22/09/2018

L'immortalité est-elle désirable ?

 

 

L’apparition, le développement et le perfectionnement de nouvelles technologies soulèvent parfois[1] de nouveaux questionnements éthiques ou en réactualisent d’anciens. C’est notamment le cas, ces cinquante dernières années, de la conjonction de quatre ensembles de technologies : les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les technologies cognitives (l’intelligence artificielle et la robotique)[2]. Ces nouvelles technologies présentent des applications pour le domaine médical qui ne sont plus seulement à usage thérapeutique, mais permettent aussi d’envisager une augmentation, une amélioration, des êtres humains et de leurs capacités au-delà des limites que nous connaissions jusqu’à présent[3]. Il s’agirait, pour ne citer que quelques exemples, de la pose d’implants électroniques dans la rétine, ou directement dans le cortex cérébral avec un branchement sur une micro-caméra, pouvant permettre d’augmenter nos capacités visuelles au-delà de ce qui est possible actuellement[4], de la régénération des organes par des cellules souches[5], de la culture d’organes artificiels remplaçant nos organes déficients[6], de l’injection de nano-robots surveillant la formation de potentielles tumeurs et réparant l'ADN[7], ou encore de la manipulation de la télomérase, enzyme prévenant l’usure des chromosomes[8]. Il existe toutefois un autre versant technologique, qui concerne, lui, l’augmentation des enfants à naître, par séquençage ADN des embryons et sélection de ceux présentant les caractéristiques souhaitées[9]. Bien que bon nombre de philosophes abordent la question de l’augmentation simultanément par ces deux versants, augmentation individuelle et infantile, il s’agit néanmoins il me semble de deux débats distincts. On ne peut en effet évaluer de façon identique, sur le plan moral, les décisions d’un individu en ce qui concerne son propre corps, et les décisions de parents en ce qui concerne le corps de leur enfant à venir. Enfin, on peut aussi distinguer entre un débat portant sur la valeur et les enjeux de l’augmentation pour un individu et un débat portant sur la valeur et les enjeux de l’augmentation pour la société, c’est-à-dire les conséquences sociales possibles de l’augmentation. Dans cet essai en trois temps, j’aborderai successivement ces trois débats de façon séparée, en tâchant de présenter les différents arguments qui ont été soulevés par les philosophes et d’évaluer, dans la mesure du possible, leur degré de pertinence et de solidité. 



L’augmentation individuelle



Dans cette première partie, je chercherai à répondre à la question de savoir si un individu devrait chercher à s’augmenter, et, si oui, jusqu’à quel point. Bien que l’immortalité ne soit pas nécessairement la finalité du projet d’augmentation - quelqu’un pourrait être favorable à une augmentation des capacités humaines, et/ou de l’espérance de vie, sans ambitionner nécessairement d’atteindre l’immortalité, je me demanderai s’il faut désirer l’atteindre. Dans la discussion ci-après, il convient toutefois de distinguer entre deux définitions du concept d’immortalité : d’une part, l’immortalité comprise comme émancipation du processus de vieillissement (sénescence), et d’autre part, l’immortalité comme invulnérabilité complète à la mort. Seul le premier sens nous intéressera ici, le second relevant du divin ou de la science-fiction.



Nick Bostrom : En défense de la vie éternelle


Pour Nick Bostrom, l’augmentation, poussée jusqu’à l’obtention de l’immortalité, a le caractère d’un impératif moral : « Chercher un remède au vieillissement n'est pas seulement une belle chose que nous pourrions peut-être faire un jour. C'est un impératif moral criant et urgent. (…)  C'est important si nous obtenons un traitement en 25 ans plutôt qu'en 24 ans : une population plus grande que celle du Canada mourrait suite à cette différence. Dans ce domaine, le temps c'est de la vie à un rythme d'environ 70 décès par minute[10]. » Comme on peut le constater, Bostrom établit ici implicitement une équivalence entre le vieillissement et la maladie. L’intuition morale sur laquelle il s’appuie est qu'il est moralement nécessaire de sauver des vies humaines lorsque celles-ci sont menacées par une maladie dont le traitement est ou pourrait devenir accessible.

Dans un autre texte, Bostrom va au-delà de cette intuition et propose trois arguments en faveur de l’augmentation, qui ont tous trait aux capacités supérieures (par rapport notre situation actuelle) que nous pourrions acquérir sur divers plans. Premièrement, il serait désirable d’accéder à une vie plus longue en meilleure santé[11]. En effet, pour Bostrom, il ne s’agit pas de vivre plus longtemps, ou éternellement, en mauvaise santé, mais bel et bien de vivre plus longtemps en bonne santé[12]. Deuxièmement, il serait désirable d’accroître nos capacités cognitives[13], dont il donne les exemples suivants : « musical or mathematical, or to develop other specific faculties such as aesthetic appreciation, narration, humor, eroticism, spirituality[14] ». Troisièmement, il serait désirable d’accroître ce qu’il appelle nos capacités émotionnelles[15], dont notamment : « joy, comfort, sensual pleasures, fun, positive interest and excitement[16] ». Présentée ainsi, il semble difficile de voir de difficultés dans son argumentation. Sa position rappelle celle
de John Rawls, qui affirme sur le sujet de l’augmentation individuelle : « Avoir plus d’atouts naturels est dans l’intérêt de chacun. Cela lui permet de mener la vie qu’il préfère[17]. » Enfin, comme l’affirme Thomas Nagel, si la vie est un bien (ou une somme de biens divers), alors « death is an abrupt cancellation of indefinitely extensive goods[18] ». Nous allons voir que des arguments ont néanmoins été formulés contre cette position.



Leon Kass : Le sens nous vient de la mort


Contrairement à Bostrom, Leon Kass n’est pas favorable à l’augmentation individuelle et il formule une défense très explicite de la mortalité. Kass articule ainsi trois arguments en faveur de sa position. Le premier est un argument « naturaliste » qui présente notre finitude et notre mortalité comme étant une partie nécessaire de notre nature en tant qu’humains[19]. En tant que tel, cet argument n’est pas très convaincant, car il n’est pas évident de déterminer quelles sont les caractéristiques qui sont propres à l’être humain. En outre, il semble peu pertinent d’affirmer que parce que l’être humain (en tant qu'espèce) a vécu pendant longtemps en possédant une certaine caractéristique alors cette caractéristique lui est moralement nécessaire[20]. Un taux élevé de mortalité infantile a par exemple aussi été une caractéristique qui a accompagné l’espèce humaine pendant l’essentiel de son existence sur Terre. Pourtant, il semble difficile d’imaginer que la disparation progressive d'une telle caractéristique en Occident durant la période contemporaine soit moralement problématique. Il est par ailleurs intéressant de constater que cet argument naturaliste de Kass entre en résonance avec celui que Bostrom dénonce dans sa fable sur le Dragon-Tyran (entité qui représente symboliquement la mort par vieillesse), comme on peut le voir ci-dessous : « D’autres affirmaient que le dragon avait sa place dans l’ordre naturel et avait le droit moral de se nourrir. Ils disaient que c’était un élément du sens profond de l’être humain que de terminer dans l’estomac du dragon[21]. »

Le second argument de Kass consiste à mettre en avant le fait que la mortalité est nécessaire à un grand nombre d’activités pouvant jouer ou jouant un rôle essentiel dans nos vies : « For most activities, and for most of us, I think it is crucial that we recognize and feel the force of not having world enough and time[22].” La mortalité serait ainsi une condition à la création esthétique, à la beauté naturelle (celle du corps notamment, beau parce qu’éphémère), à celle de caractère, à la vertu (qu'il illustre notamment par la capacité à risquer sa vie pour une juste cause), et à l’excellence morale[23]. Comme la résistance au processus de vieillissement ne mettrait pas fin à la vulnérabilité du corps humain, je peine toutefois à voir en quoi l’argument de Kass est ici pertinent.

Pour son troisième argument, Kass développe une théorie du sens de la vie humaine, sur ce qui donne du sens à la vie, dont voici une citation représentative : « Man longs not so much for deathlessness as for wholeness, wisdom, goodness. (…) This longing – any of these longings – cannot be answered by prolonging earthly life. No amount of more-of-the-same will satisfy our own deepest aspirations[24].” Autrement dit, selon Kass, le sens de la vie humaine réside, universellement, dans la recherche de ce qu’il appelle l’entièreté, la sagesse et la bonté, toutes choses qui ne pourraient qu’être approchées et non obtenues. C’est pourquoi, il affirme que la prolongation de la vie humaine ne répondrait à aucunes des aspirations profondes et véritables de l’être humain et serait par conséquent inutile. A nouveau, la critique de Kass rappelle les arguments des partisans du Dragon dans la fable de Bostrom : « La finitude de la vie est une bénédiction pour chaque individu, qu'il le sache ou non. Etre débarrassé du dragon, même si cela peut sembler une solution commode, minerait la dignité humaine. Le souhait de tuer le dragon nous distrairait de la réalisation plus complète d'aspirations vers lesquelles nos vies pointent naturellement, nous empêcherait de vivre bien plutôt que de simplement vouloir rester en vie[25]. » Le problème de ce troisième argument de Kass, c’est qu’il semble difficile de comprendre en quoi les éléments positifs de la vie humaine, qu’il met en avant, seraient davantage incompatibles à atteindre si nous pouvions vivre éternellement.

A ce stade de notre réflexion, quand on compare les arguments de Bostrom et Kass, il semble difficile de trouver des problèmes à l’augmentation individuelle. Nous verrons dans le prochain billet si le fait de considérer la question de l'augmentation des enfants modifie cette conclusion.

 


Adrien Faure

 

 

 

 

[1] Toujours ?

[2] FERRY Luc, La révolution transhumaniste : comment la technologie et l’uberisation du monde vont bouleverser nos vies, Editions Plon, Paris, 2016, p.11.

[3] ALEXANDRE Laurent et BESNIER Jean-Michel, Les robots font-ils l’amour : le transhumanisme en 12 questions, Editions Dunod, Paris, 2016, p.9.

[4] Ibidem, p.10-11.

[5] Ibidem, p.42.

[6] Ibidem, p.62.

[7] Ibidem, p.47.

[8] Ibidem, p.62.

[9] Ibidem, p.15.

[10] BOSTROM Nick, “La fable du Dragon-Tyran” in Journal of Medical Ethics (traduction Didier Coeurnelle), 2005, Vol. 31, No. 5, p.17.

[11] BOSTROM Nick, “Why I want to be a Posthuman When I Grow Up”, Published in Medical Enhancement and Posthumanity, eds. Bert Gordijn and Ruth Chadwick (Springer, 2008), p.6-9.

[12] Ibidem, p.1.

[13] Ibidem, p.9-10.

[14] Ibidem, p.9.

[15] Ibidem, p.10-12.

[16] Ibidem, p.11-12.

[17] RAWLS John, Théorie de la justice, Editions du Seuil, Paris, (1971) 1997, p.137.

[18] NAGEL Thomas, “Death” in Mortal Questions, Cambridge University Press, New York, 1979, p.4-5.

[19] KASS Leon, “The Case for Mortality” in The American Scholar, Vol. 52, No. 2 (Spring 1983), p.181.

[20] On retrouve la difficulté à passer de l’empirique au prescriptif. Un débat récurrent au moins depuis Hume.

[21] BOSTROM Nick, “La fable du Dragon-Tyran” in Journal of Medical Ethics (traduction Didier Coeurnelle), op. cit., p.2.

[22] KASS Leon, “The Case for Mortality” in The American Scholar, op. cit., p.183.

[23] Ibidem, p.184.

[24] Ibidem, p.187.

[25] BOSTROM Nick, “La fable du Dragon-Tyran” in Journal of Medical Ethics (traduction Didier Coeurnelle), op. cit., p.7.

 

 

 

12:47 Publié dans Transhumanisme | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg