Prioritarisme

  • Le luck-prioritarianism : un débat entre Richard Arneson et Elizabeth Anderson

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    Comme Roger Crisp et d’autres théoriciens prioritaristes, Richard Arneson (University of California) développe d’abord une argumentation à l’encontre de la justice distributive. Il affirme qu’il est fétichiste de prendre la distribution des possessions matérielles parmi les individus comme étant moralement pertinente en tant que telle, car comparer les situations matérielles de personnes différentes n’est pas pertinent en soi. La justice requiert en effet que l’on aide les infortunés, et plus un individu est mal-loti, plus l’impératif moral d’aider cet individu est urgent. La priorité donnée à un individu dans l’accès à une aide varie en fonction de « how badly his life going on a objective scale of well-being[1] » et non en comparant sa vie avec celle des autres.

    Dans une première défense du luck-prioritarianism, Arneson établit une distinction entre deux catégories de pauvres : ceux qui sont responsables de leur situation, c’est-à-dire les pauvres ayant effectué des choix malavisés, et ceux qui ne sont pas responsables de leur situation, les pauvres qui le sont par malchance (bad luck), par coup du sort. A partir de cette distinction, il défend un principe selon lequel il faut en priorité que l’Etat améliore le bien-être de ceux qui sont pauvres par malchance, tandis que l’Etat n’a pas d’obligation morale envers ceux qui sont pauvres par choix malavisés[2].

    Face à cette première version du luck-prioritarianism, Elizabeth Anderson (University of Michigan) réplique qu’un tel prioritarisme ne satisfait pas nos intuitions morales, car on ne peut pas moralement accepter d’abandonner à eux-mêmes les personnes handicapées qui le seraient par leur faute, par exemple à la suite d’une décision de pratiquer un sport extrême[3]. Anderson affirme de plus que c’est manquer de respect aux individus, en tant que citoyens, que de les abandonner à la misère pour leur imprudence. Amy Gutmann exprime aussi cette position en affirmant que “some outcomes are so awful that no one deserves to suffer them, not even the imprudent[4]”. Cette position d’Anderson et de Gutmann semble très pertinente si on la rapproche avec l’optique des contractants qui se situent dans la position originelle sous le voile d’ignorance. Ces derniers ne sont en effet pas prêts à prendre le risque de se retrouver dans le dénuement par faute de choix imprudents.

    En réponse à ces critiques, Richard Arneson formule[5] , ce qu’il appelle en anglais, le responsibility-catering prioritarianism. Cette forme particulière de luck-prioritarism affirme que la justice requiert de nous que nous maximisions le bien-être humain en général, tout en donnant la priorité à l’amélioration du bien-être de ceux qui sont mal-lotis et, parmi eux, en priorité de ceux qui sont mal-lotis et qui ne sont pas substantiellement responsables, du fait de leur conduite passée, de la mauvaise situation matérielle dans laquelle ils se trouvent à présent. S’il faut donc selon lui aider tous les mal-lotis, il importe néanmoins moralement davantage d’aider quelqu’un qui est pauvre à cause de la malchance que quelqu’un qui est pauvre à cause de ses choix malavisés.

    Arneson ajoute qu’il faut attribuer une priorité morale aux individus qui sont juste au-dessus du seuil de suffisance sur ceux qui se situent au-delà de ce juste au-dessus. Toutefois, Arneson affirme qu’il est parfois trop coûteux pour la société de maintenir certaines personnes au-dessus du seuil de suffisance. On peut imaginer qu’il désigne de cette façon les personnes victimes de maladies rares et coûteuses, comme les maladies orphelines par exemple, ou les personnes handicapées. Une telle position ne serait toutefois pas acceptable pour les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, car ils refuseraient de prendre le risque de se retrouver dans une telle situation.

    A noter qu’Arneson observe que la capacité d’un individu à être responsable dépend partiellement de ses prédispositions sociales et naturelles. De ce point de vue, notre capacité à faire des choix responsables est donc en partie le fruit de donnés arbitraires échappant à notre volonté[6]. Ce faisant, selon Arneson, cela pourrait justifier que l’Etat contraigne les individus à s’assurer contre l’imprudence. En suivant ce raisonnement, on pourrait probablement parvenir à justifier une cotisation obligatoire des individus à un organe collectif (à une assurance collective) chargé de leur assurer une allocation minimale en cas de difficulté financière, passagère ou persistante[7], et l’on résoudrait le problème de la non-assistance aux personnes pauvres irresponsables. Ce faisant, on parviendrait à une forme d’organisation suffisantiste de la structure de base.

    Le responsibility-catering prioritarianism d’Arneson implique des risques trop élevés pour les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance. Par ailleurs, s’il parvient à répondre aux critiques d’Anderson, il se heurte aux critiques de Crisp à l’encontre du prioritarisme absolu. Ce prioritarisme menace en effet toujours l’efficacité de la production et la liberté des individus, en ne posant pas de limite déterminant à quel moment les membres de la société en ont suffisamment fait en faveur des moins favorisés. Cette caractéristique le rend impropre à être choisi par les contractants.

    De manière générale, le prioritarisme semble être pris dans un dilemme. S’il se contente d’accorder une priorité morale dans l’allocation de certains fonds publics aux plus pauvres, alors il se réduit à n’être qu’un suffisantisme qui ne dit pas son nom. S’il prescrit une priorité morale permanente, absolue, portant sur l’ensemble des ressources des individus en faveur des plus pauvres ou des moins favorisés, alors il porte excessivement atteinte à la liberté et l’autonomie des contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, ce qui le rend peu convaincant. Comme la seconde option n’est pas satisfaisante, le prioritarisme ne peut donc se sauver qu’en débouchant sur une forme de suffisantisme.

     

    Adrien Faure

     

    [1] Arneson Richard, “Luck egalitarianism and prioritarianism” in Ethics Vol. 110, n°2, The University of Chicago Press, January 2000, p. 343.

    [2] Selon Elizabeth Anderson, cette position est aussi celle de Ronald Dworkin (cf. Anderson Elizabeth, What Is the Point of Equality, The University of Chicago Press, January 1999, p. 298.)

    [3] Anderson Elizabeth, What Is the Point of Equality, op. cit., p. 299.

    [4] Citée par Anderson Elizabeth, What Is the Point of Equality, op. cit, p. 301.

    [5] Arneson Richard, Luck egalitarianism and prioritarianism, op. cit., p. 340.

    [6] Rawls formule la même remarque.

    [7] Anderson Elizabeth, What Is the Point of Equality, op. cit., p. 300.

  • Le prioritarisme de Roger Crisp

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    Crisp articule ses positions prioritaristes sur une critique du luck-egalitarianism[1]. Il définit le luck-egalitarianism comme une doctrine affirmant qu’une situation est préférable à une autre si elle permet de minimiser au moins une inégalité imméritée. Comme Parfit, il mentionne l’objection à l’égalitarisme du nivellement par le bas, selon laquelle une situation ne peut être pire qu’une autre s’il n’y a pas dans cette situation au moins une personne dont le sort est amélioré. Crisp en déduit que ce qui est véritablement inquiétant à propos de l’égalitarisme, c’est qu’il semblerait que ce qui compte moralement pour cette doctrine est indépendant du bien-être des individus. C’est pourquoi, il formule ce qu’il appelle la restriction welfariste, ou clause du bien-être, qui pose comme nécessaire une connexion entre bien-être et moralité.


    La restriction welfariste : Le fait qu’en passant d’une situation A à une situation B, un individu x est dans une plus mauvaise situation dans B que A, ne peut pas compter comme un argument en faveur de la situation B.

    En parallèle à sa critique du luck-egalitarianism, Crips formule aussi une critique de ce qu’il appelle la justice distributive (qui correspond au versant économique du concept de justice sociale). Notons d’abord que la justice distributive affirme selon lui que :

    Il est mal si x, alors que ce n’est pas sa faute, s’en sort moins bien que y.


    Selon Crisp, la justice distributive trouve sa source dans la jalousie. La jalousie de x envers y implique en effet un désir, chez x, de retirer à y ce qui cause, en lui, l’envie, le sentiment de jalousie. Si la jalousie de x envers y est observée par z, et que z sympathise avec ce sentiment de jalousie, alors la jalousie se généralise et elle devient ressentiment envers n’importe qui réussissant mieux que quelqu’un d’autre. Cette généralisation de la jalousie débouche sur le concept de justice distributive. Pour Crisp, la justice distributive n’est donc pas une valeur et donner la priorité aux plus défavorisés n’est pas systématiquement une position moralement fondée.

    Critique du prioritarisme absolu


    Crisp propose comme alternative à l’égalitarisme et à la justice distributive, un prioritarisme, qui affirme que :

    Plus x est défavorisé, plus améliorer la situation de x est moralement important.


    Il note toutefois qu’une certaine version du prioritarisme, le prioritarisme absolu, auquel correspondent tant le principe de différence de Rawls que le principe du leximin introduits dans un récent billet, n’est pas sans poser certains problèmes. En effet, le prioritarisme absolu affirme que nous devons privilégier, de façon absolue, c’est-à-dire quelles qu’en soient les conséquences pour le reste de la société, l’amélioration du niveau de vie des plus défavorisés sur celui des plus favorisés. Or, selon Crisp, cette position est absurde, car elle ne prend pas en compte la taille des bénéfices en jeu et le nombre de gens concernés par ces bénéfices. Pourtant, une très légère détérioration de la situation des plus défavorisés semble justifiable si un très grand nombre de gens plus favorisés peuvent ainsi recevoir énormément davantage.
    C’est pourquoi Crisp propose une reformulation du prioritarisme absolu, incluant une pondération de l’intuition prioritariste en faveur des plus défavorisés, par un souci pour la maximisation de l’utilité du plus grand nombre et de l’augmentation de la somme totale de richesses.

    Première reformulation du prioritarisme par Crisp

    (1) Plus x est défavorisé, plus il est moralement nécessaire d’améliorer la situation de x.

    (2) Plus on a la possibilité d’améliorer la situation d’un grand nombre de gens, plus il est moralement nécessaire de le faire.

    (3) Plus on a la possibilité d’augmenter la taille totale de la production de richesses, plus il est moralement nécessaire le faire.


    Mais cette reformulation en trois points pose néanmoins encore problème. Selon Crisp, en effet, elle implique que, si un très grand nombre de riches pouvaient obtenir une énorme augmentation de leur richesse, alors il faudrait préférer cette situation à celle d’une amélioration substantielle de la qualité de vie d’un seul miséreux. Or, une telle conclusion semble contre-intuitive selon lui. Il propose, en conséquence, une seconde reformulation, en quatre points cette fois-ci, réintégrant une priorisation plus forte des plus défavorisés.


    Seconde reformulation du prioritarisme par Crisp

    (1) Plus x est défavorisé, plus il est moralement nécessaire d’améliorer la situation de x.

    (2) Plus on a la possibilité d’améliorer la situation d’un grand nombre de gens, plus il est moralement nécessaire de le faire.

    (3) Plus on a la possibilité d’augmenter la taille totale de la production de richesses, plus il est moralement nécessaire le faire.

    (4) L’amélioration de la situation d’un plus grand nombre de gens est moins important que l’amélioration de la situation des plus défavorisés (clause priorisant les plus défavorisés).

    Le problème avec cette seconde reformulation est qu’elle implique qu’il est moralement souhaitable d’améliorer la situation des riches par rapport à celles des super-riches, car les riches sont moins favorisés que les super-riches. Or, une telle prescription morale semble absurde, les riches n’ayant, par définition, pas le besoin pressant d’une amélioration de leur niveau de vie matériel, et ce même s’ils sont moins favorisés que les super-riches[2]. Ceci nous indique qu’à partir d’un certain niveau de richesse atteint par un individu, améliorer sa situation matérielle n’a plus de pertinence morale. Les reformulations du prioritarisme par Crisp découlant sur une impasse théorique, il développe, comme alternative, une théorie de la compassion que je présenterai dans le prochain billet.


    Adrien Faure

     

    [1] Censée être la version la plus solide de l’égalitarisme selon Gosepath.

    [2] Ici Crisp reprend un exemple formulé par Frankfurt, où ce dernier comparait des personnes se trouvant dans une situation de confort matériel avec des riches. L’exemple de Crisp est toutefois plus explicite.

  • Le prioritarisme chez Rawls et Amartya Sen

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    Le prioritarisme de Rawls est un des composants de sa théorie de la justice. Il est formulé au sein des deux principes de la justice identifiés par Rawls comme étant ceux que les contractants de son expérience de pensée choisiraient, lorsqu’ils se trouvent dans la position originelle sous le voile d’ignorance, pour réguler la structure de base (les institutions fondamentales) de la société (d’une société juste). Les deux principes sont les suivants :


    « (1) Chaque personne a une même prétention indéfectible à un système pleinement adéquat de libertés de base égales, qui soit compatible avec le même système de libertés pour tous.
    (2) Les inégalités économiques et sociales doivent remplir deux conditions : elles doivent d’abord être attachées à des fonctions et des positions ouvertes à tous dans des conditions d’égalité équitable des chances ; ensuite, elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus défavorisés de la société (le principe de différence)[1]. »


    Le principe de différence rawlsien diffère du proritarisme de Derek Parfit sur deux points. D’une part, il est formulé comme principe organisant et justifiant certaines inégalités matérielles, alors que, chez Parfit, l’accent est moins mis sur les inégalités en tant que telles que sur les personnes les plus défavorisés elles-mêmes. D’autre part, Rawls prône la mise en place d’une priorité constante en faveur de ceux qui sont les plus pauvres en termes de pauvreté relative, alors que le prioritarisme de Parfit, est centré uniquement sur la pauvreté absolue. La priorité constante en faveur des moins favorisés fait du prioritarisme de Rawls ce que Roger Crisp appelle un prioritarisme absolu[2]. Nous verrons par la suite la critique du prioritarisme absolu qu’articule ce dernier. Avant cela, il nous faut aborder une variation du principe de différence rawlsien : le principe du leximin.


    Formulé à l’origine par Amartya Sen, Elizabeth Anderson le définit ainsi :

    Nous devrions améliorer maximalement la condition des plus défavorisés, puis la condition de ceux qui sont juste un peu moins défavorisés qu’eux, puis celle de ceux qui sont un peu moins défavorisés que les précédents, etcetera.

    Le principe du leximin se présente comme une amélioration du principe de différence rawlsien car il ne prend pas seulement en compte les plus défavorisés, mais tous ceux qui sont peu favorisés. Une telle approche semble néanmoins privilégier explicitement la notion de pauvreté relative plutôt que celle de pauvreté absolue. Or, il semble difficile de voir en quoi la pauvreté relative est un problème (nous y reviendrons). Comme le principe de différence, le principe du leximin est un prioritarisme absolu. Comme lui, il tombe en conséquence sous la critique de Crisp que nous verrons dans le prochain billet.

     

    Adrien Faure

     

    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Editions La Découverte, Paris, 2003, p. 69-70.

    [2] Crisp Roger, “Priority and Compassion” in Ethics Vol. 113, The University of Chicago Press, July 2003, p. 752.

  • Le prioritarisme selon Derek Parfit

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    Une des premières formulations du prioritarisme, revendiquée comme telle, revient à Derek Parfit[1]. Cette première formulation prend d’abord la forme d’une critique de l’égalitarisme, le prioritarisme se voulant en effet une position morale alternative et supérieure à ce dernier, corrigeant ses faiblesses. Parfit établit d’abord une distinction entre deux égalitarismes : un égalitarisme téléologique (ou télique) et un égalitarisme déontologique (ou déontique). L’égalitarisme téléologique affirme que l’inégalité est une mauvaise chose en soi (intrinsèquement), tandis que l’égalitarisme déontologique affirme qu’il faut recherche l’égalité « non pour rendre une situation meilleure, mais pour telle ou telle [autre] raison morale[2] », c’est-à-dire instrumentalement. On peut donc défendre l’égalité pour sa valeur intrinsèque, pour sa valeur instrumentale ou pour les deux, ne valoriser que l’égalité ou l’égalité parmi d’autres valeurs (ce que Parfit appelle la position pluraliste-égalitariste)[3].

    Dans sa discussion de la pertinence de l’égalitarisme, Parfit soulève d’abord la question de savoir si le fait qu’il existe des inégalités entre deux groupes sociaux différents, mais où l’un est indifférent ou ignorant de l’existence de l’autre et réciproquement, pose un problème moral ou non. Il observe qu’en cas d’ignorance de l’existence d’un autre groupe, l’inégalité entre cet autre groupe et le sien est moralement non pertinente. Il faut donc pour deux groupes sociaux entretenir un certain rapport de connaissance entre eux pour qu’éventuellement une inégalité entre eux ait une quelconque pertinence morale.

    Ensuite, Parfit distingue la question des inégalités de celle de la pauvreté. Il observe en effet que le simple fait qu’il existe des inégalités n’est pas en lui-même porteur de conséquences négatives pour les personnes défavorisées. Alors que, rappelons-le, pour l’égalitariste téléologique, l’inégalité est mauvaise même quand elle ne nuit à personne. Or, selon Parfit, ce qui ne nuit à personne ne peut être moralement problématique. Parfit rappelle d’ailleurs que selon Rawls « l’injustice implique nécessairement un tort fait à quelqu’un[4] ». Selon Parfit, il y a des inégalités qui n’impliquent aucune action malveillante, aucun tort commis à qui que ce soit. Par ailleurs, une inégalité qui ne nuit à personne bénéfice automatiquement à certains qui peuvent ainsi s’enrichir sans que cela n’affecte négativement la situation économique de quiconque, creusant de façon moralement non problématique les inégalités économiques.

    Comme alternative à l’égalitarisme, Parfit défend le prioritarisme. Son prioritarisme consiste à affirmer que ceux qui sont défavorisés, « c’est-à-dire ceux qui souffrent, les indigents, ceux dont les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits[5] », doivent être aidés en priorité par rapport aux autres membres de la société et qu’il importe d’autant plus de favoriser ceux-ci qu’ils sont défavorisés, même si cela est difficile à réaliser. Il met en outre l’accent sur la hiérarchie que nous devons faire entre les besoins pressants, moralement prioritaires dans la fourniture d’une aide, et les besoins moins pressants, moralement secondaires dans la fourniture d’une aide. Comme pour l’égalitarisme, Parfit établit une distinction entre un prioritarisme téléologique (ou télique) et un prioritarisme déontologique (ou déontique). Le prioritarisme téléologique affirme que si des aides vont à des personnes mieux loties, alors ces aides ont moins d’importance morale que si elles vont à des personnes moins bien loties. Selon cette position, l’utilité des individus a donc une importance morale marginale décroissante. Parfit critique ce postulat de l’utilité marginale décroissante, qui ne serait pas universellement valable selon lui[6]. Il affirme à ce propos : « Les aides accordées aux personnes les plus défavorisées ont davantage d’importance, mais c’est seulement parce que ces personnes sont situées à un niveau inférieur absolu. Le fait qu’elles soient moins bien loties relativement à d’autres n’a pas de pertinence[7]. » Le prioritarisme déontologique de Parfit est donc un prioritarisme centré sur l’aide aux plus pauvres en termes de pauvreté absolue et non en termes de pauvreté relative, ainsi que sur la priorité morale à leur donner dans le cadre de l’action de l’Etat et de l’utilisation des fonds publics.

    Le problème général du prioritarisme réside dans le caractère éventuellement trop absolu, trop constant, donné à la priorité aux plus pauvres. En effet, si nous accordons de l’importance à l’autonomie individuelle, à la liberté individuelle, alors nous voulons pouvoir dire à un certain moment que nous en avons fait assez, que nous avons fait notre juste part (our fair share of the burden) en faveur des plus pauvres. Dans le cas contraire, nous ne pouvons plus nous considérer comme étant libres. En ce sens, un prioritarisme centré sur la pauvreté absolue posera bien moins de problèmes qu’un prioritarisme centré sur la pauvreté relative, puisque la pauvreté absolue peut être éliminée, mais pas la pauvreté relative qui n’est qu’une mesure statistique constante. Néanmoins, même dans le cas d’un prioritarisme centré sur la pauvreté absolue, ce dernier menace de faire peser des obligations morales trop fortes, trop permanentes, sur les individus. Les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, ne sont en effet pas prêts à accepter une perte trop grande de liberté et d’autonomie. Toutefois, ils peuvent accepter une perte réduite de liberté pour sécuriser une prise en charge des plus pauvres par la communauté politique.

     

    Adrien Faure

     

    [1] Frick Johann et Mpondo-Dika Ekédi, “Prioritarisme” in Dictionnaire de théorie politique, Princeton University Website, 2008, p. 1.

    [2] Parfit Derek, « Egalité ou priorité » in Revue française de science politique, n°2, Presses de Science Po, 1996, p.283.

    [3] Ces distinctions recoupent celles formulées par Gosepath.

    [4] Ibidem, p. 289.

    [5] Ibidem, p. 299.

    [6] A rapprocher de la longue critique qu’en fait aussi Frankfurt.

    [7] Ibidem, p. 303.