Nauwelaerts Louis-Batiste

  • Éléments d'une théorie libertarienne de l'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Cette série de billets de Louis-Batiste Nauwelaerts porte sur le concept d'exploitation, sur sa signification chez Marx, et sur sa signification libertarienne (c'est-à-dire, radicalement libérale). Dans le présent billet, il poursuit sa réflexion entamée dans le précédent. Bonne lecture ! AF

     

    Le sens de l’histoire selon les libertariens

    Les libertariens, comme par exemple Murray Rothbard ou Hayek[1], ont porté un grand intérêt pour l’histoire et ont eu le mérite, contrairement à beaucoup de théoriciens de l’État, d’aller regarder directement ce qu’il se passait dans l’histoire et, ainsi, de sortir ainsi du pur domaine théorique. L’historiographie libertarienne a pu verser dans le complotisme du fait de certains représentants douteux, mais elle est globalement une historiographie partagée. La différence réside dans le type de regard porté sur l’État. Les libertariens essayent de comprendre les raisons qui ont poussé tel ou tel État à agir d’une certaine façon et au nom de quels intérêts, car l’histoire de l’État est une histoire d’intérêts privés pour les libertariens. Un article majeur et important pour comprendre la théorie libertarienne de l’État, qui montre en quoi l’État est exploiteur, est L’anatomie de l’État[2] de Murray Rothbard. Il y donne une définition de l’État qui insiste sur le lien de dépendance entre État et exploitation :

    « Qu'est-ce que l’État ? L’État, selon les mots d'Oppenheimer, est « l’organisation de la voie politique » ; c'est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisée relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société. Comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’État. L’État n'a été jamais créé par un « contrat social » et est toujours né par la conquête et par l’exploitation ? »


    L’État est donc à la fois exploiteur en tant qu’institution mais, en plus, sert les intérêts d’une minorité. Cette analyse se fonde sur l’étude historique de l’apparition du phénomène, appelé État, qui n’est devenu une norme qu’à partir d’un certain moment, comme l’ont montré les travaux de Pierre Clastre[3]. Or, ce que semble montrer l’analyse libertarienne, c’est que la cause de cette apparition n’est pas un désir de vivre mieux, de trouver une institution commune qui protégerait chacun, mais bien avant tout la poursuite d’intérêts privés. Ces intérêts privés, contrairement à ceux de l’homme qui passent par le marché, sont satisfaits grâce à l’usage de la voie politique (qui est le monopole de la violence légitime) par opposition à la voie économique. Rothbard insiste bien sur le fait que l’État ne produit rien au départ, et que, par conséquent, il doit aller prendre ses moyens de subsistance chez quelqu’un. L’État naît bien d’une exploitation : celle du travail de quelques-uns. Il s’agit là d’un ensemble d’outils conceptuels que l’on peut classer sous le nom de théorie de l'État prédateur (Franz Oppenheimer, Mancur Olson, Randall Holcombe, Murray Rothbard), selon laquelle l'État est l'instrument qui sert à pérenniser la domination d'une partie de la population sur l'autre au travers du monopole de la force. Là où un pont pourrait être dresser, entre une analyse marxienne et une analyse libertarienne, serait dans le type d’explication que fournissent certains marxistes pour rendre compte de l'apparition de l'État. Selon cette-ci l’Etat serait le résultat de l'évolution de la société, liée au passage du nomadisme à l’agriculture, où  (1) les sociétés agricoles mettent sur pied une défense permanente, nécessaire pour se prémunir contre les razzias, (2) cette armée permet aux dirigeants d'asseoir leur pouvoir, d'instaurer des impôts et de maintenir un « ordre social » favorable à la classe dominante et (3) la classe dominante use pour affermir son pouvoir d’un autre moyen que la force : l'idéologie, les intellectuels étant presque tous employés de l’État, leurs intérêts se confondent avec ceux des gouvernants. Ce qui se dessine en (3) n’est autre qu’une forme de superstructure, et on pourrait espérer que les libertariens, notamment dans leur analyse de l’histoire de la propagande étatiste, reprennent le concept à leur compte.

     

    Le capitalisme de connivence

     

    Nous avons vu qu’historiquement, l’État est né d’une forme d’exploitation. On pourrait cependant se demander s'il en est encore de même aujourd'hui. L’État est peut-être, malgré certaines péripéties, devenu cette institution protectrice et redistributrice qu’il a prétendu être. Les analyses libertariennes, actuelles et récentes, remettent cette idée en cause : même s'ils n’emploient pas ce terme, on ne saurait voir dans leur analyse que l’idée que l’État est toujours un exploiteur et qu’il aide les exploiteurs à le rester. Le concept de capitalisme de connivence permet selon nous de dissiper une erreur marxiste, qui consiste à n’accuser que le capitalisme et à disculper l’Etat lorsqu’il est sur le banc des accusés, mettant la faute sur la corruption. Les libertariens partagent cette idée, à la différence près qu’ils pensent que cette corruption est le résultat d’une disposition naturelle de l’État. Le concept fut formulé par l’historien Gabriel Kolko pour décrire ce phénomène de copinage (crony en anglais) entre les capitalistes et l’État. Le candidat libertarien Ron Paul a illustré ce capitalisme de connivence dans un de ses discours :

     

    « Il y a beaucoup de capitalisme de connivence dans ce pays, des gens qui bénéficient de contrats avec le gouvernement, ou qui sont renfloués par la FED. Ils ne méritent pas de compassion, ils méritent de se voir supprimer tous leurs bénéfices. Il ne faut pas confondre ça avec le vrai capitalisme, quand quelqu'un gagne de l'argent, produit quelque chose. (Ron Paul, novembre 2011, Michigan GOP Oakland University Debate) ». 



    Pour les libertariens, l’État permet donc la pérennité de l’exploitation. David Friedman propose dans son livre Vers une société sans État[4] une expérience de pensée pour comprendre que l’État ne peut être qu’un renfort à l’exploitation, jamais une solution. Il faut s’imaginer deux modèles de société, un dans lequel il n’y a que le pouvoir de l’argent, et un autre où il y a le pouvoir de l’argent et le pouvoir de l’État. Friedman demande alors lequel est le plus préférable. Ne faut-il pas prendre le risque de voir certains utiliser leur argent pour arriver à leurs fins, ou devrions-nous en plus permettre qu’ils aient potentiellement accès au pouvoir de l’État, qui est rappelons-le, à la différence du pouvoir de l’argent, légitime ? Si l’on regarde cela d’un œil contemporain, il semble que le copinage entre l’État et le capitalisme soit plus ravageur qu’autre chose : les normes, les lobbys, les lois qui réglementent la production, les financements publics de telle ou telle entreprise too big to fail, tout ça n’est rien d’autre qu’une façon légitime de maintenir les plus faibles à leur place, en se voyant refuser l’accès au marché, dans un état de dépendance envers l’État et les plus aisés qui, parce qu’ils bénéficient des lois qui sont faites en leur faveur et par eux, ne sont pas soumis à la concurrence. Pour revenir à un cas plus historique, on a par exemple vu l’État, sous couvert de protection sociale, mettre fin aux initiatives ouvrières et aux sociétés mutuelles au XIXe siècle, et ce afin de les maintenir dans une condition profitable à l’exploitation du patronat. Ce souci pour les plus faibles se retrouve déjà chez Adam Smith qui met en garde contre les collusions entre l’État et les intérêts privés :



    « L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public[5] ».



    Mais quel est l’intérêt de ce que nous venons de dire pour une théorie de l’exploitation ? Ne nous sommes-nous pas éloignés un peu trop de ce que disait Marx, pour ne faire qu’une énième critique de l’État sans intérêt particulier pour le concept d’exploitation ? En un sens oui. Mais dans l’autre, nous avons essayé de montrer que si l’on prend l’exploitation dans le sens vu plus haut, « l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité et la modalité d’existence de ce rapport » sont avant tout permis par l’État qui les légitime, et offre même de nouveaux moyens de le faire perdurer. Dans la prochaine partie de ce texte, je proposerai des éléments supplémentaires pour compléter une théorie libertarienne de l’exploitation.

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Hayek n’était pas vraiment libertarien mais ses analyses et concepts restent utilisées par eux.

    [2] M. Rothbard (1974), « L’anatomie de l’État », in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays Washington, D.C.: Libertarian Review Press.

    [3] Clastres, P. (2011). La société contre l'État recherches d'anthropologie politique (Reprise 21). Paris : Les Éditions de Minuit.

    [4] Friedman, Liégeois, & Liégeois Françoise. (1992). Vers une société sans État (Laissez faire 6). Paris : Les Belles lettres.

    [5] Smith, Garnier, Blanqui, Diatkine, Garnier Germain, Blanqui Adolphe, & Diatkine Daniel ... (1991). Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (GF 598, 626). Paris : Flammarion.

