29/10/2015

Une hausse de la taxation de 100% sur le tabac à shisha ? Cap sur le marché noir !

 

Qu'avons-nous fait chers amis amateurs de cet instrument si finement ciselé, qu'avons-nous fait pour que s'abatte sur nous le courroux du Conseil Fédéral depuis le 1er mai ? Pourquoi devrons-nous payer 10 francs pour quelques misérables 50 grammes de tabac fruité alors que nous n'en payions jusqu'à maintenant que 5 ? Comment est-il possible de doubler ainsi les prix par la seule force de l’État et de sa morale sans que nul ne rechigne  et ne s'émeuve ? 

Et bien c'est fort simple, la majorité des consommateurs de shisha sont politiquement invisibles. Car ce sont
des jeunes. Or, c'est bien connu, les jeunes n'existent pas politiquement, car ils ne votent que fort peu. On peut donc décider pour eux qu'à présent ils trimeront le double pour s'offrir une poignée de tabac sans en subir nulle conséquence ou révolte. Point de lobby de la shisha, point de réaction médiatique ou politique, sur l'esthétique appareil le gouvernement s'acharnera et seul le silence lui répondra.

Est-ce que tout ceci est juste ?

Nullement. Le paternalisme de l'Etat s'acharne sur les membres les moins argentés de la société, et sur ses membres les moins influents, dans le seul but d'imposer sa morale et de leur faire les poches pour emplir les siennes.

Alors que faire ?

Nous n'obtiendrons jamais gain de cause politiquement, car notre influence politique est marginal. Faut-il se résigner et payer la dîmes ? Faut-il se courber devant l'Autorité ? 

La solution ne peut venir que de nous. Nous n'avons rien à attendre des politiciens. La solution à notre problème consiste à sortir du marché contrôlé par l’État. Les vendeurs et les acheteurs de tabac à shisha doivent s'organiser entre eux, hors de tout contrôle de l’État, et commercer en dehors de ses taxes. Le marché noir, voilà la solution ! C'est seulement là que nous échapperons à l'injustice qui s'abat sur nous et qui nous éreinte, et que nous goûterons les fruits défendus du narguilé.

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27/10/2015

Hypothèses explicatives sur l'émergence du mouvement libertarien en Europe

 

Pourquoi et comment des mouvements libertariens ont-ils pu se former en Europe ? Une première hypothèse que l'on peut émettre serait que les mouvements libertariens européens sont une importation des États-Unis. Cette hypothèse semble tout à fait fondée. Il est évident que le terme « libertarien » est né aux États-Unis en réaction au détournement de sens qu'a subi le terme « libéral ». En Europe, une telle évolution sémantique du mot « libéral » s'observe également. On peut en déduire – sans trop s'avancer – que l'adoption du terme « libertarien » en Europe reproduit cette évolution sémantique. A noter d'ailleurs que Henri Lepage, qui a introduit ce terme en Europe, le fait en référence directe aux États-Unis, dans le but même d'importer les idées libertariennes. En outre, les instituts européens Von Mises et les sections nationales de Students For Liberty sont tous des importations directes d'organismes américains, tandis que le European Free State Project est une copie du Free State Project américain. Ceci étant dit, tout cela ne nous permet pas d'éclaircir les raisons de l'émergence d'un mouvement libertarien en Europe.

L'historien Philippe Fabry a émis l'hypothèse1 que le mouvement libertarien incarne une nouvelle subversion, amenée à remplacer progressivement l'ancienne subversion gauchiste et marxiste devenue conservatrice (car favorable à l'ordre établi). Une telle hypothèse est corroborée par une série d'entretiens que j'ai menés par e-mails2 avec des militants libertariens, qui montre qu'une minorité d'entre eux provient d'organisations de gauche ou d'extrême gauche. Il semble donc possible qu'effectivement le mouvement libertarien projette une image subversive, de par la radicalité et l'utopisme de ses positions, qui attire des militants à la recherche de tels éléments au détriment des organisations de gauche et d'extrême gauche.

Mon hypothèse est que l'émergence des mouvements libertariens est reliée in fine à des facteurs économiques. Selon moi, ce sont les crises économiques qui provoquent l'émergence des mouvements libertariens. En effet, dans un contexte de crise économique, le grand public se sentant vulnérable a tendance à exiger davantage de protection et d’intervention de la part du gouvernement. Cette demande accrue pour des politiques interventionnistes et étatistes provoque une adaptation de l'offre politique sur le marché politique avec comme conséquence une étatisation de ce marché. Une telle étatisation laisse sur ses marges une demande inassouvie, celle des intellectuels libertariens. Cette avant-garde décide alors d'occuper ce nouvel espace idéologique qui lui est abandonné pour essayer de modifier à la baisse la demande en idées politiques étatistes. Ainsi, on peut observer que le mouvement libertarien américain naît en 1947 (avec l'invention du terme « libertarien » par Read), soit deux ans après la fin des douze années de gouvernement Roosevelt, gouvernement très interventionniste apparu en 1933, en pleine Grande Dépression (débutée autour de 1929).

Comparativement en Europe apparaît la Libertarian Alliance en 1977 au Royaume-Uni et en 1978 est publié l'ouvrage de Henri Lepage en France, qui introduit le terme « libertarien » en Europe, cela alors que les effets de la crise débutée en 1973 sont en train de prendre fin. Ces deux instances montrent que l'émergence des mouvements libertariens européens est consécutive à la crise de 1973-1978.

Enfin, les partis politiques libertariens européens se sont formés en 2007 (Italie), 2008 (Royaume-Uni), 2010 (Suisse), 2012 (Belgique), et 2013 (France), soit après la crise des subprimes débutée en 2007 (suivie de la crise de la zone euro).

Comme on peut le constater, dans ces trois cas les dates coïncident avec mon hypothèse. Les crises portent certes au pouvoir des partis interventionnistes, mais en même temps elles donnent naissance à l'antithèse de ces partis au pouvoir : le mouvement libertarien.

 

 

 

1 FABRY Philippe, « Gauche-droite : vers un basculement idéologique d'ampleur ? », Contrepoints, 3 février 2014.

2 Ces entretiens sont disponibles sur mon blog : [http://adrienfaure.blog.tdg.ch/entretien-avec-des-liberta...].

 

 

 

 

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26/10/2015

Comparaison entre le mouvement libertarien européen et le mouvement libertarien américain

 

 

Il n'existe pas de mouvement libertarien européen à proprement parler mais des mouvements libertariens européens, car chaque mouvement national a ses spécificités et ses caractéristiques qui lui sont propres. Mais l'ensemble de ces mouvements se réclame tous de la philosophie libertarienne. On peut noter la même chose du mouvement libertarien américain qui n'est en fait que la somme de cinquante-et-un mouvements libertariens différents.

Toutefois, le chercheur Sébastien Caré parle d'un mouvement libertarien américain, car les différences entre États américains sont probablement moindre que celles entre États européens. Dans son ouvrage Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial1il propose un découpage schématique de son évolution en quatre phases2. Premièrement une phase d'émergence de 1950 à 1969, durant laquelle le mouvement rompt progressivement avec ses anciennes attaches, d'abord conservatrices (rupture avec les républicains en 1965), puis gauchistes (rupture avec la New Left en 1969), et s'autonomise. Deuxièmement une phase de développement et de centralisation entre 1969 et 1983 durant laquelle le mouvement se déploie, développe ses institutions tel que le Libertarian Party en 1971 et le Cato Institute en 1977, et publie ses principaux ouvrages. Dans une troisième phase, on assiste à l'implosion du mouvement libertarien entre 1983 et 1985, parce que le Libertarian Party est miné par les conflits internes et la concurrence des républicains reaganiens. Enfin, dans une dernière phase, de 1985 à nos jours, le mouvement libertarien se décentralise radicalement, s'éparpille et se dissémine sous des formes très diverses, permettant une maximisation de la diffusion des idées libertariennes (selon un sondage Gallup de 2009, il y aurait 23% de libertariens aux États-Unis de nos jours).

Si l'on tente d'appliquer ce schéma en quatre phases aux mouvements libertariens européens, que remarque-on ? D'une part que les mouvements libertariens européens ont probablement déjà traversé la phase d'émergence, de 1970 à la fin des années 1990. D'autre part qu'ils ont entamé dans les années 2000 leur phase de déploiement et de centralisation avec la fondation des partis politiques libertariens qui réunissent la grande majorité des individus se revendiquant libertariens. Plus récemment, la constitution de Interlibertarians en 2011, puis de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens en 2015, montre une accentuation de cette centralisation des mouvements, puisque ces organisations sont essentiellement européennes. Cependant, en regard de la petitesse des mouvements libertariens européens, on peut déduire que ces derniers sont toujours dans leur phase de déploiement.

Toutefois, le mouvement libertarien européen diffère du mouvement libertarien américain en ce qu'il évolue dans des contextes locaux différents. Aux États-Unis, ce sont les contraintes du bi-partisme du système politique qui ont fait imploser le Parti Libertarien et ont provoqué la dissémination du mouvement, tandis que dans des contextes multi-partisans comme en Suisse, en Belgique ou en Italie, le mouvement libertarien n'a pas à faire face aux mêmes contraintes (et ne va donc pas forcément à suivre la même évolution).

En outre, on peut noter que de 1950 à 1990 le parti libertarien américain était dominé par les anarchistes libertariens, et que c'est seulement ensuite que le parti a adopté une ligne minarchiste ; tandis qu'en Europe, dans les cas étudiés, les partis défendent toujours une ligne minarchiste.

 

 

 

1 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit.

2 Idem, pp. 25-27.

 

 

 

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21/10/2015

Comparaison entre les différents mouvements libertariens nationaux en Europe

 

 

A travers l'étude des mouvements libertariens du Royaume-Uni, d'Italie, de Belgique, de France et de Suisse, on peut observer des caractéristiques communes. Dans chaque cas, c'est dans la fin des années 1970 et au cours des années 1980 que les idées libertariennes entament leur diffusion, essentiellement de manière livresque (Bruno Leoni, Claustrøføbia, Henri Lepage, la collection Libre-échange, la collection Laissez-faire) et intellectuelle (Libertarian Alliance, Cercle Hayek, conférence de l'International Society for Individual Liberty). Dans les années 1990, de premiers embryons d'organisations libertariennes voient le jour : la maison d'édition de Leonardo Facco qui lui sert de cercle de recrutement libertarien, l'Association des Libertariens en France, et Pro Libertate en Suisse. Il faut toutefois attendre les années 2000 pour que ces embryons d'organisations libertariennes soient remplacées par de véritables organisations libertariennes, essentiellement sous forme de partis politiques libertariens. Le schéma de développement qu'empruntent les mouvements libertariens nationaux passent donc toujours, dans les cas étudiés, par une première phase de diffusion des idées à l'attention des groupes intellectuels ou très politisés (1970-1990), suivie d'une seconde phase de constitution d'un embryon d'organisation libertarienne (1990-2000), avec, finalement, la formation dans les années 2000 de partis politiques libertariens.

Actuellement ces organisations sont encore toutes très petites, même si cette petitesse varie en fonction des pays puisqu'au Royaume-Uni le parti compte 2000 membres, tandis que le parti français n'en compte que 200. Il faut toutefois prendre en compte le fait que les différents partis libertariens n'ont pas été fondés en même temps. Ainsi, le parti français a été fondé en 2013 alors que le parti britannique a été fondé en 2008, ce qui pourrait participer à expliquer la différence d'effectifs. Cependant, il faut aussi noter que, si en Italie, au Royaume-Uni, en Belgique et en Suisse le mot libéral désigne une doctrine bien plus étatiste que le mot libertarien, ce n'est pas le cas pour la France où la domination culturelle du gaullisme, très étatiste depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, a eu pour conséquence de marginaliser les libéraux sans changer le sens originel du mot lui-même, ce qui a provoqué l'inter-pénétration du mouvement libertarien et du mouvement libéral.

Si les partis politiques libertariens d'Europe partagent tous une position commune, grosso-modo minarchiste (avec des inflexions plus radicales en Italie ou plus modérées en Suisse), ils diffèrent dans les tactiques qu'ils ont adoptées. En Suisse, en France, en Belgique et au Royaume-Uni, ils ont adopté une position réformiste et gradualiste en prônant la réduction progressive de l'intervention de l’État et en participant aux élections, tandis qu'en Italie le parti libertarien a adopté une stratégie plus radicale en défendent la sécession et l'évasion fiscale. Il est possible que l'apparition d'un concurrent libertarien, I Liberi Comuni, soit une conséquence de cette stratégie plus radicale. Toutefois, il est aussi envisageable qu'elle soit le simple reflet d'une adaptation aux modalités contextuelles locales.

Il se pourrait enfin qu'il existe une fracture générationnelle entre une génération de pionniers libertariens active durant la période de 1980 à 2000 et une nouvelle génération s'étant formée à partir des années 2000. La première génération, plus radicale dans ses orientations politiques, serait davantage issue du conservatisme et de la droite, tandis que la seconde génération, moins radicale, serait davantage issue de pans non politisés de la société, voire parfois de la gauche. Une observation superficielle de la composition du mouvement libertarien francophone pourrait probablement accréditer cette hypothèse, mais c'est surtout le conflit ouvert en Italie entre les « vieux » du Movimeno Libertario et les jeunes de Students For Liberty Italy qui la corrobore. 

 

 

 

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20/10/2015

Organisations libertariennes internationales actives en Europe

 

 

Si le mouvement libertarien européen est organisé, comme on l'a vu, en partis politiques, associations (notamment estudiantines), instituts de recherche et think tanks, il existe aussi des organisations libertariennes actives à l'échelle européenne. La plus importante d'entre elles est sans conteste la très active Students For Liberty (SFL).


European Students For Liberty (2011)

 

SFL a été fondée en 2008 aux États-Unis dans le but de diffuser les idées libertarienne au sein des universités et des milieux étudiants. SFL est donc une organisation étudiante mondiale, présente sur chaque continent. En 2011, une sous-organisation a été fondée pour le continent européen : European Students For Liberty. Ses sections, présentes dans les universités de la plupart des pays d'Europe, organisent des conférences, diffusent des ouvrages libertariens et organisent diverses activités du même type1. En dehors de SFL, il existe d'autres organisations libertariennes internationales comme Interlibertians.


Interlibertarians (2010)


Fondée en février 2010 par le
Movimento Libertario et les Liberisti Ticinesi, l'organisation vise à créer une Internationale Libertarienne comme alternative à l'Internationale Libérale, servant de réseau entre toutes les organisations politiques et associations culturelles libertariennes2. Depuis 2011, elle organise une conférence annuelle à Lugano sur des thématiques libertariennes3 (banques centrales, monnaies privées, démocratie, etc.). C'est au sein de Interlibertarians que les partis libertariens ont décidé de fonder une seconde organisation libertarienne internationale qui leur est entièrement dévolue, l'Alliance Internationale des Partis Libertariens (AIPL)4.


Alliance Internationale des Partis Libertariens (2015)


Le 6 mars 2015, les partis libertariens d'Afrique du sud, d'Allemagne, de Belgique, du Canada, d'Espagne, des États-Unis, de France, d'Italie, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, de Russie, et de la Suisse alémanique, fondent l'Alliance Internationale des Partis Libertariens (AIPL) à Bournemouth (Royaume-Uni)5. Ils ont, depuis, été rejoints par les partis libertariens d'Australie, d’Écosse, de Norvège, et de la République Tchèque. L'AIPL a pour objectif de promouvoir et développer une collaboration et un réseau de partis libertariens ainsi que d'établir et défendre des perspectives et solutions politiques libertariennes au niveau mondial6.


European Free State Project (2015)


Enfin, en avril 2015, le Français Gilles Laurent a lancé un projet d'émigration européenne dans le canton du Tessin. Ce projet, le European Free State Project, inspiré de son homonyme américain - qui prône depuis 2001 une émigration américaine dans l’État du New Jersey - consiste à recueillir l'engagement de 3500 Européens à venir émigrer en même temps au Tessin7. L'idée étant autant de fonder une communauté libertarienne en Europe que de transformer le Tessin en un canton libertarien par l'engagement politique. En juin 2015, seule une trentaine de personnes s'étaient engagées à émigrer au Tessin.

 

 

 

1 MCCOBIN Alexander, A reason for optimism : the internationalization of Students For Liberty, 2012.

2 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsible de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

3 Archives de Interlibertarians en ligne, [http://www.interlibertarians.org/], 2015.

4 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsible de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

5 NIMSGERN Jean-François, « Fondation de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens », Contrepoints, 12 mars 2015.

6 Entretien avec Hilary Hackleman, secrétaire de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens, réalisé en mars 2015.

7 Entretien avec Gilles Laurent, fondateur du European Free State Project, réalisé entre octobre 2014 et avril 2015.

 

 

 

 

 

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16/10/2015

Les libertariens en Suisse

 


Les premiers libertariens en Suisse apparaissent à la fin des années 19701, probablement à nouveau grâce à la publication de Demain le capitalisme de Henri Lepage en 1978. Un événement marquant dans le développement des idées libertariennes en Suisse est la tenue de la première conférence de Libertarian International2, en 1983 à Zürich3. Cette organisation libertarienne internationale, fondée en 1980 par des militants libertariens canadiens, se nomme aujourd'hui International Society for Individual Liberty.Elle organise des conférences et des camps, et finance également des publications pour diffuser les idées libertariennes. Au début des années 1980, on ne compte qu'entre 10 et 20 libertariens en Suisse4.


Pro Libertate (1991)


En 1991, les libertariens suisses fondent
Pro Libertate5. En son sein ils organisent des conférences, créent un site web, et participent aux débats publics. Leurs meetings rassemblent jusqu'à une cinquantaine de personnes. Les libertariens suisses y militent ainsi jusqu'en 20056, date à laquelle Pro Libertate cesse d'être active. En 2002, un reportage de la Radio Télévision Suisse7 rapporte qu'il existerait entre 1000 et 2000 libertariens en Suisse. Ce chiffre est toutefois une simple estimation de la part des libertariens interviewés8 et ne désigne probablement pas tant les individus se réclamant du libertarianisme que des individus considérés comme étant libertariens par les libertariens interviewés.


I Liberisti Ticinesi (2010) – Unabhängige Partei (2013) - Le parti libertarien de Genève (2014)

 

En décembre 2010, le parti politique I Liberisti Ticinesi est fondé par l'ingénieur mécanique Rivo Cortonesi, l'informaticien technique Franco Bertelli et le technicien radio-visuel Gianni Demarin. Aucun des trois ne faisait de politique auparavant. Le parti compte aujourd'hui entre 10 et 15 membres9.

En 2013, d'anciens membres du parti libéral-radical et des jeunes libéraux-radicaux fondent le Unabhängige Partei10, d'orientation minarchiste, et présent dans les cantons de Zürich, Saint-Gall et Thurgovie.

En septembre 2014, des étudiants fondent le parti libertarien de Genève, d'orientation libéral classique. Le terme « libéral » étant assimilé par le grand public et les médias au parti libéral radical, le choix du terme « libertarien » pour désigner les idées favorables à un marché libre s'est fait dans le but de se démarquer de ce parti. On retrouve ici une analyse et un choix sémantique identique à ceux réalisés par les libertariens belges. L'écrivain libertarien Thierry Falissard, résidant en Suisse, écrit à ce sujet : « Les politiciens dits ''libéraux'', quant à eux, avancent des propositions destinées à une société particulière, sans pour autant chercher une cohérence d’ensemble, car des éléments non libéraux, opportunistes, conservateurs ou nationalistes, explicables historiquement ou socialement, y sont mêlés11. »

Enfin, il est probable que le développement de partis libertariens en Suisse ait été facilité par la fusion du parti radical et du parti libéral en 2009, car cette dernière a réduit l'influence des libéraux en leur laissant une position minoritaire au sein du nouveau parti. 

