Rawls John

  • Comment déterminer si une politique publique est moralement acceptable : le test du voile d’ignorance

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    John Rawls formule une expérience de pensée mettant en scène un hypothétique contrat social en cours de réalisation[1], alors qu’il cherche à déterminer par quel moyen théorique il serait possible de justifier une façon ou une autre d’organiser les institutions fondamentales d’une société démocratique libérale[2]. Insatisfait par les réponses dominantes à cette question que sont, selon lui, l’utilitarisme[3], l’intuitionnisme[4] et le perfectionnisme[5], il cherche à proposer une voie alternative mêlant le déontologisme kantien et la tradition contractualiste allant de Locke à Rousseau[6]. C’est donc dans cette optique qu’il formule cette expérience de pensée.

    Le cadre de l’expérience de pensée est celui que Rawls appelle la position originelle[7], qui n’est pas sans rappeler le concept classique d’état de nature. Dans la position originelle, position hypothétique et non historique, aucune institution sociale n’existe encore, mais les membres de la société à venir sont tous réunis à une immense table de conférence pour décider du choix des institutions fondamentales, que Rawls appelle la structure de base[8], de leur société future. Les membres de la société à venir sont donc dans la position de contractants, négociant entre eux un contrat social. A cela, Rawls adjoint une définition des contractants et une contrainte essentielle à leurs délibérations : le mécanisme du voile d’ignorance.

    Les contractants sont définis par Rawls comme étant des personnes libres et égales[9], disposant d’un certain degré de connaissance du fonctionnement du monde naturel, social et économique. Ils sont aussi définis par lui comme étant des sujets moraux, c’est-à-dire, d’une part, comme disposant de ce qu’il appelle un sens de la justice, les incitant spontanément à respecter des institutions et des règles justes[10], et, d’autre part, comme des individus capables d’avoir une conception du bien, un idéal de vie qu’ils souhaitent poursuivre et réaliser autant que possible à travers leurs actes. De plus, les contractants sont définis comme étant rationnels, et donc comme se souciant de leur intérêt individuel sans être prêts à le sacrifier entièrement pour autrui. En sus d’être rationnels, Rawls les définit comme étant raisonnables, à savoir comme ne cherchant pas à exiger d’autrui ce qu’ils ne seraient pas prêts à s’imposer à eux-mêmes. Il se peut toutefois que ce dernier point soit redondant par rapport au mécanisme du voile d’ignorance, censé amener les contractants à une telle disposition d’esprit. Enfin, Rawls définit les contractants comme ayant un certain degré d’aversion au risque. Sans cette dernière caractéristique, les contractants pourraient se livrer à des paris aussi risqués que parier sur la possibilité de se retrouver monarque à la tête d’une monarchie ou despote à la tête d’une tyrannie.

    Par ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut, les contractants dans la position originelle sont sous un voile d’ignorance, ce qui signifie qu’ils n’ont pas accès à un certain nombre d’informations les concernant[11]. Ainsi, ils ne connaissent pas leur niveau de revenu, de fortune, leur couleur de peau, leur origine sociale et culturelle, leur sexe biologique, leur orientation sexuelle, leur genre, leurs croyances spirituelles et religieuses, leurs appartenances partisanes et politiques, s’ils possèdent ou non des biens immobiliers ou fonciers, etc. Autrement dit, les contractants ne savent rien de la personne qu’ils sont dans la vraie vie, hors de la position originelle, ce qui les oblige à choisir des institutions en tenant compte de toutes les personnes qu’ils pourraient potentiellement être. Ils sont ainsi incités à éviter de choisir des institutions ou des règles impliquant des conséquences par trop indésirables pour certains individus se trouvant dans une situation ou une autre au cours de leur vie, dans l’éventualité où ils pourraient se retrouver dans une telle situation. Par exemple, aucun contractant ne peut imaginer qu’un système de castes, comme celui qui existait à Genève au XVIIIe siècle[12], ne soit désirable, car aucun contractant ne souhaite prendre le risque de se retrouver dans une des cinq castes inférieures à la caste dominante de la société genevoise de cette époque. Dans le même ordre d’idées, aucun contractant ne peut imaginer que réserver l’accès à la propriété immobilière aux adeptes d’une seule confession, comme c’était le cas pour les protestants à Genève au XVIIIe siècle, ne soit dans leur intérêt, puisqu’ils ne savent pas s’ils seront protestants ou d’une autre appartenance confessionnelle. 

    Une question subsiste néanmoins : comment trancher entre plusieurs politiques publiques passant le test du voile d'ignorance ? Si elles sont toutes a priori moralement acceptables, comment savoir laquelle est la plus moralement justifiée ? J'y reviendrai dans mon prochain billet.


    Adrien Faure




    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Éditions La Découverte, Paris, 2003, p. 124-129.

    [2] Libéral au sens du libéralisme politique.

    [3] Rawls John, Théorie de la justice, Éditions du Seuil, Paris, 1987 (1971), p. 48-53.

    [4] Ibidem, p. 59-66.

    [5] Ibidem, p. 66.

    [6] Ibidem, p. 37.

    [7] Ibidem, p. 44-48.

    [8] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, op.cit., p. 28-31.

    [9] Ibidem, p. 39-46.

    [10] Précisons qu’il s’agit des institutions et règles que Rawls définit, à travers la totalité de son argumentation, comme étant justes, et non d’une faculté à respecter des institutions et des règles subjectivement perçues comme justes par les individus. Rawls postule ainsi simplement la faculté qu’auraient les individus, dans un ideal world, à se plier aux contraintes morales dont il aurait démontré la nécessité préalablement.

    [11] Rawls John, Théorie de la justice, op.cit., p. 38.

    [12] Bernardi Bruno, Guénard Florent, Silvestrini Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, Librairies Philosophiques J. VRIN, Paris, 2005, p. 307-309.

  • Qu’est ce que la pauvreté ? La réponse de John Rawls

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    J’entame aujourd’hui une série de publications tirées de mon mémoire de philosophie La philosophie politique de la pauvreté : une approche rawlsienne et libérale. Le premier objectif consistait à établir une définition pertinente de ce qu’est la pauvreté en passant en revue les définitions de Rawls, d'Amartya Sen et de diverses institutions.


    Dans son œuvre, Rawls ne mentionne pas souvent la notion de pauvreté. Toutefois, il l’aborde indirectement à travers la notion de personnes défavorisées[1]. Selon lui, sont défavorisés ceux qui, au sein d’une société, possèdent le moins de biens premiers[2]. Cette catégorie rawlsienne des biens premiers comprend :

    (1) les libertés fondamentales, comme la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté d’association et les libertés politiques, les droits fondamentaux, comme le droit à la protection de son intégrité physique, le droit à une égalité de traitement devant la loi, le droit de propriété sur des biens personnels[3], et la liberté de mouvement ;

    (2) le libre choix de son activité professionnelle ;

    (3) les « pouvoirs et les prérogatives afférant aux fonctions et positions de responsabilité, particulièrement dans les principales institutions politiques et économiques[4] », c’est-à-dire l’ensemble des emplois et des positions professionnelles ;

    (4) les revenus du travail ou du capital et la richesse, à savoir les biens matériels, les biens fonciers et immobiliers, la fortune et les investissements financiers ;

    (5) les bases sociales du respect de soi, c’est-à-dire la reconnaissance de sa valeur individuelle et de sa dignité par autrui.

    Il faut toutefois noter que tous ces biens premiers n’ont pas la même importance aux yeux de Rawls. Ainsi, les libertés fondamentales et les droits fondamentaux sont plus importants selon lui que les fonctions et positions de responsabilité, tandis que ces dernières sont plus importantes que les revenus et la richesse. Cette hiérarchisation des biens premiers est établie en fonction de leur degré d’utilité potentielle à la réalisation de ce que Rawls considère comme les caractéristiques les plus essentielles d’une personne. A noter que, lors de l’établissement de cette hiérarchie entre biens premiers, les bases sociales du respect de soi sont mises de côté par Rawls[5].

    Dans son œuvre, Rawls ne définit pas un seuil de possession de biens premiers en dessous duquel on pourrait considérer un individu comme étant pauvre. Ceci s’explique par le fait que la notion rawlsienne d’être défavorisé en termes de biens premiers ne recoupe pas la notion de pauvreté absolue, mais, éventuellement, celle de pauvreté relative[6].

