01/06/2016

Réponse de Steve Humbert-Droz à mes critiques

 

 

Je remercie Adrien Faure pour la discussion qu’il a suscité autours de mon petit article. Comme j’apprécie également Adrien, je tiens à répondre en quelques lignes à son cri du cœur. 

Tout d’abord, je ne suis pas un philosophe politique. C’est peut-être dans cette première affirmation que se trouve le malentendu entre l’auteur de ce blog et moi-même. Ma démarche ne consiste aucunement à proposer une définition complète de l’Etat ou de critiquer tel ou tel parti politique ; mon but est d’explorer un certain type de disposition psychologique que l’on nomme alternativement « gauchisme » et « droitisme ». Ces épithètes ne s’appliquent aucunement aux partis eux-mêmes mais à des individus. Comme le dit l’article : « On compte, parmi les nombreux ennemis de Kevin Mulligan, une foule de personnes bigarrées et (selon notre professeur) profondément vicieuses […] » (p.50a, je souligne) ; « il convient de préciser que si nous parlons ici de gauchisme et de droitisme, nous ne faisons aucune assomption concernant la gauche et la droite » (p.50) ; « Certes, les gauchistes/droitistes ne sont pas un mouvement organisé, ce ne sont pas des partis, mêmes les jeunes PS/PLR ne sont pas tous des malades infantiles de la politique. » (p.58b, je souligne). Dit autrement, je discute moins de philosophie politique que de comportement psychologiques en politique. 

Il m’est principalement reproché de ne pas adopter la distinction gauche/droite utilisée par les sciences politiques pour qualifier les partis, mais de me référer à une distinction gauche/droite en termes de valeurs - ces distinctions de valeur entrainent, selon cette thèse, une différence entre interventionisme et non-interventionisme de l’Etat. Dès l’introduction de mon article, je me prémunie contre une mauvaise compréhension de la distinction : « Dans le reste de cet article, je ne traiterai pas de l’historique des partis, ni de progressisme social, ni de communautarisme et encore moins d’écologisme […]» (p.51a, je souligne). En effet, pour le bien de mon propos (qualifier le comportement de certains individus), je reprends la définition de gauche et de droite présentée comme classique par Will Kymlicka (cf. p.53a, note 3, dans laquelle je précise que la notion est critiquée) ou Kevin Mulligan (cf. p.52a, note 1) et utilisée telle quelle par la Chancellerie Fédérale (p. 51a, note 2). Je conçois que les sciences politiques puissent être en désaccord avec cette conception – bien que je sois toujours dubitatif en entendant que le parti National Socialiste doit être qualifié de partie de droite – mais ce n’est pas l’intérêt central de l’article. 

Il me semble d’ailleurs que même en adoptant une autre analyse politique de la gauche et de la droite, le gauchiste resterait obsédé par l’égalité et le droitiste par la liberté – un politologue parlerait peut-être d’une obsession pour des valeurs paradigmatiques de la gauche/droite. C’est de l’analyse conceptuel de ce phénomène dont je souhaite que l’on parle. Or, il me semble qu’Adrien ne fait presque jamais d’objections sur le centre du papier : la qualification (en trois raisons nécessaires et suffisantes) de la maladie infantile de la politique et des vices qu’elle instancie. 

Au-delà de la querelle verbale sur la compréhension de « gauche » et « droite », on me reproche de ne pas prendre en compte d’autres distinctions (« Où sont oubliées les conceptions communautarianistes (ou communautariennes), républicanistes, de gauche… ») et de ne pas prendre suffisamment en compte l’Histoire. Pour le premier point, j’admets ne pas parler de ces autres aspects, mais cela en raison du sujet de mon article. Je me suis contraint à parler uniquement du gauchisme et du droitisme et pour ce faire, je me devais de ne garder que ce qui est pertinent pour mon sujet. Concernant les données empiriques, je ne peux que répéter que je suis moins intéressé par l’histoire des partis que par l’analyse conceptuelle du phénomène du gauchisme/droitisme.
Cela dit, Adrien soulève quelques points intéressants dans son long billet auxquels je tiens à répondre plus précisément, sans revenir sur ceux soulevés précédemment.

1. l’origine et la définition de l’Etat

Adrien a raison de dire qu’un acte de langage formulé par un ensemble d’individus n’est pas suffisant pour constituer un Etat digne de ce nom. Nous devrions parler plutôt de proto-Etat ou d’Etat-en-devenir – comme mentionné p.51b : « nous avons un début d’Etat ». Si l’on se réfère à John Searle et sa théorie des we-intention, il n’y a pas besoin de plus de matériel philosophique pour comprendre le fonctionnement d’un proto-Etat – voir aussi Reinach (1913).

3. L'assurance maladie obligatoire : une obligation banale ?

Apparemment, il y a un malentendu. Selon Kevin Mulligan, même un état minimal s’intéresse aux valeurs vitales de ses citoyens (p.52a). J’ai décliné, pour le lecteur, quelques exemples de préservations de ces valeurs vitales. Cependant, j’admets que les modalités de cette préservation sont purement contingentes : un Etat pourrait tout à fait ne pas considérer qu’il est de son devoir de contraire ses citoyens à s’assurer ; un autre Etat pourrait juger qu’il n’a pas non plus besoin d’une armée pour assurer les valeurs vitales de ses citoyens Le point est que, dans tous les cas, un Etat semble concerné par les valeurs vitales de ses citoyens. 

5. La définition de la gauche

"« Si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle ne soit pas encouragée à la faire. » Cette affirmation serait une affirmation typiquement de gauche. Symétriquement, les gens de droite adhéreraient à l'affirmation selon laquelle si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle soit encouragée à la faire. Je crois qu'il est évident pour tous que ce n'est évidemment pas le cas."

L’exemple rend crédible le fait que tout le monde puisse avoir envie que l’Etat légifère. La symétrie n’est effectivement pas très heureuse, mais je ne vois pas pourquoi la droite soutiendrait la pure négation d’une affirmation de gauche – qui implique, par ailleurs, une implication de l’Etat, ce que ne veut pas un partisan de l’Etat minimal. Il me parait plus vraisemblable de dire qu’une position de droite (très grossière) consisterait à penser que si Maria se ruine la santé, elle est responsable, c’est son affaire. 

6. La critique de l'engagement politique

"Je crois que nous avons là un belle démonstration du mépris de Steve pour les militants politiques en général. Ces gens qui ont quitté les bibliothèques pour se salir les mains au contact de la population ne lui semblent dignes que de son mépris."

Ici je me permets de relever le caractère « politisant » du propos de mon contradicteur. Cette rhétorique désuète (« le mépris », « se salir », « quitter la bibliothèque », « contact de la population ») ne trompe personne ici. J’admire l’engagement politique de certains de mes contemporains. En revanche, je ne suis pas de ceux qui pardonnent à la bêtise son enthousiasme. Si quelqu’un milite pour une cause sans connaître véritablement les raisons de son engagement et sans avoir une idée claire de comment changer les choses, cette personne n’est pas, pro toto, admirable. 

7. L'incompréhension de la stratégie en politique 

"Steve critique l'initiative 1:12 des Jeunes Socialistes (JS) et la présente comme un exemple d'acte politique à ne pas réaliser, car naïf et idéaliste. Et pourtant, l'initiative 1:12 a été un succès énorme pour la JS. Jamais la JS n'a sérieusement pensé que son initiative serait acceptée en votations, mais en lançant cette initiative elle a occupé pendant plusieurs années le terrain médiatique et la rue…"

En philosophie, pour des questions méthodologiques, l’on présuppose que les sujets dont on parle sont honnêtes. De plus, si l’on ne doute pas que certains chez les JS avaient de bonnes raison de militer, je parle ici des militants qui pensaient que si la loi était passée, cela aurait été une bonne chose - sans toutefois être capable d’expliquer ce que cela réglerait (c’est explicité p.55a). Quant aux instances dirigeantes qui auraient, selon Adrien, concoctées un projet par pur électoralisme, ils méritent d’être qualifié par un vice bien pire encore que « gauchistes ». 

8. L'impact de l’État sur les individus ne se réduit pas à l'impôt 

Le long paragraphe d’Adrien sur ce sujet montre qu’il a réfléchi à la question. Il ne pourra donc pas être qualifié de droitiste. L’exemple que j’ai donné mentionne une personne qui aurait seulement évoqué le fait que les pauvres pourraient se payer des services de police en payant moins d’impôts (p.56a). Dit comme cela, c’est un peu bête, un peu réducteur, comme un slogan.

10. La liberté : une valeur morale

"« La liberté n'est pas une valeur morale. » Je crois qu'une affirmation aussi contre-intuitive mériterait que Steve avance un argument en sa faveur. Ce qu'il ne fait pas..." 

Là Adrien marque un point. Je me suis simplement basé sur une interprétation de Rawls (p.57b) mais il est tout à fait vrai que ceci est controversé et que j’aurais pu développer cette affirmation.

Conclusion : Steve ou la défense du pouvoir et de l'ordre établi

"Steve a donc reconstruit la philosophie politique, en jetant à la poubelle 90% de son contenu, et a opposé les gauchistes aux libéraux. Il se place donc au centre de ces deux opposés et prétend incarner la vertu. Et qu'est ce que la vertu ? La défense de l'ordre établi pardi !"

Encore une fois, je ne souhaite pas faire ici de philosophie politique. Ma boutade sur le Conseil Fédéral (l’image aurait dû indiquer ma distance ironique avec ce dernier propos) a apparemment atteint son but : être plus agaçant qu’une alternative (pseudo) politiquement incorrecte comme l’anarchisme ou le Trotskisme. Accorder du crédit à une institution politique semble, de nos jours, aussi choquant que d’affirmer vouloir rester vierge avant le mariage. Regardez plutôt comment Adrien me dépeint : « écoutez le pouvoir, vomissez ses opposants et méprisez-les. » Cela me donne envie de l’ennuyer encore dans le futur, s’il le permet, avec quelques positions encore plus affolantes : la défense du politiquement correct, la glorification du système universitaire suisse, l’esprit d’analyse très poussés de nos médias ou, si j’ose encore, la qualité de nos débats politiques.

 

 

 

11:09 Publié dans Steve Humbert-Droz | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

31/05/2016

La philosophie politique mutilée ou comment neutraliser la subversion

 

 

J'apprécie beaucoup Steve Humbert-Droz. Mais l'article qu'il a commis dans le dernier I-philo (le journal des étudiants de philosophie de l'Université de Genève, que vous pourrez trouver ici) m'a laissé un goût amer dans la bouche. Je me sens contraint d'y répondre publiquement à travers cette publication pour tenter de réparer un peu le tort causé à la philosophie politique. Reconnaissons tout de même à Steve le mérite d'avoir ouvert un débat en philosophie politique, alors que peu d'étudiants de philosophie s'intéressent à la philosophie politique à Genève.

 

1. L'origine et la définition de l’État


« Lorsqu'un acte de langage est formulé par un ensemble d'individus (ou par un individu représentant un tel ensemble), nous avons un début d’État. »

Cette assertion est évidemment fausse. Si x et y formulent un acte de langage comme « nous promettons de vous rendre votre argent » à w et z, il n'y a pas pour autant début d'un État. Il y a une promesse (un acte de langage formulé par un ensemble d'individus), une promesse collective, mais on ne voit pas pourquoi cela donnerait naissance à un État. Premier problème donc : Steve ne nous explique pas comment l’État apparaît. Ce qui fait que quand il affirme « la question est, dès lors, de savoir quel sera l'objet des actes de langage de l’État », le « dès lors » n'est pas valide, puisqu'il nous manque une définition de l’État.

2. Les promesses, les contrats et l'action de l’État

« La question est, dès lors, de savoir quel sera l'objet des actes de langage de l’État. Une réponse intuitive consiste à répondre que L’État peut légiférer certaines promesses. »


L'intuition n'est, dans ce cas, pas suffisante je pense. Il nous faudrait ici un argument, car il s'agit d'une position polémique et controversé en philosophie politique. Pourquoi l’État devrait-il légiférer (sur) certaines promesses ? Il nous manque une réponse à cette question.

« Si Maria passe un contrat avec Sam pour l'emmener au restaurant, elle ne fait rien d'autre qu'une promesse institutionnalisée. En vertu de l'institutionnalisation de la promesse, une force collective, l’État, peut contraindre Maria à respecter son obligation et permettre à Sam de faire respecter son droit. »

Si x passe un contrat avec y, il s'agit d'un contrat entre deux agents privés. En quoi cette promesse est-elle institutionnalisée ? Pour un philosophe comme Friedrich von Hayek, le monde social est institutions et le contrat est une institution. Mais c'est une institution privée. Pourquoi l’État pourrait-il contraindre Maria à respecter son obligation ? Cette position est peut-être vraie, mais il faudrait au moins donner un argument pour la défendre. La question ne serait-elle pas mieux formulée ainsi : pourquoi l’État devrait-il contraindre Maria à respecter son obligation ? Il nous manque encore une fois ici un argument.

3. L'assurance maladie obligatoire : une obligation banale ?

 

« Selon Kevin Mulligan, toutes les conceptions de l’État (hormis l'anarchisme) prévoient au moins que celui-ci préserve la valeur vitale de ses citoyens – en interdisant le meurtre, en constituant une armée ou en obligeant ses citoyens à contracter une assurance maladie. »

Il ne me semble pas que Kevin Mulligan ait affirmé cela. Dans tous les cas, cette affirmation est fausse. La tradition libérale classique n'a jamais défendu l'obligation pour ses citoyens de contracter une assurance maladie. Rappelons en passant qu'en Suisse contracter une assurance maladie n'est devenue obligatoire qu'à partir de 1996. Ici on commence à voir le problème de l'article de Steve : il cherche à mettre en valeur ses propres positions social-libérales en les présentant comme banales, évidentes et modérées. Nous verrons que cette tendance va en s'accentuant dans la suite du texte.

4. La définition la droite : où Steve se débarrasse tranquillement de tout ce qui le dérange 

« [Ceux qui voient des avantages à se rapprocher de l’État minimal], c'est la droite. »

Terrible affirmation. A gauche, les anarchistes socialistes, la gauche social-libérale et les anarchistes libéraux de gauche « voient des avantages à se rapprocher de l’État minimal ». A droite, les conservateurs (non libéraux), les monarchistes, les bonapartistes, les nationalistes, les fascistes et les nazis, voient des avantages à ne pas se rapprocher de l’État minimal, et au contraire à se rapprocher d'un État fortement interventionniste.

« Il est mal avisé de dire de Marine LePen qu'elle est à (l'extrême) droite puisque sa vision de la politique est massivement interventionniste et égalitariste (pour les vrais Français). »

Marine LePen est à droite parce qu'elle est nationaliste et conservatrice. Son interventionnisme étatique ne fait pas d'elle quelqu'un de gauche. Le problème de Steve est de penser que les interventionnistes sont de gauche et les libéraux de droite, alors que c'est beaucoup plus compliqué que cela. Il y a des interventionnistes de gauche comme de droite.

5. La définition de la gauche

« Si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle ne soit pas encouragée à la faire. »

Cette affirmation serait une affirmation typiquement de gauche. Symétriquement, les gens de droite adhéreraient à l'affirmation selon laquelle si Maria devait se ruiner la santé pour tenir sa promesse, il vaut mieux qu'elle soit encouragée à la faire. Je crois qu'il est évident pour tous que ce n'est évidemment pas le cas.

« La valeur visée par les amis de l'intervention positive de l’État peut varier, mais l'Histoire retient que c'est presque systématiquement la valeur de l'égalité – ou mieux de l'équité – qui est recherchée par ce groupe. »

Les amis de l'intervention positive de l’État étant aussi les nazis, les fascistes, les nationalistes, les monarchistes, les bonapartistes et les conservateurs (non libéraux), je crois pouvoir affirmer que la valeur de l'égalité ne fut historiquement pas celle recherchée par ce groupe des « amis de l'intervention positive de l’État ». Au contraire, les ennemis de l'intervention positive de l’État ont eux toujours cherché à défendre l'égalité en droits, mais cela Steve ne le dit pas, car cela gênerait sa construction théorique.

« Or la gauche a tendance à concevoir l’État moins comme un ensemble de citoyens que comme une entité (une personne morale) avec certains buts. »

Où sont oubliées les conceptions communautarianistes (ou communautariennes), républicanistes, de gauche, ou encore certaines conceptions de gauche favorables à la démocratie directe, qui voient en l’État avant tout l'ensemble des citoyens ou l'ensemble des membres de la « communauté politique ». Steve sélectionne encore une fois ce qui l'arrange.

6. La critique de l'engagement politique

Steve présente le profil-type du mauvais individu de gauche, qu'il appelle « gauchiste », et donne comme caractéristique de ce mauvais individu de gauche sa propension à s'engager activement en politique. Je crois que nous avons là un belle démonstration du mépris de Steve pour les militants politiques en général. Ces gens qui ont quitté les bibliothèques pour se salir les mains au contact de la population ne lui semblent dignes que de son mépris. Ils sont réduits à l'état « d'êtres vicieux » et « hypersensibles ». Cette critique de l'engagement est symptomatique de la défense de Steve pour l'ordre établi (on y reviendra).

7. L'incompréhension de la stratégie en politique

Steve critique l'initiative 1:12 des Jeunes Socialistes (JS) et la présente comme un exemple d'acte politique à ne pas réaliser, car naïf et idéaliste. Et pourtant, l'initiative 1:12 a été un succès énorme pour la JS. Jamais la JS n'a sérieusement pensé que son initiative serait acceptée en votations, mais en lançant cette initiative elle a occupé pendant plusieurs années le terrain médiatique et la rue (pour la récolte des signatures) et elle a imposé un sujet à elle à l'agenda politique et au débat public. En agissant ainsi, elle est parvenue à passer de 1500 membres à plus de 3500 membres. Une initiative est un outil politique en lui-même, et la 1:12 fut un succès pour les JS. Steve se trompe donc en critiquant la soi-disant naïveté des JS qui savaient au contraire très bien ce qu'ils faisaient.

8. L'impact de l’État sur les individus ne se réduit pas à l'impôt

 

« [Un libertarien] me soutenait qu'il était pour une privatisation de la police. Lorsque je lui ai demandé comment les personnes les plus pauvres pourraient faire respecter leurs droits, il m'a répondu que, dans un Etat sans police, les impôts seraient si faibles que les citoyens les plus pauvres pourraient se payer des services privés. Je n'ai pas osé lui répondre que les citoyens les plus pauvres ne payent déjà pas d’impôts dans notre système, qu'ils n'auraient pas plus de moyen qu'aujourd'hui. »

La somme totale d'impôt payée par un individu ne nous informe pas sur la somme totale des coûts subis par cet individu infligés par l’État. 

Premièrement, il convient aussi de prendre en compte les taxes, et pas seulement les impôts, payées par les individus. Il existe en effet la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) qui concerne tout bien ou service vendu, mais aussi un certain nombre de taxes supplémentaires (sur l'essence, sur le tabac, etc.). Les pauvres paient évidemment toutes ces taxes de la même façon que les riches, mais le coût en est proportionnellement plus lourd pour leur porte-monnaie que pour celui d'une personne plus riche.

Deuxièmement, il convient de prendre en compte les coûts subis par les plus pauvres en termes d'entraves à l'enrichissement. Il s'agit de toutes les limitations à l'accès au travail et au capital (à l'accès au crédit) et à toutes les distorsions de la concurrence. Ces dernières peuvent prendre la forme de réglementations et régulations fermant certains marchés aux plus pauvres, de licences et patentes augmentant le coût d'entrée sur un marché (c'est le cas des bars, des taxis, etc.) ou encore de subventions ou privilèges (monopole légal par exemple) attribués par le gouvernement ou les autorités politiques à certains acteurs privés (copinage, entente, corruption, etc.) empêchant les plus pauvres de concurrencer des acteurs déjà en place car protégés par ces privilèges. L'ensemble de ces pertes subies par les plus pauvres les empêche d'autant d'économiser un capital éventuellement utile pour lancer une affaire.

Troisièmement, les plus pauvres n'ont accès qu'aux services de l'Etat-providence et non aux services d'entreprises privées en ce qui concerne de nombreuses prestations (santé, formation, etc.). La qualité de ces prestations étatiques étant inférieures à celles fournies sur le marché privé, ils subissent une perte que ne subissent pas les plus riches qui peuvent accéder à une qualité supérieure de prestations. Certes, sans l'Etat-providence les plus pauvres auraient toujours accès à des prestations inférieures à celles des plus riches, mais ils auraient accès à de meilleures prestations que celles fournies aujourd'hui par l'Etat-providence. 

Enfin, l'action de la banque centrale a comme effet de provoquer artificiellement de l'inflation, ce qui fait baisser la valeur de l'argent des plus pauvres (avec la même somme ils peuvent acheter moins). Les plus pauvres doivent aussi subir le coût terrible des crises économiques que les manipulations monétaires et gouvernementales provoquent.

C'est pourquoi, un individu peut ne pas payer d'impôt du tout et pourtant subir un coût plus grand de la part de l'intervention l’État qu'un riche payant beaucoup d'impôt. C'est pourquoi aussi les pauvres ont tout intérêt à s'opposer à l'intervention de l’État.

9. La méconnaissance du free market anarchism

« Sans parler d'éventuelles dérives mafieuses de ces services armés [si on privatisait la police]. »

Je ne vais pas vous infliger le long argumentaire qui infirme cette affirmation. Vous le trouverez en partie ici et ici. Mais traiter avec aussi peu de sérieux tout un ensemble de philosophes contemporains (visiblement rangés par Steve sous la catégorie de vicieux) me semble le contraire de la vertu épistémique.

10. La liberté : une valeur morale

« La liberté n'est pas une valeur morale. »

Je crois qu'une affirmation aussi contre-intuitive mériterait que Steve avance un argument en sa faveur. Ce qu'il ne fait pas...

11. La critique des libéraux classiques (sous couvert de l'appellation « droitistes »)

« Les droitistes obsédés par la liberté d'entreprendre sont le plus souvent libertariens dans l'âme. »

Vous l'aurez compris, toute la démonstration de Steve vise à opposer deux extrêmes : les libéraux classiques (qu'il appelle « libertariens »), coupables de s'opposer à une trop grande intervention de l’État, contre les gauchistes, ces jeunes excités de la JS qui vont dans la rue. Ceci est réalisé afin de présenter ensuite la position politique idéale : la sienne.
Il prend donc le temps de déformer les positions libérales comme vous pouvez le voir ci-dessous.

« Les femmes sont toujours payées 10% de moins que les hommes ? Elles n'ont qu'à s'imposer. »

A la poubelle la réflexion du Center for a Stateless Society sur ce sujet et l'importance qu'il donne à la réduction des inégalités de revenu entre hommes et femmes, que ce soit par une transition minarchiste ou par des voies non étatistes (militantes tiens, ou culturelles). 

« Le franc suisse augmente de 30% en un jour ? Ma foi c'est aux entreprises d'être compétitives. »

Où Steve décide que parler des banques centrales, du monopole légal sur la monnaie, des travaux de l'école autrichienne d'économie, de Ludwig von Mises, ne sert à rien. Il règle la question en un slogan. Et après il veut nous expliquer ce qui est vicieux et ce qui ne l'est pas en philosophie ? Et pourtant, les fluctuations importantes sur le marché des monnaies ont bien des explications qu'il s'agirait de prendre en compte.

« Des milliers de migrants sont aux portes de notre pays ? Ils n'ont qu'à trouver un travail. »

Alors que seuls les libéraux défendent l'ouverture des frontières aux migrants...

« Le droitiste (...) n'a bien sûr pas d'argument montrant (...) pourquoi l’État ne devrait pas intervenir. »

Où Steve décide qu'après tout la philosophie libérale on s'en fout et la supprime purement et simplement.

« On est aussi surpris de voir les droitistes mépriser syndicats et associations de consommateurs comme si, hormis dans le cas des entreprises, il était indécent de se regrouper pour être plus efficace. »

Steve n'a visiblement pas lu Gary Chartier, Roderick Long, Kevin Carson, Charles Johnson, etc.

« Le droitiste Gripsou hait profondément devoir se plier à des règles. »

Adieu distinction entre règles privées et règles étatiques. RIP Hayek.
Mais cela suffit, je n'en puis plus. Passons à la conclusion.

Conclusion : Steve ou la défense du pouvoir et de l'ordre établi

Steve a donc reconstruit la philosophie politique, en jetant à la poubelle 90% de son contenu, et a opposé les gauchistes aux libéraux. Il se place ainsi au centre de ces deux opposés et prétend incarner la vertu. Et qu'est ce que la vertu ? La défense de l'ordre établi pardi !

« Cette solution, c'est le Conseil Fédéral. (...) Écouter le Conseil Fédéral est la meilleure garantie contre la maladie infantile de la politique. »

Vous avez compris : écoutez le pouvoir, vomissez ses opposants et méprisez-les. Le pouvoir a raison car « en politique le pouvoir devrait appartenir aux modérés du centre ».

Que ce texte nous serve de leçon et nous rappelle toujours que nos premiers adversaires sont les défenseurs de l'ordre établi, et plus encore les intellectuels de l'ordre établi, et que ceux-ci aiment à se draper dans une soi-disant position modérée pour mieux tenter de neutraliser toute subversion.

Adrien Faure


 

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