 

 

1 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

2 Archives de International Society for Individual Liberty, [http://isil.org/about/], 2015.

3 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

4 Idem.

5 « L'Etat est strictement parasitaire », Le Courrier, édition du 4 septembre 2004.

6 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

7 MELILLO Giuseppe, « Les libertariens veulent une société entièrement privatisée », reportage télévisé de Mise au point, 2002.

8 Entretien avec Giuseppe Melillo, réalisateur du reportage télévisé de Mise au point sur les libertariens en 2002, réalisé en juin 2015.

9 Entretien avec Rivo Cortonesi, co-fondateur des Liberisti Ticinesi, réalisé entre juin et août 2015.

10 Entretien avec Frédéric Jollien, président de Swiss Students For Liberty, réalisé entre octobre 2014 et août 2015.

11 FALISSARD Thierry, Faut-il avoir peur du libéralisme ?, éditions Institut Coppet, 2013.

 

 

 

 

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12/10/2015

Les libertariens en France

 

 

Selon les historiens Philippe Nemo et Jean Petitot, de 1830 à 1958 la France aurait été un pays s'inscrivant dans le courant démocrate-libéral, courant bien moins favorable à une intervention moindre de l’État dans l'économie que le libéralisme classique1. Toutefois, la Ve République serait marquée par une croissance des idées favorables à une plus grande intervention de l’État dans l'économie. Ils parlent d'ailleurs à ce propos d'une montée du bonapartisme et du jacobinisme2 et écrivent : « Dans un pays comme la France, le seul consensus politique réel unifiant l'ensemble des partis politiques est le rejet d'un ''ultra-libéralisme'' fonctionnant comme un bouc émissaire (ce qui explique que le libéralisme ait, de très loin, la plus faible des représentations politiques)3. »

L'historien René Rémond analyse la situation du libéralisme en France différemment. Il considère en effet l'Union pour la démocratie française (UDF) comme étant libérale, et identifie son parcours au parcours du mouvement libéral français. Dans la mesure où l'UDF est éloignée du libéralisme classique, on ne peut que constater que le sens du mot « libéral » est éloigné des idées favorables à un marché libre durant ces années, et cela dès l'année 1978, date de fondation de l'UDF4.

Ce contexte d'un libéralisme fortement éloigné des idées favorables à un marché libre peut expliquer pourquoi il a existé dès les années 19805 et 2000 un mouvement libertarien, dont un Cercle Hayek6et une Association des Libertariens (ADEL)7. Face à la marginalité de leurs idées, les libertariens français ont très tôt cherché à se faire entendre. Il convient néanmoins de mentionner l'existence entre 1997 et 2002 de Démocratie Libérale, successeur du parti radical, dirigé par Alain Madelin, dont l'orientation était plutôt libérale classique. Dans les années 2004-2005, bon nombre de libertariens sont aussi actifs au sein de l'association Liberté Chérie. Mais c'est seulement en 2010 qu'apparaît la première organisation libertarienne française d'une certaine importance avec la fondation de l'Institut Coppet.

 

L'Institut Coppet (2010)

 

Depuis 20108, il existe en effet un institut de recherche libertarien9 français : l'Institut Coppet. Ce dernier se donne comme mission de faire découvrir au public français les idées libertariennes et redécouvrir la tradition libérale classique française, aujourd'hui largement méconnue, dont les figures les plus représentatives sont des penseurs comme Anne Robert Jacques Turgot, Jean-Baptiste Say, Charles Dunoyer, Frédéric Bastiat ou Gustave de Molinari. Il entend réaliser ses objectifs par la publication et la traduction d'ouvrages, de journaux, de vidéos et d'articles, et par l'organisation de conférences. En dehors de l'Institut Coppet, il existe aussi un parti libertarien en France depuis début 2013 : le Mouvement des Libertariens (MdL).


Le Mouvement des Libertariens (2013)


Le MdL a été fondé début 2013 par Stéphane Geyres, consultant en informatique de 53 ans, et 9 autres libertariens sur la base de la conviction que les partis français se revendiquant libéraux sont voués, de par leur carriérisme, à l'échec10. La ligne du parti est minarchiste avec un horizon anarchiste. Le parti compte environ 200 membres répartis sur plusieurs sections (Paris, Toulouse, Montpellier, Nantes)11. Le parti a participé à l'élection partielle de Villeneuve/Lot avec comme candidat son président de l'époque, Stéphane Geyres (il obtient 0,18% des voix). Depuis juillet 2014 le président du parti est Jean François Nimsgern, spécialiste en droit fiscal et en droit des affaires, qui milita à l'UDF dans sa jeunesse12. A noter que le MdL entretient de bons rapports avec Students For Liberty à Paris.

La petite taille du MdL s'explique par le fait qu'en France, les libéraux sont, eux-aussi, relativement marginaux. En conséquence, les libertariens sont extrêmement mélangés aux libéraux, et fréquentent des organisations se réclamant du libéralisme comme Liberté Chérie. Tandis que les libéraux classiques ne militent que dans des organisations libérales et non au sein du MdL, contrairement à la situation belge. Cette marginalité du libéralisme en France s'explique par la domination du gaullisme, très étatiste et interventionniste, au sein des cultures politiques de droite et du centre, du keynésianisme à gauche, du marxisme à l'extrême gauche, et d'une forme de national-étatisme à l'extrême droite.

Hors du MdL, il existe des libertariens actifs au sein du parti libéral démocrate, qui s'inscrit dans la succession de feue Démocratie Libérale. Ces libertariens forment une petite minorité, peut-être 5 à 10%, des membres du parti.

 

 

 

1 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., p.10.

2 Idem.

3 Ibidem, p. 12.

4 REMOND René, Les droites aujourd'hui, Éditions Louis Audibert, Paris, 2005, pp. 132-157.

5 Entretien avec Bertrand Lemmennicier, écrivain libertarien, réalisé en juin 2015.

6 Entretien avec Marc-Henri Grunet, fondateur du Cercle Hayek, réalisé en juin 2015.

7 Entretien avec Jean François Nimsgern, président du Mouvement des Libertariens, réalisé entre mars et juin 2015.

8 Archives de l'Institut Coppet, [http://www.institutcoppet.org/linstitut-coppet], 2014.

9 Entretien avec Damien Theillier, président de l'Institut Coppet, [http://www.institutcoppet.org/2015/07/28/entretien-avec-d...], en juillet 2015.

10 Entretien avec Alain Cremades, membre du Mouvement des Libertariens, réalisé entre février et mars 2015.

11 Entretien avec Jean François Nimsgern, président du Mouvement des Libertariens, réalisé entre mars et juin 2015.

12 Idem.

 

 

 

 

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10/10/2015

Les libertariens en Belgique

 

 

En francophonie européenne, on retient généralement la publication en 1978 de l'ouvrage Demain le capitalisme1 de l'économiste français Henri Lepage comme l'ouvrage ayant introduit le terme « libertarien » en francophonie. Toutefois, Henri Lepage aurait aussi employé ce terme auparavant dans un article publié en mars 1977 intitulé « Du nouveau en économie-politique : le capitalisme libertarien2 » et Maurice Roy l'aurait repris dans son livre publié la même année Vive le capitalisme3.

Dans le contexte belge, ce sont d'abord des auteurs comme Henri Lepage ou l’écrivain et éditeur Guy Sorman qui ont fait connaître les libertariens américains à la génération de jeunes Belges des années 1980. Puis, la collection Libre-échange aux Presses universitaires de France (1980-1994) et sa publication des œuvres de Friedrich Hayek. Et enfin, la création par les éditions des Belles Lettres de la collection Laissez-faire (1982-1993) qui a entre autres publié les œuvres de Murray Rothbard (création rendue possible par Michel Desgranges, l'ancien directeur des Belles Lettres)4.


Le Parti Libertarien de Belgique (2012)


C'est au printemps 2012, sur
Facebook, que l'idée de fonder un parti libertarien voit le jour. Ses principaux instigateurs sont les Wallons Patrick Smets, Yorick Cool, Pierre-Yves Novalet, Youness El Mouhafidi et Quentin Meunier. Ils se connaissent depuis des années et ont pu rassembler un cercle de libertariens sur le forum liberaux.org. Patrick Smets, politologue de formation et entrepreneur dans le domaine libraire, défend depuis 15 ans les idées libertariennes. Il a été membre du parti réformateur-libéral, ancêtre du Mouvement Réformateur, puis président des étudiants libéraux de 1994 à 1996. Yorick Cool, juriste de formation et chef de projet dans l'informatique, adhère au libertarianisme depuis 10 ans. Il n'était pas membre d'un parti politique avant de participer à la fondation du PLB5. Pierre-Yves Novalet, titulaire d'un master en sciences de gestion et comptable, est libertarien depuis 15 à 20 ans. Il a été membre du parti réformateur-libéral jusqu'en l'an 2000, qu'il a quitté dégoûté6. Youness El Mouhafidi, en formation en ingénierie, raconte7 : « C'est sous l'impulsion de la seconde campagne présidentielle de Ron Paul, en 2007, que j'ai proposé l'idée d'un parti. A l'époque, il y avait beaucoup de réticences sur ce projet. Nous nous sommes rencontrés et avons décidé de lancer une association de défense des idées libérales en récupérant le concept français de Liberté Chérie et également le nom. »

Le Parti Libertarien de Belgique (PLB) est fondé le 11 novembre 2012 à Namur8. Une cinquantaine de personnes sont présentes. Le choix de fonder un parti se réclamant du libertarianisme et non du libéralisme est justifié par le fait que le mot « libéral » est trop associé aux vieux partis de droite et parce qu'il y a déjà cinq partis politiques qui se disent libéraux en Belgique francophone. Il y a donc volonté de la part du parti de se démarquer. En outre, le choix du mot « libertarien » est un choix stratégique car il amène le public à s'interroger sur le sens de ce mot et ainsi à découvrir les idées libertariennes.

Cédric Pissoort, l'un des membres présents lors de la fondation du parti, précise cette idée : « Dans un think tank ou autre organisation qui se veut rigoureuse intellectuellement, le mot ''libertarien'' ne se justifie pas tellement que ça, si ce n'est qu'on regroupe généralement le minarchisme et l'anarcho-capitalisme sous ce terme, qui représente donc une mouvance bien précise du libéralisme. Mais pour faire de l'activisme, il vaut mieux utiliser le mot ''libertarien'', même pour défendre des idées libérales classiques. En effet, en Belgique, le mot ''libéral'' est associé au Mouvement Réformateur, une bande de droitiste avec une tendance très marquée pour le keynésianisme en économie9. » Ces mots font écho aux mêmes justifications que celles données par les autres organisations libertariennes.

Le parti vise essentiellement à faire un travail de diffusion des idées10. Le 11 novembre 2013, le bureau du parti a présenté une proposition de programme qui a été adopté unanimement après amendements11. Ce programme est d'orientation minarchiste. Le parti accepte toutefois les libéraux classiques et les libertariens anarchistes. Le PLB est parvenu depuis à fonder quatre sections locales : une à Bruxelles, une à Namur, une à Liège et une à Eupen. Il compte encore en fonder une à Hainaut et une autre dans la communauté germanophone. En mai 2014, il a participé aux élections fédérales12 et obtenu 0,15% en Wallonie et plus d'1% dans la petite région germanophone. Suite à ces élections, un élu germanophone a rejoint le parti, lui permettant d'avoir son premier élu. En juin 2015, le PLB comptait une centaine de membres13.

En dehors du PLB, le mouvement libertarien n'existe pas de manière structurée en Belgique francophone. Il existe simplement quelques libertariens membres du Mouvement Réformateur14 (droite) et probablement éparpillés dans d'autres partis.

En Flandre, plusieurs associations estudiantines sont membres de Students For Liberty. Ce qui n'est pas le cas en Belgique francophone.

 

 

1 LEPAGE Henri, Demain le capitalisme, Librairie Générale Française, Paris, 1978.

2 LEPAGE Henri, « Du nouveau en économie-politique : le capitalisme libertarien » in Réalités, mars 1977.

3 ROY Maurice, Vive le capitalisme, Plon, Paris, 1977.

4 Entretien avec Patrick Smet, président du Parti Libertarien de Belgique, réalisé de septembre 2014 à juin 201.

5 Entretien avec Yorick Cool, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

6 Entretien avec Pierre-Yves Novalet, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

7 Entretien avec Youness El Mouhafidi, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

8 « Le parti libertarien belge officiellement lancé », Contrepoints, 14 novembre 2012.

9 Entretien avec Cédric Pissoort, membre du PLB, présent lors de sa fondation, réalisé entre février et août 2015.

10 « Le parti libertarien belge officiellement lancé », Contrepoints, 14 novembre 2012.

11 « Le Parti Libertarien se présentera aux élections belges », Contrepoints, 12 avril 2014.

12« Le Parti Libertarien aura des candidats aux élections belges de mai 2014 », Contrepoints, 26 avril 2014.

13 Entretien avec Cédric Pissoort, membre du PLB, présent lors de sa fondation, réalisé entre février et août 2015.

14 Entretien avec Christopher Mariën, membre du Mouvement Réformateur, réalisé en mai 2014.

 

 

 

 

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08/10/2015

Les libertariens en Italie

 

 

Le libéralisme italien est à l'origine associé à l'unification de l'Italie (1847-1870) et donc au nationalisme plutôt qu'au libre marché. On parle d'ailleurs de « Stato liberale » pour désigner l’État qui naît du processus d'unification italienne1. En analysant la période allant du début de l'Italie fasciste (1922) à 1990, les historiens Raimondo Cubeddu et Antonio Masala constatent que le mouvement libéral est « dans une sorte de léthargie »2. Un conflit sémantique émerge durant cette période sur le sens du mot « libéral » et les partisans du libéralisme classique adoptent l'étiquette de « libériste » pour se distinguer. Les historiens Philippe Nemo et Jean Petitot écrivent à ce propos : « La distinction (...) entre ''libéralisme'' (...) et ''libérisme'' (...) a joué dans la vie politique de la Péninsule un rôle plutôt négatif, en permettant à des intellectuels et à des hommes politiques de croire qu'ils défendaient authentiquement la liberté alors même qu'ils prônaient ou pratiquaient l'étatisme3. » C'est donc dans un contexte où l'étiquette « libérale » est loin de signifier une moindre intervention de l’État que va se développer un mouvement libertarien, dans la continuité, puis le dépassement de l'étiquette « libériste ». Tout comme l'étiquette libertarienne a supplanté l'étiquette libérale classique aux États-Unis en radicalisant la doctrine, de la même façon le remplacement de l'étiquette libériste en Italie se traduit par la radicalisation de cette doctrine.

C'est précisément durant les années 1960 qu'apparaissent les idées libertariennes en Italie grâce aux études pionnières du philosophe et juriste Bruno Leoni (1913-1967) et des revues Claustrøføbia et La rivista che rompe il cerchio (éditée par Riccardo La Conca) dans les années 1970. A ce propos, il convient de noter la publication de deux ouvrages de Leoni : Freedom and the Law4 en 1961, inspiré des travaux de Murray Rothbard - l'un des fondateurs du mouvement libertarien américain - et Mito e realtà dei monopoli5 en 1965. Toutefois, le terme « libertarien » lui-même n’apparaît pas avant les années 1980 en Italie. Ce serait l'économiste français Henri Lepage qui l'aurait introduit en Italie en 1978 dans son ouvrage Demain le capitalisme traduit en italien6, dans lequel il présente les apports des économistes américains libertariens à la science économique. Entre les années 1990 et 2000, le libertarianisme trouve son porte-parole en le journaliste Leonardo Facco, ex-militant de la Ligue du Nord, qui fonde une maison d’édition et s’entoure d’intellectuels favorables au libre-marché, à la sécession et à la liberté économique7.


Usemlab (2002)


En 2002, la dynamique en direction de la formation d'un mouvement libertarien organisé en Italie se renforce avec la fondation de l'association
Usemlab à Turin par Francesco Carbone, consultant et analyste financier, à présent membre du Movimento Libertario, pour promouvoir les idées libertariennes. A partir de 2007, elle est devenue une maison d'édition publiant divers ouvrages en phase avec les idées libertariennes. A la suite de Usemlab, émerge le premier parti libertarien italien : il Movimento Libertario.

 

Il Movimento Libertario (2007)

 

Le Movimento Libertario (ML) était à l’origine une association fondée par Leonardo Facco, Giorgo Fidenato et Marcello Mazzilli à Treviglio, dans la province de Bergamo, le 24 septembre 2005, sur la base d’un manifeste, Manifesto e Costituzione del Movimento Libertario, rédigé par Leonardo Facco, actuel administrateur délégué du ML. Un an plus tard, en septembre 2007, le ML décide de se constituer en parti politique afin de pouvoir interagir sur le plan international avec les autres partis politiques libertariens. Toutefois, et il faut le noter, le ML se refuse à avoir le moindre élu, car il se conçoit comme une « communauté politique » opposée à la « politique politicienne » et à toute stratégie électoraliste, mais favorable à l’abstentionnisme, à la sécession, et à un militantisme ayant une portée de transformation culturelle. Autrement dit, leur action politique vise à changer les mœurs et les mentalités sur le long terme et non à emporter un simple vote électoral à court terme. Le ML ne croit pas que le système politique italien soit réformable et ne défend pas des politiques publiques particulières pour rendre l’État davantage efficient. Il ne proscrit néanmoins pas totalement l’idée de présenter des candidats lors d’élections, mais dans le but d’employer ces élections comme tribunes pour diffuser les idées libertariennes, et accepterait de soutenir un parti adhérant à ses positions8. Le rédacteur en chef de la revue du ML, Luca Fusari, raconte à ce propos9 : « En Italie il existe trop de formations politiques qui se disent nominalement libérales et/ou libéristes, mais qui ne le sont pas, dans le seul but de gagner des votes électoraux ; le ML a ainsi préféré faire un choix à contre-courant et ne pas présenter de candidats10. »

La ligne du parti est plutôt minarchiste, favorable à un État limité aux fonctions régaliennes, avec un horizon anarchiste, les libéraux classiques, les minarchistes, et les anarchistes libertariens étant tous les bienvenus au sein du parti. Étant donné qu’il prône l’évasion fiscale, conçue comme un acte de résistance à l’État, le ML refuse de divulguer le nombre de ses membres ou le nombre de ses sections. Il affirme toutefois que le nombre de ses soutiens ne cesse de croître, notamment parmi les travailleurs indépendants, les entrepreneurs et les jeunes. Ceci serait en partie dû à sa médiatisation dans des journaux et dans des télévisions et radios locales et nationales. Il serait donc présent dans tout le pays, avec une prédominance au Nord. En outre, le ML publie une revue en ligne : Miglio Verde.

Contrairement aux autres mouvements libertariens européens étudiés, les relations entre le ML et Students For Liberty Italy(SFLI), branche italienne de l'organisation internationale étudiante libertarienne Students for Liberty, sont mauvaises. Si entre 2008 et 2014 les deux organisations collaboraient harmonieusement, depuis un an et demi elles ont cessé toute collaboration pour cause de divergence sur la crise ukrainienne et sur son analyse par Ron Paul (homme politique américain et leader des libertariens actifs au sein du parti républicain). Le ML soutient Ron Paul dans son appel à prendre des mesures militaires et des sanctions contre la Russie, tandis que le SFLI s'y oppose. De plus, le ML est proche du think tank paléolibertarien11Von Mises Institute (les paléolibertariens délaissent les combats en faveur de la liberté des mœurs, au profit de la liberté économique) tandis que le SFLI est proche du think tank libertarien Cato Institute12. En outre, le SFLI est accusé d'être pro-européen, juspositiviste (c'est à dire qui admet que c'est l’État qui crée légitimement le droit), et favorable à une immigration libre. Tandis que le ML est sécessionniste et eurosceptique, jusnaturaliste (position consistant à penser qu'il existe des droits adaptés à la nature humaine et que ces droits sont les seuls légitimes) et favorable à une limitation de l'immigration clandestine. Par ailleurs, le ML accuse le SFLI d'avoir interdit la vente des ouvrages de Hans-Hermann Hoppe (leader des paléolibertariens contemporains). Enfin, le ML accuse le SFLI d'être une organisation libérale et non libertarienne.

Ce conflit entre les deux organisations nous permet de tirer un portrait assez clair de leurs positions politiques et de leurs stratégies respectives. D'un côté, on a affaire, avec le ML, à une organisation libertarienne à tendance conservatrice et aux positions très radicales, notamment la revendication de la sécession, et de l'autre, avec les SFLI, à une organisation plus favorable à un gradualisme politique (avec des réformes) et à un progressisme en matière des mœurs.


Il Tea Party Italia (2010)


En dehors du ML, il existe d'autres organisations libertariennes italiennes engagées en politique. Le
Tea Party Italia (TPI) est l'un deux. Il s'agit d'un mouvement politique et d'un groupe de pression, et non d'un parti, qui s'est formé en 2010 sur la base d'une opposition aux taxes en s'inspirant du Tea Party américain plutôt que de la révolte de Boston. Les membres du TPI se retrouvent aussi bien au sein de divers partis politiques que hors des partis, mais sa ligne générale anti-étatiste en fait un mouvement libertarien13.


Il Von Mises Institute Italia (2011)

 

En sus des organisations politiques libertariennes, il existe aussi en Italie des instituts de recherche et des think tanks libertarien. L'un d'entre eux est le Von Mises Institute Italia. Fondé en 2011 comme think tank par Francesco Carbone, celui-même qui avait fondé Usemlab en 2002, il a pour objectif de promouvoir les idées libertariennes. Comme on l'a vu, l'institut collabore fortement avec le ML14.


I Liberi Comuni (2014)


Il existe en plus du ML, un autre parti politique libertarien italien : I Liberi Comuni. En mai 2014 le parti I Liberti Comuni a été fondé par Rivo Cortonesi, fondateur aussi des Liberisti Ticinesi. Il s'agit d'un parti davantage axé sur les idées fédéralistes et constitutionnalistes que sur les idées sécessionnistes du ML, et qui s'inscrit dans une stratégie réformiste15. En ce sens, il a refusé de s'engager dans une plate-forme commune en faveur de l'évasion fiscale avec le ML16.

 

En conclusion de cette partie portant sur les libertariens italiens, on peut noter que la figure de Leonardo Facco semble être inséparable du libertarianisme italien, tant il est au cœur de son déploiement dans l'espace politique, d'abord purement intellectuellement avec sa maison d'édition, puis avec la fondation du ML et la rédaction de son manifeste fondateur. On peut aussi se faire la même réflexion à propos de Francesco Carbone qui semble jouer un rôle clef dans le développement du libertarianisme italien en fondant successivement Usemlab puis le Von Mises Institute Italia.

 

 

 

 

1 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., pp.557-558.

2 Ibidem. p. 558.

3 Ibidem, p. 35.

4 LEONI Bruno, Freedom and the Law, Princeton, New Jersey, Toronto, Londres et New York, D. Van Nostrand Company Inc., 1961.

5 LEONI Bruno, Mito e realta dei monopoli, Milano, Giuffrè Editore, 1965.

6 LEPAGE Henri, Domani il capitalismo, Roma, Edizioni L'Opinione, 1978.

7 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians , réalisé en juin 2015.

8 Idem.

9 Idem.

10 « In Italia esistono troppe formazioni politiche che si dicono nominalmente “liberali” e/o “liberiste” pur non essendolo, al solo scopo di prendere voti elettorali ; il ML ha quindi preferito fare una scelta controcorrente e non candidarsi. »

11 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit., pp. 159-162.

12 Ibidem, pp. 165-168.

13 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

14 Idem.

15 Archives de I Liberti Comuni en ligne, [http://www.libericomuni.it/index.php/documenti], 2015.

16 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

 

 

 

 

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06/10/2015

Les libertariens au Royaume-Uni

 

 

La séparation entre libertariens et libéraux est très claire au Royaume-Uni, car depuis la fin du XIXème siècle et l'émergence du new liberalism1, le mouvement libéral, qui s'incarne dorénavant essentiellement dans le parti libéral-démocrate, a adopté des positions bien plus favorables à une intervention accrue de l’État. Il s'est donc éloigné du libéralisme classique au point de se situer, selon l'historien Alain Laurent, à la gauche du centriste Labour2Le Royaume-Uni a en outre, de par son idiome, la particularité d'avoir pu bénéficier des ouvrages libertariens américains dès leur publication, sans avoir à attendre une traduction. De ce fait, il semble assez cohérent que ce soit dans ce pays que soit apparue une des plus anciennes organisations libertariennes d'Europe : the Libertarian Alliance.

 


The Libertarian Alliance (1977)

 

 

The Libertarian Alliance (LA) est un institut britannique de recherche et un think tank fondé en 1977 par Mark Brady, Judy Englander, David Ramsay Steele et Chris Tame, anciens membres du groupe des Young Libertarians, organisation de jeunesse de la Society for Individual Freedom3. Cette-dernière a été fondée en 1942 par des membres du parti libéral et du parti conservateur. Ses activités sont celles d'un think tank et consiste notamment à publier un journal, The Individual4. Mark Bradly et Chris Tame ont tous deux été membres de la Radical Libertarian Alliance, organisation libertarienne américaine fondée en 1969 afin d'unir les libertariens avec des transfuges de droite et de gauche5. Il s'agit donc ici probablement d'un cas d'importation des idées libertariennes des États-Unis au Royaume-Uni.

LA publie une revue, Free Life, des dépliants, un certain nombre de documents informatifs sur son site, et organise des débats et des séminaires. L'organisation est composée aussi bien de libéraux classiques que de minarchistes ou de libertariens anarchistes. En 1982, des différends éclatent au sein du groupe et une scission intervient. Dès ce moment, deux groupes co-existent avec le même nom et le même logo, et ce jusqu'à maintenant6.

Toutefois, entre 1977 et 2007, il ne semble pas y avoir eu de développements plus importants du libertarianisme au Royaume-Uni en dehors des activités des deux Libertarian Alliance. Une explication probable à cela serait qu'entre 1979 et 1990, les libertariens, attirés par les discours favorables à la liberté économique du gouvernement Thatcher, ont milité au sein des Young Conservatices en tentant de « libertarianiser » le parti7. Il est aussi probable qu'à partir de 1990 certains libertariens ont continué de militer au sein des tories (le parti conservateur) et notamment au sein du Conservative Way Forward, sa faction libertarienne organisée. L'entrisme des libertariens au sein des conservateurs entre 1979 et les années 2000 a donc eu pour conséquence d'empêcher l'apparition de nouvelles organisations libertariennes. C'est pourquoi c'est seulement en 2008 qu'un premier parti politique libertarien a vu le jour.

 


Le Parti Libertarien du Royaume-Uni (2008)

 

 

Le Parti Libertarien du Royaume-Uni (PLRU) a été fondé le 1er janvier 2008 par d'anciens membres du parti conservateur, d'anciens membres du UK Independance Party (UKIP) et par des libertariens n'ayant jamais été membres d'un parti auparavant. Il a adopté une ligne minarchiste mais les libéraux classiques et les anarchistes libertariens sont les bienvenus au sein du parti8. Il se réclame de l'influence des philosophes Robert Nozick et John Locke9. Il compte 2000 membres cotisants et 150 permanents. De 2010 à 2012, le parti comptait deux élus locaux, mais depuis 2012 il n'en compte plus qu'un. Le PLRU est organisé en huit sections régionales autonomes : Londres & Sud-est, Wessex et Kernow, Mercia, Nord, East Anglia, Essex, Wales, et l'Irlande du Nord, sans compter l’Écosse qui a son propre parti libertarien, les deux partis étant alliés10. Enfin, le parti a connu deux scissions. Les scissionnaires ont fondé le Pro Liberty Party et le Libertarian Network. Ces deux organisations scissionnaires sont restées au stade groupusculaire.

Comme on peut le voir, les libertariens au Royaume-Uni se sont davantage et plus précocement organisés qu'ailleurs en Europe, et d'ailleurs que l'ensemble des mouvements libertariens que nous aborderons. Cela s'explique probablement par le fait qu'ils ont pu, grâce à la langue, accéder avant eux aux idées libertariennes - celles-ci étant généralement en anglais puisque provenant des États-Unis - et par la migration au Royaume-Uni de libertariens américains ou de libertariens ayant séjourné aux États-Unis.

 

 

 

1 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., pp. 31-51.

2 Ibidem, pp. 51-55.

3 Archives en ligne de Libertarian Alliance, [http://www.la-articles.org.uk/about.htm], 2010.

4 Archives en ligne de Society for Individual Freedom, [http://www.individualist.org.uk/], 2015.

5 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit., p.85-88.

6 Archives en ligne de Libertarian Alliance, [http://www.la-articles.org.uk/about.htm], 2010.

7 Entretien avec Andrew Withers, leader et co-fondateur du Parti Libertarien du Royaume-Uni, réalisé entre février et juin 2015.

8 Idem.

9 Archives en ligne du Libertarian Party of United Kingdom, [http://libertarianpartyuk.com/category/the-movement/histo...], 2015.

10 Idem.

 

 

 

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03/10/2015

Enjeux et limites de mon travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe

 

Quatrième et dernière partie de l'introduction de mon travail sur les mouvements libertariens en Europe. Une partie nécessaire, mais qui ennuiera certains. 

 

Dès 1950, le mouvement libertarien américain répand ses idées dans toute la société américaine jusqu'à ce que 10 à 20%, voire 23%1, de la population puisse être considérée de nos jours comme libertarienne par les sondeurs2. Il apparaît en conséquence légitime de se demander quelle est l'influence du libertarianisme en Europe où le libéralisme classique a suivi une trajectoire proche de celle des États-Unis durant le siècle dernier, à savoir une éclipse dans la première moitié du XXème siècle, et une renaissance durant la seconde moitié.

Quels sont les mouvements et les organisations se réclamant du libertarianisme en Europe ? Quelle forme a pris leur émergence et leur déploiement  dans le champ politique ? Pourquoi des mouvements ont-ils choisi précisément de se revendiquer d'un tel courant politique ? Quelles sont les relations entre les caractéristiques du libéralisme européen et l'émergence des libertariens ? Les libertariens n'apparaissent-ils que lorsque les libéraux s'éloignent du libéralisme classique comme cela a été le cas aux États-Unis ? Quelles sont les différences et les ressemblances entre le mouvement libertarien américain et les mouvements libertariens européens ? Voici les questions principales auxquelles nous tenterons de répondre dans ce travail à travers l'étude de cinq pays européens : le Royaume-Uni, l'Italie, la Belgique, la France et la Suisse.

Ce travail se fonde premièrement sur le recueil de témoignages, deuxièmement sur l'analyse de sources écrites (articles, ouvrages, etc.), et troisièmement sur la maigre littérature secondaire existante. Les témoignages ont été recueillis lors d'entretiens écrits, réalisés par e-mails entre septembre 2014 et août 2015, auprès de représentants ou de membres du mouvement libertarien européen. Les entretiens sont composés de séries de questions auxquelles les interviewés étaient invités à répondre aussi longuement qu'ils le souhaitaient. Certains entretiens se sont déroulés sur une durée de plusieurs mois, car j'avais besoin d'informations supplémentaires, tandis que d'autres n'ont duré qu'une journée ou deux.

Étant moi-même, en tant que cofondateur et secrétaire du parti libertarien de Genève, un membre actif du mouvement libertarien, j'ai cherché au maximum à rester objectif vis à vis de mon objet d'étude. Afin de réduire l'influence potentielle de mes positions sur mon travail, j'ai limité mon traitement du cas suisse, et en particulier du cas genevois. Il faut toutefois noter que mon appartenance au mouvement libertarien m'a permis d'avoir accès très facilement à des contacts utiles et à des témoignages. Mon engagement présente donc en même temps des avantages (facilité d'accès aux sources) et des désavantages (biais potentiels) pour la réalisation de ce travail.

Mon travail ne peut être considéré comme exhaustif, car je ne traite que de quelques pays d'Europe et non de tous. En effet, je ne souhaitais pas analyser des mouvements libertariens actifs dans des pays dont les sources ne m'étaient pas accessibles à cause de la barrière linguistique. Un tel travail ne peut donc que représenter une perspective partielle sur le mouvement libertarien européen, qui demande à être complété par des travaux supplémentaires portant sur les mouvements libertariens des autres pays d'Europe. En outre, je n'ai pas toujours eu la possibilité de croiser suffisamment les sources entre elles, ce qui peut amener à relativiser le degré d'objectivité atteint dans ce travail.

 

1 THEILLIER Damien, « Qui sont les libertariens ? », Contrepoints, 4 mars 2012.

2 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op.cit., pp. 208-213.

 

 

 

 

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02/10/2015

Existe-il un contrat social libertarien ?

 


Je me permets une petite interruption dans la publication de mon travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe car je voudrais préciser une notion que j'avais abordée il y a quelques temps : celle de la relation entre contrat social et libertarianisme. J'avais suggéré que le projet libertarien anarchiste diffère de l'état de nature hobbesien car il s'agit d'une société se fondant sur un consensus entre individus sur un principe unique, le principe de non agression. Je pense que cela n'est pas faux, mais que cela demande à être précisé. 

Le projet libertarien anarchiste n'a pas besoin d'un consensus entre individus sur le principe de non agression, et, pourtant, il diffère bel et bien de l'anomie hobbesienne.

Comment est-ce possible ?

Car le respect du principe de non agression est la conséquence (l'implication) des mécanismes de libre concurrence qui régentent le marché de la sécurité dans une société sans Etat (sans monopole de la violence légale). Par la mise en concurrence d'une multitude d'acteurs privés, d'agences de protection privées, par les nécessités de minimiser leurs coûts en évitant au maximum le conflit et de garder leurs clients en préservant leur réputation, la décentralisation de la sécurité crée une société respectueuse du principe de non agression. Elle crée un consensus de fait en faveur de la non agression. Il n'y a donc pas besoin de faire intervenir la notion de contrat social dans le projet libertarien anarchiste, mais on peut éventuellement considérer que la situation de non agression émergeant sur un marché libre de la sécurité est un contrat social minimal et tacite en faveur du principe de non agression.


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23/09/2015

L'évolution du libéralisme en Europe


Troisième partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. Il s'agit ici de décrire à grands traits l'évolution du libéralisme en Europe durant la période contemporaine, ce qui m'amène à réduire de manière 
peut-être un peu abusive la complexité de contextes fort divers. 

 

Si on fait abstraction de ses racines antiques et médiévales, la philosophie libérale a vu le jour au XVIIème siècle, sous la plume de philosophes comme John Locke (1632-1704), comme une philosophie résolument favorable aux libertés individuelles et au respect de l'égalité en droits et fermement opposée à l'intervention de l’État dans la vie des individus et dans leurs affaires1. Elle s'est diffusée dans le contexte des monarchies européennes de l'Ancien Régime durant le XVIIIème siècle et s'incarne dans les premières années2 de la Révolution française3.

Dans la première moitié du XIXème siècle, la philosophie libérale continue d'influencer fortement la société dans son ensemble, et les révolutions de 18304 et de 1848 sont d'ailleurs souvent considérées comme des révolutions libérales. Toutefois, à partir de la seconde moitié du XIXème siècle, les mouvements socialistes, communistes, et anarcho-socialistes/communistes, concurrencent les mouvements libéraux et obtiennent une importante adhésion des masses.

Mais c'est dans la première moitié du XXème siècle que survient le véritable affaiblissement des mouvements libéraux. La Grande Dépression semble en effet, dans les esprits et mentalités de l'époque, porter un coup quasiment fatal aux idées de libre-marché en Europe et laisse face-à-face les planistes d'origine socialiste, communiste ou fasciste5. Toutefois, dans la seconde moitié du XXème siècle, le libéralisme refait surface. Cela est principalement dû à la crise de 1973, vécue comme l'échec des politiques keynésiennes favorables à l'intervention du gouvernement dans l'économie6. Par ailleurs, avec la chute du modèle soviétique en 1991, les idées planistes favorables à une société totalement étatisée sont en déroute.

Pourtant, le libéralisme classique ne domine pas les cultures politiques en Europe. Au contraire, aussi bien à droite chez les démocrates chrétiens (en Allemagne, en Italie) et les radicaux (en Suisse, en France), qu'à gauche dans la social-démocratie européenne, soit la totalité des forces politiques accédant au gouvernement durant ces quarante dernières années, se forme un consensus autour des idées welfaristes et interventionnistes, les premières favorables à l'existence d'un État-providence et les secondes à des formes d'intervention conséquentes de l’État dans l'économie7.

En outre, durant les premières années du XXIème siècle, le mot « libéralisme » ne signifie plus clairement « libéralisme classique », mais bien plus souvent un équivalent de la signification américaine du mot liberalism. Ce phénomène est nourri par une offensive de certains sociaux-démocrates et de certains intellectuels (notamment Catherine Audard8 en France) pour imposer ce nouveau sens9.

C'est dans ce contexte que les libertariens européens vont récupérer la philosophie libérale classique et la désigner par un nouveau terme : le libertarianisme.

 

 

1 LAURENT Alain, La philosophie libérale, histoire et actualité d'une tradition intellectuelle, Les Belles Lettres, Paris, 2002, pp. 38-39.

2 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, Presses universitaires de France, Paris, 2006, p. 33.

3 KOENIG Gaspard, « 14 juillet : une révolution française ''ultra-libérale'' », Contrepoints, 14 juillet 2015.

4 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., p.10.

5 LAURENT Alain, La philosophie libérale, histoire et actualité d'une tradition intellectuelle, op. cit., pp. 14-15.

6 Idem.

7 SALIN Pascal, Libéralisme, Éditions Odile Jacob, Paris, 2000, pp. 22-31.

8 AUDARD Catherine, Qu'est ce que le libéralisme ? : éthique, politique, société, Gallimard, Paris, 2009.

 9 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., pp. 13-17.

 

 

 

 

 

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21/09/2015

L'émergence du mouvement libertarien aux États-Unis

 

Deuxième partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. 

 

Depuis leur fondation en 1776, les États-Unis d'Amérique ont été imprégnés d'une culture politique libérale classique1. Mais la Grande Dépression débutant en 1929 va durablement modifier la culture politique américaine. La mauvaise gestion de cette crise économique et sociale par le gouvernement républicain du président Herbert Hoover (1874-1964) propulse en effet les démocrates et Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) au pouvoir en 19332Le gouvernement de Roosevelt mène alors jusqu'en 1939 une série de politiques interventionnistes, dont une expérience de planification partielle de l'industrie américaine de 1933 à 1935, qu'il présente comme étant de nature libérale3. Le mot « libéral », qui désignait durant tout le XIXème siècle la non intervention de l’État dans l'économie, se met alors à désigner aux États-Unis cette même intervention gouvernementale, sous l'influence d'intellectuels comme le philosophe John Dewey4 (1859-1952) ou l'économiste John Maynard Keynes5 (1883-1946), qui se réclament tous deux de cette nouvelle conception, ou interprétation, du libéralisme6Face à ce détournement, les libéraux classiques américains adoptent un nouveau mot, forgé par l'économiste Leonard Read7 (1898-1983), pour désigner l'ancien sens qu'avait le terme « libéralisme » : libertarian8.

 

A partir des années 1950, un mouvement militant se réclamant du libertarianisme et radicalisant les idées libérales classiques commence à se former au sein du parti républicain en se posant en continuateurs de la Old Right9. De plus en plus organisée et de plus en plus autonome vis à vis du parti lui-même, cette tendance-fraction libertarienne, menée par Murray Rothbard, finit par rompre avec les républicains, fatiguée de sa marginalisation et de son incapacité à influer sur la ligne du parti. En 1965, les libertariens américains quittent donc les républicains et s'allient avec l'extrême gauche américaine (the New Left) jusqu'en 1969 (voire jusqu'en 1975 pour certains)10. A partir de 1971, sous l'impulsion du militant David Nolan (1943-2010), les libertariens américains créent leur propre parti, le Libertarian Party, qui rassemblera la quasi-totalité des libertariens jusqu'en 198311Des penseurs libertariens importants comme Murray Rothbard, Robert Nozick, David Friedman et l'économiste Walter Block (1941-), en ont ainsi tous été membres dans ces années-là.

 

Ayant posé le contexte d'émergence du mouvement libertarien aux États-Unis et ayant observé qu'il est une réaction au détournement du libéralisme classique, il paraît en conséquence utile de retracer l'évolution historique du libéralisme en Europe.

 

 

 

1 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, Les Belles Lettres, Paris, 2006, pp. 59-60.

2 REED Lawrence, « La Grande Dépression démystifiée », Le Québecois Libre, 14 janvier 2007.

3 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., p. 61.

4 DEWEY John, Après le libéralisme ? : Ses impasses, son avenir, éditions Climats, Paris, 2013.

5 KEYNES Maynard John, The end of laissez-faire ; suivi de Suis-je un libéral ?, éditions Agone, Marseille, 1999.

6 LAURENT Alain, Le libéralisme américain, histoire d'un détournement, op. cit., pp. 62-71.

7 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op.cit., pp. 46-47.

8 Ibidem, pp. 16-17.

9 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2010, pp. 27-86.

10 Ibidem, pp. 87-99.

11 Ibidem, pp. 99-125.

 

 

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20/09/2015

Qu'est ce que le libertarianisme ?

 

Première partie de l'introduction de mon travail sur l'histoire des mouvements libertariens en Europe. 



Philosophiquement, le libertarianisme est une philosophie éthique et politique prônant une société dans laquelle l’État interviendrait le moins possible. Il existe de nombreux courants au sein de cette philosophie et il convient de retenir les trois principaux : l'anarchisme1, le minarchisme2 et le libéralisme classique3.

L'anarchisme libertarien défend une société sans État où toutes les institutions et les entreprises sont privées. Dans une telle société, l'offre et la demande (c'est à dire le marché) détermineraient l'ensemble des productions et des consommations. Mais à la différence de l'anarchisme socialiste et communiste, l'anarchisme libertarien ne souhaite pas abolir la propriété patronale (ou bourgeoise).

Le libertarianisme minarchiste soutient, lui, une société où l’État assure encore les fonctions régaliennes, soit celles de justice, police, armée et diplomatie. A la différence de l'anarchisme libertarien, le libertarianisme minarchiste est donc obligé de soutenir l'existence d'une imposition ou d'une taxation pour financer les activités de l’État.

Le libéralisme classique, enfin, est généralement considéré comme étant un libertarianisme modéré : les libéraux classiques sont favorables à ce que l’État prennent en charge non seulement les tâches régaliennes susmentionnées, mais aussi davantage de tâches, qui vont de la gestion des routes ou de la monnaie à la mise en place d'une allocation pour les plus pauvres.

Selon le chercheur Sébastien Caré, cette philosophie aurait émergé aux États-Unis de la fusion de trois courants d'idées4 : l'anarchisme individualiste de penseurs comme Henri David Thoreau (1817-1862), Lysander Spooner (1808-1887) ou Benjamin Tucker (1854-1939), le libéralisme classique de penseurs comme William Graham Sumner (1840-1910) ou Henry George (1839-1897), et l'isolationnisme de penseurs de la Old Right5 comme Henry Louis Mencken (1880-1956), Albert Jay Nock (1870-1945) ou Franck Chodorov (1887-1966).

Il existe en outre différentes justifications morales au libertarianisme6. Les principales sont : une éthique des vertus par la romancière et philosophe Ayn Rand7 (1905-1982), une théorie jusnaturaliste par le philosophe et économiste Murray Rothbard8 (1926-1995), une défense conséquentialiste par le philosophe, écrivain et économiste David Friedman9 (1945-), une justification épistémologico-conséquentialiste par le philosophe et économiste Friedrich Hayek10 (1899-1992), et une argumentation déontologiste par le philosophe Robert Nozick11 (1938-2002).

Enfin, on peut noter que dans le domaine des sciences sociales et économiques le libertarianisme a été nourri par les travaux de l'école « autrichienne » d'économie, dont notamment l'économiste Ludwig von Mises12 (1881-1973), par l'école des choix publics, dont notamment l'économiste James Buchanan13 (1919-2013), et par l'école néoclassique de Chicago, dont notamment l'économiste Milton Friedman14 (1912-2006).

 

1 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses universitaires de France, Paris, 2009, pp. 215-233.

2 Ibidem, pp. 235-265.

3 Ibidem, pp. 267-286.

4 Ibidem, pp. 23-67.

5 Frange isolationniste du parti républicain, opposée à toute intervention militaire en dehors des frontières nationales.

6 CARE Sébastien, La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, op. cit., pp. 151-209.

7 RAND Ayn, La vertu d'égoïsme, Les Belles Lettres, Paris, 2008.

8 ROTHBARD Murray, L'éthique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1991.

9 FRIEDMAN David, Vers une société sans État, Les Belles Lettres, Paris, 1992.

10 HAYEK Friedrich, Droit, législation et liberté, Presses universitaires de France, Paris, 2007.

11 NOZICK Robert, Anarchie, État et utopie, Presses universitaires de France, Paris, 2012.

12 MISES Ludwig von, L'action humaine : traité d'économie, Presses universitaires de France, Paris, 1985.

13 BUCHANAN James, Les limites de la liberté : entre l'anarchie et le Léviathan, éditions Litec, Paris, 1992.

14 FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté, A contre courant, Paris, 2010.

 

 

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18/09/2015

Publication de mon travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe

 

Durant l'année passée, j'ai effectué un travail de recherche sur les mouvements libertariens en Europe dans le cadre de la fin de mon Bachelor en histoire générale à l'Université de Genève. Il ne s'agit donc pas d'un mémoire, mais simplement d'un travail de recherche, ce qui explique sa longueur (seulement 24 pages sans la bibliographie et les autres annexes). Il ne s'agit pas d'histoire des idées, mais d'histoire sociale et politique (je traite de mouvements sociaux et non d'idées, des mouvements libertariens et non du libertarianisme). 


Ce travail d'histoire du temps présent (d'histoire immédiate et contemporaine) est une introduction à l'étude des mouvements libertariens en Europe car je n'ai pas pu pousser aussi loin mes recherches, que ce soit qualitativement (dans la profondeur de la recherche) ou quantitativement (dans le nombre de cas étudiés en Europe), que je l'aurais souhaité. J'ai l'espoir que d'autres étudiants en histoire pousseront l'étude des mouvements libertariens européens plus avant et de manière plus approfondie (notamment en ce qui concerne l'étude des acteurs individuels constituant les mouvements libertariens).

Je vais publier ce travail partie par partie sur mon blog car je souhaite que mes lecteurs libertariens puissent me compléter et me corriger s'ils trouvent des failles ou des lacunes (probables) dans mon travail. J'invite donc chaleureusement et courtoisement ces derniers à ne pas se retenir dans leurs commentaires et critiques, mon but étant vraiment d'améliorer le travail et nos connaissances des mouvements libertariens en Europe.

Je remercie encore tous ceux que j'ai interviewés pour leur patience et leur aide. Je n'aurais tout simplement rien pu faire sans eux.

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29/08/2015

Comment les grands partis politiques monopolisent le pouvoir à Genève

 

 

A Genève, les grands partis politiques (PLR, MCG, PS, PDC, UDC, Verts, EàG) n'aiment pas particulièrement la concurrence lorsqu'il s'agit de démocratie. Au lieu d'une saine compétition à armes égales, ils défendent un marché politique sans égalités en droits entre acteurs politiques et s'attribuent des privilèges afin de monopoliser le pouvoir et d'empêcher l'arrivée de nouveaux entrants sur le marché électoral.


Cette partitocratie se fonde sur deux grands privilèges.

Premièrement, le quorum de 7% qui joue le rôle de barrière d'entrée en éliminant tous les petits acteurs politiques qui prétendraient entrer sur le marché politique. Il s'agit de protectionnisme politique et d'une distorsion majeure à la concurrence.

Il ne faut pas oublier que c'est en accédant à la tribune que représente le Grand Conseil que les partis politiques ont la possibilité de se faire entendre largement et régulièrement du grand public, puisque toutes ses activités sont relatées avec grand soin par les médias et la presse. Par conséquent, les grands partis politiques ont tout intérêt à maintenir hors du Grand Conseil le plus longtemps possible tout nouvel acteur politique potentiel. D'où l'existence de ce grand privilège que représente le quorum.

 

Deuxièmement, la subvention étatique de 100'000 francs (!!) que se versent généreusement les grands partis politiques chaque année. A cette grasse subvention (que vous payez avec vos impôts braves gens) s'ajoute une prime de 7000 francs par élu, histoire que les plus grands des grands partis politiques aient un peu plus d'argent que les plus petits.

Comment voulez-vous qu'un nouvel acteur politique arrivant sur le marché politique puisse concurrencer ces grands partis politiques, déjà fort connus, ayant l'oreille des médias, qui disposent de toute une infrastructure et de réseaux, si ceux-ci disposent d'abondants moyens financiers octroyés gracieusement par l’État ?!

 

Ces grands privilèges n'ont qu'un seul but : assurer la main-mise d'un petit nombre de partis politiques sur le pouvoir et éliminer toute concurrence.

 

Face à ces écueils artificiels conçus par les grands partis politiques, combien de citoyens honnêtes ont-ils perdu tout désir de s'engager en politique ou toute foi dans la démocratie genevoise au point de rejoindre les rangs bien fournis des abstentionnistes ?

Lorsque quelques centaines de politiciens (moins de 1% de la population) accaparent le pouvoir en s'octroyant des privilèges, ce sont les droits des citoyens et la liberté de la société civile qui sont mis à mal. Une seule solution : nous débarrasser du système des privilèges... ou des privilégiés !

 

 

 

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19/08/2015

Faut-il accorder des droits aux générations futures ?

 

 

Extrait d'un travail réalisé pour l'université dans le cadre d'un séminaire d'éthique environnementale.

 

 

Faut-il accorder des droits négatifs aux générations futures ?


Afin de répondre à cette question, il est utile je pense de préciser un peu mieux ce qu'est un droit négatif. Un droit négatif, je l'ai dit plus tôt, est un droit à ne pas être entravé dans ce que l'on souhaite faire et de ne pas être atteint dans notre intégrité. Mais ces éléments de définition du droit négatif peuvent être réduits (résumés) à un concept qui résume tout : la propriété de soi. Si on considère que x a un droit de propriété absolu et inaliénable sur son corps (et sur ce qu'il acquiert par l'usage pacifique de celui-ci), alors cela signifie que nul ne peut interférer avec ce que x fait de son corps. Tous les droits négatifs que l'on peut imaginer (ou toutes les manières que l'on peut imaginer pour décrire les droits négatifs) peuvent être réduits à des implications du droit de propriété de l'individu sur lui-même.

Compte tenu de cette précision concernant la nature des droits négatifs (c'est à dire, compte tenu de leur réduction possible à la propriété de soi), on se rend bien compte qu'une condition pour pouvoir posséder un droit négatif est l'existence d'un corps. Si x ne possède pas de corps, il ne peut en effet posséder un droit de propriété dessus. Or, il paraîtrait absurde de vouloir accorder un droit de propriété aux individus sur quelque chose qui n'existe pas.

Dans la même optique, un autre problème possible réside dans la non existence de l'individu. Il paraît en effet absurde de vouloir accorder un droit à un individu qui n'existe pas encore et qui pourrait ne pas exister (qui n'existe que potentiellement).

Nous devons donc conclure qu'accorder des droits négatifs aux individus futurs (aux générations futures) semblent absurde de par la nature même d'un individu futur (de par l'absence de corps auquel rattacher des droits de propriété).

Afin de renforcer la position à laquelle je suis parvenu, supposons maintenant que des arguments particulièrement habiles aient infirmé la validité du point 2 et qu'on soit advenu à la conclusion selon laquelle il faut accorder des droits positifs aux individus. La question qui se poserait alors serait : faut-il accorder des droits positifs aux générations futures ?

 

Faut-il accorder des droits positifs aux générations futures ?


Les deux principaux problèmes que pose la position selon laquelle il faudrait accorder des droits positifs aux générations futures sont des problèmes de définition (de clarification) de deux concepts impliqués par celui de droits positifs des générations futures. Lorsque nous parlons de droits positifs des générations futures, nous entendons en effet généralement que les générations futures devraient se voir accorder (par l’État) des droits à un environnement approprié aux besoins des êtres humains réductible à un certain stock de ressources. Or, le concept de ressources ne désigne pas quelque chose d'objectivement déterminable. En effet, A n'est une ressource pour x que du moment où x lui trouve une utilité (un usage). Sinon A n'est qu'un élément existant parmi d'autres devant lequel x passe sans s'y intéresser. Même l'eau ne devient une ressource que lorsque le premier être humain a soif pour la première fois (bien entendu il s'agit ici d'une image). Les ressources n'existent donc pas objectivement (en elles-mêmes), mais sont créées par le savoir-faire humain (relativement à eux).

Un second problème concerne le concept de besoins. Vouloir préserver un certain stock de ressources pour les générations futures pose comme acquis que nous sommes à mêmes de déterminer les besoins futurs des individus. Or les besoins des êtres humains varient dans le temps et l'espace, en fonction des cultures, des modes de vie, des valeurs, et en fonction des possibilités technologiques. Ainsi les besoins d'un individu x au Moyen-Âge ne seront pas les mêmes que ceux d'un individu y de nos jours. Il n'y a même pas de besoins physiologiques clairement déterminables car un individu suicidaire n'a pas les mêmes besoins qu'un individu qui ne l'est pas, puisque tous deux poursuivent des objectifs opposés. Ainsi, toute tentative d'accorder des droits positifs aux générations futures se heurte à ce double problème de clarification.

Si l'on admet toutefois qu'il est possible de déterminer ce que sont les ressources et les besoins des générations futures, on se retrouve alors confronté à un autre problème : accorder des droits positifs aux générations futures ne maximise pas leur utilité ou leur liberté (négative comme positive). En effet, les politiciens, le gouvernement, ou une majorité démocratique, ne sont pas aussi aptes à préserver l'environnement que les individus laissés librement à eux-mêmes. Dans un environnement où chacun est propriétaire d'une parcelle de ce dernier, chacun s'efforce (par intérêt personnel) de gérer le plus efficacement sa parcelle. Autrement dit, la propriété privée implique la responsabilité privée et la responsabilité privée implique une gestion plus efficace que toute gestion déléguée à un fonctionnaire (ou à un groupe de fonctionnaires). En effet, si personne ne se sent concerné pas quand x jette ses ordures dans le jardin étatique, c'est tout le contraire quand x jette ses ordures dans votre jardin. A noter toutefois que propriété privée ne signifie pas forcément propriété individuelle mais peut tout autant signifier propriété mutualisée (mise en commun) à une échelle ou une autre (familles, groupe de personnes, villages, villes, etc.).

 

En conclusion, bien qu'à travers ce travail j'ai réfuté toute prétention des générations futures à un droit quelconque, je tiens à présent à rendre le lecteur attentif au fait que, paradoxalement, la meilleure façon de préserver les intérêts des générations futures à un environnement de qualité est de ne pas accorder de droits positifs à un environnement sain. Ceci s'explique par le fait que la libre volonté des individus est plus à même de leur préserver un environnement sain que l’État. Si l’État ne se mêle pas de réaliser des droits des générations futures à certaines ressources, alors les générations futures ont davantage de chance d'obtenir plus tard ces ressources que si l’État cherche à les leur préserver (et ce malgré toutes les bonnes intentions du monde). Ou autrement dit, l’État ne peut que parvenir à stocker de l'huile de baleine (périmée), tandis que les individus libres peuvent léguer aux générations futures la fusion nucléaire.

 

 

 

 

 

 

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12/08/2015

Analyse libertarienne de la Critical Mass

 


S'il y a bien une chose que la plupart des gens de droite n'apprécient généralement pas c'est bien la Critical Mass, ce rassemblement en musique de cyclistes, skaters, rollers, longboarders, trottinetters, qui a lieu tous les derniers vendredis du mois dans de nombreuses cités du globe, dont Genève, pour promouvoir la mobilité douce. La balade de la Critical Mass a en effet pour conséquence de bloquer quelque peu le trafic motorisé en faisant des pauses régulières à divers carrefours. Les gens de droite ont-ils raison ? Quel regard libertarien pouvons-nous porter sur ce phénomène ?

 

1. Dans le cadre d'une société sans État, le modèle idéal pour un anarchiste libertarien, des cités privés ou des communautés peuvent décider de bannir la voiture et/ou le trafic motorisé dans son ensemble de leur territoire et y fixer les règles de circulation qu'ils désirent. Dans de tels cadres, la Critical Mass devient simplement, en quelque sorte, la norme. Bien entendu, des cités privés ou des communautés peuvent aussi fort bien décider de faire l'inverse ou d'adopter (plus probable) des modèles mixtes où trafic motorisé et mobilité douce co-existent. Dans ces contextes-ci, la Critical Mass est une violation des droits des habitants de ces cités ou de ces communautés. Toutefois, il paraît absurde qu'un phénomène comme la Critical Mass subsiste dans une société sans État. En effet, les amoureux de la mobilité douce iraient simplement vivre dans des communautés ou des cités bannissant le trafic motorisé.

 

2. Dans le contexte de la société contemporaine, la Critical Mass est un phénomène contestataire nourri par l'exaspération des adeptes de la mobilité douce qui n'ont pas d'alternative aux cités motorisés et par leur désir de se mouvoir entre eux dans des conditions optimales de conduite (c'est à dire sans tous les risques et les désagréments provoqués par le trafic motorisé). Le monopole de l’État sur les routes a en effet comme conséquence de ne pas répondre efficacement aux demandes des consommateurs en mobilité douce et de les priver d'une offre qui pourrait exister sur un marché libre des routes.

 

Ainsi, du point de vue libertarien, la Critical Mass est l'expression justifiée du mécontentement d'une partie de la population à l'encontre d'un monopole illégitime de l’État qui provoque des pénuries et ne répond pas aux attentes des consommateurs.

 

 

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08/08/2015

Des avantages du conséquentialisme de la règle sur le conséquentialisme de l'acte

 

Petit complément au précédent extrait, réalisé dans le cadre du même séminaire de philosophie politique (bien que, à vrai dire, il s'agisse ici d'une discussion de pure éthique normative). 

 

En éthique normative, il existe au sein de la famille des théories conséquentialistes deux grandes manières de tenir un raisonnement conséquentialiste. La première manière est celle développée et défendue par Jeremy Bentham1 qui consiste à affirmer que nos actes doivent maximiser dans leurs conséquences l'utilité des individus. Il s'agit d'un conséquentialisme de l'acte (ou direct). La seconde manière de tenir un raisonnement conséquentialiste est celle défendue de manière diverse par des philosophes comme Ludwig von Mises, Friedrich Hayek ou David Friedman2. Il s'agit d'un conséquentialisme de la règle (ou indirect) qui affirme que nous devrions respecter les règles qui maximisent dans leurs conséquences l'utilité (ou d'autres valeurs comme la liberté).

 

Le conséquentialisme de l'acte donne lieu à un certain nombre de dilemmes moraux que l'on peut étudier à travers des expériences de pensée. Voilà d'abord une expérience de pensée très classique qui semble a priori justifier le conséquentialisme de l'acte. Vous êtes conducteur d'un train et découvrez quatre personnes sur la voie devant vous, vous pouvez les sauver en déviant le train, mais alors le train écrasera une autre personne qui se trouve elle-aussi sur la voie. La plupart des gens ont l'intuition qu'il convient de sauver les quatre personnes et d'en sacrifier une, ce qui correspond au calcul conséquentialiste de maximisation de l'utilité.3 Prenons maintenant un cas un peu différent où vous vous trouvez sur le quai d'une gare et où vous voyez un train foncer sur quatre personnes qui se trouvent en aval de la voie (et vous en amont, proche du train qui arrive). Vous pouvez stopper le train et sauver les quatre autre personnes, mais pour ce faire vous devez obligatoirement (car c'est le seul moyen à votre disposition) pousser un énorme obèse qui se tient sur le quai sur la voie car son poids arrêtera le train. La plupart des gens ont l'intuition qu'il est injuste de pousser l'énorme obèse et c'est avec ce genre de dilemmes moraux que l'on peut constater les limites du conséquentialisme de l'acte. Imaginons maintenant un autre exemple où vous êtes membre d'un groupe majoritaire dans une société. Le conséquentialisme de l'acte pourrait être interprété comme vous enjoignant à soumettre les groupes minoritaires et à exiger d'eux des tributs. L'exemple fonctionne aussi si vous êtes seul et que vous côtoyez un individu plus faible que vous.

 

Le conséquentialisme de la règle a l'avantage sur le conséquentialisme de l'acte, qu'il permet de résoudre ces dilemmes moraux, pour peu que vous choisissiez la règle qui maximise vraiment l'utilité (ou d'autres valeurs) dans ses conséquences. David Friedman propose comme règle conséquentialiste le respect des droits de propriété légitimes des individus4. Si on applique cette règle conséquentialiste alors on peut résoudre les dilemmes moraux susmentionnés. Ainsi, selon cette règle, vous n'avez pas le droit de sacrifier les droits de x pour y (ce qui se rapproche du principe d'égale liberté de John Rawls), ce qui fait que vous n'avez pas le droit de sacrifier l'obèse pour les quatre individus qui sont sur la voie. Par contre, vous avez le droit en tant que conducteur de train de dévier le train pour qu'il n'écrase qu'une personne au lieu de quatre, puisque tous sont en situation de violation des droits du propriétaire des voies de train, dont on peut supposer que vous êtes le légitime représentant dans ce contexte. Selon cette règle conséquentialiste, vous n'avez pas non plus le droit de soumettre un groupe minoritaire à votre bon vouloir ou un individu plus faible.

 

 

1KYMLICKA Will, « L'utilitarisme » in Les théories de la justice, Éditions la Découverte, Paris, 2003.

2CARÉ Sébastien, « Les fondements moraux du libertarianisme » in Genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale, Presses Universitaires de France, Paris, 2009.

3COVA Florian, « Psychologie morale et Philosophie morale » in La Morale Humaine et les Sciences, Éditions Matériologiques, 2011.

4FRIEDMAN David, « Ma position » in Vers une société sans État, Éditions Les Belles Lettres, Paris, 1992.

 

 

 

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05/08/2015

Quels droits faut-il accorder aux individus ?

 

Extrait d'un travail réalisé pour l'université dans le cadre d'un séminaire en philosophie politique.

 


On considère généralement de nos jours en philosophie qu'il convient d'accorder des droits aux individus. Toutefois, il existe des justifications fort différentes à cette position. J'aimerais ici considérer successivement la justification déontologiste, la justification jusnaturaliste, la justification contractualiste et la justification conséquentialiste. Il ne me semble pas exister d'autres justifications éthiques importantes à traiter ici (l'éthique des vertus dérivant d'une position jusnaturaliste puisqu'une détermination de vertus A ou B se fait en fonction d'une nature humaine x ou y).

 

D'après les déontologistes, les individus ont des droits et ces droits s'imposent aux autres individus comme des impératifs catégoriques (principes moraux absolus primant sur toute autre considération) ou découlent d'impératifs catégoriques. En outre, on peut découvrir ces impératifs catégoriques par l'usage de la raison. Le déontologisme pose toutefois plusieurs problèmes suffisants pour l'invalider à mon avis. En effet, que faire si plusieurs impératifs moraux (ou si plusieurs principes secondaires découlant des impératifs moraux) rentrent en conflit ? Dans ce genre de conflit de principes, comment pouvons-nous trancher en faveur de l'un ou de l'autre ? Par exemple, si le principe selon lequel il ne faut pas agresser autrui rentre en conflit avec le principe selon lequel il faut préserver son intégrité physique, quel principe prévaudra et, partant, quels droits prévaudront les uns sur les autres ? Compte tenu des difficultés des déontologistes à répondre à ces problèmes, j'écarterai dès à présent les justifications déontologistes à l'existence de droits pour les individus.

 

D'après les jusnaturalistes, les individus naissent avec des droits qu'ils possèdent en vertu de leur nature humaine. Comme pour les déontologistes, les jusnaturalistes pensent (généralement) que l'on peut découvrir les droits que les individus possèdent en vertu de leur nature par la raison et/ou par l'intuition. Le problème que pose cette approche réside dans le fait qu'il semble extrêmement difficile de définir objectivement ce qu'est la nature humaine et quelles en sont les composantes. Par exemple, les êtres humains semblent bien souvent respecter un possible droit des individus à ne pas être agressé, et pourtant il existe aussi bien des cas où les êtres humains ne respectent pas ce possible droit de leurs pairs à ne pas être agressé. Quelle situation faut-il retenir pour caractériser la nature humaine ? L'être humain est-il naturellement agressif ou pacifique ? Étant donné que les jusnaturalistes ne peuvent pas répondre à ce genre de dilemmes, j'écarterai aussi dès maintenant cette approche comme justification à l'existence de droits pour les individus.

 

D'après les contractualistes, les individus ont des droits car ils appartiennent à une communauté fondée sur un contrat social qui stipule les droits et les devoirs des membres de la communauté. Les contractualistes considèrent parfois que ce contrat social a réellement été adopté par les membres fondateurs de la communauté. Parfois ils considèrent qu'il s'agit uniquement d'une manière symbolique d'établir une légitimité à la communauté. Dans tous les cas, il s'agit toujours d'un contrat adopté tacitement par les membres actuels de la communauté. Les contempteurs du contractualisme mettent en évidence le fait que pour qu'un contrat soit valable il convient que les parties contractantes aient chacune signé le contrat les engageant. Le contrat social des contractualistes n'étant pas réellement adopté par les membres actuels de la société, il ne peut donc pas être considéré comme valable selon eux. Cette critique semblant valable, j'écarterai aussi dès maintenant cette approche comme justification à l'existence de droits pour les individus. A noter que cette critique permet aussi d'infirmer la thèse communautarienne d'une communauté transgénérationnelle.

 

D'après le conséquentialisme utilitariste indirect, les individus cherchent à maximiser leur bien-être. Par conséquent, ils sont rationnellement prêts à adhérer à un système de droits qui, dans ses conséquences, maximise le bien-être de l'ensemble d'entre eux. Il existe une argumentation identique si on abandonne le conséquentialisme utilitariste indirect pour un conséquentialisme indirect non utilitariste. Ce dernier affirme par exemple qu'un système de droits maximise dans ses conséquences la liberté des individus, mais d'autre(s) valeur(s) (selon qu'on adhère à un monisme ou à un pluralisme des valeurs) peuvent être probablement proposée(s) comme candidate(s) à un conséquentialisme indirect. Considérer qu'il est raisonnable d'accorder des droits aux individus, si les droits en question maximisent le bien-être (ou la liberté, ou d'autres valeurs) de l'ensemble des individus, me paraît une position valable, car d'une part je ne connais pas d'argument apte à infirmer le conséquentialisme indirect et d'autre part j'ai précédemment mis en évidence les erreurs des autres justifications éthiques possibles à l'existence de droits pour les individus. C'est pourquoi, je me baserai toujours sur une argumentation conséquentialiste indirecte dans la suite de ce travail.


Quels droits faut-il accorder aux individus ?


A présent que nous savons qu'il convient d'accorder des droits aux individus, il subsiste la question de savoir quels droits exactement il faut accorder aux individus. Il existe deux catégories de droits : les droits positifs (avoir un droit à quelque chose que l’État, les autres, ou la communauté, a un devoir de nous fournir) et les droits négatifs (avoir un droit à ce que nul ne vienne interférer dans nos affaires privées ou n'attente à notre intégrité). Faut-il accorder des droits positifs et/ou négatifs aux individus ? Ou autrement dit, en langage conséquentialiste (puisque c'est l'approche adoptée dans le cadre de ce travail) : la reconnaissance des droits positifs et/ou négatifs par les membres d'une société donnée maximise-elle leur bien-être (ou leur liberté, ou une autre valeur) ?

 

Si on accorde des droits positifs aux individus, cela impliquera irrémédiablement un conflit entre les individus qui sont favorables à la reconnaissance de ces droits positifs et ceux qui s'y opposent, ainsi qu'un conflit concernant l'étendu exacte à donner à ces droits positifs. Ce conflit ne pourra être tranché (dans le cadre de nos sociétés contemporaines et non dans l'absolu) que par le biais de la démocratie, ce qui impliquera un vaste gaspillage de ressources (et de libertés) dans la confrontation politique entre les différents membres de la société qui se battront pour obtenir davantage de droits positifs qu'autrui. Dans ce conflit pour la définition et la répartition des droits positifs (et dans le conflit subséquent concernant l'interprétation de ces droits positifs) les plus riches ont tendance à l'emporter sur les plus pauvres car ils peuvent davantage influencer le grand public et les politiciens.

On pourrait vouloir éviter ce problème en prônant une égalité en droits positifs, mais une telle égalité est impossible car un droit positif est toujours relatif à un individu donné. Ainsi, un droit égal à la santé n'est par exemple pas concrétisable de manière égalitaire, car certains individus sont plus fragiles que d'autres.

Un autre problème impliqué par la reconnaissance de droits positifs réside dans l'incitation à la surconsommation qui en découle. Plus on accorde de droits positifs aux individus, plus certains en profitent en sur-consommant ce à quoi leur donne accès les droits positifs (un certain nombre de soins si on reprend l'exemple susmentionné). Au final, les coûts du financement des droits positifs deviennent élevés et appauvrissent l'ensemble des individus.

 

Au contraire, si on accorde des droits négatifs aux individus, alors chacun vaque à ses occupations sans chercher à obtenir d'autrui quelque chose par le biais de l’État (autrement dit par le biais de la coercition). Un tel système (de droits) maximise la liberté des individus à ne pas être entravé dans leur volonté individuelle (ce qu'on appelle la liberté négative) et la maximisation de cette liberté entraîne à son tour la maximisation de la liberté des individus à avoir des possibilités et les capacités de se réaliser (la liberté positive), ce qui in fine maximise le bien-être (l'utilité) des individus. En effet, dans un système de droits négatifs, les individus ne connaissent qu'un seul moyen pour s'enrichir : créer ce qui plaît à autrui.

Compte tenu de ce qui précède, nous pouvons conclure qu'il convient d'accorder aux individus des droits négatifs, car l'attribution de ces droits aux individus maximise dans ses conséquences leur liberté négative et positive, et en conséquence leur bien-être. 

 

 

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26/07/2015

Comment peut-on être planiste ?



Les lecteurs les plus anciens de ce blog se rappelleront probablement qu'à l'origine j'étais très favorable à une économie planifiée (c'est à dire à une économie où la production de biens et services est déterminée politiquement et non économiquement). Compte tenu de cette expérience passée, je pense qu'il n'est pas inintéressant d'essayer de mettre en évidence les idées ou les intuitions qui sous-tendent une telle position et quelques arguments qui permettent peut-être de les dissiper. 

L'idée clef qui sous-tend la position planiste (qualifiée de constructiviste par Hayek) est celle que les entrepreneurs ne servent à rien et que tout ce qu'ils font peut être réalisé par n'importe qui (par exemple par des fonctionnaires selon l'idée que cela présente une plus-value démocratique par rapport à un acteur privé). Cette idée provient probablement d'une vision du monde statique selon laquelle il existe un certain nombre de biens et services produits d'une certaine façon et qu'il suffit de les reproduire ad eternum identiquement pour parvenir à contenter la demande. Il s'agit d'une incompréhension des différents rôles majeurs que joue l'entrepreneur (et cette incompréhension m'a fait autrefois dire bien des bêtises lorsque j'étais socialiste).

Schumpeter a bien mis en évidence ces différents rôles (ou fonctions) : 1. innover au niveau de l'offre en introduisant de nouveaux biens ou services sur le marché (ce qui permet aux consommateurs d'accroître son choix), 2. innover au niveau des méthodes de production (ce qui induit une baisse des prix pour les consommateurs), 3. ouvrir de nouveaux marchés et trouver de nouveaux débouchés (c'est à dire chercher à offrir davantage de choix à davantage de consommateurs), 4. innover dans le choix des matières premières (ce qui rend l'économie plus flexible et réduit le temps 
d'adaptation nécessaire à des changements d’approvisionnement).


Personnellement, je préfère insister sur un rôle majeur, formulé de manière plus simple : celui de répondre à la demande de la manière la plus efficace possible et moins imparfaitement que ce que pourrait faire un État et son armée de fonctionnaires (autrement dit, le marché est imparfait, mais l’État est encore plus imparfait que le marché). Grâce au système de prix, les entrepreneurs sont amenés à répondre à la demande des consommateurs de manière bien plus efficace (en proposant des prix bien plus bas et une offre bien plus variée) que ce que pourrait faire une bureaucratie et des experts gouvernementaux.

Je pense enfin qu'une étude sérieuse des expériences passées d'économie planifiée devrait montrer à tout planiste que les conséquences d'une telle économie ne sont pas favorables, ni aux plus pauvres, ni aux salariés, ni à aucune catégorie de la population (même les hauts bureaucrates doivent se contenter d'une production de qualité inférieure et en quantité inférieure que s'ils travaillaient au sein d'une économie de marché). 
Le planiste devrait toujours se demander : comment des experts ou des fonctionnaires pourraient-ils savoir mieux que des millions d'entrepreneurs ce que les gens veulent ? L'entrepreneur prend des risques et s'enrichit, mais seulement tant qu'il parvient à répondre le mieux possible à la demande des gens. Lorsque l'enrichissement dépend de la capacité de chacun à proposer à autrui ce qu'il veut, n'est-ce pas un système vertueux ? 

 


 

 

 

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25/07/2015

Le libertarianisme de gauche : une démarche

 


1. Rechercher, établir et mettre en évidence de manière systématique les avantages d'un marché plus libre (ou totalement libre) pour les plus pauvres et les salariés et les effets pervers des interventions de l’État pour ces-derniers.

- Dans cette optique, il s'agit de dénoncer et mettre en lumière les conséquences des régulations, réglementations, contrôles, monopoles, limitations à la concurrence, subventions, et autres interventions de l’État, favorables à certains acteurs (riches, patrons, politiciens, bureaucrates, etc.) au détriment, en premier lieu, des plus pauvres et des salariés.

 

2. Défendre et promouvoir des modèles d'organisation volontaires différents des modèles hiérarchiques et autoritaires contemporains, notamment le coopérativisme, le mutuellisme, l'agorisme, le socialisme ou le communisme utopistes, et l'autogestion.

- L'étude des utopies, des phalanstères, des expérimentations communautaires et hippies, des kibboutzs, et de toutes ces formes de vie alternatives permet d'illustrer et de montrer l'intérêt pour des modes de vie libérés de la hiérarchie et de l'autoritarisme.


3. Militer contre les discriminations agressives visant à nuire aux individus et pour un changement des mentalités dans le sens d'une plus grande tolérance et d'un plus grand respect envers les différences et l'Autre.

- Une société plus libre ne peut se passer d'une évolution des mentalités vers une plus grande ouverture envers des modèles culturels et des mœurs qui diffèrent des normes dominantes. 

 

 

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08/06/2015

Entretien avec des libertariens – Fabien Truffer



Fabien Truffer a 27 ans et réside à Vevey, dans le canton de Vaud. Il milite au sein de l'association Pour l'Egalité Animale et est membre des Jeunes Libéraux-Radicaux vaudois. Professionnellement, il est juriste et travaille actuellement comme stagiaire au Registre foncier. Son signe astrologique est Balance, sa couleur préférée le bleu, et son animal-totem le faucon.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?


C’est difficile de répondre à cette question. Je dirais que c’est l’idée selon laquelle les autres personnes ne nous appartiennent pas et que, par conséquent, on ne peut pas les contraindre à faire ce que l’on veut même si l’on pense que ça serait mieux pour eux. 
Le principe paraît évidement et tout le monde semble l’accepter même si rares sont ceux qui l’appliquent vraiment.


AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

Je ne connais pas les différents courants qui existent. Sauf si la question est de savoir si je suis plutôt minarchiste ou anarcho-capitaliste, mais dans ce cas je ne pourrais pas répondre car je n’ai pas encore suffisamment étudié la question. Disons que ce qui m’intéresse, c’est plutôt la direction qu’il faut adopter, et elle est claire : « Plus de liberté ». Pour le reste, on verra en chemin où je déciderais de m’arrêter.


AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique
ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Je vois plus ça comme étant un projet politique qu’il faut défendre, et surtout faire connaître, car je suis persuadé que beaucoup de personnes adhéreraient à ce projet si elles avaient conscience de son existence.

Quant à l’éthique de vie, ça me semble une évidence : je préférerais toujours collaborer avec les gens plutôt que de me battre contre eux et les contraindre à faire ce qui me plait. Mais je dois avouer que lors de certaines votations, il n’est pas toujours facile de choisir l’option la plus juste alors que c’est l’autre qui nous bénéficierait.


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Je pense que le déclencheur a été des cours d’économie politique que j’ai suivi au collège. Mon prof était clairement libéral et, d’après mes souvenirs, plutôt keynésien. Après ça, j’étais acquis au libéralisme économique mais restait conservateur pour ce qui est de la société en général.

Je me suis ensuite informé de mon côté sur différents sites, et en passant de temps en temps sur un forum politique, et c’est là que j’ai pour la première fois lu des mots comme « minarchiste », « libertarien » ou « anarcho-capitaliste ». Et quand j’ai compris qu’ils ne disaient tous qu’une chose : que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres et que tout le monde devrait respecter ce principe, je n’ai pu qu’embrasser ce principe qui est profondément juste et l’appliquer à l’ensemble des domaines politiques.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

Je n’ai jamais été « fan » de quelqu’un. Je lis et m’informe à droite à gauche, plutôt sur des thématiques que sur des auteurs ou des penseurs. Mais disons que j’aime bien Bastiat pour son côté particulièrement accessible, didactique, et parfois assez caustique, notamment avec la pétition des marchands de chandelles qui est juste géniale.


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

Liberté, tolérance et engagement.

Si la première parle d’elle-même, je pense que la tolérance est quelque chose d’important car les gens ont souvent tendance à être intolérant vis-à-vis de l’Autre : cette personne d’une autre culture ou d’un autre pays que le notre, cette personne que l’on ne cherche pas à comprendre et dont je veux qu’il soit « assimilé », alors qu’en réalité ses différences sont une richesse. Pour ce qui est de l’engagement, c’est quelque chose qui me tient à cœur car je pense que les gens devraient se battre pour leurs idées et toujours oser les exprimer. Rester passif face à une situation qui ne nous convient pas en espérant que d’autres vont agir est quelque chose que je trouve triste.


AF. Ton livre libertarien préféré ?

Je n’en ai pas encore lu beaucoup mais j’ai beaucoup apprécié « La Loi » de Bastiat. Il est court, clair et met le doigt là où ça fait mal. Sinon « Nudge - La méthode douce pour inspirer la bonne décision » de Richard Thaler et Cass Sunstein est à mon avis un livre dont les personnes qui s’engagent en politique devraient s’inspirer. Le principe c’est de laisser les gens choisir la solution qui leur convient le mieux mais offrir par défaut l’option que l’on pense la meilleure pour eux. Ça serait à mon avis un moyen idéal pour amener en douceur les gens vers plus de liberté, tout en contentant les personnages politiques constructivistes.


AF. Ta citation libertarienne préférée ?

« Le libéralisme économique ne se bat pas en faveur des intérêts de ceux qui sont riches aujourd'hui. Au contraire, ce que le libéralisme économique veut, c'est laisser les mains libres à quiconque possède l'ingéniosité pour supplanter le riche d'aujourd'hui en offrant aux consommateurs des produits de meilleure qualité et moins chers. Sa principale préoccupation est d'éliminer tous les obstacles à l'amélioration future du bien-être matériel de l'humanité ou, dit autrement, à la suppression de la pauvreté. »
- Ludwig von Mises

J’aime beaucoup cette citation car elle coupe l’herbe sous les pieds de nos détracteurs qui disent qu’être libertarien, c’est être contre les pauvres et pour protéger les plus riches alors que c’est exactement le contraire.


AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?

Je me fais du soucis concernant cette tendance nationaliste à laquelle on est de plus en plus confronté. En Europe, j’ai l’impression que c’est souvent une couverture à une haine des musulmans refoulée alors qu’en Suisse, c’est « juste » de la xénophobie au sens propre du terme : les gens ont peur des étrangers ce qui dénote un manque de confiance en soi.

L’UDC voit les étrangers comme des parasites de notre système social et les socialistes tapent sur les étrangers car ils seraient la cause de sous-enchère salariale alors que ce sont souvent des gens bien formés dont on a besoin ou qui viennent faire un travail dont aucun suisse ne veut.

De plus, quand les gens ont peur, ils sont prêts à faire n’importe quoi, notamment accepter des lois sur la surveillance généralisée sans se rendre compte dans quoi ils mettent les pieds. Tout ça ne peut qu’être négatif que ça soit au niveau européen ou suisse. Je pense que nous devrions tous avoir plus confiance en nos capacités à rendre le monde meilleur. Mais le rendre meilleur par notre engagement individuel ou associatif et non par l’action étatique où l’on est prêt à sacrifier une minorité au « bien commun », que cette minorité soit composée d’entrepreneurs devenus riches ou de quelque autre groupe d’individus.


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

J’aimerais finir par proposer deux réflexions à ceux qui me liront :

- Premièrement, aux socialistes ou aux conservateurs : un pays libertarien est favorable à tous (y compris aux socialistes et aux conservateurs) car nous n’empêcherons jamais des personnes qui partagent les mêmes idées de vivre en société, par exemple au niveau d’une ville, selon leur idéal (socialiste par exemple). 

Le contraire est par contre absolument impossible et les libertariens seront toujours contraints et sacrifiés sur l’autel de ce que les socialistes ou les conservateurs jugent « bon » et qu’ils veulent imposer à l’ensemble des individus. Je pense que l’on devrait se souvenir de ça : d’un côté on a des personnes ouvertes et qui permettent à tout le monde de cohabiter en paix (les libertariens) et de l’autres des personnes qui cherchent à imposer leurs idées par la force (les partisans de l’action étatique).

- Deuxièmement aux libertariens ici présents : j’ai noté dans ma description que j’étais militant dans l’association PEA (Pour l’Egalité Animale) et j’aimerais qu’ils réfléchissent à une question : si les humains ont le droit de vivre et d’être libres, pour quelle raison est-ce que les animaux non-humains ne bénéficieraient pas de ces mêmes droits ? Ils ne sont pourtant pas moins intelligents qu’un nouveau-né, ni plus capables que ce dernier de respecter vos propres droits.

 

 

 

 

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07/06/2015

Entretien avec des libertariens – André Pereira Gonçalves



André Pereira Gonçalves, 23 ans, milite au sein des Jeunes Libéraux-Radicaux vaudois et de la Juventud Social Democrata au Portugal. Il étudie le droit et vit à Lausanne. Son signe astrologique est Lion, sa couleur préférée est le bleu, et son animal-totem l'éléphant. 


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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Dans les grandes lignes, je dirais que c’est fondamentalement la philosophie de la liberté, de la justice, de l’humanisme, de la prospérité et de la pérennité. C’est la seule philosophie capable d’assurer le respect de chaque être humain, l’obtention de la prospérité et du bonheur. La meilleure et la plus belle de toutes en somme !

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

Du courant anarcho-capitaliste jusnaturaliste. Anarcho-capitaliste, car je suis arrivé à la conclusion que la meilleure façon de permettre à tous de prospérer et d’assurer la pérennité des ressources naturelles et de laisser les marchés fonctionner librement. À l’inverse, aucune entité monopolisant la coercition ne sera capable d’atteindre ces objectifs, bien au contraire. Jusnaturaliste, car même si mon attachement au libertarianisme s’explique d’abord pour des raisons utilitaristes, je vois dans l’anarcho-capitalisme tout un système cohérent qui atteint l’idéal de Justice.


AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Les deux ! Un projet politique car il s’agit de transformer les structures sociales pour tendre vers une société libre et responsable, et une éthique de vie car le libertarianisme agit indirectement sur la manière dont on interagit personnellement et on se perçoit au sein de la communauté.

À ce propos, je dois dire que depuis que je suis libertarien je suis beaucoup plus heureux car, grâce à cette philosophie, j’arrive à visualiser un cadre, assez large au demeurant, qui me donne un vaste choix de possibilités tout en me permettant de fixer des balises qui m’aide à m’y retrouver. Pour moi qui suis fondamentalement quelqu’un de conservateur au niveau des mœurs, le libertarianisme m’aide à dissocier ce qui relève du Droit, donc ce qui s’applique à l’ensemble des êtres humains et requiert par conséquent des mœurs libérales, à ce qui relève de mes choix et préférences personnelles, là où peuvent s’appliquer mes mœurs conservatrices. Le libertarianisme m’enseigne que mes mœurs conservatrices n’ont pas à être imposés au restant de la société, de la même manière que je n’apprécierais pas qu’on m’impose à moi d’autres mœurs.

En outre, le libertarianisme m’aide à concilier les impératifs utilitaires avec ceux de la moralité, c’est-à-dire que grâce à lui j’ai appris en fait à définir quels buts sont justifiés et quels moyens peuvent être utilisés pour les atteindre. Le libertarianisme me donne ainsi une grande liberté d’action, mais cette liberté est balisée par le respect du consentement d’autrui (qui lui aussi doit respecter mes choix personnels).


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Mon parcours jusqu’au libertarianisme est le passage d’un extrême à un autre.

Je commence à m’intéresser à la politique à l’âge de 11 ans, en 2002 donc. On a toujours beaucoup discuté politique en famille ce qui explique cet intérêt précoce. À cette époque-là je me disais communiste. Un communiste, nationaliste et réactionnaire à la fois (un nazi en puissance finalement !) : j’étais donc à la fois en faveur du contrôle total de l’économie, des ressources naturelles, des flux migratoires par l’État, etc., mais également du contrôle et de l’imposition des mœurs chrétiennes conservatrices par ce dernier. Cela ne dura par longtemps (2 semaines en fait !), ma mère m’ayant rappelé à ce moment-là qu’il était impossible de faire progresser la société si on partage tout sans exigence de travail, que fatalement tous finiraient par ne rien faire si tout tombe du ciel sans effort, et qu’on aura plus rien à soi non plus.

J’ai alors commencé un progressif adoucissement de ma vision très interventionniste, davantage du point de vue économique que moral au passage. Ainsi, entre mes 11 et mes 18 ans, je me suis dit, à tour de rôle, socialiste à la Chavez, socialiste modéré, et social-démocrate à la suédoise. Ce qui est curieux, c’est qu’à cette époque je m’intéressais à tous les modèles politiques étatistes, que ce soit des démocrates-chrétiens aux écologistes interventionnistes, en passant par des nationalistes plus modérés. Mais une ligne rouge délimitait mon esprit : mon mépris (voir ma haine !) du libéralisme et des libéraux. Pour moi ces gens-là étaient totalement dans l’erreur en ne comprenant pas que la population est incapable de prospérer et d’être heureuse si elle n’est pas contrôlée. Que l’absence de contrôle conduirait fatalement à la pauvreté, à un égoïsme destructeur, au malheur et même à la disparition de l’être humain, vu que la liberté de produire et de consommer était selon moi responsable de la pollution.

C’est alors qu’arrive l’automne 2007, un jour en cours de géographie notre professeure nous pose une question toute bête : « Qui d’après vous dirige le monde ? ». Et je répondis : « Les riches ». Cette réponse d’une évidence limpide pour moi me fit réaliser que l’État, ou n’importe quelle autre entité disposant du monopole de la violence, a été, est et sera toujours dirigé par les riches. Les riches auront toujours plus facilement les moyens de conquérir ce formidable instrument de pouvoir. Or, comme dans ma logique les riches ne pouvaient pas penser à l’intérêt général, je vis pour la première fois l’État, et à terme n’importe quelle autre institution coercitive, comme une réelle menace planant sur les pauvres (les différentes dictatures n’ayant été pour moi que des accidents historiques, qui ne remettaient pas en cause le bien-fondé de l’utilisation de la force).

Ce premier tiraillement m’a amené à admettre une très timide et relative tolérance envers le libéralisme. Puis, vint 2009, l’année de la pire crise économique mondiale depuis 1929. À cette époque-là, j’entendis énormément parler d’une crise du libéralisme, que celui-ci serait responsable de ce qui se passait, et tout semblait indiquer un retour en force des idées plus interventionnistes. À ce moment-là, les États lancèrent donc de vastes programmes de dépenses publiques et de nouvelles réglementations. Mais à ce moment-là aussi, je voyais déjà que ces plans ne marchaient pas, vu que le chômage et la récession étaient toujours au rendez-vous, d’autant que mes lectures me démontraient petit-à-petit qu’il n’y a aucune corrélation entre moins de libéralisme et davantage de prospérité ; à l’inverse, l’absence de libéralisme serait une cause directe de décadence. Pire, j’entre-apercevais l’après 2009, avec des États fortement endettés qui devront bien régler leurs problèmes financiers, ce qui finira par affecter les gens.

Je continue alors à réfléchir et à poursuivre mes lectures, en allant plus aisément du côté de la pensée libérale. Petit-à-petit, je me rends alors compte du rôle bénéfique de la liberté sur nous tous. Je passe ainsi progressivement d’un libéralisme très timoré, au minarchisme pour arriver en 2012 à une conviction pleine et entière en faveur de l’anarcho-capitalisme (le moment fondateur étant la lecture d’un article de Jesús Huerta de Soto sur la nécessité de passé du libéralisme classique à l’anarcho-capitalisme), que je n’ai plus jamais quitté depuis et que j’espère ne plus quitter à l’avenir !


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Il n’y a pas vraiment quelqu’un de précis qui inspire mon engagement. Disons que j’ai davantage une haute estime pour certaines personnes. Mais si je devais quand même citer quelques personnes je dirai, pour les personnes qui ont et inspirent ma pensée libérale, les auteurs des blogs Blasfémias, O Insurgente (blogs libéraux portugais), Contrepoints, Wikibéral, le Minarchiste Québécois, Friedrich Hayek, Frédéric Bastiat, David Friedman et Jesús Huerta de Soto. Pour les hommes politiques, Francisco Sá Carneiro, D. João II, Margareth Thatcher et Mart Laar. Pour les « autres », Agostinho da Silva, Machiavel, Schopenhauer, Jesus Christ, et même Batman ou Kenshin Himura dans le domaine de la fiction !


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

Comme j’ai besoin de sentir que j’appartiens à un lieu, sur lequel vivent des gens avec qui j’interagis pour pouvoir être heureux, je dirai donc la patrie, le groupe (que ce soit la nation, la famille, les amis ou même la corporation de métiers) et le travail.


AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Vers une Société sans État, de David Friedman.


AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

« I’m libertarian because liberty is the precondition for trade, friendship, love, creativity, prosperity, fun – all the greatest stuff in life. »
- Jeffrey Tucker.


AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?

 

Mitigée, d’une part j’ai le sentiment que tant les Européens que les Suisses ont globalement conscience que les idées de la liberté sont les meilleures pour nous sortir de l’impasse, ou du moins que davantage de coercition n’est pas la solution. Cependant, il y a énormément de blocages qui font qu’on n’adopte pas ce genre de mesures. Pire, ces blocages permettent encore que trop de mauvaises mesures continuent à être adoptées.

Ces blocages viennent en partie du fait que les gens ont une résistance naturelle au changement, ce qui peut parfois les pousser à demander davantage de mesures dommageables, alors qu’il est possible que dans leur fort inconscient ils savent que ce n’est pas cela qu’il faudrait faire. Je ne pense pas que nous allons faire face à de grands bouleversements, tant en Europe comme en Suisse, avant 5 ans au minimum (date à laquelle devrait venir la prochaine crise économique d’importance). Il y a une forme de stagnation générale ; la situation ne semble pas s’améliorer à un rythme que l’on souhaite et que l’on peut ambitionner, mais on ne peut pas non plus parler de descente aux enfers.

Je dois dire que je suis assez inquiet et « excité » face à la montée de divers mouvements démagogiques et très étatistes qui éclosent un peu partout en Europe (la Suisse étant assez préservée pour l’instant). « Excité », car avec eux au pouvoir je pense que les États ne tiendront pas longtemps et leurs faillites ouvrira la voie à un monde plus libre et meilleur. Inquiet, car cette période de faillite aura évidemment des conséquences extrêmement dommageables sur nous tous alors qu’on aurait pu l’éviter, et cette faillite collective n’est de loin pas une garantie suffisante d’un monde plus libéral étant donné qu’il est toujours possible de faire pire !


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Merci de m’avoir donné l’occasion de donner ma contribution et de m’avoir « forcer » à réfléchir sur le libertarianisme. Comme mes réponses au sujet de la philosophie à proprement parler ont étaient assez courtes, cela m’incite à faire davantage d’efforts de ce côté pour mieux définir ce mouvement spectaculaire.

Et merci aussi de m’avoir donné le sentiment d’être quelqu’un d’important, l’interview aidant à cela. 




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05/06/2015

Tribulations politiques : de l'étatisme total à la liberté pleine et entière, un cheminement parmi les Idées et les Hommes



« Messieurs, le jour s’approche où il y aura deux grandes classes, les socialistes et les anarchistes. Les anarchistes veulent que le gouvernement ne soit rien, et les socialistes veulent que le gouvernement soit tout. Il ne peut pas y avoir de plus grand contraste. Eh bien, le temps viendra où seuls subsisteront ces deux grands partis, les anarchistes représentant la doctrine du laissez-faire et les socialistes représentant l’extrême inverse, et quand ce temps viendra je serai un anarchiste. »
- William Graham Sumner

 


Suite à la demande d'un camarade libertarien, j'entreprends la mise par écrit du récit de mon parcours politique et de l'évolution de mes idées.
Je dédie ce billet aux quatre personnes qui m'ont permis (dans certains cas, indépendamment de leur volonté) de devenir un véritable ami de la liberté : J., Achille Karangwa, Frédéric Jollien et Roberto Fucile.

Tout commence, il y a 24 ans de cela...


Acte I. Prolégomènes

Je suis né dans une famille peu politisée, partagée entre des intuitions gauchisantes et écologisantes d'un côté et nationalisantes de l'autre. Rien a priori ne me destinait à m'intéresser à la politique. Une enfance un peu précaire (selon les standards suisses) combinée à une adolescence plongée dans un cycle où quelques pseudo-bandes de jeunes issus de l'immigration créaient un climat relativement violent (selon les standards suisses toujours) m'ont laissé de douloureuses et contradictoires intuitions éthiques.

A 14 ou 15 ans, prenant conscience de l'existence de quelque chose comme la vie sociale, ces douloureuses intuitions m'ont fait sombrer dans une vaste et profonde hésitation sur la nature précise de mes positions politiques. Pendant 3 ans, je valsais entre un élan favorable à cet Etat-providence que je considérais comme étant le pilier protecteur de mon enfance et un ressentiment envers l'immigration qui m'avait condamné à une adolescence quelque peu brutale.

A 18 ans, je découvris la pensée altermondialiste qui m'expliqua fort doctement que l'immigration était provoquée par les méchants néolibéraux qui saccageaient les pays pauvres avec leurs grosses vilaines multinationales. Très content de pouvoir ainsi trouver une explication compatible avec mes intuitions welfaristes, et exaspéré par le mépris envers les pauvres qu'arboraient les jeunes nantis de mon collège, je fondais alors une organisation militante rassemblant les jeunes de gauche au sein de l'ensemble des collèges de Genève. Grâce au soutien logistique enthousiaste de mes professeurs, nous pûmes diffuser des centaines de lourds et illisibles manifestes dans lesquels nous vomissions les inégalités de richesses et criions notre amour de l'Etat-providence.

Peu de temps après, je fis la connaissance des Jeunes Socialistes genevois qui mirent à notre disposition le matériel du Parti Socialiste sur lequel nous imprimâmes allègrement 16'000 pages noircies de minuscules caractères que nous lancions gaiement à nos camarades de classe, absolument insensibles à notre entrain rebelle. La même année, année de tous les délices militants, je m'engageais au sein de la Jeunesse Socialiste et du Réseau Objecteur de Croissance. Ma vie politique commençais donc, sur la base du welfarisme, de l'altermondialisme et de l'objection de croissance.

Ces glorieux premiers pas semblent probablement déjà relativement éloignés des idées et valeurs libertariennes, mais détrompez-vous : je m'en suis éloigné bien davantage !

Acte II. Révolutions

Après 1 an et demi à la Jeunesse Socialiste, j'étais secrétaire du parti et candidat aux élections fédérales sur une liste jeunes. La crise de la dette battait son plein en Europe du sud et l'Etat-providence tremblait sur son socle en même temps que s'effondraient, visiblement incapables de juguler cet étrange mal, les gouvernements sociaux-démocrates que j'admirais jusqu'alors. Privé de modèle, je rejoignis le mouvement des Indignés et découvris le marxisme en m'inscrivant à l'université en science politique.

Fort de ce sympathique mais léger bagage, je créai un blog sur le site de la Tribune de Genève (oui, celui-ci cher lecteur) et y tapotai joyeusement les maigres mais énergiques bases de ma réflexion. J'y développai mes solutions miraculeuses à la mystérieuse crise que je ne comprenais pas : prendre l'argent des riches, étatiser tout ce qui peut l'être, et planifier politiquement la production, tout cela sous couvert de solides vertus démocratiques bien entendu. Je rencontrai à ce moment-la un premier libertarien qui me traita de fou sanguinaire tandis que je le coiffai de
laquais des riches (une de mes insultes favorites à l'époque). Néanmoins, le contact était pris et le débat avait commencé. Ce débat allait durer 3 ans et j'allais le perdre, pour mon plus grand salut. 

Entre mes 20 et 23 ans, je fus élu à la présidence de la Jeunesse Socialiste Genevoise et entrepris d'en radicaliser la ligne et d'en éloigner le carriérisme, me liant à des trotskistes et d'autres éléments issus de l'extrême gauche, tout en cherchant à développer (peine perdue) un entrisme efficace au sein du Parti Socialiste et de la Jeunesse Socialiste Suisse.

Pendant ces trois années, étant devenu étudiant en philosophie, j'appris à connaître la méthode philosophique analytique, ce qui me rendit très méthodique et rigoureux. Je me mis donc d'une part à écrire une défense systématique de mes positions socialistes, cherchant à élaborer des arguments solides et valides, et d'autre part à lire les ouvrages libertariens pour mieux tenter de les réfuter par la suite. Je lus David Friedman, Murray Rothbard, Pascal Salin, sans que cela ne remette mes convictions en question d'un iota. Fermement arrimé à l'axiome communiste selon lequel le salariat est une agression ou un vol, je restais insensible à toutes ces bourgeoises palabres.

Ces trois années furent aussi des années de moult et moult débats. Avec les libertariens, éternels et inébranlables adversaires, et avec les anarchistes communistes. A force d'arguments pertinents et de brillantes démonstrations, libertaires et libertariens brisèrent ma foi en l'Etat en me montrant qu'il était bel et bien l'ennemi des plus pauvres et de la classe ouvrière. Je devins communiste libertaire et décidai de transformer la Jeunesse Socialiste en phalanstère, avant de me rendre compte que c'était complètement dément et impossible. Je rejoignis alors pour un court instant les anarchistes communistes (dont je ne peux que louer la probité et l'honnêteté) dans la lutte contre la bureaucratie, le gouvernement, les politiciens, et la bourgeoisie.

Acte III. Liberté

Et puis, je suis parti en Italie, pour assister à un mariage. J'ai emporté un livre avec moi. Ce livre s'appelle La Révolte d'Atlas, il a été écrit par Ayn Rand, et à sa lecture, à ma plus grande stupéfaction et entièrement contre ma volonté, l'axiome communiste s'est brisé. Le salariat n'est pas une agression ni un vol. Comment pourrait-il l'être ? Trois années de raisonnements de plus en plus tordus pour tenter de justifier l'injustifiable s'écroulèrent en quelques instants. Sans l'axiome communiste fondamental, la révolution n'était plus justifiée, l'expropriation des expropriateurs devenait caduque car il n'y avait plus d'expropriateur. Le socialisme ne pouvait donc qu'être volontaire. Il n'était qu'un choix de société, et non un impératif moral. Je suis rentré en Suisse, j'ai admis publiquement que je m'étais trompé sur bien des choses et que beaucoup de choses que j'avais soutenues étaient à vrai dire un tissu de foutaises. Puis, je me suis demandé ce que j'allais faire.

Par un heureux hasard, le libertarien Loïc Magnin m'écrivit à ce moment-la sur Facebook et m'annonça que Diogène (pseudonyme du libertarien Mikaël Mugneret) et lui-même passaient par Genève. J'allai à leur rencontre et Diogène déclara qu'il était temps d'unir socialistes libertaires favorables à un marché libre et au respect des droits de propriété légitimes et libertariens ouverts d'esprit contre leur ennemi commun : l'Etat. Nous avons alors acquiescé et avons décidé de fonder un parti unissant nos forces en Suisse romande. Quelques jours plus tard, j'ai quitté la Jeunesse Socialiste. Beaucoup de mes fréquentations ont mal réagi et une partie de mon cercle social a disparu à ce moment-la. Les socialistes libertaires n'ont quant à eux pas semblé partants pour se joindre aux libertariens. 

La politique aurait alors pu s'arrêter là pour moi en fait : socialiste refusant l'existence de l'Etat ou d'un gouvernement, favorable à un marché libre de producteurs indépendants organisés horizontalement en coopératives, désireux de vivre dans une communauté utopique solidaire où bien des choses seraient mutualisées, mais rejetant la violence à l'encontre des riches et des propriétaires et respectueux des droits de propriété légitimes, j'étais devenu un ovni politique.
Mais c'était sans compter les libertariens ! Fabio Battiato m'a contacté, et en septembre nous avons fondé le Parti Libertarien de Genève avec Alexis Andres et Darius Tabatabay. Les choses sont claires à présent.

Puisse le vent de la liberté souffler longtemps sur ce pays et sur le reste de la Terre.



« A long terme, c'est nous qui l'emporterons... La botte cessera un jour de marteler le visage de l'homme, et l'esprit de liberté brûle avec tant de force dans sa poitrine qu'aucun lavage de cerveau, aucun totalitarisme ne peuvent l'étouffer. »
- Murray Rothbard

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04/06/2015

Entretien avec des libertariens – Christian Siebenthal



Christian Siebenthal, dit « le Zélote », a 23 ans et réside à Perroy dans le canton de Vaud. Ancien blogueur militant engagé en faveur de la social-démocratie, il étudie à la Haute Ecole de Commerce de Lausanne et se définit comme un libertarien minarchiste chrétien. Passionné par le jeu d'échecs et la stratégie militaire, il a en outre rédigé de nombreux billets sur les tactiques élaborées par Alexandre le Grand. Son signe astrologique est Balance et sa couleur préférée est le noir.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

Il peut se définir de manière très scientifique, en théorisant pendant des heures sur un détail ou sur un autre à l’aide de termes capillotractés ; au final, l’idée générale se définit très simplement : « La liberté des uns s’arrêtent là où commence celle des autres ». Pour ce faire, le libertarianisme part du principe que le premier élément perturbateur de la liberté des individus, c’est l’Etat, dans le sens qu’il est le démiurge, ainsi que le convoyeur, de règles inutilement contraignantes. Je dis bien « inutilement », car les libertariens pensent justement qu’il n’y a pas meilleur régulateur que l’auto-régulation, et que cette dernière est mue par les intérêts de toutes les parties impliquées. Le fameux principe de la « main invisible ».

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

J’aime passionnément Ayn Rand. Non pas parce qu’elle a dressé une pensée structurée conforme à la mienne, mais car la poésie et la conviction qui imprègnent ses écrits me possèdent. Il faudrait littéralement m’exorciser pour m’affranchir des spasmes qui me saisissent, des orgasmes qui me confisquent, à la lecture de son oeuvre. Ça c’est pour le côté passionné. (rires)

Plus pragmatiquement, je me reconnais dans le minarchisme. J’attends de l’Etat qu’il ne s’adonne qu’à une seule et unique tâche : celle d’assurer la liberté totale de ses citoyens. J’y ajoute ensuite une dimension supplémentaire, à savoir l’amour du Christ et du pardon. Nulle intention d’imposer à qui que ce soit une quelconque forme de spiritualité par une démarche prosélyte, mais j’exerce mon sens des responsabilités - nécessité pour tout acteur d’un modèle libertarien - au sein d’un carcan qui puisse me sauver de mes tentations de forfaiture.

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Voilà qui nous renvoie à ma réponse précédente ! L’éthique de vie est personnelle. Elle habite - ou pas - les individus au sein d’une société libertarienne, mais ne doit pas être imposée. Le libertarianisme consiste précisément à laisser le loisir à tout un chacun d’épouser l’éthique qu’il désire. Le libertarianisme n’est donc pas une éthique, mais la possibilité d’une éthique. En ce qui me concerne, mon projet politique (ou plutôt anti-politique) s’incarne dans le libertarianisme, et mon éthique dans le catholicisme.

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Il fut un temps où les socialos m’avaient complètement embrigadé, en bon propagateur de morale qu’ils savent si bien incarner. Je tenais donc un blog où je déversais quotidiennement ma haine sur tout ce qui ne pensait pas comme moi. Il est évident que l’immaturité, ainsi qu’un mal-être profond y étaient pour quelque chose. C’est d’ailleurs un constat que je fais régulièrement lorsque j’observe des jeunes socialistes à l’oeuvre comme Romain Pilloud. J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose de la névrose profonde qui justifie leur action politique.
Finalement, c’est en faisant l’effort de lire les arguments raisonnés de Thierry Falissard, de toi-même, Adrien, et en consultant les pages de Wikiliberal, que j’ai trouvé le chemin de la raison. A présent, je préfère les concepts aux anathèmes et le pragmatisme à l’émotivité.

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

J’ai une admiration profonde pour Frédéric Bastiat, Machiavel et Jésus Christ. Ils incarnent chacun une facette différente de la doctrine que je défends. Voilà pour les morts.

Pour les vivants, ce sont des libertaires 2.0 qui m’inspirent beaucoup, les théoriciens qui peuvent se faire entendre grâce à internet. Parmi eux, les plus éminents sont Grégoire Barbey et GC. Grégoire Barbey a des convictions, mais jamais celles-ci ne feront entrave à son honnêteté de journaliste. Une attitude bien libertarienne que voici ! La tolérance vis-à-vis des opinions divergentes est une condition essentielle du libertarianisme. Et je tiens également à citer Thierry Falissard, grâce à qui de nombreux raisonnements fallacieux de salopards (rires) sont évités...

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

- Etre responsable

- Avoir l’esprit d’entreprise

- Avoir le sens de l’honneur

AF. Ton livre libertarien préféré ?

La philosophie dans le boudoir 
(de Donatien Alphonse François de Sade, NdAF)

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

« Toute volupté de l’esprit, toute bonne humeur vient de ce qu’on a des gens en comparaison desquels on puisse avoir une haute estime de soi-même. »

De Cive, ch.1, Hobbes


AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?

La situation va bien entendu en s’empirant. Et dans « empirer », il y a « empire ». C’est bien de cela dont il s’agit. L’Europe détient à son sommet une force centralisante, une élite coupée du réel, chargée de dicter les conduites, de réguler pour une juridiction toujours plus large. Beaucoup de gens assimilent l’Union Européenne au triomphe libéral. En vérité, il n’en est rien. Et la Suisse, en bon pays soumis par la pression des potentielles sanctions, suit tout à fait la tendance.

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Merci à Adrien Faure pour son implication de tous les instants. J’espère que tu persévéreras sur ce chemin. Ne te laisse pas mettre des bâtons dans les roues par les jaloux et les médisants. Tu incarnes quelque chose et peut-être bien que tu es en train d’écrire une page de l’histoire. L’Histoire se rappellera de toi et Grégoire Barbey, pas de Romain Pilloud.




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03/06/2015

Entretien avec des libertariens – Olivier Laurent



Olivier Laurent, entrepreneur de 39 ans et membre du Parti Libertarien belge, a vécu pendant 38 ans en Belgique où il a monté deux sociétés (la dernière comptait 12 employés). Aujourd'hui, il vit à Barcelone en Espagne.

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

Par la définition la plus simple, sans être simpliste, que j'ai pu trouver : “Don't hurt people and don't take their stuff.” (Ne blesse pas les gens et ne prends pas leurs affaires). Définition qui est de Matt Kibbe.

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

Minarchisme. La théorie est une conception de la réalité et donc, forcément, elle l'a trahi un peu. Le minarchisme amène cette dose de pragmatisme qui permet de raccorder une théorie à la réalité.

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Une éthique de vie. C'est avant tout respecter les autres. Respecter ce qu'ils sont, ce qu'ils font. Accepter que l'on a aucun droit sur leurs vies. Beaucoup définissent le mouvement libertarien au travers de soi et de la révolte que l'on éprouve à juste titre à se faire continuellement dépouiller du fruit de ses efforts.

Je trouve l'approche beaucoup plus intéressante quand elle se projette sur les autres. D'ailleurs, c'est la base d'une vie en société libérale/libertarienne : reconnaître aux autres les mêmes droits que ceux que l'on désire.

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Non. Adolescent j'étais anarchiste, tendance Proudhon. Ensuite, adulte, je suis devenu libéral, et, suite à une rencontre avec Quentien Meunier et Pierre-Yves Novalet, je suis devenu libertarien.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement?

 

Ron Paul comme homme politique. Il y a eu une nuit blanche que j'ai passée, suite à ce diner avec Quentin et Pierre-Yves. Pendant toute la nuit j'ai surfé de vidéo en vidéo de Ron Paul. Pour la première fois un homme politique disait exactement ce que je pensais... Le brouillon, jusque là dans ma tête, était exprimé avec une telle cohérence que cela m'a juste séduit et je suis devenu libertarien.

Dans l'espace francophone, la personne qui m'a le plus marqué est Serge Schweitzer. C'est juste un plaisir de l'écouter, surtout la mécanique du raisonnement. Et enfin, Stephen Davies : je pense n'avoir jamais entendu une personne ayant un tel don pour donner un cours d'histoire et le rendre si passionnant.

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?


Liberté, égalité, fraternité.

Quand on se documente un peu sur la révolution française et le libéralisme classique, on y découvre des perles oubliées depuis... Ou atrocement dénaturées par des générations de discours politiques. On a oublié, par exemple, que dans dans la première déclaration Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, le droit de propriété privé était clairement mentionné ainsi que le droit à résister à l'opression. Que vivons-nous aujourd'hui ?

Peut être, juste préciser, une chose qui peut parfois paraître surprenant pour un libertarien : la fraternité, la solidarité, souvent instrumentalisées par le pouvoir, impliquent un consentement. Vous consentez à aider quelqu'un, à donner de bon coeur, et c'est de là que le geste retire toute sa noblesse. La caricature bureaucratique qu'en a fait l'Etat n'a que faire de votre consentement. Il vous le prendra par la force. Ce que l'Etat organise n'est pas de la solidarité, de la “fraternité”, c'est de la redistribution forcée à des fins électoralistes.

 

AF. Ton livre libertarien préféré.

 

Mmmmh je proposerais “Le capitalisme au moyen-âge” de Jacques Heers, qui détruit en gros toute les théories marxistes sur la génèse du capitalisme.

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

« Je veux que les couples gays mariés puissent défendre leurs plants de marijuana avec leurs armes. » (Tim Moen)

Ça plante le décor : ni de gauche ni de droite, juste plein centre.

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Belgique, en Espagne et en Europe ?

Pessimiste. On évolue de plus en plus dans une société autoritaire ou un Etat omniprésent contrôle toujours plus les gens. L'Etat est devenu une sorte de divinité. On ne vous condamne plus au nom de l'amour mais au nom de la solidarité. Les politiciens sont devenus mystiques. Leurs discours ne font jamais référence à une quelconque réalité mais toujours à une société idéalisée qui ne correspond en rien à cette réalité. Bref, on retourne à un âge sombre. Je suis très pessimiste sur l'avenir du continent européen.

Je ne suis pas de ceux qui pensent que les lois liberticides qui fleurissent régulièrement sont le fruit d'une caste coupée du reste de la population. La mécanique est totalement démocratique. La majorité des gens veulent retirer toute liberté à leur voisin. Ils ne voient leur avenir qu'en le dépouillant. Ils sont littéralement en train de vendre sa liberté pour un peu de sécurité... Et comme l'a dit si bien Benjamin Franklin : ils ne méritent ni l'un ni l'autre, et vont perdre les deux. Au bout de la route vers la servitude, Hayek nous a bien montré ce qui s'y trouve... On y court malheureusement.

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en Belgique et en Espagne ?

 

Il est implanté dans les deux pays en effet. Cependant la représentation est modeste, c'est un début. L'éducation étatiste dans ces deux pays a bien formaté l'esprit des gens. Ils n'imaginent pas leur vies sans un Etat omniprésent, certains deviennent agressif quand on ose le remettre en cause. Ce sera un long travail, très long.

 

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

Comme le disait un célèbre vieil homme qui portait une robe blanche :

N'ayez pas peur”.

Beaucoup se retiennent. Les idées libertariennes leur semblent extrêmes... Tôt ou tard vous allez vous rendre compte que c'est vous qui vivez à une extrêmité. Le mouvement libertarien c'est le centre.

 

 

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01/06/2015

Entretien avec des libertariens – Cédric Pissoort



Cédric Pissoort, 23 ans, est membre du Parti Libertarien de Belgique. Il était d'ailleurs présent lors de sa fondation en 2012. Il vit à Bruxelles où il étudie les sciences économiques. Il aime la musique country et les films de western. Son signe astrologique est Poisson, sa couleur préférée est le jaune et son animal-totem est le serpent.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

D'abord, je trouve que ce mot n'est pas très beau. Il ne s'agit que de la traduction française du mot libertarian américain, qui a trouvé son origine dans le besoin de se différencier du mot liberal, en anglais qui avait pris une connotation de gauche aux USA. Le mot libertarien, en français, est très proche du mot libéral, à tel point qu'on utilise souvent les deux de façon indifférenciés dans le monde francophone, avec la particularité que les libertariens sont plus radicaux dans leur définition de la liberté.

Je définirais le libertarianisme simplement comme du libéralisme dont la définition de la liberté est plus radicale, sans compromis, et plus cohérente. A tel point que l'Etat, qui ne peut vivre que par une atteinte aux libertés individuelles, que ce soit économiques ou autres (liberté des moeurs, d'expression, de culte, etc.), est vu comme un ennemi, ou, au mieux, un moindre mal, qui doit se réduire au minimum.

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Je n'ai jamais très bien su me positionner entre l'anarcho-capitalisme et le minarchisme. Le plus cohérent est bien sûr l'anarcho-capitalisme, où il n'y aurait pas d'Etat. Mais comment empêcher qu'un Etat surgisse de l'anarchie ? Ne vaut-il pas mieux un Etat minimum qui empêche une pire organisation de surgir ? Même problème avec le cas d'un Etat étranger qui déclarerait la guerre et imposerait sa dictature.

Ensuite, la question de la justice. Tant qu'il y a un plaignant et un coupable, des tribunaux privés peuvent intervenir. Mais dans des situations extrêmes, comme pour un meurtre de quelqu'un sans personne pour porter plainte, il ne faut rien faire ? Je me pose probablement trop de questions. Mais il faut bien reconnaître qu'un Etat est bien pratique pour répondre à ce genre de situations extrêmes.

Mais pour répondre plus précisément à la question qui m'a été posée, je me sens plus proche du courant jusnaturaliste. J'ai surtout lu Rothbard pour l'instant. Sa vision rationaliste des droits naturels me plaît beaucoup. D'ailleurs, le droit me plaît beaucoup, bien que ce ne soit pas ce que j'étudie à l'université. Dans un monde sans Etat ou presque, il n'y a plus de politique pour apporter de solution magique à tous les problèmes. Les individus doivent se débrouiller entre eux et le dernier recourt, lorsque la liberté ou le contrat n'a pas été respecté, est de s'adresser à un tribunal privé pour trancher le litige.
Je devrais lire plus d'auteurs qui abordent le libéralisme ou l'anarcho-capitalisme différemment. Je sais que David Friedman est anarcho-capitaliste sans défendre le droit naturel. Il défend un système judiciaire qui ne répondrait pas exactement aux mêmes règles de droit en tout lieu et à tout moment comme Rothbard. Dès que j'en aurai le courage je lirai ''Vers une société sans Etat''.

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique
ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Ce n'est pas vraiment un projet politique, puisque c'est justement un rejet de la politique. Le but est de pouvoir se débrouiller sans l'Etat. Chacun fait ce qu'il veut tant que cela ne compromet pas la liberté d'autrui, sinon c'est un acte d'agression et la victime a le droit de se défendre. Ce n'est pas une éthique individuelle, chaque libertarien est libre d'adopter la morale qu'il lui plaît. La seule morale que tout libertarien doit suivre est de ne pas empiéter sur la liberté de quelqu'un d'autre. Quand on est libertarien on défend l'idée que tout le monde peut faire ce qu'il veut. Mais individuellement comment veut-on vivre ? Le libertarianisme ne répond justement pas à cette question.


AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

Dès que je me suis intéressé à la politique, je me suis intéressé au libéralisme. Je crois que c'est principalement grâce à internet. Avant de m'intéresser aux différents concepts politiques, je m'étais intéressé à plusieurs choses. J'aimais beaucoup l'informatique. J'ai appris quelque notion de programmation dans mon coin, installé Linux sur un vieux PC. Certaines versions de Linux sont gratuites, financées par des dons privés. Cela m'a appris que même la solidarité pouvait être quelque chose de privé et volontaire. Pendant ce temps-là, wikipedia, youtube, google, et compagnie, se développaient, ce qui renforçait l'idée que le partage pouvait s'organiser même dans un environnement capitaliste.

Je passais donc beaucoup de temps sur internet. Je cherchais tout et n'importe quoi. Je suis tombé sans trop le vouloir sur des sites de développement personnel, dont un en particulier qui était le site du club positif, dirigé par un entrepreneur suisse. Il vendait des ebooks, mais certains étaient gratuits et il m'arrivait de les lire. Ça parlait de développement personnel, mais il y avait une mentalité d'entrepreneur qui s'en dégageait, et je crois que c'est ce qui m'a le plus marqué. Le résultat de tout ça était que d'un côté il y avait le développement du partage gratuit et privé sur internet, de l'autre l'influence d'une mentalité d'entrepreneur.

Par la suite, je me suis intéressé à l'économie parce que j'étudiais ça à l'école. Je me rappelle d'un cours sur la privatisation, cela m'a instantanément fasciné. De plus, j'entendais les médias parler des libéraux, bien que c'était en mal et dans sens qui n'a pas grand chose avoir avec une définition sérieuse. J'ai tapé libéraux sur google et je suis tombé sur liberaux.org. Cela a été le point final pour me faire passer du côté des libertariens et me faire m'intéresser à la politique. J'y ai appris les concepts de minarchisme, d'anarcho-capitalisme, etc. C'est donc grâce à liberaux.org que je suis devenu libertarien, bien que l'influence que j'avais acquise avant sur internet m'a aidé.


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Il n'y a pas vraiment d'individus qui inspirent mon engagement. Je pense que les libéraux/libertariens ont raison et défendent une noble cause, même si ce n'est pas évident pour tout le monde. Donc je m'engage avec eux pour un monde plus libre.

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?


Courage, honnêteté et entraide, à condition que l'entraide soit volontaire bien entendu.

AF. Ton livre libertarien préféré ?

Je ne suis pas un grand lecteur. J'ai lu « La route de la servitude » de Hayek, où il s'oppose au socialisme avec les arguments du bon sens. J'ai aussi lu plusieurs livres de Rothbard. Je ne vais pas être très original, mais mon préféré est « L'éthique de la liberté ». Rothbard est très direct et a toujours un avis tranché sur chaque question. On peut penser que c'est un défaut, mais ça permet d'être clair. Rothbard est très pédagogique. Il arrive à expliquer des problèmes qui peuvent paraître compliqués de façon très simple. Que l'on soit d'accord ou pas, on comprend tout de suite l'enjeu du problème en question, même quand on a pas fait d'études ou qu'on n'a rien lu sur le sujet avant.

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

« Government is good at one thing : It knows how to break your legs, hand you a crutch, and say, "See, if it weren't for the government, you wouldn't be able to walk. » - Harry Browne

Que l'on pourrait traduire par : « Le gouvernement n'est bon qu'à une chose : il sait comment vous cassez les jambes, vous tendre une béquille et dire "Vous voyez, s'il n'y avait pas de gouvernement, vous ne seriez pas capables de marcher." »

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Belgique et en Europe ?


La situation économique en Belgique dépend énormément de l'Union Européenne. L'influence de l'Union Européenne est telle que les politiciens belges ne font qu'appliquer les recommandations européennes, avec quelques spécificités locales. Je ne sais pas ce que l'avenir apportera. Depuis le début de la crise, je lis et entends les pires prévisions sur l'avenir, des prévisions de crises bien plus graves : on aurait reporté la crise de 2008 pour un chaos prochain. C'est peut-être vrai, mais pour l'instant, en Belgique, il n'y a pas encore eu un tel chaos. La crise de 2008, d'origine américaine, a provoqué la crise des dettes souveraines, qui s'inscrit dans un contexte purement européen. La crise de 2008 a fait ressurgir les vieux démons qu'on avait en Europe.

En économie, le meilleur est toujours dans une meilleure situation, mais on peut dire aussi la même chose du moins mauvais. Tous les pays européens pratiquaient le déficit public, même l'Allemagne. Mais on s'est rendu compte que la capacité de rembourser les dettes publiques de certains pays était clairement surévaluée. La Grèce était dans une situation bien plus mauvaise que prévue. Résultat, les détenteurs de dettes grecques ont tout vendu pour acheter de la dette allemande et le taux d'intérêt que devrait rembourser l'Etat allemand a baissé. Le malheur des uns a fait le bonheur des autres dans ce cas-ci.

La crise a divisé plus que jamais l'Union Européenne, entre ceux qui n'avaient pas de problème pour rembourser la dette publique et ceux qui n'y arriveraient pas, avec néanmoins des pays intermédiaires comme la Belgique. S'il n'y avait pas d'Etat-Providence, il n'y aurait pas eu tous ces problèmes. Les Etats ne se seraient pas endettés et les finances publiques se porteraient bien. Mais je ne sais pas ce que nous réserve l'avenir, les prévisions de catastrophes sont peut-être vraies, mais peut-être qu'on se rendra compte à ce moment-là que d'autres pays sont dans un état bien pire, ce qui limitera la casse pour nous. Ce n'est pas très réjouissant du point de vue éthique. Mais je parle là d'économie, pas d'éthique. Et puis, si les Etats n'imposaient pas un Etat-Providence, s'il n'y avait pas de banque centrale pour déstabiliser les taux d'intérêt, s'il n'y avait pas de réglementations, on n'en serait pas là.

Pour ce qui est des questions non économiques, je n'ai pas grand chose à dire. La Belgique n'est pas si mal. Par contre, ce qui est impressionnant est que la population manifeste très peu pour des questions parfois graves. L'année passée, une loi sur l'euthanasie des enfants, sans limite d'âge, a été votée. Très peu de réaction. A tel point que les Belges eux-mêmes ne savent souvent pas que c'est le cas. Maintenant il y a des discussions sur la majorité sexuelle à 14 ans, parce qu'entre 14 et 16 ans la loi n'est pas claire paraît-il. Je ne sais pas où les politiciens veulent en venir, mais c'est troublant. Je ne dis pas que ce sont forcément de mauvaises idées, mais c'est troublant. De plus, on peut s'intéresser à d'autres sujets. Personnellement, je m'intéresse beaucoup plus à la liberté de détenir des armes à feu et de se défendre ou à la légalisation du cannabis que de savoir s'il faut avoir plus de 14 ou 16 ans pour pour pouvoir faire l'amour sans que les parents puissent porter plainte.

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en Belgique ?

Il y a le Parti Libertarien belge, dont je suis membre. On a beaucoup de mal à se faire entendre, en tout cas chez les francophones. C'est un petit parti, il y a peu de membres, et en plus les élections coûtent cher. Le parti se développe petit à petit. Ça va être long, mais il faut espérer. En persévérant on va peut-être y arriver.
Par contre, ce qui est assez paradoxal est qu'on a une meilleure audience chez les germanophones, et les Flamands ont déjà parlé du Parti Libertarien dans leurs journaux. On se fait plus entendre, ou en tout cas tout autant, chez les non francophones que chez les francophones. Ce doit être le surréalisme belge. (rire)

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Il ne faut pas désespérer. Le mouvement libertarien se crée petit à petit, que ce soit par l'outil des partis politiques ou non. On est fortement limité par un Etat trop grand et une mentalité étatiste trop présente chez les gens. Mais c'est en connaissant ses limites qu'on peut essayer de faire mieux. Chaque pays a ses caractéristiques qui fait qu'il est plus ou moins libéral. On doit chacun analyser les caractéristiques du pays dans lequel on vit et à partir de là voir ce qu'on peut faire.
Je rajouterais aussi que la communauté libérale est petite pour l'instant, cela permet de mieux nous connaître, profitons-en !


16:44 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

31/05/2015

Entretien avec des libertariens – Laurence Deroi



Laurence Deroi a 53 ans et réside au Pas-de-Calais. Son signe astrologique est Cancer ascendant Lion et sa couleur préférée est le bleu-mauve.

J’ai dirigé pendant 28 ans avec mon époux la société familiale que mon père a fondé en 68. J’ai quitté mes fonctions il y a presque un an. Il m’a fallu admettre, il y a peu, que l’entreprise que je voulais créer ne pourra pas voir le jour en France : trop de réglementations, de taxes, d’impôts, d’attente, de paperasses. Je ne veux plus gâcher mon énergie à lutter contre un système qui hait l’entreprise et qui fait passer l’entrepreneur pour un truand, je veux la consacrer à quelque chose de concret, de productif, pas à l’autodestruction. Je pense donc de plus en plus souvent à l’expatriation.

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

C’est la philosophie de la propriété de soi, de la sortie du servage.
Est libertarien celui qui a pleinement pris conscience de la nocivité de l’Etat sur sa vie et qui a compris que derrière les mots « Etat», « peuple», « gouvernement», « société», il y avait des Hommes avides de pouvoir et de volonté de régenter les autres (pour leur bien ou le fameux intérêt général) 
mais qui seraient bien incapables de produire quoique ce soit de leurs propres mains. Nous naissons libres.

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

De l’anarcho-capitalisme, parce que «anarchie» signifie sans commandement, et parce que le capitalisme c’est la liberté. Le collectivisme peut fonctionner pour un groupe d’individus, tous libres et volontaires, et à condition qu’ils puissent changer d’avis et sortir du groupe librement. Ce collectivisme n’est pas remis en question, il fait partie des libertés de chacun. Par contre, si le collectivisme est imposé cela signifie qu’une partie du groupe est en servage ou esclavage. C’est celui-là qu’il faut combattre. Le capitalisme, est à l’opposé du collectivisme imposé. C’est la non-intervention de tiers dans les contrats passés librement et volontairement entre deux personnes. On comprend donc facilement que réglementer le capitalisme, en réalité, la liberté, ne peut se faire que de manière autoritaire et à l'aide de diverses menaces.


AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

Le libertarianisme ne peut être un projet politique que dans le sens où ce projet vise à obtenir le «statut d’homme libre» (Bertrand Lemennicier).
Il est inconcevable pour un libertarien de rédiger un programme qui imposerait un «modèle» à qui que ce soit… Ceux qui veulent vivre de manière collective, avec ou sans propriété privée, sont absolument libres de le faire. Ce qui leur est interdit par la morale est d’imposer leur mode de vie, leurs goûts, leur volonté, aux autres, car, à ce moment-là, en niant la liberté des autres, ils leur volent leurs vies. Cela s’appelle l’esclavage et c’est un crime.


AF. Comment es-tu devenu libertarienne ?
As-tu toujours été libertarienne ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?


Il y a une chose qui est sûre, c’est que je n’ai jamais beaucoup aimé l’autorité. Enfin, tout dépendait d’où elle venait et si son fait était juste ou pas. J’ai aussi beaucoup pratiqué l’école buissonnière. Au niveau de la politique, jamais aucun parti ne m’a intéressée : je voyais bien qu’ils voulaient tous imposer leur vision et surtout toujours nous régenter. Pour un parti politique, nous ne sommes qu’un troupeau à exploiter.
Dans les années 2002-2003, j’ai découvert grâce à internet l’association
Liberté Chérie. Ça a été un premier bol d’air : il existait autre chose. Mais je ne me définissais pas comme «libérale» parce que quelque chose clochait, mais je ne savais absolument pas quoi à l’époque. Puis je suis tombée un jour sur une vidéo de Serge Schweitzer sur « les courants du libéralisme ». Et là j’ai compris. J’ai compris ce qu’était le vrai libéralisme, c’est-à-dire le libertarianisme. J’ai commencé à tirer ce fil et j’ai découvert plein d’auteurs, d’économistes, de philosophes français ou étrangers… Un vrai bonheur !


AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

Serge Schweitzer, Bertrand Lemennicier, François Guillaumat, Christian Michel, Pascal Salin, Henri Lepage, Jean-Louis Caccomo, Alain Laurent, Damien Thellier et son formidable site de l’Institut Coppet, Ayn Rand, Murray Rothbard, René François Rideau avec son essai «L'État, Règne de la Magie Noire / Des sacrifices humains et autres superstitions modernes»… Stéphane Geyres et Ulrich Genisson avec leur projet complètement fou, mais réussi, d’écrire un livre libre de droits, réunissant 100 auteurs sur le thème de la liberté, LIBRES! (avec en plus un deuxième tome, LIBRES!!). Et il y en a plein d’autres encore… Quand on essaie de lister on se rend compte qu’il y a eu, avant nous, un travail immense qui a été fait pour la diffusion des idées libérales. Toutes ces connaissances philosophiques et économiques sont encore assez confidentielles, mais nombreux sont ceux qui travaillent à les faire connaître.


AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

D’abord, le principe de non-agression (développé par Murray Rothbard et expliqué en français par François Guillaumat) : quand l’Etat ou quiconque s’arroge le droit de vous contraindre, de vous interdire, de vous régenter, de vous contrôler, de vous suspecter, de vous obliger de dire ou faire ceci ou cela, il n’y a pas de possibilités de relations paisibles entre les individus. Ensuite, la propriété privée, légitime inviolable, car si les Hommes de l’Etat ou un quelconque individu ou groupe d’individus s’octroient des droits sur vos biens, c’est votre temps passé, votre vie, qui est volée, et dans ce cas la propriété privée est impossible. Ayn Rand l’a parfaitement expliqué dans la première partie de son texte «Le Consensus». Enfin, la liberté individuelle, qui résulte des deux autres valeurs, et parce que si on n’est pas libre, on ne peut pas vivre complètement ce temps qui nous a été donné de vivre sur cette terre.

Force est de constater qu’aujourd’hui, notre liberté est de de plus en plus limitée. À tous les niveaux. Bien sûr, nous ne sommes pas enfermés, battus, affamés, mais nous devons nous soumettre continuellement à des décisions arbitraires de gens qui veulent penser pour nous. Nous sommes des pions sur un échiquier et nous sommes baladés au gré des divagations des élus qui ont le pouvoir (que l’électeur leur a donné). Nous n’avons qu’une vie, alors il n’est du droit de personne de nous empêcher de la vivre pleinement, c’est-à-dire librement. Et cela d’autant plus que vivre libre ce n’est pas vivre aux dépens des autres, mais en synergie avec les autres.

AF. Ton livre libertarien préféré ?

''L’Éthique de la liberté'' de Rothbard. Si on veut découvrir le libertarianisme, il faut commencer par ce livre.

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

Parce que malheureusement nous ne sommes toujours pas sortis de l’absolutisme :

« 
L’intellectuel mexicain de gauche Carlos Fuentes a donné une expression émouvante à ces vérités sous la forme d’un message adressé au peuple américain :

Vous avez connu quatre siècles de développement ininterrompu sous le régime capitaliste. Nous avons vécu quatre siècles de sous-développement dans une structure féodale […] Vous êtes nés avec la révolution capitaliste […] Vous êtes partis de zéro, dans une société vierge, de plain-pied avec les temps modernes, sans le boulet de la féodalité. Nous avons au contraire été constitués comme des dépendances de l’ordre féodal du Moyen Age déclinant ; nous avons hérité ses structures désuètes, absorbé ses vices et de cela sont sorties des institutions perdues sur la frange de la révolution moderne […] Nous sommes passés de […] l’esclavage aux […] latifundia*, à la négation des droits politiques, économiques et culturels des masses, à un bureau des douanes fermé aux idées modernes […]

Vous devez comprendre que le drame de l’Amérique latine tient à la persistance de ces structures féodales durant quatre siècles de misère et de stagnation, alors que vous étiez au cœur de la révolution industrielle et pratiquiez une démocratie libérale…“ »

 

Carlos Fuentes, “The Argument of Latin America : Words for the North Americans,” in Whither Latin America, New York, Monthly Review Press, 1963, pp. 10-12

extrait de L’ETHIQUE DE LA LIBERTE de Murray Rothbard


AF. En tant que libertarienne, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?


C’est déprimant de savoir que notre situation économique pourrait être totalement différente et avec un avenir beaucoup plus lumineux uniquement en rendant leur liberté aux individus. Mais pour cela il faut essayer de comprendre comment fonctionne l’économie et surtout faire l’effort individuel de se débarrasser des préjugés et des peurs qui nous empêchent de comprendre et de trouver les véritables solutions. Aucun Homme de l’Etat ne nous rendra notre liberté si nous ne l’exigeons pas.
Sans être libertariens, beaucoup de pays se sont sortis de ce marasme : la Nouvelle Zélande (il y a un très bon texte de l’ex-ministre Mc Tigue sur
Objectif Liberté), l’Australie, qui vient de supprimer 50 000 pages de réglementations (cf. un article à ce sujet sur Contrepoints), l’Angleterre, avec un chômage au plus bas… Quand l’économie repart, c’est qu’il y a eu des coupes dans le budget de l’Etat, des baisses d’impôts, et surtout, de la liberté dans les entreprises. Sans liberté, pas d’évolution : le collectivisme n’a jamais marché, nulle-part.

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?


Bien implanté, pas encore. Le grand challenge est de faire comprendre qu’il n’y a que deux voies : la liberté ou le pouvoir des uns sur les autres.

Notre pays a toujours été administré d’une main de fer, avec des bureaux et des armées de fonctionnaires pour tout et n’importe quoi. On ne peut pas faire un pas sans une autorisation, un numéro de quelque chose, un tampon sur une paperasse. La perspective libertarienne inquiète ceux qui n’ont pas compris la véritable proposition de cette philosophie, et met en péril cette construction bringuebalante de l’organisation étatique. Construction qui, de toute façon, de tout temps et n’importe où dans le monde, a toujours fini par s’écrouler.

D’autre part, et c’est le plus gros obstacle, il nous faut lutter aussi contre une armée de faux libéraux (vrais socialistes) qui veut faire passer un collectivisme pour du libéralisme. C’est la liberté ou l’esclavage, il n’y a pas de juste milieu, il ne peut y avoir que consentement libre et volontaire. Toutes les organisations sont acceptables dans la mesure où la totalité des membres qui la compose sont volontaires. Vouloir faire passer un collectivisme pour du libéralisme c’est soit un mensonge soit une grande ignorance. Donc un mouvement pas encore bien implanté, c’est vrai, mais la liberté finit toujours par gagner.


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

N’ayez pas peur. 

 

 

14:30 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg