11/05/2017

Le marché a-t-il des limites ?

 

 

 

J'ai rédigé ce travail pour un séminaire de théorie politique à l'Université de Genève. Vous y trouverez des réponses à un certain nombre de critiques, somme toute assez classiques, régulièrement avancées à l'encontre du libertarianisme. Bonne lecture ! AF

 

 

Dans un article de 2009 intitulé Voluntary slavery and the limits of the market1, Debra Satz interroge les limites du marché, à travers une critique de la philosophie libertarienne et de la théorie économique parétienne, en soulevant un certain nombre de problèmes qui peuvent se poser, ou qui se posent, selon elle, dans le cadre du marché. Cette question des limites du marché - et symétriquement des limites de l’État - est probablement la grande question fondamentale au cœur de la philosophie politique, qui traverse l'histoire des idées politiques, et il me semble qu'elle mérite toute notre attention. En outre, le libertarien honnête (épistémiquement vertueux), c'est à dire sensible au fait d'adhérer à des positions bien argumentées, se doit de prendre en compte les problèmes soulevés par Satz pour proposer une résolution satisfaisante de ces problèmes et éventuellement, si nécessaire, des modifications de parties des positions libertariennes.

Dans ce travail, j'adopte une approche consistant à montrer que la philosophie libertarienne - loin d'être un bloc monolithique mais bien plutôt une pluralité multiple et diversifiée - possède les ressources théoriques internes nécessaires et suffisantes pour répondre aux critiques de Satz, mais qu'il est possible qu'il faille connecter ces différentes ressources théoriques (de provenances diverses) entre elles pour parvenir à des positions satisfaisantes. Toutefois, je reconnais aussi qu'il existe, en tout cas dans le cadre d'un certain nombre de circonstances non idéales (c'est à dire dans le cadre de la non ideal theory), des limites au marché qui peuvent justifier une intervention réduite de l’État, sans que ceci ne contredise une interprétation correcte des principes constituant la philosophie libertarienne par ailleurs2. Pour ce faire, j'aborderai successivement quatre problèmes essentiels – l'esclavage volontaire, le contrat contraignant, le travail contraint pour rembourser une dette et l'absence de devoirs positifs des parents envers leurs enfants - soulevés par Satz et je présenterai les solutions qui ont été apportées à ces problèmes par des théoriciens libertariens.



1. Le problème de l'esclavage volontaire



Satz affirme que « neither [libertarianism or Paretian welfarism] would condemn bondage contracts – nor indeed, voluntary slavery contracts – in principle3 ». Cette affirmation ne semble pas consistante, car comme elle l'admet elle-même « some libertarians have argued that individuals have non-alienable rights to self-ownership, so that they cannot contract themselves into slavery4 ». En effet, l'éminent libertarien Murray Rothbard développe l'idée que l'esclavage volontaire contredit le fondement de la philosophie libertarienne qui est selon lui la propriété de soi. Il développe sa position de la façon suivante :

« Un homme peut aliéner les services de son travail, mais il ne peut pas vendre la valeur future actualisée de l’ensemble de ses services à venir. Autrement dit, la nature étant ce qu’elle est, il ne peut pas se vendre en esclavage et faire exécuter cette vente, car cela voudrait dire qu’il abandonne à l’avance le contrôle même de sa volonté sur sa propre personne. L’homme peut naturellement faire profiter quelqu’un d’autre de son travail actuel mais il ne peut pas, même s’il le voulait, se transformer sans retour en un bien de capital appartenant à quelqu’un d’autre. Car il ne peut pas par lui-même se débarrasser de sa propre volonté, qui pourrait bien changer d’idée dans l’avenir et désavouer son choix actuel. Le concept d’“esclavage volontaire” est bien, en effet, antinomique : le travailleur qui est complètement mais volontairement soumis à la volonté de son maître n’est pas encore un esclave puisque sa soumission est consentie ; alors que s’il changeait d’avis plus tard et que son maître lui imposât l’esclavage par la force, l’ esclavage ne serait pas volontaire5. »

On voit ici que pour Rothbard la contradiction du concept d'esclavage volontaire réside dans le fait que selon sa conception du libertarianisme l'individu ne peut jamais, de manière justifiée, être contraint contre sa volonté, ne peut jamais voir aliéner sa volonté, ce qui serait le cas si un esclave volontaire décidait qu'il ne souhaitait plus être un esclave plus longtemps.

Toutefois, la réponse de Rothbard n'est pas suffisante. Interdire l'esclavage, ou ne pas reconnaître comme valables des contrats esclavagistes, n'est pas nécessairement toujours la meilleure solution au regard des conséquences possibles d'une interdiction. On peut en effet imaginer des situations totalement non idéales où des individus ont le choix entre (1) accepter d'être esclave de x ou (2) mourir de faim. Pour que l'interdiction de l'esclavage ait des conséquences réellement positives pour les individus il ne suffit donc pas d'interdire l'esclavage, mais il faut aussi créer les conditions matérielles pour que les individus puissent subvenir à leurs besoins en dehors de l'institution de l'esclavage. Sur le long terme, les libertariens considèrent que c'est le développement économique - conséquence de la liberté économique, d'un régime de concurrence et de respect des droits de propriété légitimes et de l'état de droit - qui rendent possibles l'amélioration des conditions matérielles des individus. Néanmoins, à court terme, quand il s'agit de rendre matériellement possible l'abolition de l'esclavage, il semblerait souhaitable de proposer une solution plus rapidement fonctionnelle. Une telle solution a été proposée par Milton Friedman et par Friedrich Hayek sous des formes différentes mais plutôt similaires. Milton Friedman propose ce qu'il appelle un impôt négatif, qu'il présente de la façon suivante : « Il serait possible de fixer un plancher (...) au-dessous duquel aucun revenu net (défini désormais en lui incorporant l'allocation) ne pourrait tomber. La définition précise de ce plancher dépendrait de ce que pourrait se permettre la communauté6. » Friedrich Hayek propose quelque chose de similaire avec l'allocation d'un revenu minimum aux plus pauvres, comme on peut le voir dans la citation suivante : « There is no reason why, in a society which has reached the general level of wealth ours has, the first kind of security should not be guaranteed to all without endangering general freedom; that is: some minimum of food, shelter and clothing, sufficient to preserve health7. » Les propositions de Milton Friedman et de Hayek rendent ainsi possibles d'imaginer, à court terme, une abolition de l'esclavage qui auraient des conséquences matérielles positives pour les nouveaux affranchis. Bien que Satz affirme que les libertariens « generally assume that individuals have no welfare rights that give them claim over the labor property of others8 », on voit bien que ce n'est pas le cas de Milton Friedman et Hayek.

En combinant, Rothbard, Milton Friedman et Hayek, on parvient donc à une solution libertarienne au problème de l'esclavage en deux temps (1) introduction d'un revenu minimum pour les plus pauvres9 et (2) interdiction de l'esclavage, où (2) n'est pas mis en pratique tant que (1) n'est pas réalisé. Idéalement, une société suffisamment abondante verrait ses membres spontanément fournir à ses membres les plus pauvres un revenu minimum, mais en dehors de cette situation idéale, on doit considérer qu'une intervention minimale de l’État est légitime d'un point de vue conséquentialiste.



2. Le problème du contrat contraignant



Dans le cadre de sa critique de certains contrats, notamment ceux liant à vie certains individus à d'autres dans une position de travailleur subordonné, Satz affirme que « there is nothing in libertarian theory which rules out that state demanding that a laborer comply with the terms of his contract by specific performance or from imprisoning him if he fails to perform his part of the agreement10. » A nouveau, cette affirmation passe outre la réflexion de Rothbard sur le sujet. En effet, ce dernier développe, à partir des prémisses libertariens jus-naturalistes de propriété de soi et de non aliénation de sa volonté, une théorie des contrats légitimes qui rend caduc la possibilité de contraindre un individu à respecter un contrat quel qu'il soit, comme on peut le voir à travers l'extrait suivant :

« Mais ne tombons pas dans le piège de prétendre que tous les contrats, quels qu’ils soient, sont exécutoires (c’est-à-dire que l’on peut à bon Droit recourir à la violence pour les faire respecter). La seule raison qui rend exécutoires [des] contrats (...) est que leur rupture s’assimile à un vol implicite. Les contrats sans possibilité de vol implicite ne seraient pas exécutoires dans une société libertarienne11. »

Ainsi, selon Rothbard, les contrats ne devraient pas être exécutoires et nul ne devrait être contraint de remplir ses engagements12 car cela violerait le principe de propriété de soi et de non aliénation de la volonté individuelle (la seule limite étant que l'argent reçu en échange d'un engagement doit être rendu à son propriétaire). Cette position rothbardienne neutralise l'argument de Satz à l'encontre du libertarianisme quant à son incapacité à faire face à des contrats nuisant à certaines parties contractantes.



3. Le problème du travail contraint pour rembourser une dette



Satz soulève un problème, distinct de celui de l'obligation à respecter des contrats nuisibles, avec la question travail contraint pour remboursement d'une dette : « In a bonded labor arrangement, a person is tied to a particular creditor as a laborer for an indefinite period until some loan in the past is repaid13. » A priori, il ne semble pas que la possibilité d'emprunter en échange de l'engagement à fournir un certain temps de travail soit problématique d'un point de vue conséquentialiste, mais le problème que soulève Satz est que la durée de travail pour rembourser certains prêts « can last a lifetime14 ». Pour résoudre ce problème, Satz propose un certain nombre de solutions dont « the state can give the laborer subsistence income15 » ce qui rejoint les propositions de Milton Friedman et Hayek qui ont été présentées plus haut. La spécificité de l'approche libertarienne à ce problème réside toutefois dans sa conception de la liberté de choix. Satz ajoute en effet que dans le cadre d'un État fournissant un revenu aux plus pauvres « if [the laborer] still enter into the bonded labor contract, [the state] can refuse to enforce the contract as written16 ». Or, ici, il me semble que Satz va trop loin pour un libertarien, même conséquentialiste. En effet, à partir du moment où chaque individu a une alternative matérielle, comme un revenu garanti par l’État en cas de pauvreté, j'ai du mal à voir comment justifier que l’État interdise aux individus de s'engager malgré tout dans des emprunts contre engagement de fournir un travail futur. Une société où des individus emprunteraient des sommes d'argent à d'autres, dépenseraient cet argent, et n'auraient pas à en subir les conséquences, dés-inciterait au prêt, ce qui nuirait à la création de nouvelles richesses en réduisant l'investissement, la création d'entreprises et l'accès au crédit pour la gestion courante des dépenses des entreprises17. La question de savoir si, après un certain temps à travailler pour rembourser ses dettes, l’État ne devrait pas annuler les dettes en question pourrait néanmoins se poser, d'un point de vue libertarien conséquentialiste, si, après introduction d'un revenu minimum garanti aux plus pauvres, on observait que malgré tout des individus se retrouvent dans des situations de travail contraint pour remboursement de dettes pendant de longues durées.

 

4. Le problème de l'absence de devoirs positifs des parents envers leurs enfants



Dans le cadre de sa critique des limites des marchés, Satz pointe fort justement que : « Some libertarians argue that while it would be a good thing if parents cultivate their children's abilities, they have no obligation to do so. Their only obligation is not to harm their children. (...) Does [a child] have a right over the time, nurturing, and labor of her parents ?18 » Il est vrai que, chez des auteurs comme Nozick ou Rothbard, cette obligation positive est niée, au point qu'ils admettent des conséquences, intuitivement difficilement acceptables, comme la mort de faim possible des enfants par négligence de leurs parents. C'est là clairement une limite du marché et de la théorie libertarienne telle que développée par ces auteurs. Toutefois, le libertarien Steve Horwitz a apporté une solution à ce problème en établissant un lien entre appropriation et responsabilité, où l'appropriation implique la responsabilité et où la responsabilité implique des droits positifs envers ce dont on est responsable, comme on peut le voir dans l'extrait suivant :

« You can think of taking a child home from the hospital as analogous to homesteading: you are declaring to others (not to the child) that this child is yours and that you thereby accept the responsibilities to care that come with exercising those parental rights. If you created that child and do not wish to care for it yourself, you have an obligation to arrange for its care by finding someone else who wants to acquire those rights. Children must be cared for, and infants cannot consent to their caregivers.  Therefore the “agreement” parents enter into is not with the child, but with “the rest of us” by engaging in de facto exercises of parental rights that then create de jure obligations to care for (or to arrange for the care of) those children. With great rights come great responsibilities, and such is the case for parents too19. »

Si on suit l'optique de Horwitz, il ne faut pas considérer le libertarianisme comme une théorie défendant une conception purement négative de la liberté et des droits, mais au contraire comme une théorie intégrant aussi des aspects positifs en matière de libertés et de droits. Si la justification de cela peut prendre la forme donnée par exemple par Horwitz ci-dessus, on peut aussi imaginer une justification simplement conséquentialiste.



Conclusion



Pour conclure, je rappellerais qu'à travers ce travail, j'ai tenté de proposer des solutions libertariennes aux principaux problèmes soulevés par Satz concernant les limites du marché, c'est à dire de montrer que la philosophie libertarienne a les ressources théoriques internes pour faire face aux problèmes qu'elle soulève. Une difficulté des critiques comme celles de Satz c'est qu'elles semblent un peu ambiguës quant à leur portée : ces critiques concernent-elles le corpus théorique du libertarianisme ou les arrangements institutionnels actuels ? Dans le second cas, je pense qu'il faut être prudent en voulant critiquer le libertarianisme à travers une critique des arrangements institutionnels actuels. En effet, comme le dit Nozick : «
L'idéal capitaliste de l'échange libre et volontaire (...) a été associé et a servi de couverture à autre chose : la prédation internationale, des entreprises soudoyant leurs propres gouvernements ou des gouvernements étrangers afin d'obtenir des privilèges qui leur permettent de couper court à la concurrence et d'exploiter leur situation de force, le soutien de régimes autocratiques - souvent fondés sur la torture - qui favorisent ce marché privé délimité, des guerres pour acquérir des ressources ou des marchés, la domination des ouvriers par des contremaîtres ou des patrons, des entreprises dissimulant des effets nuisibles de leurs produits ou procédés de fabrication, etc.20 » Pour la plupart des libertariens, nous ne vivons pas dans le type de société qu'ils défendent. Et je conclurai cette conclusion en citant Kevin Carson : « There is no “free market system.” There never has been. Despite the efforts of some on the Right to pretend that some period in the past has at least approximated laissez-faire, capitalism — the system that replaced feudalism 500 years or so ago — was founded on massive robbery, aggression and enslavement, and has been statist to its core ever since21. » Pour la plupart des libertariens, le marché libre reste en effet non une réalité, mais une utopie (ou une méta-utopie si l'on suit Nozick).







1 SATZ Debra, “Voluntary slavery and the limits of the market” in Why some things should not be for sale, 2009.

2 Le degré d'intervention légitime de l’État peut varier en fonction des circonstances et l'on peut probablement constater une légitimité supérieure de l’État dans un cadre non idéal que dans un cadre idéal (dans ce dernier cas il est même possible que cette légitimité tombe à zéro).

3 Ibidem, p. 108.

4 Ibidem, p. 93.

5 ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991, pp. 54-55.

6 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, Éditions LEDUCS, Paris, 1971, p. 297.

7 HAYEK Friedrich, The road to serfdom, The Institute of Economic Affairs, 2005, pp. 66-67.

8 SATZ Debra, “Voluntary slavery and the limits of the market”, op. cit, p. 94.

9 C'est à dire sous condition d'être en dessous d'un certain degré minimum de possession de ressources.

10 Ibidem, p. 95.

11 ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, op. cit., p. 106.

12 Pour Rothbard, il appartient aux individus de minimiser les risques de rupture de contrats en demandant des garanties financières qui reviennent à la partie lésée en cas de rupture de contrat.

13 SATZ Debra, “Voluntary slavery and the limits of the market”, op. cit, , p. 87.

14 Idem.

15 Ibidem, p.93.

16 Idem.

17 Bien souvent les entreprises contractent des crédits à court terme pour payer leurs dépenses courantes et remboursent leurs dépenses après leurs rentrées d'argent issues des ventes de leur production.

18 Ibidem, p. 95.

19 HORWIZ Steve, Parental rights and the obligation to care, Bleeding Heart Libertarians, [http://bleedingheartlibertarians.com/2015/02/parental-rig...], 19 février 2015.

20 NOZICK Robert, « L'idéal et le réel » in Méditations sur la vie, chapitre 23, Éditions Odile Jacob, 1989.

21 CARSON Kevin, Does ''free market'' means anything ?, [https://c4ss.org/content/44185], Center for a Stateless Society, 27 mars 2016.

 

 

 



Bibliographie


- FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, Éditions LEDUCS, Paris, 1971.

- HAYEK Friedrich, The road to serfdom, The Institute of Economic Affairs, 2005.

- HORWIZ Steve, Parental rights and the obligation to care, Bleeding Heart Libertarians, [http://bleedingheartlibertarians.com/2015/02/parental-rig...], 19 février 2015.

- ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991.

- SATZ Debra, “Voluntary slavery and the limits of the market” in Why some things should not be for sale, 2009.

 

 

 

 

 

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03/01/2016

La sensibilité libertarienne en un poème

 

Ce poème est un extrait de la deuxième partie du livre du philosophe et économiste David Friedman, Vers une société sans Etat, que je vous recommande chaudement. 

 

 

Paranoia

 

« This man I never saw before

At 3 a.m. breaks down the door

To tell me my aspirin is LSD.

"It says right there on the bottle,

Acetylsalicylic Acid."

I tell you doctor, honestly,

It seems like someone's after me.

 

I don't think fighting is what I'm made for

But this lottery ticket I never paid for

Sold by a pusher known as Sam

Has won me a ticket to Vietnam,

A twelve months, expenses paid, tropical vacation

With a funeral, free, from a grateful nation.

But the doctor says I need therapy

For thinking someone is after me.

 

And then there are things I just can't ignore

Like the little man in our bedroom door

Says we'll be in jail by the end of the night

Unless we turn over and do it right.

 

Doctor, Doctor, come and see

There's really someone after me.

 

Then he asks, as he rips off the sheet,

For our marriage license and tax receipt ;

Says "you need a license to shoot at a duck

How come you think that it's free to ... "

Who so blind as will not see ;

The state, the state, is after me1. »

 

David Friedman, 1973

 


 

____________________________________________________________________

1 « Cet homme que je n’ai jamais vu avant

A démoli ma porte à 3 heures du matin

Pour me dire que mon aspirine, c’est du LSD.

« C’est marqué là, sur la bouteille,

Acide acétylsalicylique. »

Vous savez, docteur, franchement,

J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Je ne pense pas être fait pour le combat,

Mais ce billet de loterie que je n’ai jamais payé,

Refilé par un revendeur du nom de Sam,

Ça m’a valu un billet pour le Vietnam,

Un an de vacances sous les tropiques, tous frais payés,

Avec enterrement gratuit, offert par une patrie reconnaissante.

Mais le docteur dit que j’ai besoin de me faire soigner

Parce que je pense qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Et puis, il y a des choses que j’peux tout simplement pas ignorer d’avoir,

Comme ce petit homme à la porte de la chambrée.

Il dit qu’on s’ra en tôle d’ici la fin de la nuit,

A moi de changer de côté et de faire les choses comme il faut.

 

Docteur, docteur, v’nez voir,

Il y a vraiment quelqu’un après moi.

 

Alors il a demandé, en déchirant la feuille,

Notre dispense de bans pour le mariage et notre quittance d’impôts ;

Il dit : « Vous avez besoin d’un permis pour aller tirer le canard

Comment pouvez-vous penser que ça ne coûte rien de… »

Qui est assez aveugle pour ne pas le voir ;

C’est l’Etat, oui, l’Etat, qui est après moi. »

 

 

 

 

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31/10/2015

Ce que le libertarianisme n'est pas : un billet à l'attention des étudiants en science politique


Les cours de philosophie (théorie) politique prodigués aux étudiants en science politique à l'Université de Genève ont la fâcheuse tendance à présenter de manière assez réductrice le libertarianisme. Ce billet vise à dissiper un ensemble de (malheureux) malentendus qui pourraient émerger à propos du libertarianisme. 

1. Le libertarianisme n'est pas (du tout) réductible à Roberto Nozick, Milton Friedman et Friedrich Hayek.

Les trois grandes figures qui ont marqué (et marquent) le mouvement libertarien sont l'écrivaine et philosophe Ayn Rand (1905-1982), le philosophe et économiste Murray Rothbard (1926-1995) et le philosophe et économiste David Friedman (1945-). Ce sont eux qui ont formulé les défenses les plus systématiques et les plus puissantes du libertarianisme en philosophie. Robert Nozick avait certes rejoint le Parti Libertarien dans les années 1970, mais son influence s'est surtout faite sentir dans les milieux de la philosophie politique analytique académique. Milton Friedman et Friedrich Hayek n'ont été reconnus comme libertariens par le mouvement libertarien que depuis le milieu des années 1980. Hayek ne se désignait d'ailleurs que rarement comme libertarien (contrairement, certes, à Milton Friedman).

2. Le libertarianisme n'est pas forcément minarchiste.

Les minarchistes, favorables à un État-minimal, sont probablement plus nombreux que les anarchistes au sein du mouvement libertarien contemporain. Mais c'est loin d'avoir toujours été le cas et à ses origines le mouvement libertarien était composé en majorité de libertariens anarchistes. 

3. Le libertarianisme n'est pas de droite.

Le libertarianisme n'est ni de gauche, ni de droite. Comme la gauche et la droite, il défend les libertés civiques et politiques. Comme bon nombre de gens de gauche, il défend les libertés de mœurs et les libertés de migrer. Comme bon nombre de gens de droite, il défend la liberté économique. Mais contrairement à la gauche et la droite, il défend 
totalement la liberté des mœurs et totalement la liberté économique, et non seulement certains aspects. Pas de privilèges, pas de subvention, pas de limitations de la liberté de certains au profit d'un autre, pas de limitations aux goûts et aux préférences de vie, etc. 

4. Le libertarianisme n'est pas « bourgeois ».

Le libertarianisme ne défend pas les intérêts des propriétaires de moyens de production, si c'est ce qu'entendent par le mot « bourgeois » ceux qui l'emploient. Le libertarianisme, en cassant le système de distorsions à la concurrence qui empêche l'accès au travail et au capital aux salariés et appauvrit les plus pauvres, est éminemment dans l'intérêt de ceux qui ne sont pas actuellement (dans la société étatiste de privilèges actuelle) possédants.

5. Le libertarianisme n'est pas la mixture de Philippe Van Parijs.

Philippe Van Parijs n'est pas libertarien. Il aimerait probablement bien neutraliser le potentiel subversif du libertarianisme en opposant liberté positive et liberté négative et en soutenant que seul l’État peut réaliser la liberté positive des individus, mais ceci est absolument contraire au libertarianisme. Le libertarianisme affirme que la liberté négative implique nécessairement la liberté positive et n'oppose pas les deux. Le libertarianisme affirme en outre que l'action de l’État ne peut que nuire à la liberté positive. Refuser ces raisonnements fondamentaux c'est sortir du libertarianisme et adhérer à une forme ou une autre d'étatisme.

6. Le libertarianisme n'est pas favorable au capitalisme.

Si le capitalisme est définie comme la société dominée par le salariat et la hiérarchie, alors le libertarianisme n'est pas favorable à une telle société. Dans une société sans État, de multiples modèles de sociétés co-existeraient et les meilleurs l'emporteraient. Or, comme les modèles les plus adaptés aux aspirations des êtres humains sont clairement les modèles non hiérarchisés, on verrait une multitude de communautés coopérativistes, de kibboutzs, de phalanstères, de villages hippies, devenir la forme dominante de mode de vie et supplanter les tristes et mornes modèles hiérarchiques que nous connaissons bien trop souvent de nos jours. 

7. Le libertarianisme n'est pas une défense de l'ordre établi.

Le monde actuel n'est que privilèges, contrôles et réglementations, copinage et corporatisme, lobbies et opacité politicienne. Le mouvement libertarien souhaite transformer profondément la société contemporaine, qui n'a rien à voir avec la liberté qu'il érige comme idéal et but de son action. Les libertariens incarnent une force de contestation, une volonté de changement de transformation du monde et non une force de conservation. Au contraire, ce sont nos adversaires qui souhaitent préserver le monde tel qu'il est...

 

 

 

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02/10/2015

Existe-il un contrat social libertarien ?

 


Je me permets une petite interruption dans la publication de mon travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe car je voudrais préciser une notion que j'avais abordée il y a quelques temps : celle de la relation entre contrat social et libertarianisme. J'avais suggéré que le projet libertarien anarchiste diffère de l'état de nature hobbesien car il s'agit d'une société se fondant sur un consensus entre individus sur un principe unique, le principe de non agression. Je pense que cela n'est pas faux, mais que cela demande à être précisé. 

Le projet libertarien anarchiste n'a pas besoin d'un consensus entre individus sur le principe de non agression, et, pourtant, il diffère bel et bien de l'anomie hobbesienne.

Comment est-ce possible ?

Car le respect du principe de non agression est la conséquence (l'implication) des mécanismes de libre concurrence qui régentent le marché de la sécurité dans une société sans Etat (sans monopole de la violence légale). Par la mise en concurrence d'une multitude d'acteurs privés, d'agences de protection privées, par les nécessités de minimiser leurs coûts en évitant au maximum le conflit et de garder leurs clients en préservant leur réputation, la décentralisation de la sécurité crée une société respectueuse du principe de non agression. Elle crée un consensus de fait en faveur de la non agression. Il n'y a donc pas besoin de faire intervenir la notion de contrat social dans le projet libertarien anarchiste, mais on peut éventuellement considérer que la situation de non agression émergeant sur un marché libre de la sécurité est un contrat social minimal et tacite en faveur du principe de non agression.


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20/09/2015

Qu'est ce que le libertarianisme ?

 

Première partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. 



Philosophiquement, le libertarianisme est une philosophie éthique et politique prônant une société dans laquelle l’État interviendrait le moins possible. Il existe de nombreux courants au sein de cette philosophie et il convient de retenir les trois principaux : l'anarchisme1, le minarchisme2 et le libéralisme classique3.

L'anarchisme libertarien défend une société sans État où toutes les institutions et les entreprises sont privées. Dans une telle société, l'offre et la demande (c'est à dire le marché) détermineraient l'ensemble des productions et des consommations. Mais à la différence de l'anarchisme socialiste et communiste, l'anarchisme libertarien ne souhaite pas abolir la propriété patronale (ou bourgeoise).

Le libertarianisme minarchiste soutient, lui, une société où l’État assure encore les fonctions régaliennes, soit celles de justice, police, armée et diplomatie. A la différence de l'anarchisme libertarien, le libertarianisme minarchiste est donc obligé de soutenir l'existence d'une imposition ou d'une taxation pour financer les activités de l’État.

Le libéralisme classique, enfin, est généralement considéré comme étant un libertarianisme modéré : les libéraux classiques sont favorables à ce que l’État prennent en charge non seulement les tâches régaliennes susmentionnées, mais aussi davantage de tâches, qui vont de la gestion des routes ou de la monnaie à la mise en place d'une allocation pour les plus pauvres.

Selon le chercheur Sébastien Caré, cette philosophie aurait émergé aux États-Unis de la fusion de trois courants d'idées4 : l'anarchisme individualiste de penseurs comme Henri David Thoreau (1817-1862), Lysander Spooner (1808-1887) ou Benjamin Tucker (1854-1939), le libéralisme classique de penseurs comme William Graham Sumner (1840-1910) ou Henry George (1839-1897), et l'isolationnisme de penseurs de la Old Right5 comme Henry Louis Mencken (1880-1956), Albert Jay Nock (1870-1945) ou Franck Chodorov (1887-1966).

Il existe en outre différentes justifications morales au libertarianisme6. Les principales sont : une éthique des vertus par la romancière et philosophe Ayn Rand7 (1905-1982), une théorie jusnaturaliste par le philosophe et économiste Murray Rothbard8 (1926-1995), une défense conséquentialiste par le philosophe, écrivain et économiste David Friedman9 (1945-), une justification épistémologico-conséquentialiste par le philosophe et économiste Friedrich Hayek10 (1899-1992), et une argumentation déontologiste par le philosophe Robert Nozick11 (1938-2002).

Enfin, on peut noter que dans le domaine des sciences sociales et économiques le libertarianisme a été nourri par les travaux de l'école « autrichienne » d'économie, dont notamment l'économiste Ludwig von Mises12 (1881-1973), par l'école des choix publics, dont notamment l'économiste James Buchanan13 (1919-2013), et par l'école néoclassique de Chicago, dont notamment l'économiste Milton Friedman14 (1912-2006).

 

1 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses universitaires de France, Paris, 2009, pp. 215-233.

2 Ibidem, pp. 235-265.

3 Ibidem, pp. 267-286.

4 Ibidem, pp. 23-67.

5 Frange isolationniste du parti républicain, opposée à toute intervention militaire en dehors des frontières nationales.

6 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op. cit., pp. 151-209.

7 RAND Ayn, La vertu d'égoïsme, Les Belles Lettres, Paris, 2008.

8 ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991.

9 FRIEDMAN David, Vers une société sans État, Les Belles Lettres, Paris, 1992.

10 HAYEK Friedrich, Droit, législation et liberté, Presses universitaires de France, Paris, 2007.

11 NOZICK Robert, Anarchie, État et utopie, Presses universitaires de France, Paris, 2012.

12 MISES Ludwig von, L'action humaine : traité d'économie, Presses universitaires de France, Paris, 1985.

13 BUCHANAN James, Les limites de la liberté : entre l'anarchie et le Léviathan, éditions Litec, Paris, 1992.

14 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, A contre courant, Paris, 2010.

 

 

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07/02/2015

Qu'est ce que la justice pour un libertarien ?


La justice est quelque chose d'essentiel pour tout libertarien. En effet, le libertarianisme se présente volontiers non seulement comme une théorie de la liberté, mais surtout comme une théorie de la justice (qui serait meilleure, soit plus valable, que les théories concurrentes, comme celle de Rawls par exemple). En vérité, il y a débat parmi les théoriciens libertariens sur ce qui est juste et sur ce qui ne l'est pas. J'aimerais ici revenir quelque peu sur ce débat, exposer les différentes positions, et défendre celle à laquelle j'adhère.

Avant toute chose, je souhaiterais rappeler que le libertarianisme propose deux types de règles éthiques différentes, un impératif catégorique (au sens kantien de l'expression) et un ensemble de règles morales laissées au libre choix des individus.
L'impératif catégorique libertarien est : chacun doit respecter les droits de propriété légitimes de chacun (principe de non agression). Le grand débat porte sur la définition de ce qu'est une propriété légitime (et donc sur ce qu'est une agression).
Il existe un second débat qui porte sur quelles devraient être les règles morales à adopter en sus de l'impératif catégorique (le respect du principe de non agression). Par exemple, un libertarien de gauche pourrait avoir envie d'affirmer l'importance du partage volontaire ou de la solidarité, tandis qu'un libertarien de droite pourrait préférer mettre l'accent sur le refus volontaire des drogues ou de l'avortement. A noter enfin qu'il existe une défense très variée en éthique normative du principe de non agression comme fondement organisationnel d'une société (une défense conséquentialiste par David Friedman, une défense par la théorie de la loi naturelle par Rothbard, une défense par l'éthique des vertus par Ayn Rand, et une défense déontologiste par Nozick).

Mais revenons à la question principale : comment définir ce qu'est un droit de propriété légitime ?

Pour Rothbard, x est propriétaire de son corps, et tout ce qu'il obtient par l'usage pacifique de son corps est sa propriété légitime. Toute personne ne respectant pas la propriété d'autrui sur son corps et sur ce qu'il a obtenu par l'usage pacifique de son corps est un agresseur. Évidemment, un éventuel problème réside ici dans la définition de ce qu'est un usage pacifique (= non agressif) de son corps. Pour les marxistes, l'employeur viole les droits de propriété de ses salariés sur leur corps en ne les payant pas l'entier de la valeur de leur travail. Mais on peut infirmer cette hypothèse soit en démontrant la subjectivité de la valeur, soit en rappelant que sur un marché libre tout travail est payé à sa juste valeur car un employeur a toujours intérêt à surenchérir sur un employeur payant ses salariés en dessous de leur productivité.
Selon Rothbard, il convient en outre de mener des enquêtes pour retracer la généalogie des propriétés de chacun afin de déterminer si elles ont été acquises avec ou sans agression. Bien entendu, dans le cas où une propriété a été acquise par l'usage de l'agression, alors elle doit être rendue à son juste propriétaire. On peut qualifier la position de Rothbard de position minimale libertarienne sur la justice (autrement dit, tous les libertariens sont au moins d'accord avec Rothbard, mais certains pensent qu'il ne va pas assez loin).

Rothbard, certes fort habile dans ses définitions, se heurte à un problème : les ressources naturelles. Selon lui, à l'origine les ressources naturelles ne sont à personne et les premiers individus à se les approprier par leur travail (en mélangeant à ces ressources leur travail) en deviennent les propriétaires légitimes. Locke, et Nozick à sa suite, contestent qu'il soit juste que certains s'approprient des ressources naturelles au détriment d'autrui et toute appropriation est donc soumise à une clause (un proviso) interdisant de s'approprier une ressource si cela nuit à autrui. Évidemment, il est relativement difficile d'en impliquer des applications pratiques (autre qu'un système collectiviste). S'engouffrant dans la brèche ouverte par Locke, l'ancêtre des libertariens, Henry George et les géolibertariens vont impliquer d'une appropriation originelle des ressources naturelles injustes un droit des individus spoliés à toucher une part de ces ressources ou des revenus qui en proviennent. Les marxistes analytiques, dont l'éminent Gerald Cohen, utiliseront aussi cet argument pour justifier la nécessité d'une propriété commune des ressources naturelles.
Toutefois, comme je l'ai expliqué dans un billet précédent, toutes ces positions sont fausses, car A n'est une ressource pour x que du moment que x a trouvé comment faire un usage productif de A. Autrement dit, rien n'est une ressource en lui-même, mais ce sont les individus qui créent les ressources en trouvant un usage utile et productif à ces ressources.

Mais Rothbard se trompe tout de même sur un point : son système d'enquête généalogique ne peut permettre de rétablir une répartition juste de la propriété tant les derniers siècles ont été soumis à l'agression systématique et systématisée (l’État). Jamais nous ne pourrons rétablir une répartition juste de la propriété ainsi. Par conséquent, la seule chose qui est juste est, comme le défendait d'une certaine manière le socialiste libéral Oppenheimer, de répartir de manière égalitaire l'ensemble de la propriété une bonne fois pour toute, puis de laisser un marché libre (sans État) répartir à l'infini la propriété en fonction des échanges libres entre individus.
Ceci étant dit, je ne suis pas de ceux qui défendent une expropriation généralisée par l’État et une redistribution égalitaire par ce dernier avant sa suppression, et ce pour deux raisons. D'une part, parce que donner ce pouvoir à l’État c'est rendre fortement improbable sa suppression ultérieure (au contraire, c'est mettre en place les racines de la tyrannie d'un étatisme total). D'autre part, il suffit qu'une seule personne ait réussi à transmettre sa propriété à ses descendants de manière pacifique pour que ces descendants innocents soient victimes d'un acte injuste, et cela n'est pas acceptable.
Par conséquent, ce qui est juste c'est que les individus répartissent volontairement la propriété de manière égalitaire. Pour ce faire, on peut imaginer une entreprise proposant à chaque individu sur Terre de signer un contrat de cession de biens soumis à la condition que chaque individu du globe le signe aussi. Avec une campagne médiatique d'importance et un fort mouvement social en sa faveur, une telle démarche pourrait amener un jour l'ensemble de l'humanité à s'engager pour rétablir la justice. 

18:19 Publié dans Libertarianisme, Théories de la jutice | Lien permanent | Commentaires (5) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

30/12/2014

La diversité libertarienne

 

Pour toutes les définitions, je vous renvoie à mon article sur les libertarianismes de gauche : 

http://adrienfaure.blog.tdg.ch/archive/2014/11/24/les-libertarianismes-de-gauche-262137.html 

J'ajouterais simplement que la position lockéenne est celle (évidemment) de John Locke, mais aussi celle de Nozick. Elle comprend un proviso, une condition/clause à l'appropriation, qui établit que x ne peut s'approprier A que si cela ne nuit à personne. La position néo-lockéenne est celle de Rothbard, elle ne comprend pas de proviso et est donc plus permissive. 

 

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25/11/2014

Le contrat social libertarien



J'étais hier soir à une conférence de Bertrand Cassegrain, co-organisée par la Société romande de philosophie et par l'Association des étudiant-e-s en philosophie de l'Université de Genève (Phileas), portant sur l'impossibilité de l'anarchisme (défini comme un processus de prise de décision collectif fondé sur le consensus/l'unanimité). Si je suis en accord avec la thèse du conférencier (effectivement le consensus ne fonctionne pas et se traduit bien souvent par l'ostracisme de certains des participants à la prise de décision), je pense toutefois qu'elle n'infirme que l'anarchisme conseilliste unanimiste (il y a aussi un anarchisme conseilliste démocratique), et non pas le libertarianisme anarchiste. Car entre l'anarchisme conseilliste unanimiste et l'état de nature (le chaos hobbesien), il y a une place pour le libertarianisme anarchiste, compris comme un consensus ultra-minimal sur un principe éthique, le principe de non agression (i.e. la liberté des uns s'arrête à la liberté des autres).

Si je reprends un schéma de la conférence d'hier, voilà la typologie que je proposerais :

- Monarchie => Un seul décide

- Aristocratie/Oligarchie => Une minorité décide

- Démocratie (dont l'anarchisme conseilliste démocratique, la démocratie directe, etc.) => Une majorité décide

- Anarchisme conseilliste unanimiste => En théorie, tout le monde décide pour tout le monde, mais en réalité une majorité finit par décider pour des minorités (donc retour à la case démocratique).

- Libertarianisme anarchiste => Personne ne décide pour personne, chacun décide pour soi-même dans le respect d'autrui.

- État de nature (anomie hobbesienne) => Chacun décide pour soi-même sans respect pour autrui.

 

L'anarchie libertarienne se fonde donc sur un consensus ultra-minimal sur un principe éthique qui est le principe de non agression. Bien entendu, il faut que ce principe soit défini. La définition libertarienne classique est la suivante : chacun est propriétaire de son corps et de son esprit et de ce qu'il acquiert par leur usage pacifique, nul ne doit violer les droits de propriété d'autrui, une violation des droits de propriété d'un individu correspond à un acte d'agression.
Une difficulté que présente cette définition classique réside dans ses applications pratiques. Un vol ou un meurtre est un acte d'agression évident, mais qu'en est-il de la nature d'un puissant projecteur braqué par x sur la maison de y, ou d'une insulte de x poussant y au suicide ? La solution se trouve probablement et pragmatiquement dans une approche au cas par cas, réalisée par les tribunaux et autres arbitrages privés dans une société sans État (cf. David Friedman).
Quant au respect du principe de non agression, on peut supposer qu'il sera le fait de tous (y compris d'agences de protection privées). En effet, à partir d'une certaine masse critique d'individus respectant le principe de non agression, les agresseurs potentiels sont automatiquement mis hors d'état de nuire.

Le libertarianisme anarchiste est donc bel et bien un projet de société proposant non un retour à l'état de nature, mais une forme ultra-minimale de contrat-social consistant à établir un consensus sur un principe éthique unique, le principe de non agression. 


 

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24/11/2014

Les libertarianismes de gauche



Le libertarianisme est une philosophie politique aux courants multiples et diversifiés. On a tendance à le présenter comme composé d'un triptyque : libertarianisme modéré (hayekien ou infra-hayekien), libertarianisme minarchiste, et libertarianisme anarchiste. Les libertariens modérés sont ceux qui sont favorables à une absence totale d'intervention de l’État dans l'économie, mais qui acceptent l'existence d'un État régalien s'occupant en outre de quelques tâches supplémentaires (assistance sociale, routes, etc.). Ces libertariens sont proches, voire parfois identiques, à ce qu'on appelait autrefois les libéraux classiques. Les libertariens minarchistes sont ceux qui sont favorables à un État minimal, réduit à ses fonctions régaliennes (police, justice, armée, diplomatie). Enfin, les libertariens anarchistes (tel que moi) défendent une société sans État.


Ce premier découpage possible des libertariens peut se doubler d'un second, centré sur la question des mœurs. Il y en effet des libertariens conservateurs et des libertariens progressistes (et toute une gamme de positions intermédiaires évidemment). Les libertariens conservateurs, appelés paléolibertariens, sont par exemple opposés à l'avortement ou à la consommation de drogues, mais contrairement aux conservateurs non libertariens, ils ne souhaitent empêcher personne de consommer des drogues ou de pratiquer l'avortement. Toutefois, ils se refusent à participer au financement de l'avortement ou à celui d'éventuels traitements sanitaires pour les individus ayant pâti de leur consommation excessive de drogues (ce qui n'est pas problématique car tout libertarien est pour un marché libre des assurances en matière de santé et de maladie). A la différence des libertariens conservateurs, les libertariens progressistes ne sont pas opposés à l'avortement ou à la consommation de drogues, bien qu'ils ne souhaitent obliger personne à financer l'avortement ou les éventuels traitements sanitaires pour les individus ayant pâti de leur consommation excessive de drogues.

 

On peut voir ici un premier clivage entre des libertariens de gauche et des libertariens de droite si on associe conservatisme et droite, et progressisme et gauche. Il y a toutefois une petite difficulté dans ce découpage, car il existe des libertariens de gauche comme Proudhon qui ne sont pas des libertariens progressistes, mais des libertariens conservateurs. Donc, on peut considérer qu'il y a un clivage gauche/droite sur la question des mœurs et un clivage gauche/droite sur les questions économiques au sein du libertarianisme, et qu'on peut être libertarien de gauche sur les questions économiques et libertarien de droite sur les questions de mœurs (comme Proudhon).

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Sur les questions économiques, nous avons une opposition entre trois formes de libertarianisme anarchiste. Il y a un libertarianisme anarcho-capitaliste, un libertarianisme anarcho-socialiste, et un libertarianisme anarcho-communiste. Le libertarianisme anarcho-capitaliste défend le salariat, la hiérarchie, et l'autorité au sein de l'entreprise. Le libertarianisme anarcho-socialiste défend le coopérativisme, l'absence de hiérarchie, et des rapports horizontaux au sein de l'entreprise. Le libertarianisme anarcho-communiste (de Proudhon par exemple) défend le mutuellisme. Ici, on a un clivage entre le libertarianisme anarcho-capitaliste que l'on classera très classiquement à droite, et deux libertarianismes de gauche, le libertarianisme anarcho-socialiste et le libertarianisme anarcho-communiste.


 

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Il existe cependant un autre clivage sur les questions économiques, axé sur la question de l'appropriation originelle de la propriété. Certains libertariens pensent que la répartition originelle des ressources naturelles et de la propriété a été fondée sur l'usage de l'agression (cas des bandits notamment), puis a été sans cesse le fruit de l'agression étatique. Compte tenu de cette origine agressive de la propriété, on ne pourrait considérer comme légitime aucune forme de propriété. Rothbard considère qu'il faut que des enquêtes soient menées pour voir si chaque propriété est légitimement acquise (c'est à dire sans usage de l'agression) et que les propriétés acquises par la force soient rendues à leur propriétaire légitime. Face à cette position pragmatique, d'autres libertariens, comme Franz Oppenheimer, défendent une remise à zéro de la répartition de la propriété. Autrement dit, toute la propriété doit être répartie de manière égalitaire entre tous les individus une bonne fois pour toute, et ensuite le libre jeu des échanges et des niveaux de créativité et de productivité différents fera le reste (en absence d’État et d'agression, la répartition sans cesse fluctuante de la propriété sur un marché libre est ensuite considérée comme légitime).


Cette position libertarienne égalitariste fait face à une autre position libertarienne que l'on nomme géolibertarianisme ou georgisme (du nom de celui qui en est le précurseur, Henry George). Les géolibertariens considèrent que les ressources naturelles, et notamment en premier lieu le sol, sont limitées et que par conséquent il n'est pas légitime que chacun s'approprie ces ressources comme il le souhaite (en mélangeant son travail avec ces ressources). Il convient donc que l’État taxe les individus en compensation des ressources perçues. On pourrait appeler cette dernière approche : minarchisme de gauche (par opposition à un minarchisme régalien de droite).
On voit ici se dessiner un clivage entre libertariens remettant en question la légitimité de l'appropriation originelle des ressources et de la propriété avec une position minimale de droite (Rothbard) et une position maximale de gauche (Oppenheimer) en passant par une position minimale de gauche (les géolibertariens).


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Voilà, j'espère que ce petit tour des différentes positions libertariennes de gauche aura donné un aperçu de toute la richesse et la diversité d'une philosophie politique pleine de vitalité intellectuelle, dont la créativité tranche avec la morne stagnation des autres familles politiques. 


 

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28/10/2014

Ce que le libertarianisme partage avec la gauche



Ce libéralisme classique radicalisé à la sauce anarcho-individualiste étasunienne que l'on appelle libertarianisme est un super-libéralisme poussant les logiques internes du libéralisme jusqu'à ses conclusions logiques (soit l'anarchie pour les plus cohérents d'entre les libertariens, ou au moins un État minimal pour les plus frileux). Comme il échappe au traditionnel clivage gauche-droite, j'ai trouvé qu'il n'était pas inintéressant de présenter les éléments qu'il partage avec la gauche (l'exercice peut aussi évidemment être fait avec la droite).

Voici donc les positions que les libertariens partagent généralement avec la gauche.

1. Un soutien à l’État de droit, au constitutionnalisme, à la séparation des pouvoirs, et au respect des droits fondamentaux (il y a toutefois divergence sur l'étendue de ces droits fondamentaux) dont la liberté d'association, de mouvement, d'expression, de croyance, de presse, etc.
(A noter que, bien entendu, les libertariens anarchistes ne voient dans tout cela qu'une étape.)

2. Une condamnation totale de l'esclavage.

3. Une condamnation totale de toutes les doctrines totalitaires et despotiques, comme le fascisme ou le nazisme.

4. Une opposition farouche au colonialisme, au néo-colonialisme, et à l'impérialisme, et un soutien à la restitution des terres aux individus expropriés par la force dans les pays pauvres.

5. Une ferme opposition au militarisme, à l'interventionnisme militaire, au service militaire obligatoire, à l'armée étatique, et un soutien à la réduction des budgets militaires (les deux derniers points concernant toutefois surtout les libertariens anarchistes).

6. Une opposition à la surveillance étatique, aux services de renseignement, et à l’État-policier.

7. Un soutien à l’économie de marché plutôt qu'au planisme d’État (je fais exception d'une poignée de marxiste-léninistes).

8. Un soutien à la décentralisation plutôt qu'à la centralisation.

 

9. Une opposition aux abus de pouvoir, à la corruption, au copinage politique, et aux privilèges de la haute-bureaucratie.

10. Un soutien (à gauche en général) au libre-échange.

11. Un soutien à la libre-circulation des personnes et à une immigration plus libre.

12. Un soutien à la liberté en matière de mœurs et un refus d'imposer une morale conservatrice aux individus par la force.

13. Un soutien à la légalisation des drogues.

14. Un soutien à la liberté des individus de faire ce qu'ils veulent avec leur corps.

15. Un soutien à la possibilité de l'école à la maison et à la possibilité de méthodes d'enseignement alternatives.

16. Un soutien à la liberté de créer librement des monnaies.

17. Une opposition générale à la TVA et conséquemment à sa hausse.




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16/09/2014

Le libertarianisme n'est pas réductible au libéralisme

 


J’ai longtemps pensé que le libertarianisme n’était qu’une forme de libéralisme un peu extrême, mais après réflexion j’en suis venu à considérer cet anglicisme comme n’étant pas réductible au libéralisme. Certes, on ne peut nier l’héritage du libéralisme classique, mais Sébastien Caré a raison de rappeler que le mouvement libertarien américain s’est aussi construit sur l’isolationnisme et l’anarchisme individualiste. Le libertarianisme n’est donc pas qu’un autre terme pour nommer une forme radicale et éclairée de libéralisme, mais bel et bien le résultat d’une fusion de plusieurs éléments.

Bien sûr,  on pourrait considérer que le libertarianisme incarne la forme la plus pure du libéralisme et la plus fidèle à ses valeurs de base. Néanmoins il y a polémique et bataille sur cette question. Les libéraux interventionnistes dans la lignée de Mill ou de Keynes (aujourd’hui Rawls ou Audard) n’ont d’une certaine façon pas totalement tort lorsqu’ils se réfèrent aux libéraux classiques, car ces derniers n’étaient jamais parvenus aux positions libertariennes (sinon les libertariens n’auraient pas besoin de se distinguer des libéraux classiques évidemment). Il y a donc innovation avec le libertarianisme, que l’on apprécie ou pas ce terme quelque peu barbare.

La logique interne et naturelle du libertarianisme l’amène en outre à soutenir une position anarchiste (ou du moins anarchisante pour les plus modérés des libertariens) qui m’amène à une observation stimulante.

Le fait que l’aboutissement du libertarianisme soit un monde panarchique implique que le libertarianisme permet tout à fait la formation et l’émergence de sociétés communistes (où tout est mis en commun volontairement), socialistes (coopérativistes et a-hiérarchiques), ou encore conservatrices (où les mœurs sont encadrés par la tradition par exemple). Cela montre la nature divergente du libertarianisme d’avec le libéralisme, puisque les libéraux sont généralement moralement libéraux et favorables à un mode de production hiérarchique ou salarial. 

Ainsi, bien que le libertarianisme réalise le libre-marché dans le respect des droits de propriété, il n’est pas réductible au libéralisme. Il innove et incarne en lui-même une nouvelle philosophie politique. 

09:25 Publié dans Libertarianisme | Lien permanent | Commentaires (7) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg