09/04/2016

Fin des hostilités ?

 

 

Dimanche, je me suis rendu, comme prévu, aux Urgences où les médecins civils m'ont signé un arrêt de travail pour une dizaine de jours afin que je soigne mon pied. Lundi, l'infirmerie militaire de Bière m'a annoncé qu'elle m'internait pour veiller elle-même à mon bon rétablissement. Jeudi, les médecins militaires ont décidé de mon licenciement définitif de l'armée pour inadaptation psychologique à la vie militaire et m'ont astreint au paiement de la taxe militaire et à la protection civile. Le soir-même, le fourrier me rendait, fort courtoisement, à la vie civile. J'étais, à mon plus grand bonheur, à nouveau un homme libre !

 

Ici s'achèvent donc mes chroniques sur la vie militaire.

 

Est-ce que je le referais si c'était à refaire ? Oui, sans aucun doute. J'ai vu et vécu l'opposé total de tout ce à quoi j'aspire dans la vie : un monde d'hommes-rouages, d'ordres aboyés, de chefs maniaques et de métal luisant, un univers entièrement tourné vers une guerre hypothétique contre un ennemi improbable, un vaste camp de scouts dotés de pouvoirs et de finances gargantuesques, agissant avec la bénédiction du gouvernement. Il fallait voir tout cela, il fallait expérimenter ces étranges rapports sociaux qui y naissent, camaraderie forcée, amitiés réelles, rapports de force tendus avec la bureaucratie militaire. Il est bon de connaître l'absence de liberté pour savoir l'apprécier à son juste prix.

 

Mon licenciement ne signifie toutefois pas que j'en ai fini complètement avec l'armée. En tant que militant libéral, je compte bien m'engager dans les futures campagnes en faveur d'une réforme intelligente de l'armée, à commencer par la réforme visant à réduire les effectifs de l'armée de 200'000 à 100'000 hommes. La lutte finale ne peut toutefois résider pour moi que dans la suppression du service militaire obligatoire, cette infamie qui fait de l'individu l'esclave de l’État et réduit ses droits à néant. Ce n'est que lorsque nous aurons mis fin à cela que les hostilités pourront prendre fin. 

 

Adrien Faure

 

 

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02/04/2016

Face à la machine de guerre

 

 

Crasse, sang et douleur.
Puanteur, aboiements et génuflexions.
Uniformes toujours et partout.
La laideur épousant la force.
La force mariant la disgrâce.
Peuple d'esclaves, enchaînes à leurs fusils.
Au nom de la Sainte Discipline.
Ils ont tué la Beauté.
Condamné l'Amour.
Et meurtri la Raison.

 

Troisième semaine au bagne et à l'âge du métal, au cœur du Léviathan.

Les conditions de travail et de vie des prisonniers empirent. La privation de sommeil systématisée s'accroît avec le passage, certaines nuits, à 3 heures de sommeil réglementaires. Le temps pour se nourrir est parfois limité à 10-15 minutes, celui pour se doucher réduit de la même façon et nous n'avons toujours pas de temps libre. Ces différentes mesures ont amené notre temps de travail à 17 heures par jour, sans augmentation de notre salaire évidemment. Quant à moi, je me suis blessé à l'os du talon, mais l'armée m'a malgré tout obligé à marcher plusieurs kilomètres avec un poids de 25 kilos sur le dos (j'ai rendez-vous demain avec l'hôpital). D'autres conscrits ont subi le même traitement.

Le monstre resserre donc son entrave sur ses esclaves. La privation de sommeil supprime nos capacités intellectuelles et la capacité de résistance psychologique à l'étouffement hiérarchique. L'inexistence de temps libre atrophie notre personnalité, stoppant son développement, et nous ramène à un stade primitif. Les sous-officiers et officiers justifient notre exploitation par le fait que nous devons être prêts à combattre et à faire face à une invasion. Si j'émets quelques doutes, assez compréhensibles au lecteur je suppose, sur la plausibilité d'une invasion prochaine de notre pays, je me dois surtout de leur répondre que nous ne sommes pas une armée de soldats professionnels, de volontaires, mais de conscrits, obligés par la force à effectuer un service à l’État. Par conséquent, aucune brimade ou privation n'est justifiée moralement, car nous sommes tous des prisonniers victimes de la violence organisée de l’État et de ses représentants.

Bien entendu, les autorités militaires ne supportent pas que je dise la vérité sur ce qui se passe à l'armée, elles craignent que l'opinion publique se tourne contre elles et leur retire les plein-pouvoirs sur la jeunesse encasernée. Cette semaine, elles sont donc intervenues pour me faire taire en m'intimant de cesser d'écrire et de publier, me menaçant de sanctions et d'enquêtes disciplinaires si je ne cédais pas. Le monstre a montré sa vraie nature, celle du pire des totalitarismes. Fort heureusement, Le Courrier est intervenue pour jeter la lumière sur ces pratiques d'intimidation et de limitation de la liberté d'expression, faisant reculer les autorités militaires qui ont accepté de continuer à me laisser écrire (j'aurais continué de toute façon). Cette résistance heureuse nous montre une chose très importante : la société civile et les médias peuvent faire plier le despotisme militaire lorsqu'ils s'opposent à elle avec suffisamment de détermination. Nous ne sommes donc pas totalement démunis face aux seigneurs de guerre helvétiques.

La situation dans les casernes est selon moi, du point de vue du non respect des droits fondamentaux des êtres humains, très inquiétante, et nous nous devons de proposer des solutions pour y faire face.

Premièrement, je pense que l'Assemblée Fédérale devrait créer une commission civile spéciale chargée de faire toute la lumière sur l'ampleur des abus et des mauvais traitements infligés aux soldats et recrues. Il est impératif que cette commission soit civile et indépendante du Département fédéral de la défense, car la bureaucratie militaire se protégera toujours parmi.

Deuxièmement, j'invite les soldats et les recrues de toute la Suisse à s'exprimer publiquement sur les exactions dont ils sont victimes et sur les conditions de travail et de vie déplorables qu'ils subissent. Je m'engage à publier sur ce blog tous les témoignages que l'on m'enverra.

Troisièmement, je préconise la création d'un syndicat des soldats et des recrues, dont les délégués défendraient les conditions de travail et de vie et essayeraient de faire davantage respecter les droits fondamentaux des soldats et recrues. Compte tenu de la puissance de l'institution militaire, un tel syndicat aurait probablement besoin d'une société des amis des soldats et des recrues qui rassemblerait les proches des soldats et des recrues, des journalistes, des représentants politiques, des intellectuels, des officiers et sous-officiers réformateurs et des citoyens favorables au respect des droits humains.

Quatrièmement, le gros problème de l'armée réside dans sa volonté de faire ingurgiter une formation dont le contenu est bien trop poussée aux conscrits. Il convient donc de supprimer 50% du programme de formation et de réduire d'autant le temps de travail quotidien des conscrits, ce qui le ramènerait davantage à ce que l'on trouve en général dans la vie civile.

Cinquièmement, je défends la mise en place de conseils participatifs pour organiser la vie militaire, composés de délégués des soldats et recrues et d'officiers et sous-officiers. Ce type de conseils doit être créés aux différents échelons de l'organisation militaire, soit un conseil par section, un conseil par compagnie et un conseil par école militaire.

Sixièmement, nous devrions mettre sur pieds un site permettant de noter les cadres militaires, afin de mettre en évidence lesquels sont les pires et lesquels sont les meilleurs. Les bourreaux seront alors visibles par tous et les bons pédagogues aussi.

Quant à moi, je dois prendre la décision la plus rationnelle qui soit dans ma situation: la fuite. J'ai envoyé aujourd'hui ma demande pour effectuer un service civil. Malheureusement, le monstre me tient et m'enserre dans ses tentacules et ne me laissera pas partir ainsi. Le droit d'effectuer un service civil ne s'obtient en effet pas facilement. D'abord, il m'a fallu commander un formulaire officiel pour pouvoir déposer une demande, mais je n'ai reçu le formulaire que plus d'une semaine après ma commande. Après réception de mon formulaire dûment rempli, le Département de la défense a le droit de me faire attendre encore 4 semaines. Après ce délai, durant lequel je suis censé poursuivre mon service militaire, le Département me demande enfin encore de lui confirmer ma décision. Comme vous pouvez l'observer, on ne quitte par les Enfers d'un claquement de doigt. La bureaucratie a pavé la route de l’Éden de tout ce qu'elle pouvait comme obstacles et le délai minimal à passer à l'armée quand on a décidé de la quitter est donc de 6 semaines. Une telle situation est intolérable et viole l'éthique la plus élémentaire. Par conséquent, lorsque le moment sera venu, lorsque je n'en pourrai vraiment plus, je me mettrai en grève et cesserai d'obéir aux ordres, avec comme conséquence une probable arrestation suivie d'un emprisonnement (une prison peut en cacher une autre). Vous pourrez le constater lorsque je cesserai de publier mon billet hebdomadaire durant le week-end.

