Pauvreté

  • Attitudes immorales face à la pauvreté

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    Un certain nombre d’attitudes, que pourraient possiblement adopter des contractants cherchant à déterminer comment traiter la question de la pauvreté sans savoir qui ils sont dans la vraie vie, ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement exclues par l’expérience de pensée du voile d’ignorance. Je vais néanmoins expliquer, brièvement, les raisons de cette exclusion. 


    Attitude 1 : La non-assistance à personne en situation de pauvreté


    D’abord, il est possible d’imaginer des positions morales affirmant que la pauvreté est un phénomène globalement positif et qu’en conséquence il n’est souhaitable d’intervenir en aucune manière pour réduire, encadrer ou supprimer ce phénomène. Ce type de positions ne sont évidemment pas audibles pour les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, car, étant rationnels, aucun d’entre eux ne souhaite se retrouver individuellement dans une telle situation, quel que soit leur opinion sur l’existence d’éventuels bienfaits de la pauvreté sur le plan collectif.
    Ensuite, il existe des positions qui affirment que, bien que la pauvreté soit un phénomène négatif, ceci n’implique aucune obligation morale pour quiconque d’intervenir en aucune façon. Cette position non-interventionniste est notamment défendue par certains anarcho-capitalistes[1], comme Murray Rothbard[2], et par certains minarchistes[3].
    Enfin, il est possible qu’il existe une catégorie de gens qui suspendent leur jugement concernant l’évaluation morale de la pauvreté, sceptiques ou nihilistes moraux sur ce point, qui pourraient ne pas voir de raisons suffisantes pour justifier une obligation à intervenir de qui que ce soit.

    Toutefois, si nous soumettons cette position morale non interventionniste à l’expérience de pensée rawlsienne des contractants situés dans la position originelle sous le voile d’ignorance, nous pouvons constater qu’elles ne pourraient pas être sélectionnées par eux. En effet, les contractants souhaitent rationnellement minimiser les risques qui pourraient les affecter dans la société dont ils choisissent les institutions. Or, se retrouver dans la pauvreté, sans qu’il n’existe aucune obligation pour quiconque à se porter à leur aide, peut raisonnablement être considéré comme un risque excessif à prendre pour les contractants. L’expérience de pensée rawlsienne semble ainsi nous indiquer que les positions morales niant toute obligation d’intervention en faveur des plus pauvres sont déraisonnables.


    Attitude 2 : La charité privée comme unique remède à la pauvreté


    Il existe un deuxième groupe de positions morales qui ne seront pas discutées de façon approfondie ici car elles sont automatiquement rejetées par le test du voile d’ignorance. Il s’agit des positions morales affirmant qu’il est désirable que quelqu’un intervienne pour aider les plus pauvres et qu’il existe un devoir moral pour les individus à les aider, mais que ce devoir moral est restreint aux seuls acteurs privés et ne s’étend pas à l’Etat, ce dernier ayant l’interdiction absolue de leur venir en aide. On trouve dans ce groupe des anarcho-capitalistes, comme Gary Chartier[4], et des minarchistes, comme Ayn Rand avec son éthique des urgences[5]. Richard Arneson mentionne aussi cette position comme plausible selon lui.

    Cette position morale ne pourrait toutefois pas rationnellement être adoptée par les contractants se trouvant dans la position originelle sous le voile d’ignorance. En effet, il serait irrationnel de la part des contractants de considérer que les membres de la communauté politique avec lesquels ils vivront seront nécessairement suffisamment altruistes pour pouvoir leur garantir un soutien matériel adéquat dans le cas où ils se retrouveraient en situation de pauvreté[6]. De plus, même s’ils supposent que les membres de la communauté politique seront majoritairement, voire en grande majorité, altruistes, ils ne peuvent pas savoir s’ils parviendront à entrer en contact avec eux ou s’ils se retrouveront à vivre dans des zones où se concentrent des individus trop peu altruistes ou trop peu aisés, pour pouvoir les aider de façon adéquate[7]. Enfin, il semble intuitivement préférable de ne pas vouloir vivre dans une société où la seule solution, pour survivre en situation de pauvreté, consiste à mendier la charité auprès de ses pairs humains. Au contraire, il semble intuitivement préférable de souhaiter vivre au sein d’une société où chacun sait que l’Etat viendra à son secours s’il se retrouve dans une situation de pauvreté[8].

