04/12/2015

Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?

 

 

Dans le cadre d'une série de débats entre libertariens que je souhaite publier, voici un texte de Rémy Poix en défense de la propriété individuelle. 

Bonne lecture ! 

 

Certains libertariens se disent contre la propriété individuelle, ce qui amène à un débat entre les différentes tendances. Quels sont les arguments de ces libertariens « anticapitalistes » (au sens de capitalisme en tant que « propriété privée des moyens de production »), et sont-ils valables et légitimes ? C'est ce à quoi je vais tenter de répondre dans cet article.

En général, leur argument principal est que l'humain « originel » est censé avoir évolué dans un cadre où la propriété individuelle n'existait pas, et où chacun pouvait évoluer comme bon lui semble dans une nature qui n'était possédée par personne, s'appropriant ce qui lui était nécessaire selon ses besoins ou ses envies. En réalité, cette conception de l'histoire est totalement démentie dans les faits, et c'est ce à quoi je vais répondre en premier lieu ; il y a bien longtemps que chaque parcelle de ce monde a été appropriée et défendue par des humains, aussitôt que ceux-ci ont atteint des terres vierges sur lesquelles ils décidèrent de s'installer.

Mais au-delà de cette vision anachronique sur laquelle se basent les libertariens anticapitalistes, il convient de se demander également si une éventuelle gestion commune de la propriété est seulement possible dans une société libertarienne, sans recréer aussitôt l’État ; c'est la seconde question à laquelle je tenterai ici d'apporter une réponse. Logiquement, toute propriété qui n'est pas individuelle est de fait collectivisée, or le collectivisme c'est l’État, donc ce à quoi s'oppose le libertarianisme ; un libertarianisme sans la propriété individuelle ne serait-il alors qu'un simple oxymore ?

Enfin, je me poserai la question de la légitimité-même d'une telle volonté de gestion collective dans une optique libertarienne, et je tenterai de répondre à l'autre argument souvent avancé par les anti-capitalistes, des supposées conséquences néfastes d'un marché libre basé sur la propriété privée.

 

 

Le mythe de la propriété collective originelle

 

Au même titre que la plupart des animaux, les humains s'approprient leurs territoires, lesquels territoires sont plus ou moins précis dans leurs définitions et plus ou moins défendus par leurs propriétaires proportionnellement à la dépendance de ces-dits propriétaires envers les ressources géographiques de leurs territoires respectifs - depuis les simples itinéraires cycliques des migrateurs jusqu'aux territoires de chasse des carnivores ou aux véritables frontières géographiques entre fourmilières. De même, les humains ont possédé des territoires de plus en plus précis dans leurs définitions et de mieux en mieux défendus à mesure que leur mode de vie évoluait du statut de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur, d'artisan et commerçant, ou de « détenteur du monopole de la force dissuasive » comme c'est le cas dans les chefferies traditionnelles ou dans les sociétés modernes étatiques. Plus on devient dépendant de ressources précises, plus la propriété de ces ressources doit être précisée aux yeux d'éventuels prétendants à la même ressource.

Cette idée selon laquelle l'humain « originel » pouvait évoluer comme il l'entendait dans la nature et se servant à sa guise est un mythe (si on met de côté les quelques expériences tout à fait exceptionnelles et anecdotiques où certains, en se déplaçant, sont arrivés par hasard dans des territoires vierges où aucun humain n'avait encore posé le pied). Dans les sociétés traditionnelles, les humains ne sont pas libres d'évoluer au-delà de leur territoire ou du territoire de leur communauté, ou alors de manière occasionnelle seulement, et limitée à des conditions bien précises sur le territoire des communautés amies de la leur. La grande majorité de la population humaine, jusqu'à une époque extrêmement récente aux yeux de l'histoire, ne connaissait et ne pouvait légitimement connaître qu'un secteur géographique extrêmement limité, autour d'un lieu de vie dans lequel ils étaient nés et dans lequel ils seraient amenés dans la plupart des cas à passer toute leur vie ; tout au plus certains pourraient être amenés à vivre dans les communautés voisines, mais rarement au delà.

Le fait de pouvoir circuler dans le monde entier dans un immense réseau connecté de voies de circulation, de pouvoir se promener avec insouciance dans la nature sans devoir tenir compte de qui est propriétaire des lieux franchis, est en réalité un privilège qui provient de l'existence des États modernes, et qui est d'ailleurs réservé à leurs membres, voire à leur élite. Quand bien même, la plupart du temps ce privilège est limité à certaines conditions et à certaines pratiques, et pas à d'autres.

