La vision de la pauvreté au sein du capitalisme naissant

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Aujourd'hui, Philippe Berger nous introduit à un fragment de l'oeuvre de Karl Polanyi portant sur une thématique qui nous intéresse lui et moi : la pauvreté. Bonne lecture ! AF 

 

Du passionnant chapitre « Paupérisme et utopie » de La Grande Transformation (1944) de Karl Polanyi (1886-1964) nous avons tiré quelques réflexions.

L'auteur nous y rapporte comment dès la fin du 17e siècle la question de la pauvreté et du chômage au sens modernes du terme apparaissent sur la scène en Angleterre.

La réponse principale à la pauvreté ayant été la suivante dans les siècles précédents : le riche puissant doit se montrer généreux et doux envers l'indigent et ne pas l'oppresser, mais sa condition est une donnée de base de l'existence ; il y a des riches et il y a des pauvres, c'est ainsi. Et s'il veut espérer survivre, il doit compter sur les solidarités de la famille, du village, et de la corporation dont il est éventuellement proche.

La situation économique de la fin du 17e siècle marque en ce sens un tournant, avec l'instauration progressive de ce qu'il est convenu d'appeler un libre-marché, dont la base principale est la concurrence des producteurs au niveau entier du pays, et non plus la domination de telles corporations sur telles communes données. Évolution à vrai dire très progressive et faite de nombreux soubresauts.

C'est autant sous l'effet de ce libre-marché dont le but avéré est de créer une plus grande prospérité, une plus grande liberté et une plus grande égalité, que sous l'effet de la disparition de la monarchie de droit divin (Glorieuse Révolution de 1688), que la question de la pauvreté connaît un tournant. Il ne s'agira plus dès lors de la rendre acceptable ou vivable, mais bien de réussir à la résoudre.

Il y aura dans les différentes manières de vaincre la pauvreté un bon reflet de ce qu'est le libéralisme naissant : il croit à l'égalité, à la possibilité de l'égalité (élément positif), mais en faisant dans le même temps fi des rapports de pouvoir, précisément car il souhaite l'abolition des rapports de pouvoir absolu propre à l'ancien régime qu'il combat, et qu'il pense tantôt naïvement selon tels auteurs, tantôt à dessein selon d'autres, être les seuls existants (élément normatif).

A ce titre l'apport que la gauche formulera bientôt à ce débat, avec sa fameuse distinction entre droits légaux et droits réels, a permis de faire réapparaître la question de ces rapports de pouvoir/de domination, en se faisant une idée plus précise de la réalité.

Polanyi évoque bien le climat contradictoire qui préside à la naissance du capitalisme sous l'impulsion (?) ou conjointement au libéralisme économique et politique : parlant d'une étonnante alliance entre « l'harmonie et le conflit » (la concurrence), et précisant que « cette harmonieuse auto-régulation exigeait que l'individu respectât la loi économique, même si celle-ci venait à le détruire ». De là évidemment le fait que la classe qui a remplacé l’aristocratie au sommet de la pyramide sociale (la bourgeoisie)- le mérite d'être en haut n'étant plus évalué par le critère de la participation aux batailles ou aux Croisades mais par celui de l'argent et de la capacité à en faire-, cherchera bientôt tout naturellement à se garantir le contrôle de l’État, qui lui permettra précisément de se perpétuer en tant que classe dominante.

La même chose se produisant d'ailleurs dans les démocraties dites populaires. Un livre du polonais Waclaw Machajski (1866-1926) paru en 18991 faisait à ce titre état de manière prémonitoire du fait que « le nouveau messianisme socialiste masquait une idéologie émanant d'intellectuels désabusés, et que la nouvelle société socialiste remplacerait simplement une classe dominante par une autre, qui poursuivrait tout naturellement l'exploitation des travailleurs à son compte 2».

 

Revenons-en après ce détour aux théories qui expliquent et se proposent de résoudre la question de la pauvreté.

Il est intéressant de constater tout d'abord que la plupart des données économiques- augmentation de la richesse pour tous- semblent contredire des économistes de l'époque, comme David Ricardo (1772-1823) ou James Mill (1773-1836), qui dressent un parallèle entre le progrès pourvoyeur de richesse et l'augmentation de la misère. Ils se basent en fait sur une impression et sur un sentiment général ainsi que sur « des tendances paradoxales qui ont prévalu pendant une période de transition nettement définie. » Le sentiment général qui l'emporte c'est celui qui voit l'individu possédant sa place attitrée dans sa commune (sa paroisse dirait-on en anglais) la perdre en devenant un ouvrier anonyme esseulé et sans destinée précise. Comme l'écrit magnifiquement Polanyi : « Ce fut sous l'autorité de ces lois [économiques] que la compassion fut ôtée des cœurs et qu'une détermination stoïque à renoncer à la solidarité humaine au nom du plus grand bonheur du plus grand nombre acquit la dignité d'une religion séculaire ».

Signalons, avant de les nommer, qu'à côté de la volonté de résoudre la question de la pauvreté, des idées classiques sont encore très présentes dans la pensée de l'époque. Celle par exemple qui voudrait que la puissance d'une nation se mesure au nombre de ses habitants, ou que grâce aux pauvres/chômeurs employables à bon compte, les manufactures peuvent fleurir et le progrès économique général s'installer, ou encore que sans pauvres il y aurait moins de soldats et de marins disposés à s'engager pour partir dans des guerres de conquête3.

A noter que l'on distingue encore assez mal à l'époque le statut du chômeur de celui du pauvre : ainsi de la loi qui s'adopte à peu près partout en Angleterre à partir du village de Speenhamland (1795), et qui vise à octroyer à tous, travailleurs ou non, un minimum vital4.

Mesure à vrai dire relativement inefficace pour la plupart des penseurs de ce siècle qui veulent résoudre pauvreté et chômage, en ce que, pensent-ils, il ne motive aucunement les chômeurs à rechercher un travail5. L'on sait aujourd'hui en fait que la limite principale de ce système est qu'il suscite une baisse généralisée des plus bas salaires, les patrons profitant de l'intervention de la commune pour parfois réduire leur participation à presque rien6.

Outre ce revenu de subsistance relativement inefficace, on assiste, dès le milieu du 17e siècle à un réel effort d'innovation pour comprendre et résoudre, principalement le chômage, mais aussi par ailleurs la situation des pauvres. Le quaker Thomas Lawson (1630-1691) constate par exemple en 1660 que le « chômage involontaire devait résulter de quelque défaut dans l'organisation du travail ». Sa proposition est dès lors de créer un véritable marché du travail, où l'offre et la demande pourraient se rencontrer comme pour d'autres biens de consommations. De là son idée des bourses d'échange du travail (ancêtres de nos offices de l'emploi).

Les penseurs suivant vont se montrer plus ambitieux en suivant la même logique : le travail des chômeurs et des indigents doit pouvoir produire des profits si son organisation est bien pensée. Idée qui vaut aujourd'hui des attaques récurrentes contre l’État social, surtout, et c'est très paradoxal, dans les crises, au moment où il est le plus déficitaire et en même temps le plus utile.

Ce qui divise ceux qui réfléchissent à l'époque à cette question, est surtout celle des récipiendaires de ces profits.

Bentham (1748-1832), se propose ainsi de faire exploiter les chômeurs par une société par actions, le surplus devant revenir à ses actionnaires, alors qu'Owen (1771-1858) le socialiste veut le rendre aux chômeurs eux-mêmes, tandis que l'humanisme teinté de christianisme d'un John Bellers (1654-1725), se propose de l'utiliser pour venir en aide à des travailleurs nécessiteux7.

Mais dans les trois cas, il y a cette idée que l'on peut d'une manière, en corrigeant l'organisation du travail, tirer une plus-value des chômeurs et des indigents.

Ce qui fait dire à Polanyi que l'analyse du problème n'en est- au 17e et jusqu'au années '30 du 19e siècle- qu'à son état de chrysalide, étant donnée la convergence de penseurs qui donneront lieu plus tard à des courants économico-politiques si différents et divergents.

A vrai dire à cette époque, « ni la richesse nouvelle ni la pauvreté nouvelle ne sont encore tout à fait compréhensibles » (celle de la Révolution industrielle naissante et du libre-marché balbutiant s'entend), ce qui peut expliquer qu'une théorie crédible puisse servir de point de référence aux autres. A ce titre la longue transition entre un 17e largement rural et mercantile et un 19e siècle industriel et financier constitue la deuxième phase de maturation de la compréhension de l'économie politique par l'homme. La première phase pouvant être rapportée au 16e siècle, lorsque l'on découvre que les Espagnols amassant des tonnes de métaux précieux des Amériques ne font en définitive que s'appauvrir (découverte de la relativité de la valeur de l'argent et du phénomène de l'inflation), se retrouvant dans la situation du Midas de la fable grecque8.

 

L'on peut constater avec regret, qu'encore aujourd'hui nous n'en sommes qu'aux balbutiements d'une résolution de la pauvreté qui permettrait en même temps aux individus de préserver la solidarité collective et un sens de l'identité9 qui leur permette de s'épanouir. En ce sens, les observations de Marx et Engels (se basant sur des présupposés pseudo-scientifiques, mais humainement véridiques) sur l'Angleterre du 19e siècle, qui faisait sortir tant de gens de la pauvreté, mais les faisait perdre tout sens à leur existence propre, demeure encore aujourd'hui d'une actualité brûlante sur une bonne partie de la planète.


Philippe Berger,
Diplômé de la Faculté des Lettres de l'Université de Genève

 

 

1 L'évolution de la social-démocratie

2 Ainsi en parle Daniel Bell (1919-2011) dans le chapitre « Two Roads from Marx : The Themes of Alienation and Exploitation and Workers' Control in Socialist Thought » de son excellent ouvrage The End of Ideology (1960)

3 C'est le cas du polymathe James Townsend (1739-1816).

4 John Locke (1632-1704) proposant alors que les plus grands contribuables qui permettaient ce système puissent bénéficier à la même hauteur du travail gratuit des pauvres...sorte de révision moderne des corvées.

5 Daniel Defoe évoquant très cyniquement en 1704, l'aiguillon de la faim, comme moteur principal de la recherche d'un travail. Avis qui fera école plus tardivement, chez Burke (1729-1797) par exemple.

6 Ce qu'il se passe en somme aujourd'hui avec les subsides étatiques aux primes maladies : les assurances finissant par payer une part de plus en plus réduite d'un système dont elles sont censées être les piliers, et dont elle ne sont plus dès lors qu'un élément encombrant et superflus.

7 Comme Lawson, Bellers est également quaker.

8 Tous les siècles ne sont-ils pas des tournants de quelque façon que ce soit ? (si nous pensons qu'il ne se passe rien au 12e siècle, c'est soit que notre connaissance du temps est trop faible, soit que nous n'avons qu'un accès très partiel à cette connaissance.

9 Une « identité pour » et non une « identité contre » bien évidemment.

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