    Dans mes prochaines publications, j’explorerai et évaluerai les trois principales familles d’attitudes morales possibles face à la pauvreté que sont l’égalitarisme, le prioritarisme et le suffisantisme, ainsi que leurs diverses ramifications.


    Adrien Faure

     

     

    [1] Les anarcho-capitalistes défendent la privatisation complète de l’Etat et du droit.

    [2] Rothbard Murray, L’éthique de la liberté, Editions les Belles Lettres, Paris, 1991 (1982).

    [3] Les minarchistes défendent un Etat-minimal, réduit à ses fonctions régaliennes de protection des individus, d’arbitrage judiciaire et de maintien de l’état de droit (the rule of law).

    [4] Chartier Gary, Government Is No friend of the Poor, Foundation for Economic Education, 4 janvier 2012.

    [5] Rand Ayn, « Ethique des urgences » in La Vertu d’égoïsme, 1964.

    [6] Ici l’aversion au risque des contractants les amène à anticiper des scénarios peu optimistes plutôt que l’inverse. 

    [7] Nous supposons ici que plus x est riche, moins le coût de la charité est élevé pour x.

    [8] Cette intuition morale est-elle liée à une conception intuitive de la dignité humaine ? 

  • Les causes de la pauvreté et les causes de l’enrichissement

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    La plupart des publications qui vont suivre chercheront à répondre à la question suivante : quels sont les devoirs moraux collectifs d'une communauté politique vis-à-vis de ses membres les plus pauvres ? Pour y répondre, je partirai d'une situation hypothétique où des individus sont rassemblés pour rédiger un contrat social sans rien connaître de qui ils sont (on dit qu'ils sont sous un voile d'ignorance).

    Le premier réflexe des contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, est évidemment de souhaiter la suppression de la pauvreté absolue dans la société dans laquelle ils vivront, car, rationnellement, ils souhaiteraient dans l’idéal vivre dans une société où ils sont certains de jouir d’un certain degré de confort matériel. Ce faisant, ils en viennent naturellement à souhaiter la suppression de ce qui cause l’existence de cette pauvreté absolue. Or, Peter Bauer nous dit que « la pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes[1] ». Autrement dit, ce qui supprime la pauvreté absolue c’est évidemment l’enrichissement d’une société. Ce sont donc les mécanismes à l’origine de l’enrichissement que souhaitent adopter les contractants. Ces mécanismes causant l’enrichissement sont nombreux, mais on peut, selon Steven Pinker, les regrouper au sein de trois grandes catégories :


    (1) Le progrès de la science, de la technique et de la technologie[2].

    (2) Le développement d’institutions favorisant la production et l’échange entre les individus, comme l’économie de marché, le libre-échange et les droits de propriété[3].

    (3) L’adoption par une société d’une conception libérale de l’individu lambda (of the common folk) valorisant la figure du commerçant-entrepreneur proposant de nouveaux biens et services et l’évaluant comme ayant au moins autant de valeur que la figure du guerrier ou celle du prêtre[4].


    Rationnellement, les contractants souhaitent adopter et implémenter autant que possible ces mécanismes généraux d’enrichissement dans la structure de base de leur société. A long terme, ils ont l’espoir que, de cette façon, la pauvreté absolue disparaîtra. Tout comme Rawls, nous supposons toutefois que les contractants ont connaissance du fait que ces mécanismes prennent du temps pour fonctionner pleinement et qu’ils ne profitent pas à tous également. Les contractants savent donc que, dans une société comme celle que l’on trouve dans les pays occidentaux contemporains, notre contexte d’étude, bien que le niveau de vie matériel moyen se soit accru de presque 10’000%[5] depuis 1800, la pauvreté absolue n’a pas entièrement disparu. En conséquence, les contractants souhaitent supprimer les causes subsistantes de la pauvreté dans les sociétés développées.