Dans la réalité d'un monde de propriétaires, la circulation doit donc se faire avec l'accord des propriétaires. Et c'est d'ailleurs bel et bien ce qui a tout de même lieu actuellement, où l’État est en réalité le seul véritable propriétaire des lieux, bien qu'il en délègue certains usages plus ou moins étendus à des membres de sa collectivité, moyennant des contre-parties plus ou moins élevées à la charge de ces propriétaires « usufruitiers » (impôts, services obligatoires, etc.), qu'on peut tout à fait considérer comme un loyer. La question libertarienne est donc que les individus obtiennent une véritable propriété privée, complète et sans aucun loyer envers l’État, où ils disposent réellement à la fois de la nue-propriété, de l'usus, du fructus et de l'abusus, et où la responsabilité de faire reconnaître aux yeux d'autrui et de défendre leur propriété privée leur incombe personnellement.

 

 

L'impossibilité actuelle d'une gestion démocratique des ressources

 

La question est ensuite de savoir si les humains peuvent évoluer librement au sein de leur communauté, et si la communauté libertarienne pourrait être considérée comme une seule entité au sein de laquelle les individus pourraient évoluer librement.

Dans les communautés traditionnelles, dans les bandes et les tribus, les individus n'évoluent librement que dans les règles et limites décidées collectivement par les membres de la communauté, que ce droit soit acquis ponctuellement par une délibération collective, tacitement accordé par les autres membres sans délibération, ou bien traditionnellement régenté (tabous, itinéraires cycliques, etc.) – c'est-à-dire précédemment délibéré et acquis, et perpétué ensuite par norme ou tradition. Il en est bien évidemment de même dans les chefferies et les sociétés étatiques antiques ou modernes, bien que le fondement du Droit soit plutôt dans celles-ci le fait du souverain (que celui-ci détienne son pouvoir par la force dissuasive ou par une élection). La différence tient au fait que le nombre de membres constituant la société est trop important pour que ceux-ci puissent délibérer collectivement et obtenir un consensus.

La limite au-delà de laquelle le consensus est impossible à obtenir dans un groupe humain se situe aux alentours de 160 individus ; ce chiffre a été démontré à la fois par les anthropologues qui ont observé empiriquement qu'au-delà de ce chiffre les sociétés se divisaient en clans et donc évoluaient en chefferies (y compris dans les sociétés démocratiques où les clans s'affrontent de manière ritualisée pour tenter d'obtenir légalement le pouvoir sur les autres), et par les sciences neurologiques modernes qui ont montré que le cerveau humain n'était pas apte à entretenir naturellement des relations amicales avec davantage de 160 individus à la fois : au-delà, il nous faut d'autres intérêts pour assurer une cohabitation cordiale avec des individus que nous ne connaissons pas suffisamment pour pouvoir avoir en eux une confiance satisfaisante, et pour accepter de respecter volontairement un Droit collectif sans avoir d'obligation morale, dissuasive ou contractuelle de le faire.

La force du souverain (la plupart du temps légitimée par une morale religieuse, notamment dans les États antiques) et l'usage qu'il fait de la loi, c'est-à-dire de la dissuasion, fait usage de Droit dans une société étatique, et permet de dépasser ce seuil ; à l'inverse, la légitimité morale du contrat, c'est-à-dire de l'intérêt réciproque de la transaction, fait usage de Droit dans une société libertarienne. Accepter une collectivisation de la propriété, dans une société comptant plus d'une cent-soixantaine d'individus, reviendrait donc à accepter la primauté de la loi, du souverain et de la force dissuasive pour fonder le Droit. Refuser toute collectivisation de la propriété, même partielle, revient à accepter la propriété comme limite fondamentale, et le contrat entre propriétaires comme unique possibilité de dépassement de la « frontière » que représente la propriété d'autrui. Ainsi la seule possibilité de circulation sur d'autres territoires que le sien, et à plus forte raison la seule possibilité de se servir sur ces-dites propriétés, serait strictement limitée aux contrats réalisés entre propriétaires, ainsi qu'au Droit local émanant de ces contrats.

 

 

La question du droit à une ressource

 

Le second argument majeur des « anti-capitalistes » est que l'appropriation complète d'un territoire empêche autrui d'avoir accès à sa part légitime d'une ressource, privant ainsi tous les autres de leurs droits, supposés légitimes, à disposer d'une part proportionnée de chaque ressource de ce monde. La question est donc de savoir si ce droit précis est légitime ou non. Or il est évident qu'il est impossible que chaque individu puisse avoir un quelconque droit à sa part respective de chaque ressource de cette planète. Déjà parce qu'une ressource n'est par définition qu'une catégorie arbitraire regroupant des choses complètement différentes en qualité ou en difficulté d'obtention, et donc en capacité d'usage ; donc, sans même parler de sa complexité, comment pourrait-on définir un droit égalitaire sur des ressources qui ne le sont pas ? Et ensuite parce que vivre, exister, c'est déjà en soi utiliser de manière totalement exclusive certaines ressources, ne serait-ce que pour fabriquer son propre corps, ressources que par définition nul autre ne pourrait s'approprier sans nuire de fait au premier détenteur.