     

  • Vers une théorie libertarienne de l’exploitation – Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Si Marx ne fournit pas une théorie de l’exploitation satisfaisante, qui le fera ? Nous ne pouvons-nous passer d’un tel concept à une époque où, malgré les progrès, certains dorment encore dehors et d’autres gagnent une misère, tandis que certains s’enrichissent. Mais il faut lui redonner un sens, une direction. Il nous semble que les théories libertariennes cherchent avant tout à permettre à chacun de vivre comme il l’entend dans des conditions existentielles souhaitables. Cela passe pour eux, et c’est là la différence avec les autres théories politiques, par la liberté : liberté d’être qui l’on est, de penser ce que l’on veut, de faire ce que l’on veut tant que personne n’est agressé, liberté de s’épanouir. Ce choix en faveur de la liberté est multiple : il se fonde notamment sur l’éthique, le fait de penser que la liberté est une valeur plus souhaitable que toute autre et qu’elle est la plus émancipatrice ; sur l’utilitarisme, qui pense que la liberté est la plus efficace pour atteindre nos buts. Pourtant, même si ces préoccupations sont certaines, et qu’on les retrouve chez les classiques comme Bastiat, Molinari, Stuart Mill, ainsi que chez les individualistes, comme Spooner ou Warren, on ne peut pas dire que les libertariens aient fait de l’exploitation un de leurs sujets principaux. La tendance fut même inverse. Comme l’écrit fort justement Christian Lazéri dans un article de 2018 : « Il n’existe pas de théorie unifiée de l’exploitation transversale aux différents courants du libertarisme et celui-ci ne présente qu’une pluralité de conceptions qui se distribuent de part et d’autre de la ligne de partage qui distingue le libertarisme de droite du libertarisme de gauche[1] ». On ne peut que reconnaître cet état de fait, bien que nous pensions qu’il soit possible qu’il existe une théorie libertarienne de l’exploitation – que l’on trouvera certainement du côté des libertariens dits de gauche. Mais d’où vient ce constat ? D’une faiblesse interne des concepts libertariens, comme celui de la liberté négative ? Ou d’un désintérêt pour la question ? Certainement un peu des deux, mais l’erreur principale fut celle que nous appelons le légalisme. Le légalisme a tué le corpus éthique libertarien dans l’œuf et l’a empêché d’aller aussi loin dans le normatif, le cantonnant à la sphère économique et politique – qui selon nous ne fournissent pas les meilleures raisons d’être libertarien.

     

    1. La dérive du légalisme

    Par légalisme nous entendons la confusion faite entre la sphère juridique et la sphère éthique, qui mène à des croyances du type « si X est légal alors X est moral/bon », et inversement. On pourra immédiatement rétorquer que le droit, dans son sens le plus général, est lié à l’éthique. Nous ne le nierons pas, mais maintenons que ce lien ne doit pas être un lien où la loi dicterait la morale (ou inversement), mais un lien qui montre que peuvent se recouper les jugements juridiques et éthiques. « Tu ne tueras point » et la loi interdisant de tuer ont le même contenu par exemple. Mais on aurait tort selon nous de croire que c’est la morale qui a dicté cette loi ou que c’est seulement parce qu’il est illégal de tuer que nous trouvons cela mal. Ne pas tuer est un impératif moral, mais il ne peut fonder la loi, seulement la rejoindre. Ce qui fonde la loi c’est que pour avoir du droit, des lois, il faut reconnaître l’existence d’une propriété de soi. Or, le reconnaître c’est, pour des raisons rationnelles et d’efficacité du droit, ainsi que de respect de notre nature humaine, d'ores et déjà comprendre que tuer autrui est une atteinte à ses droits – et que cela doit donc être illégal. La justification n’est pas éthique, mais elle rejoint l’éthique. Maintenant prenons un exemple plus ambigu, comme la trahison. Je trahis mon ami, en ne venant pas à son mariage. Suis-je dans l’illégalité ? Non, certainement pas. Mais ai-je bien agi pour autant ? Non plus. En somme le fait que X soit légal ne nous apprend rien sur le fait que X est bon ou mauvais. Combien d’atrocités furent légales ? Un des avantages de l’héritage individualiste et jusnaturaliste, c’est qu’il nous apprend que pour savoir si une chose est bonne, la loi n’est pas la première chose à consulter.

    Ce légalisme que nous venons de définir touche aussi bien les libertariens que d’autres courants. La différence est la suivante, si l’on oppose grossièrement les libertariens au reste des courants dits « étatistes » : l’étatiste dira que X est illégal et donc mauvais là où le libertarien dira que X est légal donc bon. Un cas concret, et assez révélateur de cette situation, est le cas de ce boulanger chrétien qui a refusé de faire un gâteau à un couple gay qui se mariait. Les libertariens ont défendu le droit de ce boulanger à ne pas faire le gâteau, ce qui est plutôt une bonne chose car l’État n’a pas à dicter aux individus pour qui ils doivent travailler. Le problème est que les libertariens se sont arrêtés là dans la réflexion ; « mind your own businnes » certains diront. Pourtant on ne devrait pas arrêter la réflexion ici. Ce n’est pas parce que ce boulanger possède ce droit que son exercice est une bonne chose, et en l’occurrence, nous ne croyons pas qu’il le soit. Il y a donc un espace, du fait que la théorie libertarienne est avant tout une théorie du droit, pour l’éthique encore plus grand puisque la loi, « sous régime » libertarien, ne prétend pas dire ce qui est bien ou mal. Un tel espace redonne un sens plein à notre responsabilité, à nos engagements et à nos luttes. Malheureusement, ce n’est pas le cas. C’est cette attitude de désintérêt éthique qui, bien souvent vient masquer un racisme, une homophobie – en somme le conservatisme dans ce qu’il a de pire – et se retrouve chez bon nombre de libertariens, que Jeffrey Tucker appelle les vulgar ou brutals libertarians. C’est cette « brutalisation » du libertarianisme que nous dénonçons et qui selon nous a empêché de fournir une théorie de l’exploitation – ou du moins une tentative. Au lieu d’endosser la responsabilité éthique renouvelée que leur pensée leur accorde, les libertariens ont préféré défendre l’indéfendable[2]. Ils se sont arrêtés aux échanges bénéfiques sans voir que derrière pouvaient se cacher des échanges nocifs qu’il fallait combattre.

     

    1. Libertarianisme et exploitation

    Comme nous l’avons vu, le libertarisme possède selon nous les outils conceptuels pour élaborer une théorie de l’exploitation. Ils doivent cependant accepter de s’engager dans des discussions éthiques et normatives et ne pas se cacher derrière le droit, la propriété ou les contrats. Nous allons essayer à présent de fournir des pistes pour établir une théorie libertarienne de l’exploitation. En raison du passé inexistant d’une telle théorie, il s’agira plus d’une présentation d’une « boite à outils libertarienne » plutôt que d’une réelle théorie de l’exploitation. Mais même si nous avons rencontré cette notion chez Marx, de façon assez sommaire, nous n’avons pas encore circonscrit de façon satisfaisante ce que nous entendions par exploitation.

    Premièrement, l’exploitation mène à des injustices, non pas dans le sens où les droits ne seraient pas respectés, mais dans le sens où ce qui se produit nous paraît injuste d’un point de vue de notre condition humaine et de la dignité qui l’accompagne. Marx voyait bien nous semble-t-il le caractère terriblement cynique de l’exploitation moderne qui bien souvent est légale. Mais qu’entendons-nous alors par exploitation ? Nous reprendrons ici la définition proposée par Christian Lazzéri dans son article de 2018 :

    « On peut considérer que le concept d’exploitation comporte, sans que cela soit limitatif, au moins trois propriétés centrales : la première concerne l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité, la deuxième concerne la modalité d’existence de ce rapport et la troisième concerne sa qualification normative ou non normative. Trois propriétés que l’on peut examiner dans l’ordre en commençant par la première, celle du rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité. » (Lazzéri.2018)

    Cette définition permet, même si nous ne nous étendons pas sur sa justification, de saisir si oui ou non nous avons affaire à une forme d’exploitation. Ces trois propriétés sont pour nous dépendantes, et ne peuvent qu’exister ensemble. Les deux premières mènent à la troisième. Le problème libertarien du légalisme pousse ces derniers à interroger la légalité des deux premières propriétés, si elles respectent le principe de non-agression[3], et, si oui, alors ils s’arrêtent et ne rentrent pas dans les considérations normatives. Et par conséquent ils ne voient pas que certains de leurs outils pourraient servir à rendre plus claire et plus frappante la troisième propriété, parce qu’ils permettraient de mieux comprendre les propriétés une et deux. Nous proposerons de voir au travers de ces trois propriétés, les outils conceptuels libertariens et mettrons en évidence leur utilité pour l’élaboration d’une théorie de l’exploitation.

     

    1. L’État, exploiteur par excellence ?

    Lorsque l’on élabore une théorie de l’exploitation, c’est avant tout pour la combattre. Il serait étrange, en plus de ne pas être le cas, que l’on fasse une théorie de l’exploitation parce que l’on aime l’exploitation ou que l’on veuille devenir un meilleur exploiteur. Partant de ce principe, nous pouvons dire que le but d’une telle théorie, au travers de la compréhension des mécanismes d’exploitation, est d’identifier la (ou les) source(s) de l’exploitation pour pouvoir ensuite y mettre fin. Or, l’une des sources que le libertarianisme identifie comme source d’exploitation est l’État, et en particulier l’État moderne. Le libertarianisme propose donc une réflexion différente, car elle ne portera pas attention aux mêmes détails, et qui permet d’entrevoir de nouvelles perspectives dans notre compréhension de l’exploitation.

    Le philosophe Matthew Zwolinski est un des seuls à avoir récemment initié une théorie libertarienne de l’exploitation, et c’est donc à lui que nous empruntons l’idée suivante. L’idée, c’est que le capitalisme est peut-être un système qui permet certaines formes d’exploitation – même si le capitalisme que l’on connaît aujourd’hui est avant tout un capitalisme de connivence bien différent d’un capitalisme pur – mais que grâce à l’État il les perpétue, et que l’État est lui-même source d’exploitation. En somme Zwolinski ne nie pas les situations d’exploitation qui peuvent naître avec le capitalisme, mais il pense, et c’est la position que nous défendons nous-aussi, que ces exploitations sont en partie dues aux collusions entre le capitalisme et l’État et que c’est ce dernier qu’il faut combattre en priorité. Il écrit donc :

    “One point that those on the left have often made, and which classical liberals ought to take much more seriously, is that capitalist systems as they actually exist (and not merely as they are envisioned in our utopian dreams) have often rigged the baseline to the detriment of labor and to the advantage of capital. […] In a corporatist world, relationships between capital and labor may often be exploitive, even if it is not so clear that it is the individual capitalist who bears the primary guilt of exploitation[4].”

    Zwolinski ne nie donc pas les effets pervers du capitalisme. Seulement ils sont renforcés par l’État, et de nouveaux se créent. Mais comment donc l’État se fait-il exploiteur ? Les libertariens proposent plusieurs raisons qui peuvent penser que l’État exploite et permet l’exploitation : 1/ une série d’arguments historiques, montrant que l’État fut source d’exploitation, 2/ la mise à jour d’une collusion néfaste existante entre l’État et le capitalisme, mais qui relève de la structure fondamentale de l’État lui-même, et 3/ l’intérêt porté aux formes de pouvoir semble révéler qu’elles sont la plupart du temps coercitives et arbitraires. Nous explorerons cela dans le prochain billet.



    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Lazzeri C. (2018), « Justice acquisitive, liberté négative et exploitation : Le libertarisme est-il cohérent ? », Cahiers D'économie Politique / Papers in Political Economy, 75(2), 173-201.

    [2] Comme Walter Block in Block, Rosenblum, & Rosenblum Arlette. (1993), Défendre les indéfendables (proxénètes, vendeurs d'héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société), Paris : Les Belles lettres.

    [3] Qui bien que très satisfaisant se doit de repenser, au XXIe siècle, le concept d’agression.

    [4] M. Zwolinski (2011), « Exploitation and justice », Bleeding heart libertaians.

     

     

  • L’exploitation selon Marx - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Mon but dans le présent billet sera de vous montrer que la théorie marxiste de l’exploitation, même si elle reste une des formes les plus abouties de réflexion sur le concept, reste insuffisante et qu’elle contient des contradictions internes qui ne la rendent pas aussi satisfaisante qu’elle prétend l’être. Nous essayerons de circonscrire le cadre théorique dans lequel évolue la théorie marxiste de l’exploitation, avec ses présupposés et concepts propres, afin d’en fournir une critique. Pour des raisons d’espace et de temps, cette circonscription des idées de Marx sera minimale et ne portera que sur les points essentiels de la théorie, en particulier les points qui différent méthodologiquement et axiomatiquement des théories libertariennes. La critique sera donc axée sur les concepts de valeur travail et de plus-value.

    1. Les fondements de la théorie marxiste de l’exploitation

    Un des principes au fondement de la théorie marxistes de l’exploitation est celui de valeur-travail. C’est ce concept qui permet en effet à Marx de poser une théorie de l’exploitation. On peut définir grossièrement l’exploitation pour Max comme étant le fait de ne pas rendre toute la valeur du travail dans le salaire – de quoi découlera une injustice. La théorie marxiste n’est donc pas proprement tournée vers le capitalisme, puisque le schéma marxiste peut être transposé, et on le retrouve dans les analyses de Marx, au modèle féodal. La particularité du capitalisme serait plus dans l’illusion donnée au travailleur selon laquelle il travaillerait « pour lui-même », dans son propre intérêt. Pour comprendre la théorie marxiste, il convient de rappeler l’héritage qui est le sien. Marx est, en un sens, « le dernier classique » et se place donc dans la continuité d’Adam Smith et David Ricardo. Pour Marx le travail est traité, sous régime capitaliste, comme une marchandise. Cela soulève plusieurs implications importantes. Premièrement, cela implique que le coût du travail est, comme pour tout autre marchandise, déterminé par le coût de production, et le coût de production du travail par la quantité de travailleurs nécessaires à la production ; Marx parlant de « travail socialement nécessaire ». Dans une perspective d’amoindrissement des coûts, le capitaliste va proposer la rémunération la plus basse possible afin de préserver la qualité de la force de travail (salaire fournissant le minimum vital) tout en conservant une part de profit maximale. Le salaire est donc, dans ces conditions, un coût de subsistance. La deuxième implication, c’est que le travail est la seule source de valeur possible, et il s’agit là d’un point important de la théorie marxiste : sans travail, pas de valeur. On retrouve bien l’héritage d’Adam Smith pour qui « le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il doit s'imposer pour l'obtenir. » Le coût de production du travail serait donc avant tout un « coût de reproduction » et il permettrait l’accaparement par le capitaliste du surplus de valeur que Marx appellera la plus-value. Mais une telle conception va-t-elle de soi ? La théorie de la valeur travail est-elle satisfaisante ? Si non, quelles conséquences cela peut-il avoir sur la théorie marxiste de l’exploitation ? Peut-on séparer, comme l’ont tenté des marxistes analytiques tel que J. Roemer, la théorie de l’exploitation du présupposé de la théorie de la valeur-travail ?

     

    1. Peut-on se passer de la valeur travail ?

    Nous nous sommes demandé plus haut si la valeur-travail était un concept satisfaisant et il s’agit là d’une question importante. D’une part, c’est sur elle que repose la théorie de l’exploitation marxiste, et d’autre part, si elle est fausse, il nous faut trouver une nouvelle conception de la valeur et repenser le concept d’exploitation. La théorie de la valeur-travail est un héritage de certains classiques, en particulier Smith et Ricardo. En revanche, elle n’avait pas le même poids que chez Marx et était plutôt une tentative d’explication de mécanismes d’échanges, plutôt qu’une proposition quasi « ontologique » chez Marx. Mais cette théorie permet-elle de rendre compte de tous les prix ? Comment expliquer qu’une bouteille d’eau ou qu’une voiture construite par des ouvriers coûte moins chères qu’un diamant brut que l’on aurait ramassé lors d’une balade ? Comment rendre compte de ce décalage si l’on admet, comme Marx semble le faire, que c’est la quantité de travail qui donne sa valeur à un objet ?

    Un des problèmes de la théorie de la valeur marxiste est son double ancrage à la fois économique et moral. Il nous paraît en effet difficile de différencier les deux. Lorsque l’on analyse, comme Marx, le processus de production et d’échange entre le travailleur et le capitaliste, on procède à une analyse économique. Mais cette analyse ne nous dit rien sur la moralité de l’échange, sur le fait qu’il soit acceptable ou non. On peut très bien analyser économiquement le marché des bébés volés et revendus à des fins sordides, mais cela ne nous dira rien de la moralité de l’échange en lui-même. Or, Marx semble faire une confusion entre les deux. C’est pour cette raison que notre critique sera avant tout économique, même si elle possède des présupposés philosophiques. Cela ne nous empêchera donc pas, et c’est en cela que l’on rejoindra dans une certaine mesure une certaine de forme de marxisme analytique, de dire que certains échanges, mêmes s’ils sont bénéfiques sur le plan économique, sont immoraux et dégradants. Cela nous permettra de prendre au sérieux le phénomène d’exploitation, et d’essayer d’y trouver des solutions, tout en ne commettant pas l’erreur « marxiste » de croire que le capitalisme est de façon inhérente porteur d’exploitation.

     

    1. Valeur subjective, échanges bénéfiques et échanges nocifs

    Nous allons proposer une théorie subjective de la valeur dans le sillage de l’école autrichienne d’économique. Cela nous permettra ensuite de distinguer les échanges bénéfiques, qui sont les échanges et accords librement passés entre deux individus et qui leur sont tous les deux bénéfiques sur le plan économique, des échanges nocifs qui sont les échanges abordés du point de vue de la morale.

    Nous avons donné un exemple plus haut, celui du diamant ramassé lors d’une balade. Que nous apprend-il ? Tout d’abord, il semble montrer que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de comprendre comment la valeur est attribuée au diamant. Le problème est ici un problème d’ordre économique, puisque sont interrogés les mécanismes qui ont mené à un accord sur la valeur du diamant. Se pose alors une question plus générale : comment les prix, autrement dit la valeur du point de vue de l’économie qui se traduit par une somme de monnaie[1], sont-ils fixés ? Dépendent-ils entièrement du travail fourni lors du processus de production ? Qu’en est-il des biens dont il est difficile de dire qu’ils sont produits, comme les diamants, voire même un service ? Une réponse formulée, et que nous jugeons satisfaisante, est celle de l’école autrichienne d’économie qui propose une théorie subjective de la valeur. Il faut pour cela partir du point de vue de l’agent qui opère l’échange, ce qui semble être nécessaire pour comprendre un tel échange. Ludwig Von Mises écrit que « la valeur est toujours le résultat d'un processus d'évaluation. Le processus d'évaluation consiste à comparer l'importance de deux ensembles de biens du point de vue de l'individu qui effectue l'évaluation. L'individu qui évalue et les ensembles de biens évalués, c'est-à-dire le sujet et les objets de l'évaluation, doivent entrer comme des éléments indivisibles dans tout processus d'évaluation[2]. » La valeur serait donc subjective, car c’est l’individu qui sait ce qu’il est prêt à faire, à dépenser, pour obtenir telle ou telle chose, et elle deviendrait objective lorsqu’un accord entre deux individus (ou plusieurs), avec des intérêts différents, est trouvé. Le mérite de cette explication, c’est qu’elle semble empiriquement fondée : nous n’accordons pas tous la même valeur aux choses et je peux être prêt à travailler X heures pour Y€ tandis que mon voisin le refusera, je peux préférer conserver mon intégrité et ne pas faire un défi stupide contre de l’argent là où d’autre n’y verront pas de problèmes, un patron peut, par simple inclination éthique, préférer se rémunérer moins pour accorder plus de primes à ses employés, je peux être prêt à dépenser une fortune pour une édition précieuse d’un livre, etc. Cette différence n’est pas à expliquer, elle est un fait, mais l’on peut supposer qu’elle est une des caractéristiques de notre espèce, celle d’avoir des préférences et de faire des choix en fonction de ces préférences. Mais alors « s'il est impossible de mesurer la valeur d'usage subjective, il s'ensuit qu'il est impossible de lui assigner une "quantité". Nous pouvons dire que la valeur de ce bien est plus grande que celle de tel autre ; mais il n'est pas possible d'affirmer que ce bien vaut tant. (...) La valeur subjective n'est pas mesurée mais hiérarchisée » écrit Von Mises. Cette théorie repose en partie, mais pas seulement, sur le critère d’utilité qui est la satisfaction d’un agent. La satisfaction est un principe économique, c’est à dire qu’il explique pourquoi tel échange a eu lieu. La satisfaction peut être financière (j’ai besoin d’argent) mais aussi éthique (j’achète plus chère mon pain car il est fait par une vraie boulangerie et pas une grosse entreprise), et on peut encore imaginer d’autres motifs. Mais peut-on et doit-on pour autant renoncer à une forme de valeur objective ? L’avantage de la théorie de Marx était en effet de fournir une théorie assez intuitive et objective. Mais, nous l’avons vu, elle n’est pas satisfaisante pour rendre compte des échanges économiques des agents. Cette question de l’objectivité de la valeur est pertinente et importante, mais elle ne relève tout simplement pas de l’économie. C’est là où commence le travail du philosophe et s’achève celui de l’économiste.

    Le philosophe doit en effet, selon Aeon J. Skoble, chercher la valeur objective des choses. Par valeur objective, il faut entendre ce que cela vaut réellement. Mais le vaut est ici non pas économique mais éthique. L’apport de Wittgenstein nous paraît ici d’une grande aide car il permet d’éclairer la différence entre l’analyse de l’échange du point de vue économique (qui est une certaine forme de jeu de langage) et l’analyse de l’échange du point de vue éthique (qui est un autre jeu de langage). Il définit l’éthique comme « l’enquête visant à déterminer le sens de la vie, ce qui rend la vie digne d'être vécue, la façon de vivre correcte[3]. » Or, les critiques marxistes de l’exploitation sont plus proches de ce que décrit Wittgenstein que d’une analyse purement économique. Prenons un exemple. Comprendre que X échange est la rencontre de deux individus A et B avec des intérêts différents se mettant d’accord sur un prix d’échange ne nous dit rien sur la dignité avec laquelle il s’est déroulé. Si A a vendu un tableau à B car il avait besoin d’argent, que B voulait se tableau, et qu’il n’y a pas eu coercition, nous avons un échange que l’on peut qualifier d’échange bénéfique, car les deux agents sont satisfaits (au sens de l’utilité) et en ont retiré un avantage. Mais si B savait en fait que le tableau de A pouvait se revendre bien plus cher que ce que ce dernier ne le croyait, car B aurait reconnu un Rembrandt, l’échange est-il différent ? Du point de vue économique non : les deux agents sont libres et voient leurs intérêts satisfaits. Il y a pourtant un sentiment qui persiste, un sentiment d’injustice qui nous fait dire que B a été malhonnête et qu’il a exploité les faiblesses de A. Ou à l’inverse on pourrait penser que A est un idiot et qu’il mérite ce qui lui arrive. Dans les deux cas, nous avons quitté l’analyse économique et sommes rentrés dans des considérations éthiques. Dans le cas d’une prise de partie pour A, nous pouvons parler d’un échange nocif puisque B a exploité les faiblesses de A. Nous ne sommes donc pas condamnés, même si l’on suit une théorie de la valeur subjective, à renoncer à tout jugement éthique et à toute condamnation d’une injustice. Il faut simplement considérer d’une part les échanges bénéfiques qui relèvent de l’économie, et d’autre part les échanges nocifs qui relèvent de l’éthique – et il s’agira sans doute là du plus important à faire.

     

    1. L’erreur de Marx ?

    Nous avons proposé une théorie subjective de la valeur, expliqué qu’il y avait, indépendamment de la vérité ou de la fausseté des différentes conceptions de la valeur, une distinction à établir et à maintenir entre une analyse économique de l’échange (compréhension des mécanismes de l’échange et du marché) et une analyse éthique de l’échange (est-il digne, quelqu’un est-il exploité ?), mais nous nous sommes éloignés de Marx. Cet éloignement était nécessaire car les concepts d’échanges bénéfiques et d’échanges nocifs nous permettront de mettre en perspective les apports de la théorie libertarienne à la théorie de l’exploitation. Quel rapport donc avec Marx ? Quels reproches lui sont faits ? N’est-il pas justement un critique de la philosophie, en particulier celle d’Hegel, qui préfère une analyse historique et scientifique des événements ? Peut-être bien. Mais cela ne change rien en fait à la critique que nous faisons à Marx : il a en effet selon nous introduit des concepts éthiques dans un domaine qui ne devrait avoir recours qu’à des concepts économiques. L’exploitation peut être un fait, des personnes la subissent tous les jours, mais c’est un usage exclusivement éthique que nous devrions lui réserver. Cette erreur de catégorie provient selon nous d’un réductionnisme excessif de la part de Marx, et c’est peut-être dans la doctrine du matérialisme historique qu’il se traduit le plus, qui a réduit l’espace de l’agir humain au niveau de l’économie. Or tout n’est pas économique : nous jouons, nous prions, nous donnons, nous volons, nous sommes mauvais entre nous, parfois bons, nous nous révoltons, etc.

    Il ne faut pas voir dans cette attitude une justification de l’injustice par l’économie, comme on a souvent pu le reprocher aux libertariens. On peut imaginer que telle ou telle structure économique, une structure socialiste, collectiviste et protectionniste ou une structure libre avec un marché peu régulé par l’État, soit plus ou moins favorables aux plus démunis, qu’elle permette, d’un point de vue technique, à tel ou tel type d’échange d’avoir lieu. Mais juger de l’aspect moralement désirable d’une des structures n’est pas du ressort de l’économie mais de l’éthique – et du politique si l’on entend par là la vie de la cité. Savoir que l’on entreprendra plus et que nous aurons des écoles privées, ou bien que nous aurons une assurance nationalisée et des écoles gratuites, ne nous dit rien sur la désirabilité de telles choses. C’est à nous de juger, de choisir, ce qui est bon, ce qui est moralement juste. Or la théorie marxiste de l’exploitation mélange les deux types d’analyse et ne permet donc pas de comprendre les mécanismes à l’origine de l’exploitation et de l’injustice. Nous l’avons dit, certains systèmes sont propices à l’exploitation, à la déshumanisation et il nous faut choisir les bons. On pourrait donc tout de même conserver la théorie marxiste de l’exploitation, à la manière de certains marxistes analytiques. Là où nous différons, c’est dans la conviction qu’une structure tel qu’un marché libre et non régulé par l’État est la plus juste et la moins porteuse d’exploitation et que, contrairement à une tendance actuelle qui verrait en lui le garant de notre liberté et de notre protection, c’est l’État qui permet l’exploitation « de l’homme par l’homme ». Nous nous faisons ainsi marxien car Marx avait bien entrevu le caractère corrompu de l’État qui, comme superstructure, aliène les individus et permet leur exploitation.




    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Un don étant en un certain sens la somme = 0€.

    [2] Von Mises Ludwig, Audouin, & Audouin Raoul. (1985). L'action humaine traité d'économie (Libre échange), Paris, Presses universitaires de France.

    [3] Wittgenstein, Barrett, Rhees, Smythies, Taylor, Waismann, . . . Chauviré Christiane ... (1992). Leçons et conversations sur l'esthétique, la psychologie et la croyance religieuse suivies de Conférence sur l'éthique (Folio Essais 190), Paris, Gallimard.

     

     

     

  • Le concept d'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Louis-Batiste Nauwelaerts nous revient avec une nouvelle série de billets philosophiques sur le concept d'exploitation. De Marx aux théories libertariennes, un vaste champ en perspective, que nous allons explorer ces prochains jours. Bonne lecture ! AF



    Notre objectif à travers le présent écrit sera le suivant : montrer que les théories libertariennes peuvent apporter un regard neuf et porteur de sens en ce qui concerne les concepts d’exploitation et d’injustice. Contre une tendance du mouvement libertarian, que l’on peut qualifier de « brutalism », nous défendrons l’idée que, par un retour aux racines classiques du libéralisme, il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Nous soutiendrons par ailleurs qu’une telle vision s’ancre dans un souci de progrès social et économique en faveur des plus démunis, propre au libéralisme classique et à ses racines anarcho-individualistes, rompant ainsi avec le préjugé selon lequel les libertariens seraient les défenseurs des patrons, des riches et de ce que l’on appelle « le Big Business ».

    On entend encore aujourd’hui parler d’exploitation, malgré une certaine tendance à ne voir dans le terme qu’un concept désuet. Par exemple à travers ce type de déclarations : « Ces conditions de travail sont honteuses ! C’est de l’exploitation ! » ; « Il exploite la faiblesse de ses ouvriers et le fait qu’ils dépendent de lui ». Il y a donc, dès le départ, un problème, puisque l’on continue d’employer un concept que soi-disant nous ne devrions plus employer. Ou alors, on peut tout simplement admettre qu’il existe des états du monde dont la description fait appel au concept d’exploitation. Comment, en effet, parler autrement du travail forcé de certaines personnes, que ce soit par des réseaux mafieux ou par des entreprises ? Les personnes qui emploient le concept d’exploitation sont-elles toutes victimes d’un archaïsme ou bien décrivent-elles ce qui se passe réellement ? Notre question n’est pas encore ici de savoir si on doit adopter telle ou telle théorie de l’exploitation, s’il existe réellement quelque chose telle qu’une exploitation capitalistique, mais simplement de savoir si nous pouvons utiliser le concept d’exploitation. La réponse est oui. On ne saurait se passer d’une réflexion sur un concept aussi « grave » et répandu, ne serait-ce que pour le critiquer, ou du moins le débarrasser de ses erreurs.

    Le concept d’exploitation a une double résonance. D’un côté, une résonance philosophique, économique et politique – les trois étant liés – et de l’autre une résonance idéologique, celle du marxisme. On attribue en effet à Marx un bon nombre de réflexions sur le concept d’exploitation, qui sont, nous le verrons plus tard, intimement liés à celui d’injustice (cf. en particulier son ouvrage majeur Le capital). Le concept a chez lui une connotation à la fois politique, économique et philosophique. Il nous paraît d’ailleurs légitime que le concept recouvre ces trois champs, puisque l’on peut très bien imaginer qu’une décision politique mène à un désavantage économique qui fasse que l’on puisse parler d’exploitation, la situation pouvant en plus être sanctionné par un jugement moral. Mais Marx a-t-il le monopole de l’exploitation ? Sa théorie est-elle la seule à même de nous fournir une théorie de l’exploitation satisfaisante ? Une telle entreprise est-elle par ailleurs légitime ?

    Le philosophe qui s’intéresse à ce que l’on appelle « la philosophie politique », et qui tente donc de fournir des modèles, des systèmes politiques philosophiquement pertinents, se doit donc d’interroger le concept d’exploitation, et celui d’injustice qui en découle. Une philosophie politique, qu’elle soit marxiste, libérale, socialiste, monarchiste, etc., ne peut se permettre de ne pas poser certaines questions (comme celle de la justice, de la propriété, de la liberté d’expression, de l’exploitation) et même si l’on pourra parfois déclarer qu’une question n’a pas de sens ou pas d’intérêt, il faudra encore expliquer pourquoi. Cette attitude est ahistorique et appartient donc à une tradition plutôt analytique. Même s’il est le premier à l’avoir formulé avec une telle ampleur – et non sans talent – nous ne pensons pas que le concept d’exploitation soit proprement marxiste. Une certaine vision de ce concept l’est. Mais est-ce la seule que nous pouvons avoir ? Partant du constat que le concept d’exploitation est encore pertinent et que l’on ne semble pas pouvoir s’en passer, comme le montrent ses nombreuses récurrences dans notre langage ordinaire, nous tenterons d’en fournir une interprétation libertarienne.

    Contrairement à ce que l’on peut entendre dire, les libéraux classiques et bon nombre de libertariens furent avant tout soucieux, non pas des plus riches et bien portants, mais des plus démunis. On le voit d’ailleurs encore aujourd’hui où, malgré certaines dérives fascisantes chez certains libertariens, la plupart des mouvements libertariens militent pour l’émancipation des individus, les droits des femmes, les libertés d’entreprendre, de consommer ce que l’on veut et d’échanger avec qui l’on veut, sans entraves arbitraires et coercitives. Comme toute théorie de philosophie politique, le libertarianisme a des limites tant sur le plan théorique que pratique. Nous ne demandons pas d’être d’accord avec tous ses objectifs, parfois vagues, parfois extrêmes, mais simplement de le prendre au sérieux. Par prendre au sérieux, nous entendons par là accorder au libertarianisme le fait qu’il est 1/ une théorie de la philosophie politique, 2/ que cette théorie possède un corpus d’idées et d’auteurs qui méritent qu’on s’y intéresse et 3/ qu’il peut apporter des concepts utiles aux philosophes politiques. Ces trois points nous paraissent essentiels car ils permettent de sortir de l’ad hominem et de la critique a priori pour faire rentrer la théorie dans une discussion dont le but final est, nous l’espérons, avant tout de trouver une théorie satisfaisante respectant le mieux notre condition humaine. Nous appelons par ailleurs les libertariens à se faire marxiens par moments et à avoir la même attitude envers le marxisme : il peut s’agir de frères ennemis sur le plan théorique et philosophique, c’est évident, mais ils restent frères et doivent se rappeler leur objectif qui, s’il est sincère, est le même, à savoir améliorer les conditions d’existence de chacun. Même si le terme de « gauchiste » qu’il emploie est un sens connoté, nous retrouvons dans les mots d’Henri Lepage ce que nous énoncions à l’instant : « Même s'ils défendent une conception "capitaliste" d'organisation des rapports sociaux, les libertariens se distinguent des courants conservateurs "complices" du grand capital et du pouvoir des grandes entreprises. Comme les gauchistes, ils ne craignent pas de dénoncer les "puissances de l’argent" et tout ce qui représente le "capitalisme monopolistique", responsable à leurs yeux de la croissance du pouvoir d'oppression de l’État moderne. » (Henri Lepage, 1978).

    Notre objectif est, au-delà de l’appel à la convergence et la mise en commun des idées, de montrer qu’il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Marx selon nous échoue, malgré la pertinence de certaines analyses, à fournir une théorie satisfaisante de l’exploitation, ce qui mène à une mauvaise identification des raisons de l’injustice. En revanche il donne les bonnes pistes pour remonter à la source du problème, ou du moins l’une des sources, l’État. C’est à la suite d’une critique de la théorie marxiste de l’exploitation, qui partira avant tout des travaux de l’école autrichienne d’économie, que nous proposerons une théorie libertarienne de l’exploitation. Cette théorie tentera de montrer que le marché est bénéfique pour les plus démunis, qui sont la plupart du temps les premières victimes de l’exploitation, et que l’État est une source d’injustice plus grande que le marché. Cela passe donc par une critique de l’idée selon laquelle il faudrait réguler le marché grâce à l’État[1], où nous tenterons de montrer que l’État n’est pas l’allié naturel des plus démunis. Mais on ne peut tenter une esquisse d’une théorie de l’exploitation du point de vue libertarien que si l’on saisit pourquoi il n’y en a pas eu jusque-là, ce qui s’explique selon nous par une dérive somme toute assez moderne, celle du légalisme, à laquelle les libertariens n’échappent pas et qui les coupe de tout raisonnement éthique.


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie - Université Paris-Nanterre



     

     

    [1] Il serait faux de croire que les libertariens refusent toute régulation : ils refusent simplement les régulations arbitraires et coercitives.

     

     

  • L’anarchisme de droite : épilogue - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Si l’anarchisme de droite perturbe autant, s’il gêne, ce n’est pas par sa violence, son cynisme, son côté acerbe. On retrouve ces caractéristiques dans bien d’autres domaines. La violence des anarcho-droitistes, les turbulences qu’ils s’occasionnent, n’est qu’un moyen d’atteindre une quête plus haute et plus « spirituelle » que pourrait le laisser penser leur pragmatisme et la haine des intellectuels : celle de la vérité. Car pourquoi les mots des anarchistes de droite sont-ils aussi tranchant, parfois d’une violence inouïe ? C’est parce que la quête de la vérité, pour eux, ne saurait être entravée par quoi que ce soit, et qui si la violence peut servir la vérité, alors elle le fera. C’est là où réside, nous ne l’avons pas développé pour des raisons de temps, l’aristocratisme de l’anarchisme de droite : il se veut une quête de la vérité, ce que François Richard nomme une « chasse à l’absolu ». Louis Pauwels, journaliste et écrivain  anarchiste de droite écrit dans Blumorch l’admirable :

    « Je veux que rien ne dorme dans mon cerveau, que tout travaille, s’active, se déchaîne, parle ! Que la puissance de l’esprit efface, dévore, absorbe toute chose et moi-même ! Je veux l’intelligence sans limites, sans repos, sans frein, sans empêchement, sans sommeil ! Je veux l’intelligence comme une chose non humaine, comme une passion sans obstacle ! Je veux l’intelligence ! »

    Si le terme « anarchiste de droite » fut à l’origine employé péjorativement par la revue Les Temps Modernes en 1947, il en est que la tradition anarcho-droitiste, même si elle est parfois loin de nous convaincre, nous pousse à interroger le monde dans sa globalité à un point que peu d’entre nous arrivent à atteindre. Il remet en cause l’ensemble de la société, mais ce avec une formidable précision que l’on retrouve dans le style incisif de ses auteurs. L’anarchisme de droite n’est donc pas une idéologie, avec un corpus précis, mais bien un ensemble de principes (comme le montrent les parcours et œuvres de Micberth et Bukowski) qui guident une vie. Mais même sans suivre ses principes de façon parfaite- ce qui à titre personnel ne nous semble pas désirable – nous pouvons en accepter l’aspect méthodologique et le faire notre afin d’interroger, comprendre, et peut-être changer le monde qui nous entoure. L’anarchisme de droite est donc un appel à la réflexion, qui est le seul moyen d’échapper en réalité à la barbarie. Nous laisserons le mot de la fin à Georges Bernanos, qui pour une fois n’est pas si pessimiste que ça dans la mesure où il montre la supériorité du savoir sur la violence :

     

    « Vous n’aurez pas raison des imbéciles par le fer ou par le feu. Car je répète qu’ils n’ont rien inventé ni le fer ni le feu ni les gaz, mais ils utilisent parfaitement tout ce qui les dispense du seul effort dont ils sont réellement incapables, celui de penser par eux-mêmes. Ils aimeront mieux tuer que penser, voilà le malheur. »




    Louis-Batiste Nauwelaerts,

    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

     

    Bibliographie

    François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, 1988.

    François Richard, Les anarchistes de droite, Que sais-je ?, 1997.

    Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, 1972.

    Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

    Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

    Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire, 1972.

    Michel-Georges Micberth, Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974, 1975.

    Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

     

     

     

  • Anarchiste de droite malgré lui : le cas Bukowski - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Nous l’avons vu, l’anarchisme de droite se distingue des anarchismes classiques en ce qu’il refuse les principes démocratiques : le peuple, méfiance envers l’efficacité de l’État, méfiance envers la loi de la majorité, la république, la démocratie, haine et rejet des intellectuels, tout cela n’étant qu’un vil mirage au service de l’aliénation de notre Moi. Mais une des caractéristiques principales des anarchistes de droite, c’est que quasiment aucun des auteurs que nous avons cités au cours de notre étude ne se revendique comme tel.1 En effet, l’anarchisme de droite est une attitude, un mode de vie. De nouveau, avant de nous pencher sur le cas de Bukowksi, laissons la parole à François Richard qui résume parfaitement cette idée selon laquelle être anarchiste de droite, c’est avant tout avoir des principes et les vivres :

    « Il faut distinguer ce qui est du ressort des approximations verbales ou gestuelles, ce qui appartient à la provocation littéraire ou médiatique et la réalité des faits. Il semble qu’il y ait aujourd’hui des frémissements anarcho-droitistes dans l’air : tel saltimbanque, frère d’un ancien ministre, se proclame "anarchiste de droite" ; tel chroniqueur acide d’une chaîne de télévision reçoit la même dénomination ; les auteurs de cette farce animalière intitulée Le Bébête Show sont présentés par Jacques Lanzmann comme des anarchistes de droite ; un intellectuel commet un ouvrage sur L’Anarchisme de droite dans la littérature et le cinéma, "de Céline à Clint Eastwood" (tout un programme), etc. Tout cela, à mon sens, relève de l’anecdote, du parisianisme. »

    Un anarchiste de droite digne de ce nom ne se contente pas d’émettre des borborygmes satiriques à la radio ou la télévision, d’écrire un article ou un livre incendiaire : il vit ses principes. Il n’est pas le bouffon du pouvoir, le provocateur maison, le sémillant putasson : il subit les tracasseries des pouvoirs publics, il est traîné en justice, jeté en prison, traqué dans sa vie privée, diffamé, occulté, paupérisé. Le seul homme de cette trempe, à ma connaissance, qui défende depuis près de trente ans les mêmes principes, c’est Michel-Georges Micberth.

