Entretien avec Philippe Berger : surréalisme, dérives et Beat Generation (23/12/2020)



AF. Qu’apprécies-tu dans le surréalisme ?

 

Sa liberté absolue. Sa lecture autant que son écriture est un réenchantement permanent du monde, une recréation perpétuelle (qui en partage le hasard magique), comme disait Breton en parlant de l'amour physique qu'il rapprochait du surréalisme. « La recréation, la recoloration perpétuelle du monde ». Sa spontanéité, qui semble capable d'abolir momentanément le temps, du moins de n'en tenir absolument pas compte. Son humour également, qui provient souvent de son goût pour la provocation et de son non-respect des convenances.

Sa conscience que c'est le rythme qui donne la forme et le sens à une œuvre. Cela est aussi vrai pour la parole, la musique, le sport et n'importe quel acte anodin ou essentiel du quotidien.

Et au-delà du sens, sa capacité à émouvoir, à être compris de tous, au-delà même d'un sens immédiat.

On peut parler de certaines littératures parfois trop intellectuelles comme d'objets destinés à des élites, mais je me souviens d'avoir pris il y a longtemps la parole pour déclamer un poème de Breton (dont je ne me souviens plus le titre, mais uniquement qu'il y avait cette phrase : « j'allais avoir 20 ans » ou « j'avais 20 ans »... peut-être Les États généraux, découpé en parties par cette sentence merveilleuse : « Il y aura toujours une pelle au vent dans les sables du rêve ») face à un auditoire qui s'intéressait à beaucoup de choses mais en tout cas pas à la littérature, et une personne de l'auditoire vint me trouver à la fin pour m'indiquer que même si « ça ne voulait rien dire » elle avait été entièrement absorbée par le texte. Les grands textes surréalistes peuvent cela.


AF. Des recommandations de lectures surréalistes ?

Breton pour commencer :

Les Champs magnétiques. Et dans ce recueil La Glace sans tain, qui permet bien de rentrer dans ce processus de désenchantement/lassitude envers la réalité-réenchantement par l'art. Des phrases mémorables à la vérité crue et cruelle : « Prisonniers des gouttes d'eau, nous ne sommes que des animaux perpétuels ». Gigantesque révision de la réalité. La démarche des futuristes italiens dès 1912, en particulier de Marinetti, rejoint un peu le même courant : phrases aléatoires, écritures automatiques liées à la rapidité du monde moderne. Le futurisme, plutôt que de recréer le monde comme le veulent les surréalistes (démiurges assumés), veulent, eux, vivre pleinement la vitesse de la modernité, son universalisme également (les actualités instantanément transmises par le cinématographe et les avions sont pour eux une source d'inspiration formidable, ainsi que les armes modernes comme les bombes). « Distruzione della sintassi - Immaginazione senza fili - Parole in libertà ».

Tout est posé après 1919, et le champ des possibles se réduira progressivement, s'ancrera dans le marbre, comme l'on s'embourgeoise avec le temps. Ou non, c'est trop catégorique sans doute. Disons que la réduction des champs possibles vient plutôt du fait qu'il se définisse de plus en plus - enfin que Breton le définisse surtout - d'une façon de plus en plus rigide, jusqu'à vouloir que le surréalisme choisisse Trotsky contre Staline, ce qui provoque notamment la rupture avec Aragon, ou en tout cas sert de prétexte à cette rupture. Ce qui n'est pas complètement hasardeux non plus, car des passages de l'Amour fou, ayant traits à l'interprétation de quelques phrases de Engels, semblent un écho de certains propos écrits par Trotsky dans son autobiographie. Cette définition n'empêche pas le surréalisme de se manifester de manière extrêmement différente et plurielle après 1919, mais à partir de ce moment-là, la nécessité d'apporter une limite à ce qui est surréaliste ou non va forcément en réduire les possibilités ; comme le passage d'un fantasme ou d'un rêve à un acte concret.

La pièce S'il vous plaît, qui annonce le théâtre de l'absurde de Ionesco, avec son personnage inoubliable de Létoile - figure improbable d'un entrepreneur surréaliste, rare caractère fictif auquel je me suis beaucoup attaché, et que j'ai beaucoup admiré - ressemble à ce que feront les frères Marx et Pierre Dac quelques années ensuite.

Nadja, l'une des rares femmes littéraires dont je suis tombé amoureux : elle est la personnification du surréel, dans le sens d'ordre hasardeux du monde. Mais travers du Breton jésuite : il proscrit la description dans le Second Manifeste (?) et contourne cette interdiction par des illustrations (dommage). Tombe également par moments dans ce travers verbeux dans lequel la langue ou la littérature française peuvent parfois se fourvoyer (même si le contraire est aussi possible, avec Malraux par exemple), ce qui rend le texte parfois un peu agaçant.

« Le la », épigrammes rêvés, qui à la fin de sa vie, permettent de (re)dépouiller le surréalisme de toute narration.

Objets que j'aime juste pour la qualité d'évocation géniale de leur titre : « Clair de Terre », « Les reptiles cambrioleurs », « Au regard des divinités », « Épervier incassable », « Premiers transparents », « La carte de l'île », « Anciennement rue de la liberté ».

Aragon ne me paraît quant à lui pas donner le meilleur de lui-même dans la forme surréaliste, car c'est au fond un romantique un classique. Citons Le Paysan de Paris, mais plus intéressant pour le concept que pour la qualité purement littéraire et stylistique de l'objet, qui est plutôt ennuyeux (c'était à faire plus qu'à écrire). Pour lui le surréalisme était l'objet d'une dépression et d'une mode, non d'un véritable choix. Le choix ce sera celui, politique, de l'URSS, sentimental, d'Elsa. Deux idéaux unis en une seule personne, et dans une inspiratrice gigantesque.

Le poème 26 points à préciser de Benjamin Perret, peut-être une des œuvres les plus géniales qu'ait produite le surréalisme, à la fois terriblement romantique et d'une sécheresse absolue ; les deux éléments fonctionnant comme des vases communicants et s'équilibrant pour créer cet unicum, qui a le mérite d'être plus qu'un simple concept rigolo. On est ici dans une forme plus travaillée du surréalisme, qui superpose un ciselage très fin à une première spontanéité tragique et drôle à la fois.

 

AF. Faut-il dériver à la façon des situationnistes ? Quel souvenir de nos dérives genevoises ?

 

La dérive permet d'inscrire dans le réel ce que les surréalistes inscrivaient, décrivaient dans l'art. C'est en fait la démarche du Paysan de Paris d'Aragon mise en action, ou celle de Luc Weibel dans le début du récit Le Promeneur.

C'est la première fois que j'ai eu l'impression de composer le paysage qui progressivement se disposait, sans autre but que de le contempler. Je me souviens de parcs immenses et merveilleux qui m'étaient jusqu'à présent inconnus, d'une attention ébahie à des éléments que je trouve habituellement anodins, de la recréation et recoloration d'une ville dans laquelle je suis né et qu'il me semblait connaître par cœur. Ces dérives ont en plus l'avantage de nous faire quitter l'obligation de productivité imposée par la forme littéraire : ligne après ligne, pages après pages, la qualité se noie parfois dans la quantité et la nécessité, alors qu'en dérivant nous voyons, sentons et vivons, tout simplement. Ce qui humainement a aussi des conséquences : il me semble rarement avoir été aussi proche des personnes avec qui je dérivais, tout en pensant que je n'en avais jamais été autant éloigné, car l'expérience était à la fois totalement collective et totalement individuelle et intime. Peut-être comme l'acte amoureux.


AF. Dada, oui ou non ?

 

[Il répond par une onomatopée.]


AF. Ressens-tu un certain degré de proximité avec la Beat Generation (certains textes ou certaines vies) ?

Je trouve tout d'abord amusant d'identifier une certaine proximité entre le surréalisme et la Beat Generation : tous deux après une guerre (envie de changement, d'évasion). Tous deux ont une sorte de « museau », sortes d'électrons libres qui n'écrivent pas, ou si peu, mais inspirent. Jacques Vaché pour les surréalistes, Neal Cassady pour la Beat Generation.

La folie rationnelle de Burroughs, doublée d'une aigreur extrêmement agressive et ordurière dans Lettres du Yage (cathartique pour l'homme post-moderne qui « ne peut plus rien dire »).

Les correspondances, entre Kerouac et Ginsberg en particulier.

Je me reconnaîtrais assez dans l'optimisme de Ginsberg, qui colle assez bien la phrase de Churchill : « Le succès consiste à passer de défaite en défaite sans jamais rien perdre de son enthousiasme ».

« Un poème idiot de type surréaliste » dit Jean-Louis Lebris de Kérouac dans Satori à Paris. Marque aussi la prolongation, l'héritage de l'Europe à l'Amérique.

J'ai cherché à me débarrasser du poids phénoménal de « On the road » sur la jeunesse de ma génération. Sorte de référence absolue. J'avais même rêvé d'en faire une sorte d'adaptation abstraite et confuse qui en aurait résumé le souffle, avant de me faire passer devant par Walter Salles qui en réalisa une version consensuelle et probablement trop propre.

L'alcoolique aigri et solitaire (« J'ai été l'homme le plus seul de Paris ») de Satori à Paris à la recherche de ses origines comme un enquêteur de Poe, m'est plus sympathique que celui qui fonçait à travers les États-Unis. Peut-être car c'est une divinité déchue, et que je retrouve en lui certaines des faiblesses qui m'étreignent.

Certains poèmes de Ginsberg sont magnifiques, bien que je ne les connaisse pas assez (collaboration avec Philipp Glass pour Wichita vortex sutra par exemple, qui résume tant ses voyages que son intérêt pour la culture indienne ou la politique au sens très humain du terme que je partage avec lui). Celui sur l'attente d'un bus Greyhound au milieu des États-Unis aussi ou Kaddish que j'ai découvert avec ravissement à mon adolescence. Sens du rythme formidable chez lui également, qui rend ses incursions dans la musique tout à fait sensées et sensé le fait que je l'aie découvert par Bob Dylan.

Sont peut-être la preuve que le surréalisme ne s'est pour partie pas figé dans des « affiches desséchées », mais que quelque chose en a passé le temps et les époques pour venir habiter d'autres libertés littéraires et personnelles.


Fin de la deuxième partie de l’entretien avec Philippe Berger.


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