux ans auparavant, les élections générales de 1966, qu'il avait précisément convoqué pour se garantir une majorité plus confortable au Parlement, et pouvoir lancer sa grande saison de réformes.

Sur le plan social, ces réformes seront sans aucun doute un triomphe. Nous pourrions citer en particulier : l'abolition de la peine de mort, l'interdiction des discriminations basées sur la race, la couleur de peau ou la nationalité, l'interdiction d'attribuer des salaires différents pour un même poste en fonction du sexe de la personne (Equal pay act), la décriminalisation de l'homosexualité, la réforme de la loi sur le divorce (rendant non nécessaire de prouver des fautes), la légalisation de l'avortement, l'abolition de la très désuète censure des théâtres... Nous pourrions également citer des réformes en matière d'éducation, notamment la création de l'Open University, que Wilson considérait comme sa plus grande réussite. Cette structure offrait, et offre toujours, une formation universitaire à temps partiel dans différents domaines, spécialement destinée aux travailleurs ou aux chômeurs souhaitant, par nécessité ou par choix, se (re)former. Bien moins coûteuse que les autres universités, dotée de nombreuses bourses et n'exigeant pratiquement aucun prérequis pour y entrer, elle offrait une seconde chance à ceux qui n'avaient pas eu les moyens ou la possibilité de recevoir une formation académique ; donnant par exemple à des travailleurs dont le secteur périclitait, une occasion changer de cap. Avec son enseignement largement dispensé à distance, via des émissions de radio et de télévision spécialement programmés par la BBC, le modèle faisait alors véritablement office de pionnier !

Et les innovations du gouvernement Wilson, tendant à garantir une certaine égalité des chances en dépit du milieu social par la démocratisation de l'éducation, ne s'arrêtent pas au niveau supérieur, mais concernent aussi les échelons inférieurs, avec notamment l'extension massive des comprehensive schools (beaucoup moins sélectives et classistes que les grammar schools), qui avaient été introduites par le gouverment Attlee (1945-1951), sans que ses successeurs conservateurs ne s'en soucient ensuite beaucoup. Cet accent mis sur l'éducation pour tous et la formation tout au long de la vie aboutit au fait que pour la première fois dans le pays, les dépenses en matière d'Éducation dépassèrent celles allouées à la Défense.
Ce gouvernement travailliste sait aussi réussir dans un autre domaine qui lui tient à cœur : celui du logement. Il est ainsi le promoteur d'un vaste programme de construction et d'amélioration des conditions d'habitation dans tout le pays, étendant autant qu'il peut le système des Council houses, dont la propriété et la gestion reviennent in fine à l'échelon communal de l’État.

Ces réformes de grandes envergures ne sont à vrai dire pas tant du ressort direct de Wilson que de certains des ministres et membres de sa majorité parlementaire qui les lancent parfois de manière individuelle à la Chambre des Communes. Mais il a su d'une certaine manière les susciter par sa mise en concurrence habile des différentes ailes du parti au sein de la majorité et du cabinet. Stratégie qui était destinée selon ses mots à accoucher d'une « creative tension » tournée vers l'action législative ; et qui avait qui plus est l'avantage de lui permettre de garder le contrôle absolu sur le parti en jouant en permanence les uns contre les autres. 
Parmi les ministres les plus impliqués dans cette grande saison, on pourrait citer Roy Jenkins (1920-2003), ministre des Finances, qui sera plus tard l'un des membres fondateurs du parti social-démocrate, ou Barbara Castle (1910-2002), ministre de l'Emploi, sur laquelle nous reviendrons plus loin. A ce titre il conviendrait de relever la place que Wilson donne aux femmes au sein de son gouvernement, chose qui après 4 premiers ministres conservateurs ne va pas de soi. Outre Barbara Castle, qui occupe un poste-clef, se distingue notamment Marcia Williams (1932-2019), l'implacable secrétaire politique de Wilson, à qui ce dernier délègue souvent le recadrage de ses ministres, lui-même rechignant le plus souvent à les contredire de manière directe. Très influente aussi bien dans les prises de décisions du premier ministre que de celles de son cabinet, elle suscita auprès de quelques-uns de ses membres une inimitié et une crainte telle que beaucoup cherchaient à fuir sa présence.

Mais la plus remarquable de ces femmes est sans aucun doute Shirley Williams (1930), ministre de l'Education entre 1967 et 1969, puis ministre plus brièvement de l'Intérieur entre 1969 et 1970. Fille de l'écrivaine féministe et pacifiste Vera Brittain, et de George Catlin, politologue-sociologue, militant du Labour et membre de la Fabian Society, elle s'engage très tôt chez les travaillistes, où son intelligence et sa vivacité lui valent déjà d'être remarquée par Clement Attlee (1883-1967), alors qu'il est candidat à sa réélection. Son esprit de système et de synthèse, sa clarté et son honnêteté dans les convictions et le propos, en ont certainement fait l'une des personnalités politique les plus brillantes et dignes d'estime de sa génération. Intervenant encore jusqu'à très récemment dans le débat public, elle constitue une source inestimable en ce qui concerne la vie politique des années 1964-1970, aidant à mieux apprécier l'action du gouvernement et de la majorité d'alors, et à mieux cerner la personnalité de Harold Wilson. Elle rappelle par exemple qu'il était une de ses rares connaissances de l'époque à ne tenir compte ni du sexe ni de la race pour juger la personne qu'il avait en face de lui.

Si sur le plan social donc, beaucoup de réformes, qui aujourd'hui apparaissent comme fondamentales, sont menées avec succès ; sur le plan économique, autrement dit là où les travaillistes mettent le plus l'accent et sont le plus attendus pour mesurer leur succès au pouvoir, c'est nettement moins le cas. Alors que c'était la voie vers la planification scientifique de l'économie qui était prévue, des conditions économiques trop défavorables vont rendre sa mise en œuvre compliquée, et forcer les travaillistes à revenir sur cet engagement. Dans ce contexte, Wilson devra même se résoudre à dévaluer la Livre en 1967, soit un an après sa réélection triomphale qui lui donnait une majorité plus confortable au parlement, alors qu'il s'y était pendant si longtemps refusé, s'agissant sans doute d'un exercice humiliant pour un homme qui dès son élection à la tête de son parti, disait sa volonté à faire retrouver son rayonnement à une Grande-Bretagne qui s'était depuis trop longtemps « faite marcher sur les pieds ». Cette dévaluation, aveu de faiblesse qui transférait en quelque sorte sur le plan monétaire la réalité de la défaite de Suez, n'allait certainement pas dans le sens souhaité, et érodera un temps la popularité du premier ministre.

Dans un exercice de langue de bois entré dans l'histoire, il expliqua lors de l'annonce télévisée de cette dévaluation, que si la Livre valait moins à l'étranger, celle qui était « dans la poche des Anglais » ne voyait pas sa valeur modifiée : séparation rassurante mais absurde, quand on sait le nombre de biens consommés en Angleterre provenant de l'importation. Si beaucoup ont pu interprété cette décision comme une capitulation tardive de Wilson face à la spéculation et face à ses conseillers et ses ministres qui le pressaient de procéder à cette dévaluation depuis 2 ans déjà, d'autres, comme Shirley Williams, expliquent que le fait d'annoncer par surprise la dévaluation ne révélait pas le fait que Wilson avait finalement cédé, mais plutôt son habileté de tacticien ; car en effet, si des discussions sur ce sujet avait été menées longtemps en avance par le gouvernement, les marchés l'auraient anticipé, et les pertes auraient été par conséquent plus importantes encore.

Faute de planifier l'économie et contraint de prendre en compte les décisions du marché, le gouvernement Wilson tentera d'une certaine manière de se rattraper par une politique fiscale redistributive très offensive. Ainsi, la tranche la plus élevée du taux d'imposition des personnes physiques est fixée à 95%, tandis qu'est introduit un impôt sur les gains en capitaux, et la Selective Employement Tax, qui impose davantage le travail dans le secteur des services pour subventionner le secteur manufacturier et industriel, et favoriser par là, du moins le pense-t-on, les exportations. Cette dernière constituait en quelque sorte un vestige du plan, en ce qu'elle soutenait fortement un secteur, privilégié, parmi d'autres. Malgré cela, et malgré les réformes en matière de mœurs, d'égalité raciale, ou des sexes dont nous avons parlé plus haut, c'est sur l'échec en matière économique et monétaire que la plupart des historiens et des militants de son parti le jugeront durant de nombreuses années après son départ du 10 Downing Street.

La fin de sa première saison au pouvoir sera d'ailleurs marquée par une forte inflation et une dégradation de la balance commerciale, face auxquelles le gouvernement sera relativement impuissant. L'inflation provenait en partie de l'incapacité du gouvernement à s'opposer aux hausses de salaires demandées par les syndicats, (alors que le contrôle des salaires et des prix établi en 1965, première étape d'un plan qui ne devait jamais voir le jour, avait précisément pour but de limiter la hausse générale des salaires, et partant, l'inflation3) qui se mettaient en grève et bloquaient les usines si ces hausses ne leur étaient pas accordées4. Le problème de ces grèves étaient qu'elles émanaient souvent d'une fraction très minoritaire d'un syndicat donné, étant donné que la structure de ces organisations était alors souvent anti-démocratique- une grève n'avait pas besoin d'être votée et approuvée pour être déclenchée-, ce qui paraît surprenant vu la place qui leur était accordée par le gouvernement et la loi dans les décisions économiques et la gestion de la politique industrielle. C'est sous l'impulsion et la direction de Barbara Castle, et avec la bénédiction de Wilson, que sera ainsi publié le petit rapport « In place of strife » (1969), qui avancera notamment l'idée d'une réforme syndicale passant par la démocratisation des organisations représentatives des travailleurs. Démocratisation qui aurait également eu pour but, au-delà des principes, de limiter au maximum les hausses de salaires, afin de faire baisser l'inflation. Ce projet de réforme demeurera cependant à l'état des intentions, les travaillistes n'ayant pas eu le temps de la convertir en loi avant d'être chassés du pouvoir par les urnes, moins d'une année plus tard. Également car l'aile gauche du parti, s'opposait, étrangement, à cette réforme démocratique.

Enfin, sur le plan de la politique étrangère, l'action du gouvernement Wilson est remarquable par plusieurs orientations fondamentales, qui se caractérisent de manière générale par la prolongation de la politique de décolonisation initiée par Attlee en 1948 avec l'Indépendance de l'Inde. Ainsi, la décision est prise d'évacuer la plupart des grandes bases britanniques situées à l'est du Canal de Suez. Ceci expliquant notamment pourquoi le budget militaire est pour la première fois dépassé par celui de l'Éducation, comme nous l'avions indiqué précédemment.
Une pression maximale est également mise sur la Rhodésie d'Ian Smith pour qu'elle accorde une pleine égalité électorale aux Noirs et cesse ses politiques de discrimination ; sujet qui a particulièrement tenu à cœur à Wilson et dans lequel il s'est personnellement engagé, sans réussir à faire plier Ian Smith et la minorité blanche au pouvoir (son intransigeance et sa dureté auront peut-être même été contre-productifs, quand bien même son comportement n'appelle aucune critique sur la question des principes défendus).

Sur un autre continent, Wilson sut résister efficacement à la forte pression américaine pour que la Grande-Bretagne s'engage dans la Guerre du Vietnam, perçue par une partie des militants, élus, et ministres du Labour comme une guerre impérialiste. Son ministre des affaires étrangères d'alors, Denis Healey (1917-2015), va en ce sens jusqu'à dire que Wilson prit la décision de ne pas intervenir dans le conflit aux côté des Américains pour assurer l'un de ses objectifs politiques principaux : l'unité du Parti. Habilement, il se contenta de soutenir l'intervention uniquement verbalement et rappela à plusieurs reprises la « relation spéciale » qui liait les deux pays- ce qui coûtait uniquement la frange la plus anti-américaine des militants. Le président Lyndon Johnson fut extrêmement mécontent de ce refus joliment emballé, mais ne put rien faire de plus que d'en prendre acte. Il convient de remarquer que sur ce point, Harold Wilson fut infiniment plus habile et sensé que Tony Blair une quarantaine d'années après...

La prise en compte de la fin de l'Empire, la reconnaissance de la diminution de la puissance économique de la Grande-Bretagne, dont la dévaluation de 1967 est la preuve monétaire, l'agitation sociale de ces années (grèves, manifestations parfois violentes), les politiques fiscales et socialistes égalitaristes, menèrent une partie de l'establishment conservateur, alliée à une partie de l'armée et des services secrets, à se tenir prête à prendre le pouvoir par la force si le chaos s'étendait trop dans le pays, et si le gouvernement poussait trop loin ses politiques socialistes. Un homme fort, qu'incarnait Lord Mountbatten le dernier vice-roi des Indes, aurait dans ce cas dû s'emparer du pouvoir par ce coup d'État afin de rétablir l'ordre dans le pays, et sa grandeur à l'extérieur. Il faudrait à ce titre préciser que certains, à la CIA et au MI5, avaient soupçonné un temps Harold Wilson d'être un agent de Moscou : il avait en effet effectué de fréquents voyages derrière le rideau de fer lorsqu'il était président du Board of Trade sous le gouvernement Attlee, et la mort assez soudaine de Hugh Gaitskell peu après un retour d'un voyage en URSS était de nature à rendre le favori à sa succession suspect. Si depuis, l'ouverture des archives du KGB nous permet de constater que si tentative de débauchage il y a eu, elle a échoué, l'époque, pleine d'agents doubles et de complots abracadabrantesques, pouvait conforter une telle hypothèse. Son conseiller Bernard Donoughoue, sous-entendait d'ailleurs encore récemment que l'état de nervosité de Wilson donnait parfois à penser qu'il pouvait s'être mis dans une situation qui avait donné prise aux Soviétiques pour le faire chanter et en disposer selon leurs souhaits.

Quoiqu'il en soit, ceux qui imaginaient devoir renverser un jour ou l'autre Wilson et son gouvernement, n'eurent qu'à attendre le verdict des urnes, qui lors des élections générales de 1970, se montra défavorable à son encontre, le poussant, à la surprise de beaucoup, dans le rôle de leader de l'opposition. Jusqu'à la date du scrutin, les sondages prédisaient en effet aux travaillistes une avance assez confortable face aux conservateurs menés par le terne et peu affable Edward Heath. Outre les limites propres aux sondages nationaux dans le système britannique majoritaire uninominal à un tour, il est probable que les mauvais chiffres des exportations- dont la presse se fit largement l'écho-, en rappelant notamment la dévaluation de 1967, et l'utilité toute relative de mesures comme la Selective Income Tax, jouèrent un rôle décisif dans cette défaite quelque peu inattendue. Après 6 ans d'absence, un conservateur s'installait de nouveau au 10 Downing Street, avec, lui aussi, de grandes ambitions pour le pays.


Philippe Berger,
Diplômé de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève

 

1 Philosophy, Politics and Economics

2 Member of the British Empire

3 MacMillan avait déjà gelé les salaires en 1961 dans le même but avec, semble-t-il, un certain succès.

4 Ceci démontrant que si ces mesures keynésiennes étaient facilement applicables et respectées pendant la guerre, les citoyens étant alors plus obéissants et dociles face à la menace extérieure, elles l'étaient beaucoup moins en temps de paix.

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.

Optionnel