    Toutefois, ils se heurtent à la complexité et à la multiplicité de ces causes. Certaines de ces causes sont des phénomènes qui touchent de nombreuses personnes : krach boursier, effondrement des cours d’une monnaie, variation brusque des taux hypothécaires, hyperinflation, guerre commerciale, crise économique, catastrophe naturelle, problème climatique, etc. D’autres sont des phénomènes qui touchent des individus ou des ménages sans que cela n’affecte toute la société : divorce, perte d’un emploi, faillite de son entreprise, incapacité à s’insérer sur le marché du travail, endettement, accident, etc. Les contractants ne peuvent évidemment pas élaborer des mécanismes spécifiques pour traiter chacune de ces très nombreuses causes[6]. Cependant, ils peuvent essayer de prévenir l’apparition de la pauvreté en implémentant des politiques réduisant le risque que certains se retrouvent dans une telle situation. Ce type de politiques comprend l’élaboration d’un système de formation et la mise en place d’assurances contre le chômage ayant notamment pour tâche de réinsérer les personnes sans emplois. Malgré ces mécanismes, les contractants savent qu’il subsistera néanmoins de la pauvreté absolue. Ils doivent alors décider ce qui est moralement requis d’eux face à cette pauvreté absolue résiduelle.


    Adrien Faure

     

    [1] Cité in Pinker Steven, Le triomphe des Lumières : pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Editions les Arènes, Paris, 2018, p. 101.

    [2] Ibidem, p. 105. Pinker nous renvoie aux travaux Joel Mokyr.

    [3] Ibidem, p. 106. Pinker nous renvoie aux travaux de Douglass North, John Wallis et Barry Weingast. Fukuyama défend une thèse similaire.

    [4] Pinker, p. 107. C’est la thèse principale défendue par Deirdre McCloskey dans Bourgeois Equality.

    [5] McCloskey, Bourgeois Equality, op. cit., p. 38-39.

    [6] Ce serait d’ailleurs contraire au but de l’expérience de pensée rawlsienne qui est de rester à un niveau général de réflexion et non de réfléchir sur chaque problème en particulier.

  • Qu’est-ce que la pauvreté ? Proposition de définition

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    Toutes les définitions institutionnelles de la pauvreté que nous avons passées en revue dans le précédent billet tendent à converger vers une définition pluridimensionnelle, intégrant des critères monétaires et non monétaires. Une telle définition ressemble à celle, formulée en termes de privations de capabilités, d’Amartya Sen. Comme on l’a vu, plus une définition de la pauvreté met en avant les composants non monétaires de la pauvreté, comme l’absence d’accès à l’électricité, à l’eau potable ou à des sanitaires, moins elle semble s’appliquer adéquatement à un contexte de pays développé. A l’inverse, les définitions appliquées aux pays riches comportent toutes au moins un élément de mesure renvoyant à la pauvreté relative, comme par exemple le fait de se situer en-dessous d’un certain pourcentage du revenu médian, alors que les définitions appliquées aux pays en voie de développement comportent toutes uniquement des composants renvoyant à la pauvreté absolue.

    Dans la suite de cette réflexion, je m’intéresserai à la pauvreté dans le contexte des pays les plus développés et les plus riches, c’est-à-dire les pays occidentaux, comprenant l’Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada), l’Europe de l’ouest (l’Europe moins les pays de l’ancien Bloc de l’Est), l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Suivant l’approche contextualiste défendue par Joseph Carens[1], il m’apparaît en effet qu’une certaine prudence épistémique doit nous inciter à nous focaliser davantage sur ce que nous pensons pouvoir être à même de connaître le mieux, à savoir notre propre contexte de vie. Or, s’il existe évidemment d’importantes différences entre pays occidentaux, ils partagent néanmoins un certain nombre d’institutions fondamentales et de caractéristiques culturelles. Par ailleurs, il me semble que le type de politiques publiques requis dans un contexte de pays riche ou de pays pauvre pour faire face à la pauvreté diffère, puisque le type de privations caractérisant la pauvreté dans les pays riches et pauvres n’est en général pas le même.

    Par la suite, j’emploierai une définition de la pauvreté absolue et une définition de la pauvreté relative.


    Pauvreté absolue : x est pauvre, si et seulement si, x souffre de privations dans sa capacité à réaliser des fonctionnements élémentaires (ou capabilités). Cette capacité est pleinement maximisée lorsque les éléments suivants sont tous acquis : un niveau quantitatif et qualitatif physiologiquement suffisant de nutriments, les moyens externes nécessaires au maintien du corps à une température viable (a minima, un abri et des vêtements fonctionnels), l’accès à la préservation de son intégrité physique (à la sécurité), à l’eau potable, à l’électricité, à des sanitaires, aux soins, à l’éducation, à la formation et aux biens et services nécessaires à l’intégration sociale et professionnelle.


    Pauvreté relative : x est pauvre si x possède moins que y.


    Ma définition de la pauvreté absolue emploie le langage conceptuel développé par Amartya Sen, avec le concept de privations de capacités à réaliser des fonctionnements élémentaires (des capabilités), ainsi que des éléments issus des définitions institutionnelles présentées plus haut. Cette définition tient compte du contexte social et culturel, puisqu’elle intègre la nécessité de l’intégration sociale et professionnelle et de l’acquisition des moyens nécessaires pour y parvenir. L’élément monétaire n’est pas mentionné en tant que tel, puisqu’il n’est qu’un moyen visant la réalisation de fins. Or, lorsque x souffre de la privation d’un moyen (ici l’argent) pour réaliser une fin importante (ici une capacité à réaliser un fonctionnement élémentaire), il est plus clair de directement nommer cette fin importante. Je remets délibérément à plus tard le traitement des concepts de respect de soi, de bases sociales du respect de soi, de dignité et de sentiment de sa dignité. Ces concepts seront abordés lors de la discussion sur la relation entre pauvreté relative et instabilité. Enfin, il est important de noter que cette définition n’a pas, en elle-même, d’implications en termes de prescriptions sur l’attitude morale qu’un acteur privé ou public devrait adopter face à la pauvreté.

    Ayant posé cette définition de la pauvreté, nous aimerions à présent pouvoir déterminer comment une communauté politique devrait agir, face à un tel phénomène social, si elle souhaite agir moralement. Pour ce faire, il nous faut utiliser un cadre de réponse clair sur lequel je m’étendrai dans mon prochain billet.


    Adrien Faure

     

     

    [1] Carens Joseph, “A Contextual Approach to Political Theory,” Ethical Theory and Moral Practice Vol. 7, No. 2 (April 2004), 117-132.

  • Qu’est-ce que la pauvreté ? Variétés d’approches institutionnelles

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    Après avoir passé en revue les définitions de la pauvreté proposées par John Rawls et Amartya Sen, abordons à présent un ensemble de définitions formulées par diverses institutions actives à des niveaux d’échelle différents, du global au cantonal en passant par le national et l’européen.


    Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD)


    Le PNUD utilise un Indice Multidimensionnel de la Pauvreté (IMP[1]) pour définir la pauvreté, dont une des sources d’inspiration réside dans les travaux d’Amartya Sen sur la question de la pauvreté[2]. Cet indice approche la pauvreté sous l’angle de trois types de privation : la pauvreté comme privation à l’accès à une bonne santé, la pauvreté comme privation à l’accès à l’éducation et la pauvreté comme privation de pouvoir d’achat. Ces trois dimensions sont ensuite mesurées à travers dix indicateurs[3]. La privation à l’accès à une bonne santé est mesurée à travers la proportion de personnes ayant une nutrition insuffisante et à travers le taux de mortalité infantile. La privation à l’accès à l’éducation est mesurée à travers la durée de scolarisation et le pourcentage d’enfants scolarisés. La privation de pouvoir d’achat est mesurée à travers le manque d’accès à du combustible de cuisson, à des WC, à de l’eau potable, à de l’électricité, à la terre (aux sols, au foncier, au logement) et à des équipements (à des infrastructures). On peut noter qu’une telle façon d’aborder la pauvreté semble particulièrement appropriée à un contexte de pays en voie de développement, mais beaucoup moins à un contexte de pays développé. En outre, on peut aussi remarquer l’absence de référence au revenu ou à la richesse dans l’approche du PNUD, ce qui renforce l’impression que cette dernière n’est pas particulièrement appropriée pour aborder le contexte d’un pays développé.


