11/05/2016

Critique de la conception de la liberté de Milton Friedman

 

 

Ce travail a été réalisé dans le cadre d'un cours-séminaire de philosophie politique à l'Université de Genève. Il s'inscrit bien à mon sens dans les discussions menées sur ce blog.
Bonne lecture !

 

Milton Friedman, économiste néo-classique et positiviste1, Prix Nobel d'économie en 1976, père du philosophe anarchiste libertarien David Friedman, publie en 1962 un ouvrage de philosophie politique, Capitalisme et liberté2, qui défend des positions qu'il qualifie de « libérales3 ». Par la suite, avec la formation du mouvement libertarien aux États-Unis dans les années 1965-19754, Milton Friedman adoptera le qualificatif de « libertarien », même si cette adoption fera polémique pendant plusieurs années parmi les figures du mouvement, Milton Friedman étant jugé trop modéré par certains (dont Murray Rothbard). En effet, Milton Friedman n'est ni minarchiste (favorable à un État réduit aux fonctions de police, justice et armée) comme Robert Nozick ou Ayn Rand, ni anarchiste (favorable à un free market anarchism) comme Murray Rothbard ou son propre fils, mais s'inscrit tout à fait dans la lignée libérale classique5, comme Ludwig von Mises ou Friedrich Hayek, qui défend un État aux fonctions plus étendues que la conception minarchiste.

 

Milton Friedman est avant tout un économiste qui tire ses positions philosophiques de ses recherches empiriques et d'une connaissance inductive (et non axiomatique et purement déductive). Les fondements moraux de sa réflexion philosophique sont utilitaristes6, comme il le dit lui-même : « Le libéral du XIXe siècle considérait l'extension de la liberté comme la façon la plus efficace de promouvoir le bien-être et l'égalité7. » Il s'agit d'un utilitarisme de la règle qui vise à déterminer quelles règles maximisent le bien-être des individus, et c'est à l'aune de ce critère qu'il évalue les règles morales et politiques possibles. Comme il se trouve que c'est aussi ma position en éthique normative, je l'adopterai dans ce travail pour évaluer la conception de la liberté que défend Milton Friedman.

 

Pour ce faire, je commencerai par évaluer la définition de la liberté qu'expose Milton Friedman et montrerai qu'elle est plutôt valable. Puis, dans un second temps, j'étudierai la hiérarchie entre différents types de liberté qu'il propose afin de montrer qu'elle est globalement justifiée. Dans un troisième temps, je parlerai plus spécifiquement de certaines implications de la liberté économique. Enfin, dans un dernier temps, j'aborderai la position de Milton Friedman en ce qui concerne plus spécifiquement la liberté en matière de mœurs pour en montrer ses limitations.

 

1.) Critique de sa définition de la liberté.

 

Pour Milton Friedman, la liberté est la valeur la plus importante de toutes : « Libéraux, nous prenons la liberté de l'individu, ou peut-être celle de la famille, comme un but ultime quand il nous faut juger les régimes sociaux8. » Comme tous les libéraux classiques et libertariens, Milton Friedman entend par liberté essentiellement quelque chose de négatif (la liberté de ne pas être entravé dans ses actions, dans l'exercice de sa volonté). Dans le raisonnement utilitariste de la règle de Milton Friedman, cela s'explique car, selon lui, si la liberté est la règle, alors le bien-être (et la liberté positive) des individus est maximisé. A noter, en outre, que la liberté dont il parle est un concept politique, dans le sens où elle « concerne les relations entre les hommes ; elle n'a aucun sens pour un Robinson Crusoé (sans son Vendredi). (...) Il n'existe pas de pour lui de problème de liberté au sens qui nous occupe9. » La liberté concerne donc les relations entre les individus et non l'individu en tant que monade atomisée.

 

Ces premières considérations sont encore très générales. Plus précisément, Milton Friedman propose une dichotomie entre liberté économique et liberté politique. Si on comprend assez facilement qu'il entend par « liberté économique » liberté de produire et de vendre, de consommer et d'acheter, d'échanger (de commerce), de don (notamment le legs), d'économiser, de prêter (de crédit), etc. Il est plus difficile de comprendre ce qu'il veut dire par « liberté politique ». En effet, il semblerait que Milton Friedman range dans cette catégorie non seulement des libertés politiques stricto sensu, comme la liberté de choisir ses dirigeants politiques, la liberté de se présenter comme candidat à un poste de direction politique, la liberté d'exprimer ses opinions politiques ou la liberté de s'associer avec d'autres individus partageant ses opinions politiques, mais aussi des libertés civiles comme la liberté d'expression en tant que telle, la liberté de conscience (de croyance, de religion), la liberté d'association, ainsi que (probablement) les libertés de mœurs. Le sens que Milton Friedman donne au concept de « liberté politique » est donc très large. A vrai dire, on peut considérer que le sens qu'il donne à ce mot est très trop large, car il tend à simplifier et à éliminer des distinctions conceptuelles qui ont leur utilité et leur importance pour parler de la liberté, surtout si on cherche, comme il essaie aussi de le faire, de hiérarchiser les libertés entre différents types.

 

Si Milton Friedman n'est pas revenu sur cette dichotomie dans son livre à succès La liberté du choix10, publié en 1980, il est toutefois revenu dessus dans sa préface de 2002 à la ré-édition de Capitalisme et liberté : « Le seul changement majeur que je souhaiterais lui apporter serait de remplacer la dichotomie liberté économique-liberté politique par la trichotomie liberté économique-liberté civile-liberté politique.11 » Même si cette modification intervient tardivement (quarante ans après la publication de Capitalisme et liberté, quatre ans avant sa mort) elle a l'avantage d'améliorer sa définition et de lui faire gagner en précision.

 

On peut toutefois se demander si la démarche même de découper, de subdiviser, la liberté en catégories fait totalement sens. En effet, il est possible qu'une théorie de la liberté en général permettrait de traiter ensuite de manière systématique et équivalente, et donc de manière cohérente, chaque type de liberté. Une telle théorie générale est celle proposée par la plupart des philosophes libertariens, à commencer par son propre fils, en passant par Murray Rothbard ou Ayn Rand, qui définissent grosso modo la liberté comme la liberté de l'individu de ne pas se voir imposer par la force la volonté d'autrui (État, gouvernement, société, etc.).

 

2.) Critique de sa hiérarchisation des libertés.

 

Milton Friedman propose une hiérarchisation entre deux types de libertés : la liberté économique et la liberté politique. Selon lui « la liberté économique est elle-même une composante de la liberté au sens large, si bien qu'elle est une fin en soi. D'autre part, la liberté économique est indispensable comme moyen d'obtenir la liberté politique12. » Nous allons d'abord étudier cette thèse selon laquelle l'accroissement de la liberté économique implique l'accroissement de la liberté politique et civile. Puis, nous étudierons la thèse selon laquelle l'accroissement de la liberté politique n'implique pas nécessairement un accroissement de la liberté économique et civile. Enfin, nous tâcherons de voir si la liberté économique est réellement plus importante que la liberté politique et civile.

 

2.1) L'accroissement de la liberté économique implique-t-il l'accroissement de la liberté politique et civile ?

 

Milton Friedman affirme très clairement que « l'accroissement de la liberté économique va de paire avec l'accroissement des libertés civiles et politiques13. » Pour argumenter en faveur de cette thèse, il développe une théorie du pouvoir et de la balance des pouvoirs.

 

2.1a) La théorie friedmanienne de la balance des pouvoirs.

 

Cette théorie prend la forme suivante : « La menace fondamentale contre la liberté est le pouvoir de contraindre, qu'il soit entre les mains d'un monarque, d'un dictateur, d'une oligarchie ou d'une majorité momentanée. La préservation de la liberté requiert l'élimination la plus complète possible d'une telle concentration du pouvoir, en même temps que la dispersion et le partage de ce qui, du pouvoir, ne peut être éliminé : elle exige donc un système de contrôle et de contrepoids. En ôtant à l'autorité politique le droit de regard sur l'organisation de l'activité économique, le marché supprime cette source de pouvoir coercitif ; il permet que la puissance économique serve de frein plutôt que de renfort au pouvoir politique14. » Autrement dit, il y a selon Milton Friedman un pouvoir politique et un pouvoir économique et il s'agit de les séparer et de les opposer plutôt que de les concentrer, comme c'est le cas dans le totalitarisme soviétique où pouvoir économique et pouvoir politique sont concentrés dans les mêmes mains de la bureaucratie dirigeante. Cette théorie de l'équilibre des pouvoirs semble faire sens, même si Milton Friedman ne définit pas de manière très rigoureuse ce qu'il entend par « pouvoir ». Il semblerait qu'il entende par ce concept de pouvoir la capacité de x a prendre des décisions sans être contraint par y. La contrainte désignant non seulement l'usage de la force pour contraindre mais aussi les incitations économiques pouvant servir à contraindre autrui.

 

La liberté économique permettrait donc d'équilibrer le pouvoir politique avec le pouvoir économique. Ce qui renforcerait la liberté politique puisque les individus seraient davantage libres par rapport à l'autorité politique. Milton Friedman exemplifie cet argument avec l'exemple de la liberté d'expression : dans une société où le pouvoir politique ne contrôle pas l'économie, les agents économiques sont prêts à vendre, publier et diffuser des propos tenus par des opposants au pouvoir politique, tandis que dans une société où le pouvoir politique contrôle l'économie (par exemple où l’État est propriétaire des moyens de production), les opposants au pouvoir politique ne peuvent s'adresser à personne pour diffuser leurs propos. Compte tenu de cette argumentation, il semble que Milton Friedman ait raison de penser que l'accroissement de la liberté économique préserve la liberté politique des individus.

 

Si on conçoit que pour favoriser la liberté politique il convient de fragmenter le pouvoir politique en multiples centres de pouvoir en concurrence, car, comme l'explique Milton Friedman « le second [grand principe permettant de bénéficier des avantages qu'offre le gouvernement sans mettre pour autant la liberté en péril], c'est que le pouvoir doit être dispersé. Si, en effet, il faut l'exercer, mieux vaut que ce soit dans le cadre du comté que dans celui de l’état, et mieux, dans le cadre de l’État qu'à Washington15 ». On peut néanmoins se demander si la liberté économique ne va pas aboutir à une concentration du pouvoir économique dans quelques mains. C'est d'ailleurs là une des principales critiques de gauche du marché libre. Milton Friedman répond à cette interrogation que « le pouvoir économique peut être largement dispersé. Aucune loi de conservation ne veut que la croissance de nouveaux centres de pouvoir économique se fasse aux dépens des centres déjà existants16 ».

 

En fait, la liberté économique signifie la mise en concurrence entre les individus. Or, la concurrence entre les individus signifie que chaque individu jouit d'une sphère d'autonomie, d'absence de contrainte. Autrement dit, la liberté économique sécrète une absence de contrainte en impliquant la concurrence inter-individuelle. En effet, « aussi longtemps que l'on maintient une liberté d'échange effective, le trait central du mécanisme du marché est qu'il empêche une personne de s'immiscer dans les affaire d'une autre en ce qui concerne la plupart des activités de cette dernière. Du fait de la présence d'autres vendeurs avec lesquels il peut traiter, le consommateur est protégé contre la coercition que pourrait exercer sur lui un vendeur ; le vendeur est protégé contre la coercition du consommateur par l'existence d'autres consommateurs auxquels il peut vendre ; l'employé est protégé contre la coercition du patron parce qu'il y a d'autres employeurs pour lesquels il peut travailler, etc.17 » C'est donc par la concurrence même que chaque individu peut ne pas dépendre d'un autre individu en particulier et c'est pourquoi la liberté économique est une force de décentralisation du pouvoir économique et non de concentration de ce pouvoir.

 

2.1b) Un argument empirico-historique.

 

Milton Friedman propose aussi un argument empirique et historique en faveur de sa thèse. Il pense possible d'induire de l'observation de l'histoire son argument selon lequel l'accroissement économique implique l'accroissement de la liberté politique et civile : « L'histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps ou dans l'espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par une large mesure de liberté politique, n'ait pas aussi recouru, pour organiser son activité économique, à quelque chose de comparable au marché libre.18 » Mais cette induction historique pose le même problème que toute induction de ce type, elle est difficile à corroborer et aisée à infirmer. Ainsi, Milton Friedman affirme ensuite que « [la liberté politique a évidemment accompagné le marché libre] pendant l'âge d'or de la Grèce et aux premiers temps de l'époque romaine19 ». Or, il est totalement faux de parler de liberté politique dans une société comme celle de la Grèce antique où l'esclavage a toujours existé, où les inégalités en droits entre hommes et femmes n'ont jamais pris fin et où un système d'inégalités en droits stratifiait la société. C'est pourquoi, même en admettant que la Grèce incarna à un moment de son histoire antique un marché libre (ce qui est sujet à controverse), elle ne peut pas avoir incarné un modèle de liberté politique. L'argumentation empirico-historique de Milton Friedman n'est donc pas convaincante.

 

Toutefois, il se peut que ce soit simplement l'exemple de Milton Friedman qui soit mal choisi. On peut en effet observer que partout en Europe, une augmentation immense du niveau de vie de la population (révolution agricole, révolution industrielle, révolution technologique) semble avoir été suivie d'une augmentation des libertés politiques. Il y a donc des observations empirico-historiques en faveur de sa thèse.

 

2.2) L'accroissement de la liberté politique implique-t-il l'accroissement de la liberté économique et civile ?

 

Milton Friedman a ajouté dans sa préface de 2002 un élément important à sa conception de la liberté qui n'apparaissait pas dans la version de 1962 : « Alors que j'achevais la rédaction de ce livre, l'exemple de Hong-Kong, avant sa restitution à la Chine, m'a persuadé que, si la liberté économique est la condition nécessaire à la liberté civile et politique, et aussi désirable que puisse être cette dernière, la réciproque n'est pas vraie. (...) La liberté politique, (...) dans certaines circonstances joue en faveur des libertés économiques et civiques, mais (...) dans d'autres les entrave.20 » Non seulement il pense que la liberté économique implique la liberté politique et civile, mais en outre il pense que la liberté politique n'implique pas nécessairement la liberté économique et civile. Par conséquent, il établit ainsi une hiérarchie entre les libertés, la liberté économique l'emportant en importance sur la liberté politique puisque cette dernière peut parfois avoir des conséquences nuisibles pour les individus.

 

La liberté politique peut-elle vraiment ne pas impliquer la liberté économique et civile, voire, peut-elle lui nuire ? Milton Friedman mentionne l'exemple de Hong-Kong qui était jusqu'en 1997 un territoire britannique, puis un territoire chinois. Ce que Milton Friedman semble avoir observé est que la liberté politique de Hong-Kong jusqu'en 1997 n'a pas amené d'accroissement de la liberté économique et civile.

 

En fait ce qu'a probablement observé Milton Friedman est que lorsque des individus gagnent en liberté politique, par exemple lorsqu'un régime autoritaire se démocratise, ils peuvent employer leurs nouvelles libertés politiques pour élire des dirigeants qui prendront des mesures contre la liberté économique et la liberté civile. Un exemple criant de ce phénomène peut s'observer avec l'Allemagne dans la première moitié du XXème siècle : d'abord régime autoritaire, puis démocratie, c'est une majorité démocratique jouissant de libertés politiques qui élit Hitler à la tête du gouvernement. Par la suite, le régime nazi réduit drastiquement les libertés civiles et économiques. Il semble donc vrai de dire que parfois les libertés politiques peuvent nuire aux libertés civiles et économiques.

 

2.3) La liberté économique est-elle plus importante que la liberté politique et civile ?

 

En montrant que la liberté économique accroît la liberté politique, mais que la liberté politique peut nuire à la liberté économique et civile, Milton Friedman montre que la liberté économique est plus importante et plus valable que la liberté politique. Il établit ainsi une hiérarchie entre les libertés. Cette hiérarchie est-elle valable ? La liberté économique est-elle bel et bien plus importante que la liberté politique ? Et est-elle plus importante que la liberté civile ?

 

Je pense que Milton Friedman a bien montré que la liberté économique est plus importante que la liberté politique. En outre, à quoi bon avoir le droit de vote si on ne dispose pas de la liberté de produire ou d'acheter quelque chose ? Si l'autorité politique détient l'ensemble des moyens de production et l'ensemble des biens de consommation, et si cette autorité ne souhaite pas vous céder quoique ce soit, alors votre droit de vote, votre droit d'éligibilité, votre liberté de rejoindre un parti politique, ne vous seront d'aucune aide pour survivre.

 

On pourrait croire que le raisonnement est différent lorsqu'il s'agit d'opposer liberté économique et liberté civile. En effet, la liberté civile la plus fondamentale, la liberté d'exister sans être agressé dans son intégrité physique, semble être la plus importante de toutes les libertés. Et pourtant la possibilité d'exister sans être agressé dans son intégrité physique est moins important que la capacité de produire ou d'acheter de quoi se nourrir. Si vous risquez d'être agressé cela pourrait causer votre mort, mais si vous ne pouvez absolument pas produire de quoi vous nourrir ou acheter ou échanger de quoi vous nourrir, alors vous mourrez de façon sûre et certaine. C'est pourquoi on peut hiérarchiser les libertés et placer la liberté économique comme la liberté supérieure à toutes les autres en importance.

 

3.) La liberté économique implique-t-elle une réduction de la liberté individuelle à travers l'inter-dépendance ?

 

Milton Friedman semble toutefois garder quelques doutes sur les bienfaits de la liberté économique lorsqu'il soulève un problème auquel il ne répond pas clairement par la suite : « Même dans les sociétés relativement arriérées, l'usage efficace des ressources disponibles exige la division du travail et la spécialisation des fonctions. Dans les sociétés avancées, l'échelle à laquelle la coordination est nécessaire, pour tirer pleinement avantage des occasions offertes par la science et la technologie moderne, est infiniment plus grande. (...) Celui qui croit en la liberté est sommé de réconcilier cette interdépendance généralisée avec la liberté individuelle21. » La liberté économique pousse en effet les individus à se spécialiser dans les domaines de production où ils sont les meilleurs, ce qui a pour conséquence de les rendre de plus en plus inter-dépendants les uns des autres. L'inter-dépendance semble effectivement représenter une baisse de liberté en un sens pour les individus. Mais si on prend l'ensemble des autres implications de la spécialisation et de l'inter-dépendance, on se rend compte alors que loin de réduire la liberté des individus elles l'accroissent.

 

En effet, en se spécialisant chacun a la possibilité de pratiquer davantage ce en quoi il est le meilleur. Or, comme on est le meilleur dans le domaine qui nous intéresse (qui nous motive le plus), pouvoir pratiquer davantage ce en quoi on est le meilleur revient à pratiquer davantage ce qui nous motive, ce qui nous plaît. Cela semble être plutôt un facteur favorable à la liberté individuelle que de pouvoir faire ce qu'il nous plaît. Le contraire de la spécialisation revient en fait à devoir tout produire par soi-même et à pratiquer toutes sortes de « métiers » qui ne nous intéressent pas forcément. Loin de nous libérer, l'autarcie nous contraint à devoir être médiocre dans tous les domaines.

En outre, en se spécialisant, les individus augmentent sans cesse la production, puisqu'ils sont plus performant en se spécialisant uniquement dans les domaines où ils sont les meilleurs. La croissance de la production permet aux individus de gagner en liberté positive (en capacité à faire des choses).

Enfin, l'inter-dépendance est un facteur pacificateur, puisque comme chacun dépend d'autrui pour accéder à ce qu'il désire chacun est incité à ne pas agresser autrui. Or l'agression est une violation importante de la liberté.

 

Pour toutes ces raisons, on peut considérer que la liberté économique et l'inter-dépendance qu'elle implique renforcent la liberté individuelle au lieu de la réduire.

 

4.) La liberté de mœurs, une liberté oubliée ?

 

Milton Friedman a durant sa vie pris position pour la légalisation du mariage pour les gays et a défendu la légalisation des drogues. Il n'était donc pas conservateur et incluait la liberté des mœurs dans son combat pour la liberté. On peut toutefois déplorer le fait qu'il ne lui ait pas donné davantage de place dans son œuvre. En dépassant la dichotomie liberté économique-liberté politique par la trichotomie liberté économique-liberté politique-liberté civile, il effectue un premier pas en direction dans cette direction, la liberté des mœurs étant davantage une liberté civile qu'une liberté politique. Mais on peut toutefois considérer qu'il aurait pu proposer une distinction plus fine entre liberté économique, liberté politique, liberté civile, et liberté des mœurs en tant que catégorie entière. L'absence de liberté des mœurs peut en effet avoir des conséquences particulièrement pénibles et nuisibles pour le bien-être des individus.

 

Dans son ouvrage de 1962, Milton Friedman fait preuve d'un certain conservatisme lorsqu'il s'exprime de la façon suivante : « Aux yeux de l'homme libre, son pays n'est que la collection des individus qui le composent. (...) Cet homme est fier de l'héritage commun, fidèle aux traditions communes22. » Sa défense des traditions, du respect des traditions, ne s'intègre pas aisément dans une défense de la liberté des mœurs. Une véritable liberté des mœurs signifie en effet de ne pas accepter toutes les traditions comme étant bonnes a priori, mais de prendre le temps de les évaluer. De la même façon, Milton Friedman déclare que « libéraux, nous prenons la liberté de l'individu, ou peut-être celle de la famille, comme un but ultime quand il nous faut juger les régimes sociaux23 ». Or, faire de la famille le fondement de la réflexion philosophique politique semble contrevenir autant à la philosophie libertarienne et libérale classique qu'au raisonnement utilitariste. En effet, maximiser la liberté d'une famille n'est pas la même chose que maximiser la liberté d'un individu, et certaines lois pourraient favoriser la famille en tant qu'agrégat au détriment de certains membres de la famille (notamment les femmes). Certes, l'époque (le contexte) peut expliquer ce type de déclarations, mais elles représentent bel et bien une limitation dans l'argumentation de Milton Friedman en faveur de la liberté que l'on ne peut que déplorer.

 

Pour conclure, je pense que mon travail tend à montrer que la conception friedmanienne de la liberté est globalement justifiée, mais qu'elle présente des problèmes et des limitations. Il me semble qu'une théorie globale de ce qu'est la liberté, plutôt que des libertés en générale, permettrait d'assurer plus sûrement l'argumentation de Milton Friedman en faveur de ses positions libérales classiques. Cela lui éviterait aussi de devoir rentrer dans le débat sur la hiérarchisation des libertés et lui permettrait d'éliminer certaines ambiguïté en matière de libertés des mœurs. D'une certaine façon, on peut considérer que le travail de son fils, David Friedman, incarne une correction généralisée et un dépassement de l’œuvre de son père, résolvant les divers problèmes, soulevés dans ce travail, que la conception de la liberté de Milton Friedman peut présenter.

 

 

 

1 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses Universitaires de France, Paris, 2009, pp. 111-117.

2 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, Éditions LEDUC.S, Paris 2010.

3 Ibidem, pp. 44-46.

4 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op. cit., pp. 89-105.

5 Ibidem, pp. 267, 276.

6 Ibidem, pp. 153, 157.

7 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, op. cit., p. 45.

8 Ibidem, p. 53.

9 Idem.

10 FRIEDMAN Milton et Rose, La liberté du choix, Éditions Pierre Belfond, Paris, 1980.

11 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, op. cit., p. 38.

12 Ibidem, p. 48.

13 Ibidem, p. 38.

14 Ibidem, p. 58.

15 Ibidem, p. 41.

16 Ibidem, p. 59.

17Ibidem, p. 57.

18 Ibidem, p. 58. .

19 Idem.

20 Ibidem, p. 38.

21 Ibidem, p. 54.

22 Ibidem, p. 39.

23 Ibidem, p. 53.

 

 

 

Bibliographie

 

- CARE Sébastien, La pensée libertarienne : Genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses Universitaires de France, Paris, 2009.


- FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, Éditions LEDUC.S, Paris 2010.

 

- FRIEDMAN Milton et Rose, La liberté du choix, Éditions Pierre Belfond, Paris, 1980. 

 

 

 

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31/07/2013

La liberté ne se donne pas, elle se conquiert


J'ai cru longtemps que nous pourrions réussir à instaurer le socialisme brique par brique, par le biais de réformes que nous mènerions en parvenant à obtenir une majorité dans les parlements et exécutifs cantonaux et fédéraux. 

A cela certains rétorquent, à ce qu'il semble fort justement que, historiquement (et donc empiriquement), jamais aucun gouvernement réformiste socialiste n'a instauré le socialisme, car les forces capitalistes et les classes dominantes ne permettent pas à un tel gouvernement de réaliser ses réformes et préfèrent soit corrompre ceux qui s'opposent à elles, soit les réprimer.
Et en effet, dans certains cas c'est l'impérialisme capitaliste qui a mis fin aux tentatives réformatrices socialistes (Allende), tandis que dans d'autres ce sont plus ou moins des éléments contingents (Mitterrand).
Mais cet argument, quoique partiellement pertinent, n'en reste pas moins inductif, et non déductif (puisque historique et non philosophique).

Je pense que la véritable contradiction réformiste qui rend caduc le raisonnement réformiste (et là je fais abstraction du carriérisme, de l'arrivisme, et du corporatisme petit-bourgeois, qui peuvent éventuellement motiver de manière latente ce raisonnement, j'interroge uniquement le raisonnement), réside dans le non sens qui est celui de croire que l'on pourrait rendre libre un individu en lui concédant sa liberté. Car tel est le cœur du problème : la liberté ne se donne pas, elle se conquiert !
Certes, pour être à même de comprendre mon raisonnement, il faut déjà avoir admis que le socialisme équivaut à la liberté, et avoir dépassé la simple illusion de croire que le socialisme réaliserait le bien-être ou la pleine santé du genre humain. Le socialisme réalise le bien-être et la pleine santé du genre humain, car ceux-ci sont nécessaires à la liberté (dans sa partie positive bien entendu ici), sa finalité réside dans la réalisation du projet de liberté individuelle et collective, positive et négative.

Tenter de donner la liberté par le haut, par l’État, par une dictature, par des réformes gouvernementales, revient au même : c'est un non sens, quelque chose d'absurde et d'impossible. Il ne suffit en effet pas au maître de dire à son esclave qu'il est libre pour que ce dernier soit réellement libre, il faut en outre que l'esclave désire sa liberté, sinon il continuera de vivre en esclave et ne saura que faire de sa liberté.
Certes, il est possible de donner certaines libertés aux individus, mais ce ne sont jamais que de demi-libertés, comme il en est de la liberté de ne pas mourir de faim en Suisse, qui s'accompagne de la machine bureaucratique et du contrôle étatique sur le moindre de ses faits et gestes.

Si des socialistes comme moi parvenait à obtenir une majorité au gouvernement en Suisse (et là je fais abstraction de l'irréalisme total que représente pareille idée, au vu des 200 ans de domination libérale et conservatrice qu'a connu notre pays depuis ses prémisses démocratiques bourgeois), et que nous souhaitions instaurer le socialisme, soit en ordonnant partout l'instauration de l'autogestion et l'abolition du salariat, que se passerait-t-il ?
Il me paraît que, fort probablement et malheureusement, une majorité des travailleurs ne saurait que faire de l'autogestion, et reproduirait les mêmes modes d'organisation qu'ils avaient l'habitude de vivre et de pratiquer.
Car il faut vouloir la liberté, et il faut la vouloir suffisamment pour être prêt à la conquérir.


Mon prochain billet traitera (normalement) de l'alternative à l'optique réformiste.

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05/05/2013

Le socialisme, un projet pour la liberté



Certains militants pensent parfois que le socialisme serait composé de deux courants antagonistes, dont l'un (dominant) serait exclusivement tourné vers l'augmentation du niveau de vie de la population (et en premier lieu des catégories dominées de la population) via la croissance de l'Etat-providence, et dont l'autre, plus libertaire, se concentrerait sur la réalisation de l'autogestion (la gestion des travailleurs sur leurs moyens de production, la gestion des usagers sur leur lieu de vie, la gestion des étudiants sur leurs lieux d'étude, etc.).
Mais à mon avis, c'est une erreur de vouloir opposer l'un à l'autre, comme il est erroné de chercher à opposer l'égalité ou la justice à la liberté.

Cette erreur provient probablement d'une confusion sur l'essence et la finalité du projet socialiste, ou bien d'une non adhésion au projet socialiste en tant que tel.
Car le socialisme n'est pas seulement un projet égalitariste par amour de l'égalité, pas plus qu'il n'est un projet de justice par adulation de la justice. Le projet socialiste met simplement l'égalité et la justice au service de la liberté, et affirme que sans égalité et sans justice, il ne peut y avoir de liberté réelle.
Le développement de l’État-providence, l'extension du respect des droits sociaux, l'amélioration des conditions de vie, sont partie intégrantes du projet socialiste car ils servent sa finalité : la réalisation de la liberté.
En effet, nul n'est libre sans accès à des soins, sans accès à l'instruction, sans accès à des transports publics de qualité, sans accès à un minimum vital, etc.
La liberté passe nécessairement par l'instauration d'un bon niveau de vie.

Toutefois, la critique du capitalisme, la critique de l'exploitation, n'est pas qu'une critique envers un niveau de vie insuffisant (puisqu'un niveau de vie suffisant est absolument nécessaire à toute liberté réelle), c'est aussi, et ce de manière essentielle, une critique contre l'exploitation en tant qu'aliénation de la liberté.
Car l'existence structurelle du patronat est productrice d'une domination qui aliène la liberté des travailleurs, et qui nie leur autonomie à décider souverainement de ce qui les concerne en premier lieu : la gestion de l'organisation du travail. De même, l'existence d'une autorité extérieure à celle des étudiants et des professeurs au sein de l'université aliène la liberté des usagers de leur espace de vie (étudiants et professeurs) à décider souverainement. Ces exemples montrent que la liberté n'est pas qu'une question d'augmentation du niveau de vie, de réalisation de la justice ou de l'égalité, mais bien aussi une question de démocratie réelle, d'autonomie réelle des individus, et de suppression de toute exploitation ou domination (de toute hétéronomie).

Ainsi, le socialisme se confond avec le projet d'autonomie, avec le projet de liberté, et vouloir lui ôter une de ses composantes ne fait pas sens selon moi. 

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