    La totalité des biens premiers listés par Rawls ne semble toutefois pas pertinente pour nous aider à cerner la notion de pauvreté. Supposez en effet un individu riche ne jouissant d’aucunes libertés civiles ou politiques, ou d’aucune liberté de mouvement, ou encore, n’ayant pas accès à des fonctions ou à des positions de responsabilité. Vous pouvez imaginer un tel individu sans difficulté. Supposez à présent un individu riche ne disposant ni d’un revenu très élevé, ni d’un niveau de fortune élevé. Vous ne pouvez tout simplement pas alors imaginer un tel individu. Ceci nous montre que nous associons intuitivement au prédicat être riche celui d’avoir un revenu très élevé et/ou d’avoir un niveau de fortune élevé, et non celui de jouir des libertés et droits répertoriés par Rawls comme biens premiers.

    A l’aune de ce constat, on peut affirmer que seuls deux biens premiers de la liste dressée par Rawls, le revenu et la fortune, semblent pertinents pour nous aider à appréhender correctement le concept de pauvreté. Cependant, si nous nous contentions de définir la pauvreté en termes de bas revenus et d’absence de fortune, alors nous risquerions de nous retrouver avec une définition trop fine (thin) du concept, ne permettant pas de saisir pleinement ce qu’il faut entendre par celui-ci. C’est pourquoi, pour parvenir à une définition plus complète, je me propose de m’intéresser maintenant au travail d’Amartya Sen sur la question.

     

     

     

    [1] Rawls John, « Unités sociales et biens premiers » in Raisons politiques, n°33, 2009/1 (1982), p. 13.

    [2] Ibidem, p. 12.

    [3] Rawls ne considère pas que le droit à la propriété productive, c’est-à-dire à posséder une entreprise, soit un droit fondamental.

    [4] Ibidem, p. 18.

    [5] Nous verrons plus tard que Rawls accorde en fait de l’importance aux bases sociales du respect de soi.

    [6] Je reviendrai sur ces notions de pauvreté absolue et de pauvreté relative par la suite.

     

  • John Rawls est-il compatible avec le libertarianisme ?

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    Vous l'aurez probablement compris, le « demain » de mon dernier billet était à prendre au sens métaphorique. Je reparlerai de Toronto tantôt mais à présent je me propose de parler un peu de la philosophie morale de John Rawls.

    Autant répondre tout de suite à ma question : non, Rawls n'est pas libertarien, ni même libéral classique, mais un grand défenseur de l'Etat-providence et de l'interventionnisme étatique. Ceci étant dit, les principes de justice qu'il présente dans sa théorie morale peuvent être interprétés d'une façon libertarienne (bien que ce ne soit pas l'interprétation que lui en donne évidemment). Voici les principes en question :

    P1. Chaque personne doit avoir un droit égal au système total le plus étendu de libertés de base égales pour tous, compatible avec un même système pour tous.

    P2. Les inégalités économiques et sociales doivent être telles qu'elles soient : (a) au plus grand bénéfice des plus désavantagés et (b) attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous, conformément au principe de la juste égalité des chances.

     

    Prenons le premier principe, un droit égal pour chacun aux mêmes libertés les plus étendues possibles, cela correspond peu ou prou au principe d'égalité en droits entre les individus qui est le principe fondamental de la philosophie libertarienne. En outre, un libertarien pourrait considérer que par « libertés les plus étendues possibles » il faut comprendre l'ensemble des libertés découlant de la propriété de soi. Donc le premier principe, égale liberté pour tous, est compatible, interprété ainsi, avec le libertarianisme.

    Considérons à présent le second principe et séparons le en deux sous-principes distincts. Le principe P2b consiste à affirmer qu'il faut que les positions/fonctions, c'est à dire les emplois, soient ouverts à tous. L'interprétation libertarienne de ce principe revient à affirmer qu'il est moralement injustifié que l’État ou l'autorité politique interviennent pour restreindre l'accès à un emploi, par la force, par la loi ou par une quelconque réglementation ou régulation. Autrement dit, on retrouve là la lutte contre les réglementations des professions qui limitent l'accès au travail et limitent la libre concurrence entre travailleurs dans un secteur de production ou un autre.

    Enfin, prenons P2a qui affirme que seules les inégalités économiques en faveur des plus pauvres/des plus défavorisés sont justifiées.
    La question est : quelles sont les inégalités économiques qui sont favorables aux plus précaires ? Certainement, il n'est en rien un avantage pour les plus pauvres que l’État ou que l'autorité politique créent des inégalités, que ce soit en subventionnant les riches ou les grandes entreprises, en fermant des marché à la concurrence pour le bénéfice d'intérêts corporatifs, en faisant augmenter les prix de certains produits ou denrées ou en distribuant des privilèges.

    Quid des inégalités économiques émergeant sur un marché libre de par l'action spontanée et non contrainte des individus ? Sur un tel marché, lorsque x produit A dans un but d'échange/de commerce, x produit A pour (un potentiel) y sans contraindre y et sans attenter à ses biens ou à son intégrité. Les inégalités économiques découlent alors des choix de x et de y, choix qui ont pour conséquence la satisfaction des besoins ou envies d'autrui. Il n'y a donc pas a priori de raison pour que ces inégalités économiques soient moralement problématiques. Par conséquent, P2a implique, dans une interprétation libertarienne, que seules les inégalités économiques découlant d'une situation de marché libre (de respect du principe de non agression) sont légitimes puisque ce sont les seules qui sont en faveur des plus précaires (ces inégalités résultant uniquement d'interactions aux conséquences positives pour les individus – la satisfaction des besoins ou envies d'autrui).

    On le voit, bien que Rawls ne soit pas un libertarien et bien que son interprétation de ses propres principes de justice ne soit pas libertarienne, il est possible d'interpréter ses principes de justice en respectant la philosophie libertarienne (sa cohérence et ses prescriptions normatives).

     

     

  • L'erreur du géolibertarianisme (et celle de Rawls)

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    Les géolibertariens considèrent que les ressources naturelles (dont le sol) sont limitées et que comme elles sont limitées il n'est pas juste que certains individus s'approprient des ressources en toute liberté au détriment des autres. Cela leur permet de justifier une redistribution des richesses produites par les individus par le biais d'un État (et c'est pourquoi les géolibertariens sont des minarchistes de gauche).

    Je pense toutefois que les géolibertariens font erreur lorsqu'ils considèrent que les ressources naturelles sont limitées. Car ils supposent que les ressources ont leur qualité de ressource de manière inhérente à elles-mêmes. Autrement dit, ils supposent qu'il est le propre d'une ressource d'être une ressource, que les ressources existent objectivement en dehors des êtres humains. Or, cela est faux, car A n'est une ressource pour X que du moment où X décide d'utiliser A pour en faire quelque chose. Si X n'imaginait pas un usage possible de A pour réaliser un but particulier, alors A ne serait pas une ressource, mais simplement un objet physique sans fonction particulière. Ce sont donc les êtres humains qui, lors d'un acte de création visant la réalisation d'un but, donnent le caractère de ressource à un objet physique sans fonction particulière prédéfinie. La propriété de A d'être une ressource pour X est donc relative à X.

    Compte tenu du caractère relatif d'une ressource, on ne peut pas établir qu'il y a inégalité dans la répartition des ressources naturelles et la justification géolibertarienne d'une redistribution forcée (étatique) des richesses produites s'écroule. Par contre, on peut éventuellement dire qu'il y a inégalité dans la répartition des capacités des individus à créer de la richesse (à créer de la valeur pour les individus à partir d'objets du monde physique). Notons toutefois que cette inégalité ne découle pas forcément tant des capacités des individus (car chacun est compétent dans des domaines différents, mais tout le monde est compétent dans certains domaines), mais surtout de la valeur subjective qu'ils donnent aux fruits de ces capacités. Autrement dit, si X produit A à partir de B, la valeur de B dépend de la valeur que lui trouve Y. Il y a donc surtout une inégalité dans les capacités des individus à créer des produits qui répondent à la demande des autres individus.

    A partir de ce constat du caractère inégalitaire de la répartition des capacités des individus à créer des produits qui répondent à la demande des autres individus (qui découle du fait évident que tous les individus sont différents), Rawls pense que les plus capables des individus devraient être contraints par la force à redistribuer une partie de ce qu'ils ont obtenu pour leurs compétences. Quoiqu'il faudrait revenir en détails sur son argumentation (et je le ferai), j'aimerais tout de même répondre ici que ce qu'il propose est éthiquement inacceptable, car, et si je ne me trompe pas c'est là un argument que l'on retrouve chez Nozick, nul n'a de droit sur autrui. En effet, si X a le droit à une partie du revenu de Y, cela signifie que X a le droit que Y travaille pour X un certain temps sans contrepartie et contre sa volonté. Or, le droit de X de faire travailler Y pour lui contre sa volonté est ce qu'on appelle l'esclavage...