Et il en est de même pour toute autre ressource consommée, et donc pour toute autre ressource appropriée. Toute ressource ne peut être qu'appropriée par un premier détenteur, et si elle doit être cédée à un second, cela ne peut moralement se faire que par le consentement du premier détenteur. Toute proposition de redistribution de parts à autrui (que ce soit par une land value tax, par un revenu de base universel ou autre) contre l'avis du premier détenteur, ne peut être que spoliation, c'est-à-dire vol, et donc ne peut pas être légitimée d'un point de vue libertarien. Une telle distribution avec attribution égalitaire ne pourrait avoir lieu que dans le cas de la découverte d'une ressource non encore possédée par qui que ce soit, mais il y a bien longtemps que toutes les ressources de cette planète sont possédées par quelqu'un, tous les territoires étant depuis bien longtemps attribués et détenus, ne serait-ce que détenus par des États (biens publics) ou même détenus collectivement par des contrats mutuels regroupant tous les États (eaux internationales, Antarctique). Toute proposition de distribution égalitaire de ressources est donc nécessairement une proposition collectiviste, c'est-à-dire étatiste.

 

 

Risque de monopole et rente de rareté

 

Le risque de monopole est souvent invoqué sous la forme - en robinsonnade - de « l'unique source » d'une île hypothétique, qui dans un monde libertarien risquerait selon cette critique d'être possédée par un unique propriétaire, lequel pourrait alors décider à sa guise de vendre l'eau à un prix prohibitif pour les plus pauvres, voire de les réduire en esclavage en échange de cette vente, ou bien de décider de conserver pour lui seul cette denrée absolument vitale, causant ainsi la mort assurée de ses congénères (cette robinsonnade sous-tend bien entendu cette idée reçue commune, selon laquelle le marché conduirait nécessairement à un tel monopole). Or, ce supposé « droit de vie et de mort » du propriétaire monopoliste, s'il est envisageable d'un point de vue imaginatif, est néanmoins peu probable dans la réalité, ne serait-ce que grâce à cette même imagination et capacité de prévision dont sont également dotés, eux aussi et fort heureusement, l'ensemble des acteurs qui dépendent de cette ressource.

En effet, avant d'imaginer qu'on puisse aboutir à une telle situation (et en acceptant même de mettre de côté l'idée que l'intérêt individuel de ce propriétaire monopoliste puisse être autre que d'aller dans le sens d'une commercialisation de son eau au plus grand nombre de ses congénères (si ce n'est à l'intégralité de ceux-ci) et donc à des prix raisonnables – y compris simplement pour sa propre sécurité) il faut d'abord imaginer comment une telle situation ait pu être obtenue. Or, pour qu'une telle situation de monopole puisse exister, il faut que tous les autres acteurs aient accepté auparavant de lui vendre leurs propres parts de cette source ou bien leurs droits sur cette source. S'ils ont accepté cela, dans un marché libre, c'est qu'ils ont jugé que cette vente n'engageait pas de risque de ne plus être approvisionnés ou de ne l'être que de manière prohibitive ; et dans une société libertarienne les acteurs sont par définition les seuls juges de leurs propres choix, tant que cela n'implique qu'eux-mêmes.

En fait, si cette source appartient depuis toujours à ce propriétaire, c'est qu'il en est le propriétaire originel, donc légitime : c'est qu'il fut le tout premier arrivant, sur cette île déserte qui ne comprenait qu'une seule source d'eau potable, source qu'il a donc pu légitimement s'approprier avec le reste (la « légitimité » n'engageait à ce moment-là que lui, puisqu'il était seul sur son île). Dans ce cas, les suivants qui vinrent s'installer après lui sur cette île, donc qui acquirent inévitablement leurs terres en négociation avec ce premier propriétaire, eurent à charge d'anticiper, et d'accepter ou non d'acquérir des terres sur lesquelles il n'y avait pas d'eau ou bien sur lesquelles il n'y avait qu'une seule possibilité d'en obtenir : celle d'en passer par un contrat avec le premier arrivant. Ils ont donc négocié le prix du foncier en fonction de cette pression sur la ressource en eau, et s'ils ont été prévoyants, ils en auront forcément négocié un certain nombre de droits, concomitamment à leur achat de foncier.

Cette situation, si elle peut paraître anachronique lorsqu'elle est imaginée ainsi, dans un monde peuplé de seulement quelques habitants originels, est pourtant parfaitement similaire à celle de n'importe quelle propriété foncière actuelle, dont l'immense majorité ne contient ni source ni traversée de fleuve ou de ruisseau ; universellement, lorsqu'un acquéreur achète un terrain, logiquement il est sensé se renseigner auparavant sur les possibilités d'accès à ce terrain, et d'approvisionnement de ce terrain en un certain nombre de ressources qu'il juge nécessaires, ainsi que sur les droits qui sont négociables en complément de cette nue-propriété ; et il négocie donc le prix du terrain en fonction de tout cela, et au final en accepte ou non l'acquisition, en fonction du rapport qualité/prix obtenu. Mais s'il en accepte l'acquisition, alors il le fait en connaissance de cause, et se doit donc d'accepter de ne pas posséder tout ce qui manque à ce terrain, c'est-à-dire tout ce que par définition en achetant ce terrain il n'a pas acheté avec, c'est-à-dire le reste de l'univers.

 

 

Conclusions

 

Il apparaît donc que les arguments des « anti-capitalistes » n'ont :

- Aucune validité historique ; puisque même dans les communautés traditionnelles le droit à profiter librement de la nature était limité à la propriété de la communauté elle-même, et au consensus à obtenir nécessairement auprès de tous les membres constituant cette communauté, ou bien au droit coutumier régissant celle-ci.

- Aucune validité anthropologique ; puisque l'obtention d'un consensus est impossible dans une société dépassant la cent-soixantaine d'individus, et qu'aucune proposition libertarienne ne pourrait raisonnablement proposer de transformer la société mondiale en une unique société libertarienne ne dépassant pas les 160 individus.

- Aucune légitimité dans sa méthode, et donc vis-à-vis du Droit, c'est-à-dire de la morale libertarienne fondée sur le respect de l'individu (et donc de sa propriété légitime) ; puisque toute méthode d'attribution égalitaire, ou de redistribution collective ou de généralisation publique d'une ou plusieurs ressources, nécessiterait le vol et la spoliation puis la lutte pour la souveraineté de cette ressource, et donc la négation de l'individu, pourtant base fondamentale d'une société libertarienne. L'attribution éventuelle d'un universel droit à utiliser la propriété d'autrui, et destiné à pallier à un éventuel risque de monopole, constituerait en soi la constitution, la création d'un nouvel État.

- Aucune valeur de mise en garde, puisque la meilleure garantie face à un éventuel risque de générer des phénomènes de rente est justement la liberté (et donc la responsabilité) de la plus grande diversité possible d'individus, diversité qui n'est nulle part davantage magnifiée que dans une société libertarienne.

 

Quant aux conséquences de la proposition anti-capitaliste, elles sont celles du collectivisme et de l'étatisme, c'est-à-dire celles dénoncées par l'école des choix publics, soit le clientélisme, la connivence et la corruption ; et donc la hiérarchie, les inégalités de droit, la spoliation et la dégradation des libertés individuelles, le non-respect des contrats. Ces conséquences, au final, sont celles de l'usage de la force et de la dissuasion, soit tout ce à quoi s'opposent les libertariens. On ne peut donc pas être à la fois libertarien et opposé à la propriété individuelle.

La seule possibilité de « collectivisation des ressources » compatible avec le libertarianisme serait une collectivisation volontaire de certaines ressources, au sein même d'une communauté libertarienne. Cependant, une telle « collectivisation » serait en réalité une collectivisation contractuelle, reposant sur une mise en commun volontaire et préalablement définie de propriétés individuelles (définissant donc également au préalable les conditions éventuelles de rupture de ce contrat), donc basée sur une société régie de Droit par la propriété individuelle. Cela n'a au final rien à voir avec la théorie collectiviste qui pose comme préalable et universelle la propriété collective ; c'est même tout l'inverse, le préalable indispensable est ici la propriété individuelle, librement et volontairement mise en commun, en tout ou partie : il s'agit ni plus ni moins d'un contrat entre propriétaires, comme le sont un mariage, une société anonyme, une association ou un syndicat de copropriété.

Non seulement on ne peut pas être à la fois libertarien et contre la propriété individuelle, mais en plus la propriété individuelle est justement ce qui constitue le seul fondement de toute société libertarienne : la société libertarienne, C'EST la société de la propriété individuelle.

 

Rémy Poix

 

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