    La Banque Mondiale (BM)[4]


    La BM utilise plusieurs repères pour bâtir sa définition de la pauvreté[5]. Elle utilise d’abord, et contrairement au PNUD, un repère monétaire, gradué et périodiquement ajusté, à seuils multiples. Ce repère comporte, d’une part, un seuil d’extrême pauvreté fixé à 1,90 dollars par jour, un seuil de pauvreté fixé à 3,20 dollars par jour et un second seuil de pauvreté fixé à 5,50 dollars par jour, et d’autre part, un seuil de pauvreté contextuel, qui correspond au revenu minimum nécessaire à l’acquisition des biens et services permettant de s’insérer sur le marché du travail local.

    Toutefois, la BM ne s’arrête pas à une définition purement monétaire de la pauvreté et mentionne aussi l’importance d’intégrer d’autres variables permettant de mesurer le bien-être d’une personne. Ces variables sont l’accès à la sécurité, l’accès aux soins, l’accès à l’eau, l’accès à des installations sanitaires, l’accès à l’électricité et l’accès à l’éducation. Par ailleurs, la BM met en exergue, tout comme Sen, la nécessité de s’intéresser à la répartition des ressources au sein des ménages, la pauvreté pouvant ne pas toucher un ménage de manière uniforme mais certains de ses membres en particulier. Enfin, la BM met elle-même en avant sa différence avec le PNUD : « L’indice du PNUD comprend uniquement des éléments non monétaires, tandis que la mesure multidimensionnelle de la Banque inclut la consommation ou le revenu en dessous de 1,90 dollar en plus des autres dimensions[6]. ». Compte tenu de cette distinction, on peut observer que l’approche de la pauvreté qu’adopte la BM semble plus complète que celle du PNUD. Toutefois, les seuils de pauvreté monétaires fixés par la BM sont appropriés pour l’étude du contexte des pays en voie de développement et non à celui des pays développés.

    L’Union Européenne (UE) et le Conseil National français des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale (CNLE)


    L’UE considère comme étant pauvre toute personne dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian national de son pays de résidence. De plus, elle considère comme étant en situation de privation matérielle toute personne n’étant pas à même de réaliser au moins quatre actions parmi une liste comportant les neuf suivantes : payer à temps son loyer, les intérêts d’un prêt immobilier ou des factures courantes ; chauffer correctement son domicile ; faire face à des dépenses imprévues ; consommer de la viande, du poisson ou un équivalent protéiniques tous les deux jours ; s’offrir une semaine de vacances en dehors du domicile ; posséder une voiture ; posséder un lave-linge ; posséder une télévision et posséder un téléphone[7]. Comme on peut le constater, l’UE inclut dans sa définition de la pauvreté des éléments éminemment culturels, comme le fait de posséder ou non une télévision[8].

    Le CNLE utilise la même définition monétaire que l’UE avec le seuil des 60% du revenu médian national comme élément déterminant. Tout comme elle, le CNLE met l’accent sur l’importance de prendre en compte d’autres dimensions de la pauvreté que celle monétaire, telles que les conditions de vie et l’accès à la santé, au logement ou à la culture[9].

    Comme on peut le constater, à travers ces deux définitions institutionnelles de l’UE et du CNLE, on retrouve une même distinction entre une approche purement monétaire et une approche multifactorielle de la pauvreté. Mais on trouve aussi une autre distinction qui va être très importante dans la suite de cette réflexion : celle entre la pauvreté absolue, exemplifiée notamment par la liste d’actions essentielles que dresse l’UE, et la pauvreté relative, avec la prise en compte d’un taux de 60% du revenu médian national. Je reviendrai sur cette distinction à la fin de cette première partie.


    L’Office Fédéral de la Statistique suisse (OFS)


    L’OFS établit une distinction entre pauvreté absolue, pauvreté relative et situation de privation matérielle. La pauvreté absolue est définie par l’OFS comme le fait d’être en dessous d’un revenu minimum vital, c’est-à-dire en dessous d’un niveau de revenu permettant d’être socialement intégré dans la vie du pays, ce qui est proche du concept de seuil de pauvreté social employé par la BM. Le revenu minimum vital est défini par la Conférence Suisse des Institutions d’Action Sociale (CSIAS) comme devant couvrir les frais d’entretien (nourriture, assurance-maladie, soins et vêtements), les dépenses de logement individuel et un montant de 100 francs par mois. En 2014, ce seuil de pauvreté absolue a été fixé à 2219 francs par mois pour une personne seule et à 4301 francs par mois pour un ménage composé de deux adultes et un enfant.

    La pauvreté relative est définie par l’OFS comme un seuil de pauvreté relatif à la distribution des richesses au sein de l’ensemble de la population. En Suisse, on place ce seuil de pauvreté relative à 60% du revenu médian net disponible du ménage, comme le font l’UE et la France.
    La situation de privation matérielle est définie quant à elle par l’OFS comme une situation où une personne n’a ni accès à des conditions de vie considérées comme essentielles par la majorité de la population, ni aux biens de consommation élémentaires qui lui permettraient d’accéder à ces conditions de vie considérées comme essentielles[10]. Une telle définition de la privation matérielle renvoie à la définition mixte de la pauvreté par l’UE, qui comprend des éléments culturels.


    L’Office Cantonal de la Statistique genevoise


    L’Office Cantonal de la Statistique genevoise (OCSTAT) distingue quatre formes de précarité : la précarité monétaire, la précarité de l’emploi, la précarité familiale et la précarité liée au logement. Sont classées comme catégories touchées par la précarité monétaire : les bénéficiaires de subsides pour l’assurance-maladie, les bénéficiaires d’une aide de l’Hospice Général et les bénéficiaires d’une Prestation Complémentaire à la rente AVS/AI. Sont classées comme catégories touchées par la précarité de l’emploi l’ensemble des chômeurs. Parmi eux sont mis en exergue les chômeurs de moins de 25 ans ou de plus de 50 ans, ainsi que les chômeurs de longue durée, inscrits au chômage depuis un an ou davantage. Sont classées comme catégories touchées par la précarité familiale tout enfant dont le ménage vit sous le seuil de pauvreté, ainsi que les élèves issus de milieux modestes. Sont classées comme catégories touchées par la précarité liée au logement, les ménages touchant une aide au logement ou vivant dans un logement subventionné[11].


    Que retenir de tout cela ? Dans le prochain billet, je formulerai, à partir de tous ces éléments, une définition qui me semble satisfaisante de la pauvreté.


    Adrien Faure


     

    [1] Au-delà du revenu : portrait global de la pauvreté, [https://feature.undp.org/multidimensional-poverty/fr/], PNUD, 2018.

    [2] Sen, key contributor to the Human Development Report, [https://www.undp.org/content/undp/en/home/news-centre/announcements/2012/02/14/sen-key-contributor-to-the-human-development-report-awarded-u-s-humanities-medal.html], PNUD, 14 février 2012.

    [3] Kouni Mohamed, L’indicateur de développement humain : évolution et méthodes de mesure, [http://www.tn.undp.org/content/dam/tunisia/docs/Publications/UNDP_TN_D%C3%A9veloppement%20TN_publication.pdf], PNUD, 2010.

    [4] En matière de définition de la pauvreté, le Fond Monétaire International renvoie à la définition de la Banque Mondiale. Ames Brian, Macroeconomics Policy and Poverty Reduction, [https://www.imf.org/external/pubs/ft/exrp/macropol/eng/], International Monetary Fund, 2001.

    [5] Penser plus loin pour mettre fin à la pauvreté, [http://www.banquemondiale.org/fr/news/immersive-story/2018/10/17/going-above-and-beyond-to-end-poverty-new-ways-of-measuring-poverty-shed-new-light-on-the-challenges-ahead], Banque Mondiale, 17 octobre 2018.

    [6] Questions fréquentes II : rapport sur la pauvreté et la prospérité partagée, [https://www.banquemondiale.org/fr/research/brief/poverty-and-shared-prosperity-2018-piecing-together-the-poverty-puzzle-frequently-asked-questions-ii], Banque Mondiale, 2018.

    [7] Amand-Eeckhout Laurence, Pauvreté dans l’Union Européenne, [http://www.europarl.europa.eu/eplibrary/Pauvrete-dans-l-Union-europeenne.pdf], 18 février 2013.

    [8] Comment faire sens d’un tel élément quand on sait que la tendance à posséder une télévision chez les jeunes occidentaux est en baisse pour des raisons de préférences personnelles et d’évolution des pratiques culturelles ?

    [9] Définitions de la pauvreté, [https://www.cnle.gouv.fr/definitions-de-la-pauvrete.html], Conseil National des politiques de Lutte contre la pauvreté et l’Exclusion sociale, 8 février 2016.

    [10] La pauvreté en Suisse, [https://www.newsd.admin.ch/newsd/message/attachments/46194.pdf], Programme national contre la pauvreté, 2014.

    [11] Frei Dominique (dir.), La précarité à Genève dans une optique territoriale, [https://www.ge.ch/statistique/tel/publications/2012/analyses/communications/an-cs-2012-42.pdf], Office Cantonale de la Statistique, Genève, 2012.

  • Qu'est-ce que la pauvreté ? La réponse d'Amartya Sen

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    Amartya Sen rejette une définition trop fine de la pauvreté qui se baserait uniquement sur le revenu et/ou la richesse, sans toutefois nier que ces éléments sont des composants nécessaires de toute définition de la pauvreté. De manière générale, il définit la pauvreté comme une privation de capacités élémentaires, ou capabilités[1]. Il ne nie pas qu’un faible revenu soit un élément important à retenir pour définir le phénomène de la pauvreté, mais met en exergue l’importance d’une définition plurifactorielle[2].


    Il pointe l’existence de distinctions entre les situations de pauvreté, découlant de facteurs comme l’âge, le sexe, le rôle social, la situation géographique ou encore l’environnement épidémiologique[3]. Ces différences entre situations de pauvreté se traduisent par des besoins spécifiques de la part des personnes concernées pour faire face à chacune d’entre elles et entrent dans la définition de ce qu’est la pauvreté. De ce fait, la pauvreté est donc pour lui contextuelle et localisée au sein d’un ensemble de caractéristiques diverses, comprenant les privations « de nourriture, de logement, de vêtements, de soins médicaux, d’éducation, de participation à la société, de possibilités de communiquer avec les autres[4] » et d’accès à un emploi rémunéré[5]. C’est pourquoi, les privations de capacités peuvent s’observer sur le plan des données empiriques agrégées à travers des facteurs non monétaires, comme la mortalité accrue, la morbidité, la malnutrition ou des soins médicaux en quantité insuffisante.


    Enfin, Sen met en avant le fait que le niveau de revenu d’un ménage n’est pas une indication claire de la pauvreté individuelle, car la répartition du revenu au sein du ménage peut être inégalitaire et impliquer des privations de capacités pour certains membres du ménage en particulier et non pour d’autres[6]. De cette partie de la réflexion de Sen, je pense qu’il est pertinent de retenir l’importance de réfléchir en termes de capabilités, à savoir, en termes de capacités des individus à réaliser des fonctionnements fondamentaux pour leur épanouissement. Je me propose à présent d’étudier comment un certain nombre d’acteurs institutionnels ont choisi de définir la pauvreté.



     

    [1] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Editions Odile Jacob, Paris, 2000, p. 95.

    [2] Ibidem, p. 98.

    [3] Ibidem, p. 96.

    [4] Sen Amartya, « La pauvreté se vit plus qu’elle ne se mesure » in Conseil économique, social et environnemental : entre richesse et pauvreté, Presses Universitaires de France, Paris, 2014, p. 130.

    [5] Ibidem, p. 132.

    [6] Sen Amartya, « La pauvreté comme privation de capacités » in Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, op. cit., p. 96-97.

  • Qu’est ce que la pauvreté ? La réponse de John Rawls

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    J’entame aujourd’hui une série de publications tirées de mon mémoire de philosophie La philosophie politique de la pauvreté : une approche rawlsienne et libérale. Le premier objectif consistait à établir une définition pertinente de ce qu’est la pauvreté en passant en revue les définitions de Rawls, d'Amartya Sen et de diverses institutions.


    Dans son œuvre, Rawls ne mentionne pas souvent la notion de pauvreté. Toutefois, il l’aborde indirectement à travers la notion de personnes défavorisées[1]. Selon lui, sont défavorisés ceux qui, au sein d’une société, possèdent le moins de biens premiers[2]. Cette catégorie rawlsienne des biens premiers comprend :

    (1) les libertés fondamentales, comme la liberté de pensée, la liberté de conscience, la liberté d’association et les libertés politiques, les droits fondamentaux, comme le droit à la protection de son intégrité physique, le droit à une égalité de traitement devant la loi, le droit de propriété sur des biens personnels[3], et la liberté de mouvement ;

    (2) le libre choix de son activité professionnelle ;

    (3) les « pouvoirs et les prérogatives afférant aux fonctions et positions de responsabilité, particulièrement dans les principales institutions politiques et économiques[4] », c’est-à-dire l’ensemble des emplois et des positions professionnelles ;

    (4) les revenus du travail ou du capital et la richesse, à savoir les biens matériels, les biens fonciers et immobiliers, la fortune et les investissements financiers ;

    (5) les bases sociales du respect de soi, c’est-à-dire la reconnaissance de sa valeur individuelle et de sa dignité par autrui.

    Il faut toutefois noter que tous ces biens premiers n’ont pas la même importance aux yeux de Rawls. Ainsi, les libertés fondamentales et les droits fondamentaux sont plus importants selon lui que les fonctions et positions de responsabilité, tandis que ces dernières sont plus importantes que les revenus et la richesse. Cette hiérarchisation des biens premiers est établie en fonction de leur degré d’utilité potentielle à la réalisation de ce que Rawls considère comme les caractéristiques les plus essentielles d’une personne. A noter que, lors de l’établissement de cette hiérarchie entre biens premiers, les bases sociales du respect de soi sont mises de côté par Rawls[5].

    Dans son œuvre, Rawls ne définit pas un seuil de possession de biens premiers en dessous duquel on pourrait considérer un individu comme étant pauvre. Ceci s’explique par le fait que la notion rawlsienne d’être défavorisé en termes de biens premiers ne recoupe pas la notion de pauvreté absolue, mais, éventuellement, celle de pauvreté relative[6].

    La totalité des biens premiers listés par Rawls ne semble toutefois pas pertinente pour nous aider à cerner la notion de pauvreté. Supposez en effet un individu riche ne jouissant d’aucunes libertés civiles ou politiques, ou d’aucune liberté de mouvement, ou encore, n’ayant pas accès à des fonctions ou à des positions de responsabilité. Vous pouvez imaginer un tel individu sans difficulté. Supposez à présent un individu riche ne disposant ni d’un revenu très élevé, ni d’un niveau de fortune élevé. Vous ne pouvez tout simplement pas alors imaginer un tel individu. Ceci nous montre que nous associons intuitivement au prédicat être riche celui d’avoir un revenu très élevé et/ou d’avoir un niveau de fortune élevé, et non celui de jouir des libertés et droits répertoriés par Rawls comme biens premiers.

    A l’aune de ce constat, on peut affirmer que seuls deux biens premiers de la liste dressée par Rawls, le revenu et la fortune, semblent pertinents pour nous aider à appréhender correctement le concept de pauvreté. Cependant, si nous nous contentions de définir la pauvreté en termes de bas revenus et d’absence de fortune, alors nous risquerions de nous retrouver avec une définition trop fine (thin) du concept, ne permettant pas de saisir pleinement ce qu’il faut entendre par celui-ci. C’est pourquoi, pour parvenir à une définition plus complète, je me propose de m’intéresser maintenant au travail d’Amartya Sen sur la question.

     

     

     

    [1] Rawls John, « Unités sociales et biens premiers » in Raisons politiques, n°33, 2009/1 (1982), p. 13.

    [2] Ibidem, p. 12.

    [3] Rawls ne considère pas que le droit à la propriété productive, c’est-à-dire à posséder une entreprise, soit un droit fondamental.

    [4] Ibidem, p. 18.

    [5] Nous verrons plus tard que Rawls accorde en fait de l’importance aux bases sociales du respect de soi.

    [6] Je reviendrai sur ces notions de pauvreté absolue et de pauvreté relative par la suite.