27/01/2016

Mon adhésion au mouvement libéral

 

 

Compte tenu de leurs positions, les anarchistes libéraux (c'est à dire les libertariens les plus radicaux) partagent des idées aussi bien avec les libéraux classiques qu'avec les anarchistes socialistes. D'une certaine façon, un anarchiste libéral est simplement un libéral classique ayant poussé les idées libérales aussi loin que possibles et ayant accepté toutes les conséquences des principes libéraux fondamentaux (liberté, respect des droits, marché libre). Les anarchistes socialistes, quant à eux, partagent généralement une même aversion que les anarchistes libéraux pour le gouvernement et la bureaucratie, mais ils ne reconnaissent généralement pas la légitimité des propriétés acquises par le travail pacifique lorsque celle-ci concerne des entreprises, contrairement aux anarchistes libéraux.

 

Les anarchistes libéraux ont donc trois stratégies politiques possibles : 1. militer avec les libéraux classiques, 2. militer avec les anarchistes socialistes ou 3. militer entre eux.

 

Au XXIe siècle, en Europe, les positions des mouvements anarchistes socialistes se sont éloignées de l'anarchisme individualiste (notamment américain) et se sont social-démocratisées. A Genève, on voit régulièrement des anarchistes socialistes défendre l’État-providence ou d'autres formes d'interventions gouvernementales. Les formidables mécanismes d'un marché libre sont totalement ignorés (et incompris), alors même qu'ils reflètent les forces vives de la liberté et de l'expression créatrice individuelle. Il n'y a donc pas de possibilité pour les anarchistes libéraux de militer avec les anarchistes socialistes.

 

La tentative de militer entre anarchistes libéraux a été menée à Genève avec le parti libertarien, ouvrant ses portes aux minarchistes et aux libéraux classiques. Mais nous ne sommes pas parvenus à rassembler suffisamment de militants pour que le parti puisse fonctionner convenablement.

 

Par conséquent, la stratégie que nous devons adopter consiste, selon moi, à rejoindre le mouvement libéral pour tenter de limiter autant que possible l'action de l’État dans la vie des gens. Les libéraux classiques ne diffèrent qu'en degré (de radicalité) des anarchistes libéraux et il est donc possible de les accompagner aussi loin que possibles dans le combat pour une société plus libre. En conséquence, j'ai décidé d'adhérer aux Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois.

 

 

 

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23/01/2016

Vivre ou investir : deux formes d'engagement politique

 

 

Quelles que soient les positions politiques, il y a deux manières d'envisager et de faire de la politique. Ces deux manières de faire et de concevoir la politique ne s'excluent pas forcément. Généralement, les individus qui s'engagent en politique se situent d'ailleurs quelque part entre ces deux extrêmes.

 

La première, la plus courante de nos jours, consiste à concevoir l'engagement politique comme un investissement. Dans la très grande majorité des cas, il s'agit d'un investissement égoïste. L'individu investit des ressources, du temps, de l'énergie, dans le but d'obtenir ensuite un retour sur investissement qui soit dans son intérêt propre, pouvant prendre des formes fort diverses : élection dans un parlement, dans un exécutif, dans un organe judiciaire, dans un conseil d'administration, à un poste quelconque de l'administration d'un parti, obtention d'une subvention ou d'un privilège pour son association ou son entreprise (ou celle d'un proche), prestige auprès de certaines personnes, obtention de nouvelles compétences, agrandissement de ses réseaux (de son carnet d'adresse), etc. A l'extrême de cette manière de s'engager, on trouve le carriériste pur, totalement corruptible.

 

Toutefois, des idéalistes (altruistes) purs peuvent aussi raisonner en termes d'investissement. Ils investissent en effet ressources, temps et énergie, dans le but d'obtenir un changement de société désiré. Je crois avoir rencontré des militants comme ça (et je l'ai peut-être été moi-même), notamment parmi les trotskistes, et mon impression est qu'ils ne tiennent pas le coup sur la durée. En observant la non avancée de leur idéal, ils finissent fatalement par se retirer de la politique, ou par changer de conception de l’engagement politique (ce qui peut être une bonne chose).

 

La seconde conception de l'engagement politique, bien moins courante aujourd'hui, consiste à concevoir l'engagement politique comme une fin en soi et non comme un moyen. Je pense que tous les mouvements sociaux ont fonctionné et fonctionnent grosso modo ainsi, notamment les situationnistes, les hippies, les yippies, certains mouvements anarchistes socialistes, les anciens socialistes utopistes, les créateurs de kibboutz, etc. Il ne s'agit plus dans ce cas d'investir pour un futur, par intérêt égoïste ou altruiste, mais de vivre la politique comme la réalisation immédiate de son idéal. D'une certaine façon, ce que nous avions réussi à faire avec la Jeunesse Socialiste Genevoise était un peu (mais pas totalement) de cet ordre. Lorsque des militants décident de vivre leur idéal politique ici et maintenant, ils deviennent un mouvement, dont la capacité à diffuser leur idéal est décuplée. Certes, en ces temps de désintérêt pour la politique (ce qui n'est pas forcément une mauvaise chose, car peut-être que les individus ont simplement pris l'habitude de vivre leur vie en toute indépendance des politiciens et du gouvernement), un mouvement politique ne peut espérer, parce qu'il vit et incarne son idéal, transformer d'un coup la société selon ses souhaits les plus chers, mais il peut espérer avoir une action plus cohérente, s'inscrivant sur la durée, et tellement plus enrichissante pour ses membres !

 

 

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10/01/2016

Aux fondements de l'utilitarisme : comment justifier l'égalité

 

 

L'utilitarisme me semble la théorie morale la plus raisonnable car elle ne fait (quasiment) pas appel à des intuitions morales. En effet, elle se contente de constater que nous avons tendance, par nature (en tant qu'être humain), à très généralement préférer maximiser notre bien-être (nos sensations de plaisirs) plutôt que notre mal-être (nos sensations de déplaisir). Par le raisonnement utilitariste, nous pouvons justifier le choix d'une éthique individuelle, l'adoption de principes pour nous guider dans la vie qui maximisent notre bien-être, ainsi que le choix d'une éthique inter-individuelle, de principes guidant nos interactions sociales car ils maximisent le bien-être de tous les individus. Mais pourquoi en fait faudrait-il que les principes adoptés pour fonder nos interactions sociales postulent qu'il convient de maximiser le bien-être de tous les individus ? Pourquoi le raisonnement utilitariste, lorsqu'il recherche les principes devant organiser la société, doit-il postuler qu'il faut maximiser le bien-être de tous les individus et pas d'une majorité, d'une minorité, d'un groupe, bref, d'une partie de la population ? Autrement dit, pourquoi devrions-nous postuler l'égalité entre les individus ?

 

C'est le raisonnement utilitariste qui va nous permettre de justifier le raisonnement utilitariste (fort pratique conviendrez-vous). En effet, c'est parce que x cherche à maximiser son bien-être individuel (ce qui est probablement le postulat-constat-axiome utilitariste le plus facile à adopter je trouve) qu'il va postuler l'égalité entre les individus, car, s'il postule l'égalité entre les individus, il peut alors s'attendre à ce que autrui en fasse de même. Il s'agit là d'un calcul rationnel qui prend en compte la réciprocité dans les interactions humaines (merci à Thierry Falissard, au passage, d'avoir mis cela en évidence). Ainsi, x cherche à maximiser son bien-être individuel et, pour ce faire, postule l'égalité entre les individus, car, en postulant l'égalité plutôt que l'inégalité (et en adoptant évidemment un comportement en conséquence), x peut s'attendre à ce que autrui fasse de même. Or, il vaut clairement mieux pour x que autrui le considère comme son égal plutôt que comme son inférieur (ce qui pourrait justifier en ce cas pour autrui l'usage de la violence contre x afin de soumettre x à ses désirs par exemple).

 

Ce qui est intéressant, c'est que raisonner en termes de réciprocité est exactement ce que fait Rawls lorsqu'il propose que chacun imagine se trouver dans une position originelle sous un voile d'ignorance, sans connaissance sur son moi réel, et réfléchisse à la forme que devrait prendre la société. Sous le voile d'ignorance, chacun s'efforce d'imaginer ce qu'il aimerait qu'il ne lui arrive pas, et postule donc l'égalité entre les individus. D'une certaine façon, le calcul rationnel utilitariste individuel fondé sur la réciprocité et les anticipations n'est pas très différent : je postule l'égalité car je ne veux pas me retrouver du côté de ceux considérés comme inférieurs. Voilà donc posé le raisonnement utilitariste individuel nous permettant de justifier l'égalité entre les individus, fondement du raisonnement utilitariste sur les principes devant organiser la société.

 

 

 

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03/01/2016

La sensibilité libertarienne en un poème

 

Ce poème est un extrait de la deuxième partie du livre du philosophe et économiste David Friedman, Vers une société sans Etat, que je vous recommande chaudement. 

 

 

Paranoia

 

« This man I never saw before

At 3 a.m. breaks down the door

To tell me my aspirin is LSD.

"It says right there on the bottle,

Acetylsalicylic Acid."

I tell you doctor, honestly,

It seems like someone's after me.

 

I don't think fighting is what I'm made for

But this lottery ticket I never paid for

Sold by a pusher known as Sam

Has won me a ticket to Vietnam,

A twelve months, expenses paid, tropical vacation

With a funeral, free, from a grateful nation.

But the doctor says I need therapy

For thinking someone is after me.

 

And then there are things I just can't ignore

Like the little man in our bedroom door

Says we'll be in jail by the end of the night

Unless we turn over and do it right.

 

Doctor, Doctor, come and see

There's really someone after me.

 

Then he asks, as he rips off the sheet,

For our marriage license and tax receipt ;

Says "you need a license to shoot at a duck

How come you think that it's free to ... "

Who so blind as will not see ;

The state, the state, is after me1. »

 

David Friedman, 1973

 


 

____________________________________________________________________

1 « Cet homme que je n’ai jamais vu avant

A démoli ma porte à 3 heures du matin

Pour me dire que mon aspirine, c’est du LSD.

« C’est marqué là, sur la bouteille,

Acide acétylsalicylique. »

Vous savez, docteur, franchement,

J’ai l’impression qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Je ne pense pas être fait pour le combat,

Mais ce billet de loterie que je n’ai jamais payé,

Refilé par un revendeur du nom de Sam,

Ça m’a valu un billet pour le Vietnam,

Un an de vacances sous les tropiques, tous frais payés,

Avec enterrement gratuit, offert par une patrie reconnaissante.

Mais le docteur dit que j’ai besoin de me faire soigner

Parce que je pense qu’il y a quelqu’un après moi.

 

Et puis, il y a des choses que j’peux tout simplement pas ignorer d’avoir,

Comme ce petit homme à la porte de la chambrée.

Il dit qu’on s’ra en tôle d’ici la fin de la nuit,

A moi de changer de côté et de faire les choses comme il faut.

 

Docteur, docteur, v’nez voir,

Il y a vraiment quelqu’un après moi.

 

Alors il a demandé, en déchirant la feuille,

Notre dispense de bans pour le mariage et notre quittance d’impôts ;

Il dit : « Vous avez besoin d’un permis pour aller tirer le canard

Comment pouvez-vous penser que ça ne coûte rien de… »

Qui est assez aveugle pour ne pas le voir ;

C’est l’Etat, oui, l’Etat, qui est après moi. »

 

 

 

 

15:52 Publié dans Libertarianisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

27/12/2015

Entretien avec des libertariens - Mikaël Mugneret

 

 

Bonjour, je m’appelle Mikaël Mugneret, j’ai 37 ans et j’exerce pour le moment un travail de secrétaire de direction dans un lycée professionnel, après un parcours d’étude assez éclectique (mais pas dénué de fil directeur) ayant touché à la biologie, aux sciences cognitives, à la neuropsychologie, à la philosophie et aux sciences de l’information-documentation.

 

Lors de la recherche de mon identité politique, j’avais failli rejoindre le parti radical de gauche mais m’étais brièvement inscrit au parti radical valoisien par opportunité (je bossais alors dans une mairie radicale valoisienne) en 2008 ou 2009. Techniquement, je dois donc avoir mon nom quelque part dans une base de donnée de l’UDI. Mais cela importe peu car cette famille politique est assez proche des sociaux-libéraux, ne s’est jamais (à ma connaissance) compromise avec l’extrême-droite, et on lui doit même des avancées progressistes majeures (dépénalisation de l’avortement par Simone Veil, loi sur la fin de vie par Jean Leonetti, légalisation de la pilule contraceptive par Lucien Neuwirth). Je suis aussi membre d’une association plutôt d’extrême-gauche, le CCAN (Centre Culturel Autogéré de Nancy) depuis quelques temps. Ça peut sembler du grand écart, mais je m’en fiche, j’aime bien bousculer les idées et soutenir d’apparents paradoxes.

 

Au niveau de mon zodiaque, je suis sceptique ascendant sceptique ;-) et ma couleur préférée est le noir, comme l’anarchisme et comme la contre-culture gothique dont je suis fan (surtout dans ses aspects musicaux). En second lieu, je citerais le rouge, couleur du socialisme ; ainsi que le jaune, couleur du libéralisme. J’ai une curieuse conception des couleurs puisque je pense que le rouge intense mélangé au jaune intense donne du noir profond.

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Au risque de dépareiller sérieusement par rapport à d’autres personnes se disant libertariennes, je définirais le libertarianisme comme la conjonction de deux idées :

 

  • La liberté : conçue négativement comme un affranchissement, non seulement de la violence étatique, mais aussi de tout rapport de domination, qu’il se manifeste ou non par (la menace de) l’usage de la force physique ; et conçue positivement comme la capacité d’agir de manière à maximiser son bien-être (et celui d’autrui), en prenant appui sur soi-même (mais aussi sur l’aide d’autrui, via les engagements contractuels ou la solidarité).

     

  • L’égalité sociale et économique entre individu-e-s : ce qui recoupe partiellement le point précédent mais insiste sur l’idée d’un accès égalitaire aux ressources naturelles.

 

Au fond, je ne fais que redonner au mot « libertarianisme » son sens authentique, voisin de l’anarchisme historique. Mais, bonne nouvelle, je suis persuadé que cet authentique paléo-libertarianisme que l’on fait passer pour du néo-libertarianisme est compatible avec ce néo-libertarianisme que l’on fait passer —parfois— pour du paléo-libertarianisme (ça va tu suis ? ^_^). Autrement dit, je pense que liberté négative, liberté positive, et égalité socio-économique, en dépit des contradictions superficielles apparentes, finissent par se rejoindre au sein d’une société sans État et sans autres rapports de domination.

 

Par contre, sur le court et moyen-terme, il est possible que des contradictions se fassent jour, ce qui implique que le passage de notre société à une société anarchique puisse nécessiter quelques adaptations pour se réaliser au mieux.

 

La minarchie est une idée souvent associée aux variantes capitalistes du libertarianisme. A mon sens, un minarcho-socialisme (provisoire) est pourtant tout à fait envisageable. On peut à la fois être socialiste et vouloir diminuer (de façon intelligente) la taille de l’État. Je ne vois aucune raison pour laquelle un État minimal (ne) serait forcément (que) régalien. Si on examine les prérogatives de l’État minimal régalien des minarcho-capitalistes, on remarque comment cet État peut favoriser les classes dominantes, au mépris des classes dominées. L’État minimal régalien assure deux fonctions du point de vue minarcho-capitaliste :

 

  • La « sécurité », qui consiste à protéger des agressions, non seulement les individu-e-s, mais également ce qui est conçu comme leur propriété légitime, et cela aux frais du contribuable : on a donc une privatisation de la défense de la propriété (bien évidemment, on ne bénéficiera de cette protection que dans la mesure où l’on sera propriétaire et proportionnellement aux propriétés possédées) et une mutualisation du coût de cette défense.

     

  • La « justice » : celle-ci consiste en premier lieu à exiger une compensation pour les agressions, non seulement à l’encontre des individu-e-s, mais également à l’encontre de ce qui est conçu comme leur propriété légitime ; et cela en partie aux frais du contribuable, et en partie aux frais des personnes pauvres qui pourraient s’adonner au squat ou à la reprise individuelle. Mais la « justice » va consister aussi, en second lieu, à veiller au respect des engagements contractuels, notamment lorsqu’ils portent entre autres sur des propriétés ; et cela en partie aux frais du contribuable, mais aussi des contractants disposant du moins d’espace de choix, du moins de capacité à négocier, etc.

 

Dans la minarchie que j’envisagerais, sécurité et justice se borneraient à protéger les individu-e-s et à les dédommager pour les atteintes individuelles. Éventuellement, on pourrait ajouter à ces attributions un organe de lutte contre les oppressions systémiques même quand ces dernières ne passent pas par (la menace de) l’usage de la force, ainsi qu’un organe veillant à s’assurer que chaque individu-e puisse bénéficier d’une éducation de qualité, et du minimum vital en termes de soins de santé, nourriture, logement et lien social (sans nécessairement fournir lui-même tout cela). Tout ce qui relève du droit des contrats, de la protection de la propriété privée et de la compensation des atteintes à la propriété privée serait désétatisé. En outre, un revenu de base inconditionnel (RBI) serait mis en place afin d’assurer à chacun-e la capacité de ne pas faire des choix par défaut juste pour pas crever la bouche ouverte...

 

J’ai calculé qu’en France, une imposition à 50 % du revenu du capital des 10 % les plus riches, et une imposition à 25 % du revenu de leur travail, suffirait à dégager des recettes à hauteur de 979 milliards d’euros annuels, soit environ 3 fois le montant des dépenses annuelles de l’État français ; et les plus « pauvres » de ces 10 % les plus riches continueraient de gagner près de 4000 € mensuels. Il n’y aurait pas besoin d’autres taxes ou impôts. Les 90 % les moins riches pourraient donc théoriquement être totalement exempté-e-s de prélèvements obligatoires. Bien sûr, pour éviter des effets de seuil préjudiciables, on pourrait envisager de mettre en place une progressivité aux alentours de ce seuil 90 % – 10 %.

Admettons même qu’on ne touche en rien aux dépenses de l’État, il resterait encore 600 milliards d’euros annuels d’excédent. En le répartissant entre les 60 millions de français, on pourrait assurer un RBI d’environ 830 € mensuels.

 

Mais ça c’est le scénario le plus pessimiste. De nombreuses dépenses actuelles pourraient être purement et simplement supprimées, de vastes pans de l’économie pourraient être libéralisés, ce qui dynamiserait l’emploi, l’innovation, la consommation, etc. La dépense publique atteint environ 55 % du PIB actuellement. De mémoire, il me semble que le Parti Libéral Démocrate ambitionne de la réduire à 15 % du PIB, ce qui représenterait une somme d’environ 87 milliards d’euros et laisserait 892 milliards d’euros annuels disponibles pour financer un RBI sur les 979 milliards d’euros annuels dont je parle plus haut. Cela permettrait de monter le RBI à environ 1230 € mensuels, soit supérieur d’une centaine d’euros à un SMIC mensuel net.

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche

et pourquoi ?

 

Je me sens proche de l’ultra-libéralisme d’extrême-gauche, pour les raisons précitées. Plus sérieusement, je me sens proche des idées les plus progressistes défendues par le Center for a Stateless Society, donc d’un freed market socialist anarchism (ça sonne mieux que anarcho-socialisme de marché libéré !). Après avoir endossé par un temps le géorgisme (comme beaucoup de libéraux classiques) puis le néo-mutuellisme, j’ai tendance à adopter une vision stirnerienne de la propriété à présent : on est légitimement propriétaire de ce que l’on parvient à s’approprier dans les faits. Il me semble que c’est la vision la plus simple à mettre en œuvre. Cela dit, je pense que cette vision ne peut fonctionner vraiment que dans une société sans État.

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Selon moi, le libertarianisme est à la fois un projet politique et une éthique de vie. Mais c’est d’abord une éthique de vie... d’où découle un projet politique. Je ne cacherai pas être un fervent partisan du « libertarianisme épais » (thick libertarianism). Par exemple, la liberté ne peut être sérieusement implémentée dans une société qui demeure culturellement attachée à l’État Providence. Certain-e-s libéra-ux/les de Droite estiment qu’une culture conservatrice serait le meilleur terreau pour voir éclore et prospérer la liberté. Quelle grossière erreur ! C’est le pire terreau possible ! A vrai dire, l’État et le conservatisme ont d’évidentes affinités. Tous les deux prisent la hiérarchie. Et le conservatisme, en 1789, était du côté de l’État qui sous la forme du Monarque (Absolu sous Louis XIV), avait atteint un haut degré de développement (même si c’était sous une forme différente de l’État Providence actuel).

 

Quant aux libéraux/les conservateurs/trices, ce sont des personnes qui espèrent que libres, les individu-e-s accepteront de s’imposer à elles-/eux-mêmes les contraintes inutiles qui leur étaient imposées avant par l’union du Trône et de l’Autel. Donc ce sont des personnes qui espèrent que les individu-e-s se comporteront librement comme si ils/elles n’étaient pas libres...

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

 

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la politique, j’étais un social-démocrate des plus classiques, un peu par influence familiale puisque mon père était et est resté social-démocrate. Je me suis même brièvement intéressé au parti communiste.

 

Puis j’ai voulu en savoir davantage sur le libéralisme, qui était tant critiqué, alors qu’il se revendiquait pourtant des idées de liberté. En l’explorant à la source, de l’intérieur, j’ai vite compris qu’il y avait de très bonnes choses à prendre dans ce courant de pensée, mais je restais sceptique quant à une application intégrale du libéralisme au domaine de l’économie (au début de mon exploration) et je restais néanmoins attaché à l’État (pour assurer le régalien et le social), même si j’étais favorable à moins d’État et à mieux d’État. Après une phase transitoire sous LSD (libérale-sociale-démocratie), je fus pris d’oscillations entre un libéralisme classique, parfois passivement légèrement conservateur dans mes moments de résignation (il faut dire que m’être égaré dans une relation de couple avec une catholique assez réactionnaire dans sa vision du monde avait eu tendance à contaminer ma pensée) et un social-libéralisme beaucoup plus progressiste (dans mes phases plus « rebelles »). A cette époque, je pensais que le social ne pouvait venir principalement que de l’État. Donc même si je rejetais une main-mise liberticide de l’État sur l’ensemble de la vie humaine, je rejetais presque autant l’« anarcho- »capitalisme car je le considérais comme impropre à répondre de manière satisfaisante à la question sociale.

 

Quant à l’anarcho-socialisme, je ne voyais pas comment il pouvait fonctionner. J’y voyais une quasi-oxymore (c’est un comble...). Je pensais que : ou bien il relevait de l’utopie nécessitant une humanité quasi-angélique, ou bien il relevait de l’imposture nécessitant une recréation (éventuellement sous forme cryptique) d’une forme d’État non-assumé comme tel. De plus, j’avais une vision déformée des choses : j’imaginais que l’anarcho-socialisme impliquait nécessairement la collectivisation de toute propriété et l’abolition de toute monnaie.

 

Le déclic vers l’anarchisme, je l’ai eu en découvrant le blog de Rémy Poix, alors qu’il était encore anarcho-mutuelliste. J’y ai découvert notamment Kevin Carson dont j’ai lu des extraits, puis des articles entiers. A peu près au même moment, j’ai d’ailleurs découvert le site du Center for a Stateless Society, le blog de François Tremblay et redécouvert celui de David Gendron que j’avais parcouru jadis sans qu’il m’ait marqué plus que cela, même si j’appréciais cette idée de faire la synthèse entre les courants « anarchistes » de Gauche et de Droite. Puis je me suis penché d’un peu plus près sur le courant de l’anarchisme individualiste américain du XIXème siècle, ainsi que sur des auteurs plus contemporains comme Gary Chartier, Per Bylund ou Brad Spangler. Toutes ces lectures m’ont profondément influencé et fait réfléchir. J’ai compris que la vérité était à l’opposé de ce que j’avais toujours cru : l’État était l’ennemi du social et l’ami du capitalisme qui n’avait pu se développer et se maintenir aussi bien que grâce à lui.

 

Je n’étais pas au bout de mon évolution politique. Via Facebook, j’ai été amené à me rapprocher de milieux d’extrême-gauche que j’avais boudé jusque là. J’ai côtoyé beaucoup de personnes engagées dans la lutte féministe, antiraciste, antispéciste, LGBT (MOGAI), etc. En fréquentant des féministes radicales et intersectionnelles, j’ai pris conscience de façon plus aiguë de l’existence d’oppressions de nature systémique, et de l’importance de mettre un terme à la domination de l’homme blanc, hétérosexuel, cisgenre, riche et beau gosse. Certes, cette domination n’est pas sans lien avec l’étatisme et plus généralement avec (la menace de) l’usage de la force physique. Mais elle ne s’y réduit pas.

 

Une certaine frange de libertarien-ne-s peuvent être sensibles à une meilleure répartition de la propriété privée que celle proposée par la doxa « anarcho- »capitaliste, voire être personnellement porteurs d’idéaux plus ou moins progressistes. Néanmoins, peu de libertarien-ne-s, à ma connaissance, reconnaissent l’existence d’oppressions systémiques, ou alors ils/elles les réduisent à des problèmes interindividuels de personnes, ou à des problèmes liés à l’État.

 

Pour aider à comprendre la spécificité des oppressions systémiques, je pars souvent de l’exemple à mon sens paradigmatique de la norme du glabre chez les femmes. Aucune loi n’oblige les femmes à s’épiler. Si les femmes sont davantage victimes d’agressions physiques que les hommes, je ne suis pas persuadé que la perspective de se faire agresser physiquement (ou menacer d’agression physique) soit un facteur particulièrement significatif car énormément de femmes s’épilent, quand bien même c’est la mauvaise saison et qu’elles sont donc bien emmitouflées, et même si elles n’ont pas d’amants qui plus est.

 

L’essentiel du conditionnement à l’épilation provient des représentations culturelles (publicité, mode, films, discours « hygiénistes » et « esthétiques », etc.) et de la pression sociale (moqueries, exclusion sociale et professionnelle, etc.). Comme l’explique Jocelyn Patinel1 : « Une norme sociale n’est jamais réalisée sous l’effet de contraintes institutionnalisées. Son non respect ne donne pas lieu à une sanction formelle. La conformité aux normes résulte de l’intériorisation de valeurs attribuées aux événements normatifs. Celle-ci se fait par le biais de la socialisation. » Aucun usage de la force physique dans ce processus (du moins ni directement ni de façon franche et évidente). Par contre, une large part des agressions sont le fait d’individus aliénés par des normes.

 

Le libéralisme politique (respect du principe de non-agression) est donc nécessaire mais n’est pas suffisant. De toute urgence et de première importance est le développement d’un libéralisme culturel qui vienne délivrer les individus de l’oppression exercée par les normes (et plus généralement par la socialisation normative).

 

Jusqu’à il y a peu, je pensais que l’usage de la force physique était illégitime et injuste pour la mise en place de ce libéralisme culturel, mais j’en suis revenu. Il me semble que proscrire toute violence physique en réponse à la violence psychologique et sociale des systèmes d’oppression revient à retirer aux opprimé-e-s un des rares moyens à leur disposition pour exprimer leur colère et faire valoir leurs demandes. Ça revient à mettre en place une sorte de gigantesque tone policing institutionnalisé.

 

Par ailleurs, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une parfaite identité entre un acte répréhensible et sa réponse ou sa sanction, mais seulement une équivalence. Par exemple, si quelqu’un-e tue mon fils (je n’ai pas d’enfant, mais admettons), le sanctionner ne consistera évidemment pas à tuer son fils (surtout qu’il/elle n’en a peut-être pas). Si quelqu’un-e veut me blesser grièvement sans me tuer, et que pour me défendre je n’ai pas d’autre option que de læ tuer, alors il sera légitime que je le fasse et on ne pourra pas décemment me le reprocher. On peut d’autant mieux le comprendre quand la victime de l’acte répréhensible se trouve en position d’infériorité économique et sociale marquée par rapport à l’auteur/rice de l’acte répréhensible dont il est question. On peut encore mieux le comprendre quand on a réfléchi à la biologie à l’aune de la philosophie externaliste. Cette dernière nous apprend qu’il n’y a pas de frontière magique qui délimite le soi du non-soi. Ainsi, une personne ne se limite pas à son corps, elle s’étend en dehors via les les chaînes causales avec lesquelles ce dernier est impliqué. Une atteinte sociale peut donc être au moins aussi violente qu’une atteinte proprement corporelle, et aussi d’une nature un peu semblable.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Je me situe quelque part entre Alain Madelin et Olivier Besancenot  Plus généralement, les personnes suivantes inspirent mon engagement :

 

  • les anarchistes individualistes américains du XIXème siècle : Tucker, Spooner, Thoreau, Warren, etc. ;

  • les left-wing market anarchists (ça sonne quand même mieux en anglais) contemporains : Spangler, Carson, Chartier, Bylund, etc. ;

  • certains libéraux classiques comme Mill, Paine, Bastiat, Locke, etc. ;

  • certains « anarcho- »capitalistes comme Rothbard et le fiston Friedman ;

  • mais aussi des auteurs impliqués dans les gender studies, cultural studies, le féminisme (de Butler à Dworkin), l’antispécisme (de Singer à Francione), l’anarchisme « canal historique » (Proudhon, Armand, Bakounine, Kropotkine, etc.), et même le marxisme !

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

  • L’amour, d’abord, car quand on aime on veut :

    • La liberté, ensuite, et aussi :

      • L’égalité.

 

AF. Ton livre libertarien préféré ?

 

Je lis peu, c’est un de mes gros défauts, mais un jour je lirai, quand j’aurai le temps. Mais bon, un autre de mes gros défauts c’est la procrastination !

 

J’aurais bien voulu lire (vraiment !) Robert A Heinlein, En terre étrangère, mais je ne l’ai pas trouvé... Si quelqu’un-e l’a et veut bien me le prêter, je suis preneur... Bon, je pourrais aussi le commander en ligne ou à ma libraire préférée, c’est vrai, mais j’aime bien feuilleter un peu les livres avant de les acheter...

 

En revanche, j’ai lu l’article Wikipédia sur ce livre (oui, je sais, ça fait très fumiste, mais j’assume !), sur Heinlein, et plusieurs citations. De ce que j’en ai retiré, il semble que le bonhomme s’inscrive en précurseur de ce libertarianisme hyper-progressiste que je défends. Pas pour rien qu’il a inspiré les hippies. En tant que libertarien d’extrême-gauche amateur de musique gothique (dont les origines stylistiques puisent entre autres dans le rock psychédélique des Doors et du Velvet Underground), je suis un peu un hippie athée sans chemise à fleurs (et sans psychotrope, mais ça s’est parce que mon cerveau en sécrète naturellement : dopamine, ocytocine, etc.).