Bon samedi soir à tous !

 

Recrue Faure

 

 

 

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20/03/2016

L'occultation des sens

 

 

Ce week-end de permission (d'environ 40 heures, si on inclut les déplacements de la caserne à chez moi), j'observe un phénomène intéressant et inattendu : le recouvrement des sens. Tout me paraît plus vif, plus vivant, plus réel, plus présent. Les couleurs sautent à mon visage et s'agrippent à mes yeux avec voracité, les sons explosent à mes oreilles en une formidable symphonie urbaine, l'architecture me dévore la face, la sensation sur mon corps de mes habits civils s'apparente à un pur ravissement tactile et le moindre raclement de gorge prend une saveur exquise. Le monde est raffiné, élégant, agréable à contempler et à croquer.

 

Mais qui dit recouvrement des sens dit aussi : perte des sens. Comment un tel phénomène est-il possible ? Considérons quelques instants l'environnement militaire pour mieux saisir ce phénomène.

 

Le monde militaire est essentiellement et fondamentalement gris, ou peut-être, si on est charitable, gris-vert. Gris du béton, gris des murs, gris de la place d'armes, gris des armes, grises mines du matin. Le monde militaire est uniforme, d'un égalitarisme totalitaire : chacun à sa place, chacun son statut, chacun ses vêtements, chacun ses étiquettes et sa fonction, par la grâce de l’État-major tout puissant. L'apothéose de l'uniformisation du monde c'est l'univers de caserne (Mao ne fait pas le poids face à l'armée suisse).

L'esthétique civil, libre et autonome, s'opposant à celui, contraint, de la chose militaire, est celui du raffinement, de la diversité, de la multiplicité, de la liberté de choix. C'est, trivialement énoncé, l'opposition entre l'uniforme et la liberté vestimentaire.

L'univers militaire est aussi celui du contrôle centralisé de l'espace (il faut se déplacer uniquement selon l'itinéraire autorisé), des sons (il y a les sons autorisés et les sons non autorisés), du langage (certains mots sont obligatoires, d'autres interdits), de la prise de parole (fermement réglementée), des attitudes et des comportements (abandonnez toute fantaisie vous qui entrez en ce lieu de discipline, l'armée ne souhaite que votre obéissance aveugle et non la sophistication de votre verbe). La société civile au contraire est un magma bouillonnant de vie, une fermentation formidable de mutations individuelles, une galaxie de choix variés gigotant en tout sens. C'est la vie à l'état pur. 

 

Face à l'univers de caserne, l'esprit se recroqueville, blessé, il se referme comme une huître et se met en hibernation. Il ne capte le monde qu'à travers un filtre, le filtre de la hiérarchie et du commandement autoritaire. L'esprit est comme atomisé et les sens perdent de leur acuité. C'est l'occultation des sens, la mort de l'âme.

 

Allez chers lecteurs, à bientôt, moi je retourne en caserne !

Recrue Faure

 

 

 

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19/03/2016

Nouvelles du front intérieur

 

 

Chers lecteurs,

Ayant survécu à ma première semaine de service militaire, j'ai décidé de vous parler de cette expérience que seuls 50% des jeunes Suisses vivent de nos jours. Premièrement, sachez que j'ai été incorporé à l'infanterie comme canonnier lance-mines (comprenez : je suis censé apprendre à utiliser un mortier) dans une caserne à Bière (qui est un village dans le canton de Vaud). Ma section comporte 44 autres recrues, toutes fort braves et fort sympathiques.

 

Qu'est ce que l'école de recrue ? Qu'est ce que l'armée ?

Je pensais répondre à ces questions en rédigeant une longue diatribe à l'encontre de l'armée, mais je serai davantage contrasté.

A priori, je m'attendais à faire du sport, pratiquer les arts martiaux et apprendre le maniement des armes. Cela sera probablement - au moins en ce qui concerne le sport et le maniement des armes - le cas prochainement, mais, durant cette première semaine, il a surtout été question d'apprendre à se mettre en garde-à-vous, en position de repos (pas si reposante que ça, promis), à saluer de différentes façons (un peu tout le temps, tous ceux qui sont plus gradés que moi, c'est à dire tout le monde), à marcher en colonnes, à se disposer dans diverses formations en groupe, à réciter les grades (il y en a 24 différents), à connaître toutes sortes de règles, etc.

Il a aussi passablement été question de rangement, car, oui, l'armée est profondément maniaque. Il faut préserver un certain ordre (assez stricte) concernant le contenu de ses poches, sa tenue (gare au col inadéquat), le contenu de son sac de combat, et surtout, l'ordre de sa chambrée (nous y dormons à 14 recrues) qui très très fermement surveillé (gare aux sanctions, car en cas de non respect de l'ordre de la chambre, ses habitants se retrouveront à passer la nuit dehors). Notre matériel est aussi contrôlé assidûment lors de longs contrôles (plusieurs heures parfois à vérifier le matériel).

 

La hiérarchie est présente, et souvent, pesante, voire parfois étouffante (je ne donnerai pas de noms), bien que les cadres en charge la formation de ma section sont plutôt bons pédagogues. Le temps pour se doucher (à 45 dans une douche de 6 places) est limité, le temps pour manger plutôt réduit (parfois nous n'avons que 15 à 20 minutes pour dîner), mais la nourriture est bonne. Le gros problème est le manque de sommeil. Chaque nuit, je n'ai eu comme temps pour dormir qu'entre 3 et 5 heures de lundi à samedi. Je vous laisse imaginer dans quel état la troupe se trouve le vendredi soir et le samedi matin... Le cerveau et le corps souffrent durement du manque de sommeil et nos capacités s'en trouvent largement réduites, provoquant une baisse de la concentration importante avec les risques que cela implique (il y a d'ailleurs eu plusieurs blessés durant cette première semaine) et les difficultés à suivre sa formation de manière adéquate (par exemple, j'ai souvent été dans l'incapacité de suivre une présentation théorique). Il me semble que cette limitation drastique du temps de sommeil met en danger la santé des recrues (et des cadres qui dorment encore moins que les recrues) et notre capacité à suivre les ordres et à nous former convenablement (je ne suis capable de rédiger ce billet que parce que j'ai fait une longue sieste en rentrant à Genève par le train de 6h18).

 

Un autre problème réside dans les longues phases (l'une d'entre elle a duré 2 heures) où les recrues restent debout, immobiles, lors d'inspections ou lors de cérémonies rituelles patriotiques comme le lever du drapeau suisse avec chant de l'hymne nationale - parfois en portant des poids. De telles phases d'immobilité ne sont probablement pas très saines pour la bonne santé du corps (et du dos). Enfin, je souffre de l'absence total de temps libre pour lire ou écrire, et de l'impossibilité d'écouter de la musique. Adieu arts et lettres, bonjour armes et canons... 

 

Qu'est ce que l'armée donc ? L'esprit de camaraderie et de solidarité est l'élément le plus positif de l'armée. Les recrues se soutiennent, s'entraident, et font face aux ordres de manière soudée. Mais dans les pires moments, l'armée ressemble à une prison et la troupe à un troupeau d'esclaves. Parfois, je me dis que nous participons tous à un grand (et fort coûteux) jeu de rôle.
Qu'est ce qu'une recrue ? Un citoyen ? Un Homme libre ? A-t-il encore des droits ? Au fond, l'armée est une économie planifiée, la quintessence de l'organisation bureaucratique, l’État sous sa forme la plus pure, le gouvernement parfaitement centralisé et hiérarchisé, l'opposé total du fonctionnement d'une économie de marché libre.

 

Voilà mon rapport à la société civile, c'est à dire à vous, chers lecteurs. Dans la mesure du possible, je le poursuivrai chaque semaine. Le corps des citoyens, en tant qu'autorité politique et légale suprême du pays, est responsable de son armée et responsable de l'envoi de la moitié de la jeunesse dans cette institution. Je considère qu'il est en conséquence de mon devoir, en tant que détenteur privilégié de cet espace de publication publique sur la blogosphère de la Tribune de Genève qu'est mon blog, de l'informer de la forme que prend le service militaire et des structures de son armée, puisque j'ai l'occasion, bon gré mal gré, d'y être plongé.

Salutations citoyennes,

 

Recrue Faure

 

 

 

 

 

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