    Nous tacherons donc de montrer dans cette partie en quoi, selon nous, Bukowski pourrait être classé comme un anarchiste de droite – ou du moins pourquoi ce ne serait pas impensable- malgré les différences contextuelles, historiques et politiques avec les auteurs abordés plus haut. Nous appliquerons les « trois critères »2 vus précédemment au cas de Bukowski.


    Pour ce qui est du refus de la démocratie, Bukowski est assez clair : la méfiance est de mise. Mais à cette méfiance, s’ajoute le pessimisme de l’immobilisme propre aux anarcho-droitistes : « La différence entre une démocratie et une dictature, c'est qu'en démocratie tu votes avant d'obéir aux ordres, dans une dictature, tu perds pas ton temps à voter.3 » D’une part, il compare la démocratie à une dictature, les deux n’ayant pas de différences significatives, et voit le vote comme une perte de temps. Or, voir le vote comme une perte de temps, c’est voir le processus démocratique dans son ensemble comme une perte de temps, le fameux mirage démocratique que dénonçaient les anarcho-droitistes. Quant au peuple, Buko n’est pas tendre non plus, et critique la bêtise ambiante.

    « On ne manque pas de sociologues à faible quotient intellectuel aujourd’hui. Pourquoi j’en ajouterais, avec mon intelligence supérieure ? On a tous entendu ces vieilles femmes qui disent : « Oh, comme c’est AFFREUX cette jeunesse qui se détruit avec toutes ces drogues ! C’est terrible ! » Et puis tu regardes la vieille peau : sans dents, sans yeux, sans cervelle, sans âme, sans cul, sans bouche, sans couleur, sans nerfs, sans rien, rien qu’un bâton, et tu te demandes ce que son thé, ses biscuits, son église et son petit pavillon ont fait pour ELLE.4 »

    La critique est ciblée sur une personne en particulier, mais on comprend à la lecture de ce passage, somme toute fort réussi, que la critique qui touche la vieille pourrait en fait s’abattre sur chacun de nous. 


    Pour ce qui est de la haine des intellectuels, on la retrouve tout au long de l’œuvre de Bukowski, que ce soit lorsqu’il critique les intellectuels eux-mêmes, les professeurs, les universitaires, ou qu’il vise, de sa plume acérée, ceux qu’ils jugent être de mauvais intellectuels, comme par exemple Ginsberg qu’il critique à de nombreuses reprises, que ce soit dans le Journal d’un vieux dégueulasse ou dans des entrevues accordées aux journalistes. Mais tout comme les anarcho-droitistes, sa critique touche ceux qui se disent, se réclament « intellectuels » dans leur ensemble. Dans le fameux Journal d’un vieux dégueulasse il écrit :

    « Un intellectuel exprime une chose simple d'une manière compliquée. Un artiste exprime une chose compliquée d'une manière simple. »

    On retrouve ici la différence vue plus haut entre l’intellectuel et l’artiste, le pire étant l’artiste qui se prend pour un intellectuel. Il critique même les intellectuels de salon qu’il juge « chiants comme la pluie »5. Et s’ils sont chiants comme la pluie, ce n’est que par distance et oubli du réel. Bukowski a par ailleurs un côté fortement individualiste, et si l’intellectuel est synonyme de blocage, l’individu est source de changement :

    « Vous commencez à sauver le monde en sauvant une personne à la fois, tout le reste, c’est le romantisme grandiose ou la politique. »


    L’œuvre de Bukowski est immense et on pourrait passer des mois à trouver des exemples de ce que nous venons d’affirmer. Mais s’il y a bien un exemple qui finira d’étayer notre propos, c’est la vie de Bukowski elle-même. Tout comme Micberth, Bukowski a vécu de et pour ses principes. Toute sa vie Buko l’aura mené avec la même cohérence. Il n’a eu de cesse de rejeter les grandes illusions démocratiques, les intellectuels, les politiciens. Bukowski est un homme qui rote lors de ses conférences universitaires, auxquelles il arrive bien souvent ivre. Ivre, il l’était lors du passage télé qui l’a rendu célèbre en France6 : face au rejet qu’il subit de la part des autres invités, des « intellectuels » (aujourd’hui presque inconnus sauf Cavana) Bukowski ne voit pas d’autres solutions que de s’enivrer et de quitter le plateau. En cela il est un anarchiste de droite, dans son rejet à la fois du collectif et des intellectuels, de même qu’il l’est lorsqu’en bon pragmatique, et peut être en bon célinien, il écrit :

    « Les hôpitaux, les prisons et les putes, telles sont les universités de la vie. J'ai passé plusieurs licences, vous pouvez me donner du Monsieur.7 »

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 Mis à part Micberth qui était d’ailleurs pour François Richard le seul véritable anarchiste de droite contemporain.

    2 Rejet de la démocratie, haine des intellectuels, et engagement politique par le désengagement, la critique et le refus d’adhérer à une idéologie.

    3 Contes de la folie ordinaire, 1972.

    4 Ibidem.

    5 https://www.letemps.ch/culture/2014/01/24/deux-bad-boys-litterature-americaine-reviennent.

    6 Apostrophes : Charles Bukowski, ivre, quitte le plateau | Archive INA.

    7 Au Sud de nulle part, 1973.

     

     

  • La haine des intellectuels par les anarchistes de droite – Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Si l’anarchiste de droite rejette la démocratie, il rejette aussi ses défenseurs, voire ses créateurs1 : les intellectuels. Pour l’anarchiste de droit, l’intellectuel échappe au réel tout en prétendant le modifier, il privilégie le théorique, « le concept à la vie » (François Richard), ce qui bien évidemment ne va pas pour leur plaire. En ce sens, Céline écrivait dans une lettre à Élie Faure que « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste ». N’oublions pas que, pour les anarchistes de droite, le changement ne peut venir que des individus et que bien souvent ces individus feront partie d’une élite aristocratique. Le rejet des intellectuels est donc logique dans la mesure où ces derniers ne conceptualisent que des actions collectives : ils sont loin du pragmatisme dont les anarchistes de droite se réclament. Ceux-ci refusent donc, pour reprendre les mots de François Richard, « la prédominance de l’idée par rapport à la réalité des faits ». Les anarchistes de droites ont d’ailleurs maintenu une certaine cohérence, la « rigueur du refus » dont nous parlions plus haut, dans la mesure où il se feront aussi critique des intellectuels de droite et ce quelquefois même au sein des rangs anarcho-droitistes2.

    De même que pour la démocratie, tachons de saisir ce que les anarchistes de droite entendent par « intellectuel ». Dans Le Grand d’Espagne, Nimier en donne la définition suivante : « Nous entendons par là un certain type d’esprits qui collectionnent les idées plus qu’ils ne les aiment et contiennent tous un homme de lettre en puissance, avec le sentiment impérieux d’un échec. » On retrouve ici la distinction opérée dans l’introduction entre anarchistes classiques et de droite, les uns étant des intellectuels (philosophes, économistes, théoriciens du politique) et les autres des hommes de lettres. Par ailleurs, la critique des intellectuels par les anarcho-droitistes est avant tout contextuelle et non absolue : ce qu’ils critiquent ce n’est pas le fait d’être un intellectuel, mais biens les intellectuels de la fin XIXe et du XXe. Céline écrit à ce sujet dans une lettre à Albert Paraz : « Le caractère disparaît du monde. Il n’y a plus que des « épateurs ». Louis XIV, Henri IV, Saint-Louis, Napoléon, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, ont chacun un goût qui reste, une couleur absolue. Mais tous ces petits agités3… Pouah ! Lavettes prétentieuses. »

    Il y a donc, et le constat est frappant, une critique de la décadence qui toucherait leur époque. Cette décadence se caractérise par un « abaissement de l’homme »4 causé par la démocratie et par conséquent par ses promoteurs… Les intellectuels sont donc pour les anarchistes de droite une menace pour l’homme et son épanouissement. Se cache donc derrière la critique des intellectuels une critique bien plus profonde, celle de la décadence qui caractérise selon eux la modernité. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la vision anarcho-droitiste est éminemment pessimiste, que ce soit sur le plan de la décadence morale ou celle intellectuelle. Pour eux, et ce parce que l’homme est « stupide », il ne saurait y avoir de progrès que ce soit en morale ou en sciences. George Micberth écrit d’ailleurs : « Si la technologie a connu un essor prodigieux, l’intelligence a stagné. Quelle distance sépare Sartre de Platon ? Infime, pour ne pas dire inexistante.5 » Et il ajoute ensuite : « Fourrier, Marx et Freud n’ont pas fait leurs preuves. Le temps caricature leurs œuvres et ridiculise leurs idées.6 »

    Face à ce constat, quelles propositions ? Le changement paraît difficile puisque ne pouvant venir que des individus, stupides rappelons-le. Aucun changement en perspective – et c’est peut-être là une des faiblesses de l’anarchisme de droite, son manque de propositions. L’anti-intellectualisme des anarchistes de droite a donc une dimension « politico-historique » (François Richard), dont la caractéristique principale est à nouveau le pessimisme. Ce pessimisme qui les caractérise a pour source bien évidemment la haine des intellectuels - qui ne s’avèrent plus être des acteurs de changement mais au contraire de stagnation, voire de régression - mais aussi l’importance du réel, ignorée par les intellectuels. Céline est édifiant dans une autre lettre à Albert Paraz : « Je suis comme toi : objectif expérimental. C’est à voir. Je ne mange pas d’hypothèses. » Cette ignorance du réel par les intellectuels, et donc par le peuple, explique l’impossibilité d’une progression historico-politique et morale que décrit, d’une façon, on l’admettra, narquoise, Marcel Aymé dans Le confort intellectuel :  « Rien ne saurait les atteindre, les faire dévier sur la pente où ils sont engagés. Loin d’y changer quelque chose, les événements de ces cinq dernières années semblent bien n’avoir eu d’autre effet que d’en accentuer les bizarreries. La guerre, la défaite, l’occupation, la guerre civile, les contrats avec les Allemands, les Américains, les Anglais, n’auront eu, de ce point de vue, aucune influence. »

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 « La démocratie est une invention d’intellectuels », George Bernanos

    2 Les anarchistes de droites critiquèrent les intellectuels monarchistes par exemple.

    3 Céline parle ici des intellectuels de son époque.

    4 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, p.52.

    5 Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974.

    6 Ibidem, p.144.

     

     

     

     

  • Le refus de la démocratie par les anarchistes de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Pour comprendre le rapport qui s’exerce entre anarchisme de droite et démocratie, commençons par une citation de l'un d'entre eux, Léon Bloy :

    « C’est la plus évidente preuve de l’absurdité moderne de confier au peuple une part quelconque dans les affaires de l’État que cette impossibilité perpétuelle et absolue où il se trouve de reconnaître ses amis et de discerner ses intérêts les plus immédiats.1 »

    On remarque dès le début une méfiance vis à vis de l’État, institution « démocratique » par excellence. Il est en effet aujourd’hui difficile de penser le concept de démocratie sans penser celui d’État et la critique de l’État semble être la base de toute pensée anarchiste. Il convient alors de se demander en quoi l’anarchisme de droite est-il unique dans cette critique de l’État. Contrairement aux anarchismes classiques (socialistes, mutualistes, etc.), l’anarchisme de droite étend sa critique à la démocratie elle-même et au concept d’action collective : en cela il est rupture avec l’anarchisme classique.2 Il y a un refus de l’action démocratique et collective, les changements ne pouvant venir que des individus. L’anarchiste de droite, contrairement aux autres anarchistes, « n’accorde aucun crédit a priori à la prééminence du nombre » (François Richard) ; il a même un mépris du nombre qui est vu comme aliénant pour le Moi, idée issue des thèses de Max Stirner. Dans Histoire égoïste, Jacques Laurent propose de définir l’anarchiste de droite comme « celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre et Camus à exprimer les tendances de groupes ou de collectivités ».

     

    Mais si l’on veut comprendre ce refus de la démocratie, il faut comprendre ce que les anarchistes de droite entendent par démocratie. Nous proposerons plusieurs « réflexions » d’auteurs anarchistes de droite autour de la démocratie (peuple, révolution française, etc.) qui ne sont pas des réflexions au sens théorique et académique, mais bien de réelles émanations littéraires et artistiques, où l’esthétique – parfois sublime tant elle est incisive - est au service du refus démocratique. Il y a en effet, nous le verrons, un rejet et même un dégoût de toute les entités collectives en lien avec la démocratie. George Bernanos définit le peuple comme : « Un immense réservoir de manœuvres abrutis, complété par une pépinière de futurs bourgeois. » La critique est violente, mais on ne saurait y être insensible ; c’est peut-être là une des forces de l’anarchisme de droite que de nous projeter contre la réalité avec la force et la violence des mots. Mais pourquoi, peut-on se demander, un tel rejet du peuple et avec autant de violence ? Que ce soit les allocutions télé de Micberth ou encore Céline, on comprendra que le rejet des entités collectives part du constat commun suivant :

    «Pour les anarchistes de droite, l’excellence morale et intellectuelle est rarissime et les hommes, dans leur immense majorité, sont des êtres décevants et stupides »3.

    Et Céline d’ajouter lors d’un entretien avant une émission :

    « Nous ne parlerons pas de l’Apocalypse. Tous les corniauds partent en vacances dans leurs petites voitures. Ils se foutent pas mal de leur fin prochaine et des Chinois. De quoi j’aurais l’air, moi ? D’un plus corniaud qui veut jouer au funambule… Non, si vous le voulez bien, on parlera de choses légères, il faut les faire rire, tous ces cons.4 »

    Le mérite de ces critiques de la démocratie est de nous pousser à interroger nous-même la démocratie, et c’est peut-être la violence et le cynisme avec lesquels la critique opère qui nous poussent à la réflexion. On s’accordera pour dire que parfois l’esthétique de la violence et du cynisme propre aux anarchistes de droite l’emporte sur la proposition politique, comme par exemple cette citation de Michel-Georges Micberth dans Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974 :

    « L’homme moderne est le descendant des charognards de la Révolution française ; sa destinée, ses ascendants l’ont calligraphiée avec le sang de leurs compatriotes. Le génie français a sauvegardé pendant cent quatre-vingts années les reliques mitées de ce qui avait fait la grandeur et l’unité de notre pays. »

    Le refus de la démocratie des anarchistes de droite prend sa source dans deux prémisses qui leurs sont propres : la haine du collectif qui oppresse le Moi via la loi de la majorité et cause bien souvent de grands maux, et l’élitisme dont ils font montre vis à vis d’un peuple jugé stupide et qui se leurre dans le républicanisme, le progressisme, mais aussi le nationalisme. Pour conclure cette partie sur le refus démocratique, nous citerons Gobineau sur la République :

    « Qu’est-ce qu’une basse-cour ? Un lieu assez malpropre où les coqs se battent à perpétuité et battent les poules. La République est tout de même.5 »

     

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

     

    1 Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

    2 Bien que des liens plus évidents puissent être faits avec l’anarchisme individualiste.

    3 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, pages 30-31.

    4 Cahiers de l’Herne, I, p. 229, « Voyage au bout de la tendresse ».

    5 La Troisième République, p. 177-178.

     

     

  • A la découverte de l'anarchisme de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    J’ai le plaisir de pouvoir vous partager aujourd’hui, et durant ces prochains jours, un texte de l’excellent Louis-Batiste Nauwelaerts sur un courant politique fort méconnu de tous. Bonne découverte ! AF

     

     

    « C'est la gauche qui me rend de droite »

    Michel Audiard

     

    « Anarchisme de droite ». Le terme peut paraître étrange, voire paradoxal : il y aurait des anarchistes de droite ? De prime abord, on voit difficilement comment on pourrait être à la fois de droite et anarchiste : l’anarchisme est historiquement ancré à gauche, et les mouvances actuelles anarchistes sont, pour la plupart, définitivement liées à la gauche. S’ajoute à cela un fait décisif que l’on peut constater aujourd’hui : il n’y a pas d’anarchistes de droite se réclamant comme tels. Malgré cela, pouvons-nous dire pour autant que l’anarchisme de droite est un mirage ? La réponse est sans appel : non. L’anarchisme de droite n’est pas un mirage, il est une réalité. Bien évidemment le XXIe siècle n’a connu que très peu d’anarchistes de droites (Michel-Georges Micberth, mort en 2013, Marc Edouard Nabe), mais cette sous-représentation des anarchistes de droites n’a pas toujours été la norme. Au XXe siècle, et en particulier en France, est né une mouvance, une « attitude » pouvant être placée sous la pancarte « anarchisme de droite ». Mais que faut-il entendre par anarchisme de droite ? Ce sera là bien évidemment une des questions qui animera notre étude, mais afin d’éclairer un tant soit peu notre entreprise, nous proposons une première définition – qui s’apparente plus à un rappel historique – de ce qu’est l’anarchisme de droite, ainsi que de sa place dans le prisme des anarchismes :

    Il y a dans le mouvement anarchiste une triple variété : un anarchisme de gauche, issu de la pensée progressiste du XVIIIe siècle, qui joua un rôle important dans tous les mouvements d’émancipation des peuples et qui survit actuellement dans les groupes libertaires et des communautés autogestionnaires ; un anarchisme brut, qui ne se réfère à aucune idéologie, prône la liberté absolue et le rejet de tout pouvoir quel qu’il soit - dont l’un des maîtres fut Max Stirner – et que l’on assimile, à tort ou à raison, à un individualisme excessif ; et, enfin, un anarchisme de droite – celui que nous avons choisi d’étudier ici – qui a des sources dans le courant baroque et dans la philosophie libertine et qui développe depuis plus d’un siècle des thèmes (ô paradoxe !) aristocratiques et libertaires.1

    La définition est longue et ne nous éclaire pas de façon exhaustive sur ce qu’est l’anarchisme de droite, mais s’en dégagent deux caractéristiques propres à l’anarchisme de droite : une tendance à l’élitisme et donc – du fait qu’il s’agit d’anarchisme – au paradoxe. Mais qui sont donc ces anarchistes de droite ? Pourquoi l’évocation d’un anarchisme de droite suscite-t-elle l’étonnement chez le profane, et le rejet , a priori, chez les autres anarchistes ? La réponse réside dans la particularité historique de l’anarchisme de droite, à savoir que, mise à part quelques très rares auteurs, la plupart des anarchistes de droite sont des écrivains, éditeurs, poètes et journalistes.2 Le corpus idéologique de l’anarchisme de droite est donc unique, tant par son média (la littérature) que par son contenu (un élitisme antidémocratique).

    Quelles sont donc les particularités de l’anarchisme de droite, qui permettent de le différencier des autres anarchismes ? Comment s’expriment l’élitisme et l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ainsi que la haine des intellectuels, chez des auteurs comme Léon Bloy, Louis-Ferdinand Céline, Bernanos, Paul Léautaud, Jean Anouilh ou bien encore Michel-Georges Micberth ?3 Comment s’exprime dans la littérature contemporaine ce que François Richard appelle « la rigueur des refus » des anarchistes de droite, qui explique en partie la « haine » - ou du moins le rejet – de certaines personnes pour ces auteurs.4 La démarche anarchiste de droite est-elle une particularité française ou des liens peuvent-ils être établis avec des auteurs hors de l’hexagone ?

    Les thèmes traversant l’anarchisme de droite sont nombreux et complexes, et c’est pour cela que nous avons choisi de réduire le champ de notre étude. Dans un premier temps, nous étudierons l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ce que François Richard nomme « le refus de la démocratie ». Nous verrons ensuite, et c’est là une autre caractéristique propre à l’anarchisme de droite, le refus de l’intellectualisme et la haine des intellectuels qui s’en dégage - haine qui a des racines plus profondes comme la vision décadente et pessimiste que les anarcho-droitistes ont de la société. Dans une ultime partie, nous tenterons un rapprochement entre la démarche des anarchistes de droite et l’œuvre d’un auteur qui nous semble être outre-manche, le meilleur représentant de cette « mouvance »: Charles Bukowski. Cette partie aura pour but de montrer que l’anarchisme de droite est avant tout une praxis, une vie que l’on mène selon certains principes, une attitude.




    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke




     

     

    1 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, page 9.

    2 Contrairement à Bakounine, Kropotkine et d’autres anarchistes, qui pour la plupart sont philosophes, économistes ou théoriciens.

    3 La plupart sont considérés comme anarchistes de droite. Micberth est certainement le représentant le plus fort de ce que peut être l’anarchisme de droite, tandis que Céline est celui dont la filiation à l’anarchisme de droite est la plus débattue (voir l’ouvrage de Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline).

    4 « Haine» est un bien grand mot, mais on ne saurait ignorer la véhémence avec laquelle est parfois reçue l’oeuvre d’auteurs comme Céline, Rebatet, ou Bloy.

     

     

     

  • Entretien avec des libéraux : Louis-Batiste Nauwelaerts

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    AF. Pourrais-tu te présenter s'il te plaît ?


    J’ai 20 ans et étudie à Paris, où j’ai habité toute ma vie (excepté une escapade québécoise de 6 mois), en « humanités droit, économie, gestion, spécialisation en sciences politiques »… un peu compliqué mais pour faire simple il s’agit d’une sorte de classe préparatoire universitaire. J’ai été un temps coordinateur de pour Students for Liberty à Nanterre, mais l’atmosphère ambiante de l’université et le manque de soutiens  m’ont découragé. Par ailleurs, j’écris de la poésie et pratique la magie depuis plusieurs années maintenant.

     

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    AF. Comment définirais-tu le libéralisme ?

     

    Je le définirais comme un principe, un principe fondamental et essentiel, ce fameux principe énoncé par Hayek : « à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées et recourir le moins possible à la coercition. »

     

    AF. De quel courant du libéralisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

     

    Je me sens aujourd’hui plus proche des libertariens de gauche et de l’anarchisme individualiste, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, je pense que les libéraux se leurrent lorsqu’ils prétendent que le passage à une société libérale pourrait se faire facilement. Prenons le cas d’une libéralisation du marché : créer un marché libre sans détruire les avantages monopolistiques acquis par la voie politique, c'est reproduire l'erreur de l'abolition de l'esclavage où les esclaves, n'ayant recouvert ni terres ni aucune part du produit de leur travail, se sont retrouvés obligés de travailler pour leurs anciens maîtres. Lâcher des entreprises issues de la connivence sur un marché libre, c'est institutionnaliser l'esclavage. Or, les libertariens de gauche l’ont très bien compris, d’où leurs propositions parfois audacieuses de faire intervenir l’État (ce qui n’est pas sans susciter la critique dans nos rangs) pour réparer les dommages créés par lui. Cette position est donc avant tout pragmatique, même si je partage beaucoup des vues libertariennes de gauche en matière d’éthique (cf. Bleeding Heart Libertarians)

                           Pour ce qui est de l’anarchisme individualiste, j’aime la vision pratique qu’il donne de la liberté : la recherche de la liberté pour la liberté (qui mène au légalisme naïf des brutal ou vulgar libertarians) est un mirage ; il nous faut faire quelque chose de la liberté.


    AF. Comment es-tu devenu libéral ? As-tu toujours été libéral ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

    Je pense être sincèrement une des rares personnes à avoir utilisé le principe rawlsien du voile d’ignorance (haha). Alors que j’étais au lycée, impossible de me classer politiquement (mes parents m’ayant donné une grande liberté de choix). Je me suis mis à lire, étudier les différents courants principaux, allant du marxisme au libéralisme en passant par les mouvements décroissants, et je pourrais en citer d’autres. Mais je suis devenu réellement libéral en deux temps. Le premier fut la fois où j’ai lu La loi de Bastiat : un choc ! Le second est le moment où j’ai commencé à appliquer à ma vie de tous les jours les principes libertariens, et où j’ai compris leur beauté, leur puissance… mais aussi leurs dangers.


    AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

    L’engagement, puisqu’il est à la fois idéologique mais aussi pratique, est double. Pour ce qui est de l’aspect théorique, j’ai été vraiment marqué par la lecture de Murray Rothbard. Venant de la philosophie (je compte poursuivre mes études dans ce domaine), j’ai apprécié sa méthode qu’il prend chez Aristote et Saint Thomas d’Aquin, et même si je ne partage pas toutes ses conclusions, je respecte énormément cet auteur qui continue de m’inspirer. Milton Friedman fut aussi une source d’inspiration, notamment avec son Capitalisme et liberté.

    Pour ce qui est de l’engagement pratique, ce que nous faisons de nos idées, les anarchistes individualistes et abolitionnistes du XIXe et XXe siècle sont de réelles sources d’inspiration. Je pense en particulier à Henry David Thoreau et Lysander Spooner.


    AF. Tes livres libéraux préférés ?

    L’éthique de la liberté, Rothbard 

    La loi, Bastiat

    Conscience contre violence, Stephen Zweig (l’auteur n’est pas spécialement libéral, mais le combat de Sebastien Castellion contre Calvin et son « inquisition » est pour moi une des plus belles démonstrations de la force de la liberté d’expression)

    De la liberté, J.S Mill (un chef d’oeuvre que certains libéraux devraient relire)

    Second traité du gouvernement civil, John Locke

    Les vices ne sont pas des crimes, Lysander Spooner

    La Bible (Eh oui ! Mais ça cela sera pour une autre fois haha)

     

    AF. Que penses-tu de la place donnée au libéralisme dans la philosophie académique ?

    J’aurais envie de répondre « quelle place » ? Le libéralisme est systématiquement abordé ou de façon critique, ou bien en opposition à d’autres mouvements, mais jamais étudié pour lui-même. A cela s’ajoute une totale méconnaissance de la part de beaucoup d’universitaires des auteurs et textes libéraux.


    AF. Faut-il militer dans un parti politique ?

     

    Hum, je dirais que non. Les partis ne sont qu’un type d’entreprise de conquête du pouvoir historiquement déterminée (Weber). Or les libéraux ne veulent pas – ne devraient pas vouloir – le pouvoir, car il est intimement lié à l’État. Le parti politique de fait légitime l’existence de l’État et l’exercice de son monopole. Mais je ne suis pas insensible aux succès de certains partis libéraux. 


    AF. Avec qui les libéraux devraient-ils s'allier ?

     

    Avec eux-mêmes pour commencer. Ce serait déjà un bon début. Nous passons plus de temps à nous séparer qu’à nous réunir. Les discussions et débats théoriques me passionnent, mais il faut savoir pourquoi on les fait, et savoir s’unir autour de la cause centrale qui nous anime (la liberté), et ce malgré nos différences. Les mouvements qui ne s’unifient pas à un moment ou à un autre deviennent soit totalitaires, dans la mesure où un petit groupe d’acteurs entre en concurrence pour obtenir la légitimité en matière de définition du mouvement (excluant tous ceux ne partageant pas cette définition), soit… ils disparaissent.

     

    AF.
    Quelles seraient les réformes libérales prioritaires à mener d'après toi ?

     

    L’éducation : il faut libérer les esprits du joug de l’État, apprendre aux individus à penser en dehors de l’État, ce qui est actuellement impossible, ou du moins difficile. Une réforme de l’éducation alliant chèques éducation, création d’un marché libre de l’éducation et fin du monopole étatique serait un bon début. Car sans esprits libres, curieux et éduqués, il ne peut y avoir de société libérale.

     

     

  • Malaise métaphysique dans une salle de bain

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    Je suis heureux d'accueillir, dès aujourd'hui, des écrits de Louis-Batiste Nauwelaerts sur mon Blog.
    Bonne lecture !
    AF

     

     

     

     

     

    MALAISE MÉTAPHYSIQUE DANS UNE SALLE DE BAIN

     

     

     

     

    j’étais sur mes chiottes

    journal à la main

    ça parlait de science

    des enfoirés qui prétendaient savoir

    et quand

    l’Univers allait tirer son dernier coup

    mais sans savoir

    pourquoi

    j’ai eu envie de gerber

    un sursaut qui vous aspire le sternum

    un vertige métaphysique

    qui te rappelle le bout de viande

    que tu es et que tu sois

    alcoolo

    curé

    dentiste

    ou normal

    au bout c’est l’abattoir

    fallait que j’boive un coup sinon

    l’éternité m’aurait engloutie

    j’ai bu un coup

    puis j’ai commencé

    à gâcher mon encre

    mon temps

    pas mon argent je n’en avais plus

    et le whisky

    fallait se dépêcher de boire vu

    les milliards d’années d’emmerdes qui nous attendaient

    j’ai bu un coup

    puis un autre

    et encore…

    vide

    comme moi

    comme les stylos

    comme les pages

    comme tout

    comme bientôt …


     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts