Protectionnisme et socialisme - Philippe Berger (12/06/2022)


Les occasions de se pencher sur des questions économiques touchant au libre-échange et au protectionnisme ne sont pas rares ces dernières années. Face à deux camps dont les positions sont sur ce sujet (du moins théoriquement) très clairement identifiables - d'un côté les conservateurs (protectionnistes), de l'autre les libéraux (libre-échangistes) - la position socialiste demeure plus fluctuante
. Si la question se posait moins auparavant en Europe, c'est que la construction européenne (autrement dit l'extension d'un marché commun à tous les biens et toutes les personnes de l'UE) n'en était qu'à ses premiers plots et que la Guerre froide rendait irrelevante la question d'un libre-échange à très large échelle. 

S'il est facile aux conservateurs et aux libéraux (alliés objectifs pendant la Guerre froide) de reprendre chacun de leur côté leurs idéologies “gelées” pendant 80 ans pour s'affronter à nouveau comme au bon vieux temps sur ces questions, ce processus est plus compliqué pour les socialistes. On voit ainsi cohabiter au sein des mêmes formations de gauche, une aile prônant un protectionnisme “solidaire”, “social”, “environnemental” ou encore “populaire” (épithètes destinées à montrer que le protectionnisme est en fait de gauche, comme le terme isolé ne permet pas de bien s'en rendre compte… zut), et une autre prônant (généralement de manière attentiste) le libre-échange, telle qu'elle a plutôt tendance à le faire depuis la chute du Mur, car l'abolition des frontières "c'est cool".

Il faut remonter dans l'histoire pour comprendre que les socialistes soient aujourd'hui quelque peu empruntés face à cette question lorsqu'elle se pose concrètement. C'est que leur positionnement quant à lui varie selon l'époque et le contexte où ils se trouvent. Bien plus, contrairement aux conservateurs et aux libéraux, les socialistes du 19e et 20e siècles considèrent que le protectionnisme et le libre-échange participent d'un ordre qu'ils veulent tout simplement abattre, et ne méritent ainsi ni l'un ni l'autre de recevoir un suffrage enthousiaste. Comme Trotsky annonçant le retrait unilatéral de la Russie d'un conflit entre nations bourgeoises qui ne regardent pas des socialistes (à la grande colère des Prussiens, dont la rigidité ne pouvait tolérer un tel irrespect des lois de la guerre), les penseurs socialistes ont eu tendance à vouloir s'extraire de cette question liée au mode de concurrence entre les hommes (au mode de production capitaliste donc), et qui comme lui était destiné à être anéanti, dépassé par le socialisme. 

Pourtant, les socialistes des siècles passés n'ont pas pu complètement s'extraire de ces questions centrales à partir du moment où ils ont décidé de participer ici et maintenant à la vie politique de leurs pays respectifs. Étant centrales, ils ne pouvaient pas, malgré leur volonté de dépasser ces questions, ne pas répondre aux interrogations qu'on se faisait sur leur compte quant à leur position sur ce thème. Sans s'y étendre incessamment, ils ont ainsi pu donner leur avis, et leur préférence relative face à deux mamelles d'un système qu'ils estimaient de toute manière injuste. Ces différentes évocations permettront de faire l'esquisse d'une position socialiste face à la question du protectionnisme (en gardant à l'esprit tout de même que le socialisme, philosophie de la praxis réaliste de nature, ne saurait avoir de jugement définitif et de toute éternité sur un grand nombre de questions qui se situent en dehors de son noyau théorique).

Commençons logiquement par Marx et son
Discours sur le libre-échange de 1848. 

Comme le contexte est important, il convient de relever que Marx écrit au sujet d'une tendance libre-échangiste qui s'exprime alors en Angleterre (et qui a mené à l'abolition des corn laws en 1846). Sur ce point particulier et à ce moment-là Marx condamne les droits de douane : « Frapper de droits protecteurs les grains étrangers, c'est infâme, c'est spéculer sur la famine des peuples » dit-il. Il fait ensuite un détour par une conséquence du mode de production capitaliste pour nuancer cette affirmation. S'il reconnaît que « la meilleure condition pour l'ouvrier, c'est l'accroissement du capital », en tant qu'elle empêche l'ouvrier « de périr », cet accroissement mène aussi, à plus long-terme, l'ouvrier à périr, en ce que que  « la centralisation des capitaux amène une plus grande division du travail et une plus grande application des machines. La plus grande division du travail détruit la spécialité du travail, détruit la spécialité du travailleur et, en mettant à la place de cette spécialité un travail que tout le monde peut faire, elle augmente la concurrence entre les ouvriers. »
D'un côté donc, une situation économiquement déplorable qui fait littéralement mourir l'ouvrier, de l'autre un système qui, s'il lui nuit moins, finit par le détruire absolument socialement.

La critique de Marx sur le libre-échange est aussi
temporelle : il y a un gap entre la perte temporaire générée par la fin de la protection d'une industrie ou de plusieurs industries (ou de l’agriculture) et le gain que va générer cette ouverture. Ce sont des hommes et des femmes qui, ici et maintenant, peuvent en payer un prix violent, tout aussi provisoire soit-il (cela repose la question du: "pour qui gouverne-t-on?" que nous aborderons peut-être dans un prochain article).

Mais à tout prendre, entre la destruction réelle des corps et la destruction sociale, mieux vaut le libre-échange. D'autant que le protectionnisme procédant comme un voile d'ignorance sur les ouvriers qui pâtissent du capital, en ce qu'ils vont attribuer leurs malheurs aux droits de douanes et non au capital lui-même, il est préférable de déchirer ce voile pour que la classe ouvrière puisse voir son adversaire dans les yeux. Il rappelle d'ailleurs que le protectionnisme n'induit pas l'absence de concurrence pour les ouvriers, mais mène au contraire à la renforcer à l'intérieur de chaque nation. Il relève de plus très pertinemment que le protectionnisme visant à exporter davantage, ses séides contredisent la notion d'autarcie qu'ils prétendent défendre.
Il conclut enfin sur une phrase célèbre, replaçant, réintégrant la question initiale sur le terrain de la révolution socialiste :
"Mais en général, de nos jours, le système protecteur est conservateur, tandis que le système du libre-échange est destructeur. Il dissout les anciennes nationalités et pousse à l'extrême l'antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat. En un mot, le système de la liberté commerciale hâte la révolution sociale. C'est seulement dans ce sens révolutionnaire, Messieurs, que je vote en faveur du libre-échange.”
La volonté de s'extraire de cette question, tout en procédant à une analyse critique, se perçoit toujours des années après en France, lors d'un débat à l'assemblée visant à renforcer les taxes sur l'importation de certaines denrées agricoles. 

Jean Jaurès le déclare même explicitement lorsqu'il prend la parole au nom de son groupe pour en exprimer la position : “Nous socialistes, nous sommes en dehors de la protection et du libre-échange”, en tant qu'ils sont constitutifs tous deux d'un ordre que les socialistes veulent éliminer. La position marxiste est ensuite résumée par sa bouche : le libre-échange induit une concurrence planétaire, le protectionnisme l'induit à l'intérieur de chaque pays, les socialistes luttant contre la concurrence entre les hommes en tant que telle ne veulent pas soutenir le combat sous telle ou telle forme, mais bien amener à sa cessation.
Le contexte est ici également important pour comprendre la suite : si Marx écrit sur fond de tendance libre-échangiste en Angleterre, Jaurès s'exprime sur fond de tendance protectionniste en France. C'est ainsi qu'il peut (ou croit) dégager un schéma de causalité qui perdurera : le libre-échange suscite le protectionnisme, dont les demi-mesures aggravent “l'inégalité des fortunes”.


Il intègre la tendance vers le monopole induite par l’accroissement du capital dans sa critique du libre-échange, en expliquant qu'il n'est pas réellement libre, car constitué d'une dizaine de gros spéculateurs qui jouent les intermédiaires entre la nation et l'étranger (configuration qui constitue une préfiguration du passage à un système protectionniste en bonne et due forme, les dix spéculateurs en question souhaitant voir leur position pérennisée).
Passée cette critique, il s'agit pour Jaurès de présenter ce que son groupe suggère face à cette situation, étant donné qu'il ne fait pas l'ombre d'un doute qu'une majorité du parlement votera en faveur des augmentations tarifaires. Sans faire siennes ces surtaxes, comme Jaurès l'a montré dans son discours, étant donné qu'elles aggravent "l'inégalité des fortunes", lui-même et son camarade Jules Guesde se proposent dans ce cas que les gains de ces taxes profitent aux travailleurs et ne viennent pas enrichir les gros propriétaires. Les socialistes proposent par conséquent que ces surtaxes soient accompagnées d'un monopole public assurant la distribution des biens agricoles, capable d'assurer la sécurité des approvisionnements autant qu'une rémunération correcte de celles-ci (dont le montant est objet bien entendu d'intérêts divergents entre socialistes des villes et socialistes des champs).


A noter que, contrairement à Marx, homme du monde partout chez lui, les élus socialistes, à commencer par Jaurès, insistent sur leur défense de la nation et des travailleurs de cette nation, sans s'adresser nécessairement à la classe ouvrière du monde entier, qui passe clairement au second plan de leurs préoccupations (assez logique, étant donné que c'est au parlement de la nation qu'ils sont élus… le contexte, toujours le contexte). 

A peu près à la même époque, Charles Gide, leader du mouvement coopérativiste en France s'intéresse également à cette question en rejetant les deux, tout en privilégiant tout de même (puisqu'il le faut) le libre-échange, qui permet de faire baisser le coût de la vie pour les plus pauvres. Mais les arguments menant à ces rejets ne se situent pas chez lui sur le même plan (comme déjà chez Marx) : le rejet du protectionnisme est de nature économique (il empêche les consommateurs de profiter de certains avantages comparatifs offerts “par la nature et les circonstances”), tandis que le rejet du libre-échange est de nature morale : il induit une lutte pour la survie, donc une forme de guerre qui est condamnable intrinsèquement. 

Lénine, ensuite, partage avec Jaurès l'idée d'un lien de conséquence entre le libre-échange et le protectionnisme (il écrit dans un contexte où le protectionnisme s'est installé sur l'ensemble du continent et est renforcé par la guerre), et tourne en dérision les "vœux pieux" détachés de toute réalité de certains économistes libéraux qui le perçoivent comme un élément indésirable qui en est absolument distinct (qui n'aurait rien à voir avec l'économie, mais serait purement politique). Pour lui, le protectionnisme n'est pas une génération spontanée, il apparaît et se développe à l'intérieur d'un régime historique déterminé de l'économie sociale, et dépend des "intérêts de la classe qui domine dans ce régime et bénéficie de l'appui des gouvernements". En somme donc, "la question du protectionnisme et du libre-échange se décide entre les entrepreneurs (parfois entre les entrepreneurs de pays différents parfois entre diverses fractions des entrepreneurs d'un même pays)".

On retrouve ici très clairement l'idée que l'affrontement de ces idées est interne au capitalisme, et dépend des rapports de force entre des producteurs qui dépendent plus ou moins de l'ouverture ou de la fermeture aux produits étrangers. Le socialiste n'est ici capable que de prendre acte de la mise en œuvre des décisions qui résultent de ces rapports de forces entre capitalistes, et il ne lui appartient ni de célébrer l'un ni de descendre l'autre, mais bien plutôt de se rendre compte que le mode de production capitaliste et la conséquence qu'il a sur le politique, dessaisit la classe ouvrière de toute décision.
Dénonçant le caractère trop générique de la critique « romantique » de Sismondi, qui le dispense de tout lien avec la réalité telle qu'elle est, il indique qu'il convient de ne pas analyser la nation en général pour comprendre la formation de ces deux politiques, mais d'à chaque fois comprendre une nation particulière et les rapports de forces très particuliers qui y prennent place, et qui décident d'une orientation protectionniste ou libre-échangiste. 

Boukharine développe ces éléments en les plaçant dans un discours socialiste sur l'impérialisme. Constatant que le libre-échange a à peu près partout disparu, il explique que les cartels qui se sont formés du fait de la concentration des capitaux ont promu l'instauration de barrières douanières, ou de vastes empires (le cas de l'Angleterre) (encore une fois l'économie décide de la politique d'une manière pratiquement automatique). Il relève en cela la contradiction apparente qu'Engels avait déjà relevée entre l'internationalisation des marchés et "une violente tendance à l'isolement des corps nationaux, à la formation d'un système économique se suffisant à lui-même". Dans ce schéma, le libre-marché suscite le protectionnisme, qui suscite (ou va de paire avec) l'impérialisme, donc la guerre. La guerre étant ici la poursuite de l'accumulation capitaliste par d'autres moyens, dont le protectionnisme est le signe avant coureur.

Boukharine refuse de choisir entre l'un ou l'autre, et renforce davantage l'idée que libre-échange et protectionnisme font partie d'un tout, et constituent, chacun à leur tour, une étape dans le processus capitaliste de concentration du capital. Position qui n'est pas tout à fait celle de Marx (pour des raisons contextuelles et idéologiques probablement), qui a son époque (qui précède l'impérialisme étatique) "plébiscite" le libre-échange en ce qu'il fait apparaître à la lumière du jour les antagonismes induits par le mode de production capitaliste. 

Autre contexte, autre grand penseur socialiste : Antonio Gramsci. Lui-même et Palmiro Togliatti sont résolument opposés au protectionnisme, étant donné qu'il existe en Italie une alliance entre grands industriels du nord et grands propriétaires terriens du sud pour imposer des protections douanières et préserver ainsi l'ordre ancien (qui exploite la misère des pauvres dans le pays) qu'ils souhaitent éternel. En prison, il tournera aussi en ridicule le protectionnisme fasciste, qui cache par la défense d'une primauté du politique, l'échec de ses ambitions primitives d'établir par le corporatisme un empire "économico-financier". 

Gramsci, penseur du réel par excellence (tenté par le libéralisme dans ses jeunes années, il se rend compte de l'irréalité de leur vision du marché), et des rapports de force qui s'y jouent, se prononce dans le contexte italien uniquement par rapport à la réalité italienne, et sur cette question précise ne commente pas les démérites d'un libre-échange qui en Italie n'existe tout simplement pas (le contexte, encore le contexte).
Cette attention au réel, constitue l'une des spécificités de la pensée gramscienne : là où des marxistes orthodoxes voyaient la Révolution d'octobre comme incompatible avec la maturation nécessaire à l'émergence d'une Révolution socialiste, Gramsci prend acte de cette différence entre le manuel et la réalité et écrit son courageux article "La Révolution d'octobre contre le Capital". 

Les contributions de ces différents penseurs permettent premièrement de constater que le socialisme critique ou analytique est lucide et reste pour une part extrêmement pertinent sur la question de la formation des orientations libre-échangistes ou protectionnistes. Si la critique socialiste envers le protectionnisme est généralement plus virulente qu'envers le libre-échange, c'est que le mode de production capitaliste basé sur la concurrence ne laisse pas le choix entre les deux. Le libre-échange est sauvé par défaut, car le moins terrible des deux systèmes. Et encore, les successeurs de Marx l'incluent dans une narration qui mène jusqu'à la guerre entre les peuples (en passant par le protectionnisme, qui constitue son enlaidissement ultime), ne vont parfois même pas se donner la peine de les différencier. 

On peut également constater que le socialisme est plus emprunté lorsque, s'intégrant dans le système politique en place (en tant qu'élus du parlement, par exemple, dans le cas de Jaurès et Guesde) il doit se prononcer sur la situation présente et répondre à la question: "Que faire?". S'il peut renvoyer dos à dos les grands intérêts capitalistes et expliquer que la prédominance des importateurs ou des exportateurs parmi les exploiteurs explique le choix pour le libre-échange ou le protectionnisme lorsqu'il analyse l'ordre capitaliste de loin en prônant son renversement, tout change lorsque cet ordre est prétendument en voie de renversement (par la révolution ou la réforme), ou lorsqu'il doit se décider sur un droit de douane très précis.
Son objectif de dépassement du capitalisme cesse alors d'être supporté par ses qualités critiques, mais doit se manifester dans la réalité pour les hommes du temps en question. De fait, la société socialiste étant elle aussi fille des contradictions du capitalisme, elle n'a su pour l'instant faire complètement fi des schémas classiques qui s'opposaient avant elle, ni jamais complètement des modes de production capitalistes. 


Philippe Berger,

Liberalium artium magister de l’Université de Genève

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