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

Il y en a plein, mais je vais choisir celle-ci, issue du précédent bouquin pas lu2 (fumiste 2 le retour...) :

 

« La majorité des philosophes n’a pas de courage ; ils commencent par avaler les principes essentiels du code actuel : monogamie, structure familiale, continence, tabous corporels, restrictions concernant l’acte sexuel et la suite, puis ils chipotent sur les détails… jusqu’à des sottises telles que de savoir si la vue de la poitrine féminine est obscène ou non. »

 

Ce passage me parle tellement, surtout en tant qu’adepte de philosophie polyamoureuse. Selon moi, le polyamour possède une vraie valeur subversive et politique. J’y vois un peu une transposition... ou même une application, du libertarianisme (tel que je l’ai défini plus haut) aux relations interpersonnelles, intimes, sexuelles, amoureuses. Les amours plurielles, c’est un peu comme le dernier tabou à abattre, dans notre société qui globalement accepte le principe de l’homosexualité, de la bisexualité, du transgénérisme, de la sexualité récréative, des sex toys, voire du BDSM.

 

Combien de personnes soi-disant libérées considèrent l’exclusivité monogame comme un impératif éthique, une question d’amour et de respect, et toute atteinte à ce principe comme un drame méritant rupture avec perte et fracas ? Je ne parle pas des personnes qui, pour une raison ou une autre, ont un besoin émotionnel d’être dans une relation monogame, qui, peut-être, ont du mal à gérer la jalousie ou le sentiment de possessivité... Je parle uniquement des personnes qui souhaite la monogamie par principe, peu importe leurs états émotionnels, et portent un jugement moral dépréciatif sur le polyamour et les polyamoureux/ses.

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

La majorité des libéraux se trompent lorsqu’ils tiennent le socialisme pour responsable de la crise actuelle. Mais la majorité des socialistes se trompent lorsqu’ils tiennent le libéralisme pour responsable de la crise actuelle. La raison en est que la politique actuelle n’est ni libérale (malgré quelques menues déréglementations) ni socialiste (malgré quelques menues redistributions) mais essentiellement corporatiste. Comme le dit cet aimable gauchiste d’Alain Madelin, interviewé par le magazine en ligne Atlantico3 :

 

« Quand je vois certains, à droite, parler d’assistanat alors que des gens sont au RSA, que des gens galèrent au chômage, cela me déplaît profondément. C’est une honte. Parce que la vraie facture de l’assistanat en France, c’est celle de l’assistanat des entreprises. Nous allons bientôt avoir 150 milliards de subventions à l’économie et aux entreprises dans ce pays. Ce montant représente l’équivalent de l’impôt sur les sociétés, plus l’impôt sur le revenu, plus les charges sociales patronales. C’est cette manne d’assistanat qu’il faut reprendre, pour remettre le patronat au travail si j’ose dire. »

 

Le début et la fin de l’année 2015 ont été marqués également par des attentats terroristes en France. Malgré l’horreur de ces événements, je crois qu’il faudrait un peu arrêter le nombrilisme gallinacé (eh oui, certains coqs ont un nombril, et ils passent même beaucoup de temps à l’observer...). Ce genre d’attentats représentent le lot quasi-quotidien de plusieurs pays : Nigeria, Irak, Mali, Égypte, etc.4 Ils font au mieux l’objet de deux lignes dans les journaux... Presque personne en Europe ne sort dans la rue pour rendre hommage à toutes ces victimes innocentes, presque personne ne change sa photo de profil Facebook en « Je suis Nigeria », « Je suis Irak », etc.

 

Mais si ces horreurs touchent notre territoire, c’est la panique générale, amplifiée par les médias, et instrumentalisée par l’islamophobie, le FN, et même nos gouvernements (cf. l’état d’urgence... et son recul des libertés au nom de la sécurité, malgré l’avertissement de Benjamin Franklin en son temps5), alors même que la probabilité de mourir foudroyé par l’orage est supérieure à celle de mourir dans un attentat terroriste (vite, vite, installons des paratonnerres partout !), et alors même que nos gouvernements n’ont pas les mains propres et font des victimes innocentes eux aussi6...

 

Plutôt que de sombrer dans la surenchère sécuritaire qui ne sert pas à grand chose sinon à rassurer psychologiquement une certaine catégorie de la population tout en en stigmatisant une autre... ne conviendrait-il pas de lutter au contraire contre cette stigmatisation qui dresse le tapi rouge au FN et surtout qui alimente la tentation de la radicalisation ? Ne conviendrait-il pas de lutter contre le chômage, la précarité, l’exclusion, le désœuvrement, le sentiment d’inutilité, de perte de sens, qui crée les conditions psychologiques de vulnérabilité aux discours sectaires des organisations terroristes ?

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Non, mais si c’est pour faire la même chose que le Libertarian Party aux USA, c’est peut-être pas plus mal. Je suis de plus en plus déçu par le mouvement libertarien « mainstream » (si tu veux bien me pardonner l’expression...), à cause de son sexisme crasse, son conservatisme diffus, sa focalisation sur les baisses d’impôts et l’économie, son soutien à l’autorité et au capitalisme, son affligeant manque de prise en considération de la misère, de la précarité, des oppressions, etc. Quand je vois Hoppe (comme le père Friedman avant lui) s’opposer « pragmatiquement » à la libre-circulation des individu-e-s au prétexte des aides sociales dont profiteraient les immigrés... je me dis qu’il y a là un sérieux problème, qui dépasse le simple manque singulier d’humanité : un problème de compréhension du libertarianisme lui-même, fut-ce le plus étroit. On assiste là à une hiérarchisation des droits, celui de circuler étant considéré (sans aucune raison) comme inférieur à celui de jouir du fruit de son travail (et de sa propriété). Heureusement que le Faré (notamment) a remis quelques pendules à l’heure à ce sujet7.

 

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AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Bien qu’initialement enthousiaste, je pense à présent que le cœur du mouvement libertarien (hormis sa minoritaire aile gauche) est pourri car il en reste à une approche de la liberté dogmatique et déconnectée de la réalité, une liberté conçue de manière purement négative, et réduite aux droits de propriété néo-lockéens. Indifférent à tout autre projet que celui d’abolir l’État, se complaisant souvent dans des attitudes classistes, sexistes, homophobes voire racistes, et renforçant ainsi ces oppressions qui forment pourtant le ferment de l’étatisme... il va jusqu’à être noyauté par des conservateurs décomplexés qui y trouve un renouveau doctrinal pour leurs thèses puantes. De trop nombreux/ses « libertarien-ne-s » revendiqué-e-s sont des personnes éminemment problématiques et péremptoires. J’ai de la peine à être associé à ces gen-te-s là... Mon malaise est tel que j’en viens presque à avoir honte des qualificatifs de « libertarien » ou de « libéral », tant ils ont été salis, tant ils ont été galvaudés, tant ils sont connotés, et à leur préférer ceux de « libertaire » ou d’« anarchiste ».

 

J’ai rêvé par un temps d’unir toutes les forces anti-étatiques, qu’elles viennent de Droite ou de Gauche8. Mais je ressens des divergences trop profondes et incompressibles sur la question de la propriété, des oppressions systémiques et de la liberté positive, pour que ce projet puisse prendre une ampleur collective. Tout au plus, sur un plan individuel, des rapprochements se sont faits, voire des repositionnements idéologiques. Cela ne doit pas gommer le fait que l’essentiel des forces en présence sont restées campées où elles l’étaient déjà. Certain-e-s libertarien-ne-s de Droite n’ont vu dans ce projet qu’une « pastorale » pour (r)amener les brebis égarées de l’anarchisme (de Gauche) dans le giron du libertarianisme (de Droite).

 

Pourtant, ne serait-ce que sur un plan méthodologique, je pense que les libertariens de Droite auraient pu trouver matière à s’enrichir auprès des anarchistes de Gauche. Pourquoi ne voit-on jamais les premiers dans la rue à des manifs ? Pourquoi ne font-ils pas de sit-in ? Pourquoi n’occupent-ils pas de ZAD ? (le projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes pouvant être critiqué du point de vue des droits de propriété néo-lockéens, c’était pourtant une occasion rêvée de se mobiliser). Pourquoi n’organisent-ils pas d’événements comme des concerts ou des randonnées à vélo pour diffuser leurs idées ? Pourquoi ne font-ils pas de squat / reprise individuelle des biens publics ? Pourquoi la seule désobéissance civile dont ils font preuve consiste à flouer le fisc ou à se désinscrire de la Sécu ? Peut-être qu’il y a (eu) des exceptions, je n’en sais rien. Mais des mouvements de masse, je suis presque sûr qu’il n’y en a pas eu, ou alors ils ont été extrêmement peu médiatisés.

 

Au final, je crois que je me sens plus proche du mouvement anarchiste « canal historique », malgré ses défauts (ou ce que je tiens comme tel). Énumérons-les (j’espère) exhaustivement :

 

  • Le collectivisme de la propriété :

 

Ce collectivisme a néanmoins des limites (les biens personnels comme les brosses à dents sont considérés comme non collectifs). D’ailleurs il ne concerne pas les anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Certes, il s’agit de courants minoritaires au sein de l’anarchisme « historique ». Toutefois, des tendances fortes le traversent : l’anarchisme « sans adjectif » et le synthétisme libertaire. Ceux-ci appellent à la tolérance et à la coexistence entre différents modèles économiques, au sein de l’anarchisme, faisant valoir qu’en l’absence de gouvernement (au sens large) plusieurs expérimentations différentes seraient probablement essayées dans diverses localités dans le but de choisir la forme appropriée. Aussi, on peut supposer fortement que les anarcho-communistes et anarcho-collectivistes n’imposeront pas la collectivisation par la force, et qu’ils/elles vivront en bonne intelligence et en paix avec anarcho-mutuellistes et les anarcho-individualistes. Les « anarcho- »capitalistes, quant à elles/eux, veulent bien (théoriquement) de communautés communistes/collectivistes ou mutuellistes/individualistes au sein de leur société idéale, mais à condition que celles-ci se tiennent sur des propriétés privées acquises selon les règles de l’appropriation néo-lockéenne...

 

  • L’abolition de la monnaie :

 

Je ne sais pas jusqu’à quel point il ne s’agit pas plutôt d’abolir la monnaie étatique (ce qui est logique), vu que tou-te-s les anarchistes sont favorables au troc. Or la monnaie, une fois sortie du giron de l’État, n’est évidemment qu’un bien comme un autre. Quoi qu’il en soit, seuls les anarcho-communistes (certes majoritaires) sont favorables à l’abolition de la monnaie. Et comme précédemment, on peut supposer que les anarcho-communistes ne s’opposeront pas, en anarchie, à l’existence de communautés fonctionnant sur la base de la monnaie.

 

  • La théorie de la valeur-travail :

 

Elle présuppose la reconnaissance des échanges, et donc ne concerne pas les anarcho-communistes. Elle est cependant une constante au sein des autres composantes de l’anarchisme « historique », des collectivistes aux individualistes (à l’exception de Stirner). Toutefois, même si je crois que la théorie subjective de la valeur défendue par les marginalistes et l’école autrichienne d’économie apporte une perspective intéressante et nécessaire à la question de la définition de la valeur, il me semble que celle-ci reste insuffisante à en saisir entièrement l’essence. Je me reconnais bien dans les synthèses contemporaines à la Carson, entre théorie subjective de la valeur et théorie objective de la valeur, même si je n’ai pas de position claire au sujet de ce en quoi doit consister la valeur objective d’un bien ou d’un service. Ce dont je suis à peu près convaincu, en revanche, c’est que faire de la théorie subjective de la valeur l’alpha et l’oméga du concept de valeur, donc fonder la valeur d’un bien ou d’un service sur la valeur qu’un-e individu-e va lui accorder subjectivement au temps T, c’est la porte ouverte à toutes les dérives, à toutes les manipulations, au relativisme, au salariat9... Mais cela arrange bien le commerce pour qui faire passer des vessies pour des lanternes via la publicité sera dès lors une activité parfaitement éthique, et sans conséquence pour ses affaires, à partir du moment où l’illusion pourra être entretenue suffisamment longtemps (avant, pendant et après achat).

 

On objectera peut-être que ma distinction entre une illusion durable et la réalité est spécieuse. A cela je répondrai plusieurs choses.

En premier lieu, une des plus grandes écoles libérales qu’est le jusnaturalisme (dont l’essentiel du courant « anarcho- »capitaliste s’inspire) considère qu’il existe quelque chose de réel : la liberté individuelle comme droit naturel, qui est d’une plus grande valeur qu’une illusion : le bien-être ressenti (même s’il devait être durable). Sinon, on pourrait justifier qu’un gouvernement digne du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley vienne nous injecter du bonheur en intraveineuse en échange de notre libre-arbitre.

 

Par ailleurs, l’illusion entretenue n’est pas seulement que ce qui nous est vendu est bon pour nous, mais qu’il n’y a rien qui serait susceptible de mieux nous satisfaire, ce qui étouffe dans l’œuf toute velléité d’émancipation vers une source potentiellement supérieure d’exaltation...

 

Ensuite, la théorie subjective de la valeur relève essentiellement d’une rhétorique et ne trouve guère d’application du point de vue même de ses partisan-e-s. En effet, comme le note François Tremblay10 :

 

« In our system (and probably not in the “an”cap system either), prices don’t fluctuate from person to person depending on how thirsty or hungry they are. We all pay the same price for the same goods from the same supplier. And that is because the supplier has far more power to set prices than the individual does, and thus does not have to take into account the desires of each individual, only aggregates. »

 

Enfin, et surtout, si l’État existe et se maintient, c’est parce que la plupart des gen-te-s se complaisent (par coutume, naïveté, lâcheté...) dans une servitude volontaire qu’avait déjà remarqué Étienne de la Boétie. Edward Bernays11 avait bien compris que l’opinion des masses est influençable. Il a été un des premiers à vendre des méthodes pour manipuler l’opinion publique et a forgé les concepts d’esprit de groupe et d’ingénierie du consentement. Il est intéressant de noter que ce « père de la propagande » a travaillé tout autant à développer les techniques marketing modernes qu’à orchestrer des campagnes de déstabilisation politique en Amérique latine. Les « anarcho- »capitalistes sont habituellement prompts à reconnaître que l’État se maintient parce qu’il instille l’étatisme dans nos esprits via une propagande efficace. Toutefois, par une sorte d’« hémiplégie cognitive », le même genre de propagande, s’il s’applique au monde du commerce via la publicité, ne semble généralement pas les inquiéter / questionner outre mesure. Comme si les mêmes méthodes qu’ils/elles dénoncent pour leurs effets étatiques pervers lorsqu’elles s’appliquent à la politique devenaient comme par magie parfaitement anodines et innocentes dès lorsqu’elles s’appliquent à l’économie. Il me semble que cela dénote, au mieux de l’aveuglement, au pire de la mauvaise foi.

 

  • Des ambiguïtés quant à la critique de l’État :

 

Mais c’est le cas aussi des libéraux classiques d’une autre manière. Là où les anarcho-socialistes semblent souvent vouloir renforcer l’État par une défense de la fonction publique, les libéraux/les classiques affirment clairement la nécessité de l’État pour garantir les libertés, même s’ils/elles souhaitent diminuer le nombre de ses prérogatives (mais souvent pour un recentrage / renforcement de son rôle régalien). Même les « anarcho- »capitalistes ont un rapport à l’État qui n’est pas si clair, les anarcho-socialistes leur reprochant de vouloir en fait privatiser l’État plutôt que l’abolir. Certain-e-s « anarcho- »capitalistes défendent le libre-marché en partant d’exemples tirés du capitalisme réellement existant... en oubliant que celui-ci n’a pas grand chose de libéral. Comme le dit Carson12 :

« Vulgar libertarian apologists for capitalism use the term "free market" in an equivocal sense: they seem to have trouble remembering, from one moment to the next, whether they’re defending actually existing capitalism or free market principles. So we get the standard boilerplate article in The Freeman arguing that the rich can’t get rich at the expense of the poor, because "that’s not how the free market works"--implicitly assuming that this is a free market. When prodded, they’ll grudgingly admit that the present system is not a free market, and that it includes a lot of state intervention on behalf of the rich. But as soon as they think they can get away with it, they go right back to defending the wealth of existing corporations on the basis of "free market principles." »

 

Par ailleurs, Serge Roy13 a apporté une réponse à la critique selon laquelle la défense anarcho-socialiste de la fonction publique serait incohérente d’un point de vue anarchiste. Cette réponse n’est pas complètement satisfaisante à mon sens, mais apporte malgré tout des éléments de réponse :

 

« ÀB !  : Cette implication syndicale vous amène éventuellement à la présidence du Syndicat de la fonction publique du Québec (SFPQ). Ce n’était pas un peu paradoxal pour un libertaire de défendre la fonction publique ?

S. R. : Ça dépend de ce qu’on entend par fonction publique. Si on entend employé·e·s de l’État, alors effectivement, il est difficile de comprendre pourquoi un anarchiste s’efforcerait autant à les défendre. Mais si on comprend la fonction publique comme l’ensemble des personnes engagées pour rendre les services publics, alors on voit les choses autrement. Dans le contexte du triomphe du marché, de l’économie libérale, en tant que libertaire, il m’apparaît essentiel de défendre les services publics comme rempart face à la dictature des marchés et des financiers. Tout au long de ma carrière, j’ai cherché à défendre les services publics de la privatisation marchande, ce qui implique de défendre les travailleurs·euses œuvrant dans ces services [...].

Bien sûr, il faudrait que les services publics soient davantage autogérés par les travailleuses et les travailleurs ainsi que par les usager·e·s, mais depuis les années 1980, l’idéologie néolibérale est telle qu’il faut toujours se battre pour le maintien même des services publics. »

 

Bon, je passe sur le fait que Serge Roy qualifie d’économie libérale ce qui relève plutôt d’une économie capitaliste copinant avec l’État. Trois idées se dégagent :

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les services publics, lesquels seraient idéalement non-étatiques, même si à l’heure actuelle ils sont étatiques ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique parce qu’ils/elles défendent les personnes qui y travaillent, lesquelles ne sont évidemment pas responsables de la situation actuelle ;

 

  • Les anarchistes peuvent défendre la fonction publique comme contre-pouvoir face au capitalisme de connivence.

Merci de m’avoir lu jusqu’au bout. 

 

 

 

1 Jocelyn Patinel, Norme et contrôle social, le cas de l’épilation féminine, Mémoire de Master 1 de Psychologie – spécialité Psychologie Sociale, année universitaire 2005-2006, Université de Paris X – Nanterre

U.F.R. SPSE Département de Psychologie, en ligne : http://www.ecologielibidinale.org/fr/biblio/miel_normeepi...

2 Robert A. Heinlein, En terre étrangère, traduit de l’américain par Frank Straschitz, Le Livre de poche, 1979, chap. 33, p. 555.

3 Atlantico, « Alain Madelin : "L’austérité est une politique sans espoir, ce n’est pas une politique libérale" ».

Publié le 14 Décembre 2014 - Mis à jour le 19 Décembre 2014, en ligne : http://www.atlantico.fr/decryptage/alain-madelin-austerit...

5 « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

9 Je considère que le système du salariat n’est pas un crime mais néanmoins une sorte de vice éthique. Dans un monde idéal, hormis s’il est choisi avec un plein consentement, le salariat disparaîtrait.

10 François Tremblay, « Debunking the so-called “myths of socialism”… », The Prime Directive, 10 janvier 2010, en ligne : https://francoistremblay.wordpress.com/2010/01/10/debunki...

11 Edward Bernays, Propaganda : Comment manipuler l’opinion en démocratie, Editeur Zones, octobre 2007, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Oristelle Bonis et préfacé par Normand Baillargeon, philosophe, professeur à l’université du Québec à Montréal, et auteur d’un Petit cours d’autodéfense intellectuelle paru chez Lux en 2007.

12 Kevin Carson, Carson, Studies in Mutualist Political Economy, p. 142, en ligne : http://www.mutualist.org/id112.html

 

 

19:11 Publié dans Entretien avec des libertariens | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

19/12/2015

Entretien avec des libertariens - Maxime Mercier

 

 

 

Maxime Mercier, 23 ans, détenteur d'un Brevet d'Aptitude Professionnelle d'Assistant Animateur Technicien (BAPAAT), réside à Marsannay-la-Côte (en Bourgogne) et est membre du Parti Libéral Démocrate. Son signe astrologique est cancer et ses couleurs préférées sont le noir puis le rouge. Il s'intéresse notamment à la littérature et au cinéma dystopique. 

 

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AF. Comment définirais-tu le libertarianisme ?

 

Il s'agit une philosophie politique tendant à maximiser la liberté individuelle, pour des raisons déontologiques (la non-agression est un principe éthique suffisant pour légitimer le libertarianisme) et/ou conséquentialistes (un État faible ou inexistant est favorable au plus grand nombre). 

 

AF. De quel courant du libertarianisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

 

Séduit par l'utilitarisme de David Friedman, et plaçant donc ma confiance en  le libre-marché plutôt qu'en l’État pour aboutir à la prospérité généralisée, je frôle de près l'anarcho-capitalisme, à un petit détail près. Si je suis favorable à l'émergence de polices et de tribunaux privés, je suis pour l'intervention d'une police et de tribunaux étatiques, en dernier recours (telle une roue de secours), au cas où les premiers n'aboutiraient pas à une situation juste et pacifiée, entre les personnes concernées faisant appel à ces services.

Cette idée que je nomme "État roue de secours", me semble être une précaution pour qu'une société quasi-"anarcho-capitaliste" soit assurée de se survivre à elle-même. Car en l'absence de cette condition, je redoute, en cas de défaillance du marché sur le plan de la justice et de la sécurité, un basculement vers l'anomie. 

 

AF. Selon toi, le libertarianisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

 

Les principes éthiques précèdent leur application politique et je considère que les 2 sont nécessaires. Une éthique libertarienne sans politique est stérile, et une politique sans éthique est potentiellement dangereuse et absurde.

Je dirais que le projet politique libertarien est pour moi la branche organisationnelle des éthiques qu'il sous-tend (jusnaturaliste et/ou utilitaristes et/ou autres). Autrement dit, qu'il est en charge de partir des idées pour qu'elles s'incarnent dans le réel, au terme d'un long cheminement.

Je souhaite toutefois revenir sur la formule "projet politique libertarien", car elle comporte à mon sens une spécificité.

Contrairement aux autres projets politiques, le libéralisme et le libertarianisme sont en faveur du fait que la politique, par le biais de l’État, contrôlent moins les vies des individus. Ce n'est pas un dessein coercitif et constructiviste qui guide ce projet, et dès lors, le libertarianisme tend vers la post-politique, dans la mesure où il veut l'amoindrir ou la supprimer. Cela étant dit, je considère que tendre vers l'amoindrissement ou la suppression de la politique est un projet politique en soi.

 

AF. Comment es-tu devenu libertarien ? As-tu toujours été libertarien ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ? 

 

Il y a  un an de cela, je défendais encore le socialisme étatique, bien que déjà, à l'époque, je m'intéressais au libertarianisme, et consultais des sites comme ''Wikiberal'' et ''Contrepoints''. J'ai lu plusieurs articles, et certains d'entre eux, que j'ai découverts il y a quelques mois, ont été décisifs. Particulièrement l'un d'entre eux s'intitulant "l’État n'est pas l'allié des travailleurs", de Ferghane Azihari. 

J'ai beaucoup apprécié l'idée que la libre-concurrence mette à mal les hiérarchies, et que l'autogestion puisse être l'un des aboutissements du libre-marché.

Le fait est que je suis pour une convergences des luttes libertariennes et anarcho-socialistes. Je précise, cela étant dit, que sans le savoir, je défendais dans ma période socialiste étatique, certaines idées libérales. Des libertés civiles : la légalisation des drogues, la légalisation de l'euthanasie, l'immigration libre, la liberté d'expression. En outre, j'étais opposé au capitalisme de connivence.

 

AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

 

Comme mentionné précédemment, Frédéric Bastiat et David Friedman principalement. Mais ausi, Fergane Azihari, par le biais de certains de ses articles sur "Contrepoints". Sinon des auteurs dont j'ai lu quelques citations mais dont je n'ai pas le nom en tête.

Lorsque j'ai commencé à découvrir ce qu'était le libertarianisme, j'ai d'abord pris connaissance de la doctrine jusnaturaliste. Ce qui ne m'a pas semblé inintéressant, mais qui n'était pas à même de me convaincre. Le non-respect des droits naturels et de la liberté individuelle me semblait dans une certaine mesure légitime, si cela empêchait la misère et l'exploitation.

C'est plus tard, lorsque j'ai lu des textes mettant en avant le fait qu'une société libertarienne serait bénéfique au plus grand nombre, que j'ai adhéré au libertarianisme.Cela étant dit, je ne boude évidemment pas mon plaisir, de considérer que liberté économique (car c'est surtout à ce pan du libertarianisme que je n'adhérais pas) et prospérité vont de pair.

 

AF. Quelles sont les 3 valeurs les plus importantes à tes yeux ?

 

En premier lieu, je dirais l’honnêteté, envers soi-même et envers les autres. Cela consiste en partie à accepter une discussion avec tout un chacun, quelques soient ses idées, aussi provocantes puissent-elles nous sembler. Il faut surmonter le choc s'il est présent, se faire violence si nécessaire, et accepter la confrontation des idées. Si mon avis est plus pertinent que celui de mon interlocuteur, si je suis plus cultivé,  je le convaincrais, s'il est lui-même honnête. S'il m'apprend quelque chose, il me convaincra, au moins provisoirement (jusqu'à une surenchère argumentative ultérieure, du moins). L'honnêteté consiste à s'instruire avant de critiquer, et à ne pas rester campé sur ses positions si on reconnaît la pertinence d'un raisonnement. 

Soit dit en passant, je déplore que de nombreuses personnes vitupèrent le libéralisme sans le connaître réellement. J'aimerais beaucoup dès lors, qu'il y ait plus de discussions entre libéraux/libertariens et antilibéraux, même à supposer que ces derniers soient communistes. Je pense que l'on manifeste son honnêteté, lorsque l'on consent à discuter avec ses adversaires idéologiques, et que, sur le plan des idées, il faut savoir préférer un brillant adversaire à un allié médiocre. Rien n'est figé d'ailleurs, et les adversaires d'hier peuvent devenir les alliés de demain.

Ensuite, le respect de l'autre. Ça passe part des attitudes et des actes, que j'aimerais croire évidents pour tout le monde. Ne pas mépriser, ne pas insulter, respecter les avis, les décisions, les modes de vie différents, tant qu'ils sont eux-mêmes respectueux des individus. Et si on le peut, aider autrui à s'épanouir, à se cultiver, à réfléchir.

Pour finir, je dirais l'affirmation de soi, la construction de soi, en cultivant sa singularité. J'ai beaucoup de sympathie pour cette phrase de Friedrich Nietzsche : « Deviens ce que tu es, fais ce que toi seul peut faire. »

Ce qui, je pense, n'est pas possible sans la liberté individuelle. Un autre point du libertarianisme qui m'a séduit, c'est qu'il permet une vaste diversité des modes de vie, et dès lors, favorise la possibilité pour chacun de trouver le cadre de son choix pour s'auto-réaliser. 

 

AF. Ton livre libertarien préféré ? 

 

Je précise que je débute, dans la lecture de livres libertariens. Je dirais "Sophismes économiques" de Frédéric Bastiat. Alors que je n'ai pas de connaissance en économie, j'ai pourtant trouvé ce livre d'une très grande clarté, et tout à fait pertinent.

 

AF. Ta citation libertarienne préférée ?

 

« L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Car, aujourd'hui comme autrefois, chacun, un peu plus, un peu moins, voudrait bien profiter du travail d'autrui. Ce sentiment, on n'ose l'afficher, on se le dissimule à soi-même ; et alors que fait-on ? On imagine un intermédiaire, on s'adresse à l'État, et chaque classe tour à tour vient lui dire: "Vous qui pouvez prendre loyalement, honnêtement, prenez au public, et nous partagerons.'' »

 

- Frédéric Bastiat

 

AF. En tant que libertarien, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en France et en Europe ?

 

Je ne parlerai pas de la situation en Europe car je n'ai pas de connaissances en la matière. En tout cas, concernant la France, ce que je peux dire, c'est que je suis sidéré par l'écart béant entre certains discours et la réalité. A en entendre certains, Sarkozy et Hollande, pour ne citer qu'eux, seraient des ultralibéraux. Je l'ai moi-même cru lorsque je méconnaissais le libéralisme. Aujourd'hui, cela me semble aberrant, compte tenu du fait que 57% du PIB part en dépenses publiques, que les impôts et les taxes augmentent, et que la capitalisme de connivence est pratiqué, pour ne citer que ça.Vient s'ajouter à ça l'état d'urgence, qui amoindrit encore un peu plus les libertés civiles.

La France est un pays fortement antilibéral, et tous les partis du spectre politique défendent un État fort dans tous les domaines. Je pense qu'il ne sera pas facile d'opérer un changement de cap, et pas évident non plus aux libéraux (les libertariens n'en parlons pas) de se faire une place dans le paysage politique.

 

AF. Le mouvement libertarien est-il bien implanté en France ?

 

Ma foi, s'il est bien implanté, il est sacrément discret ! Le fait est que je ne connais pas de mouvement libertarien en France. Les seuls libertariens que je connais, c'est grâce à Facebook. Tout au plus, le Parti Libéral Démocrate semble vivoter tant bien que mal, et a plafonné à 1% aux dernières élections régionales de décembre 2015.

 

AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

Le combat à mener pour faire avancer les idées libérales et libertariennes sera long et n'aboutira peut-être jamais, soyons lucides, mais il promet d'être passionnant.

Tâchons de convaincre si on le peut. Tâchons en premier lieu de faire découvrir ce qu'est véritablement le libéralisme, c'est la première étape, tant les représentations de ce qu'il est, sont confuses dans bien des esprits.

Tâchons aussi de considérer que nos adversaires idéologiques d'aujourd'hui seront peut-être nos alliés de demain, et tâchons de nous réjouir des terrains d'entente que l'on peut d'ores et déjà avoir. Le fait est que, nombreux sont les antilibéraux, mais que, plus rares sont ceux à l'être sur tous les points. En tout cas dans la mesure du possible, je ne veux pas manquer une occasion de fraterniser, en ce qui me concerne.

 

Pour finir, je remercie au passage, 3 personnes sans lesquelles je ne serais pas libertarien :

- Loïc Magnin, qui m'a fait découvrir cette philosophie politique et m'a proposé de rejoindre les groupes facebook "Discussions et débats entre libertariens" et "Capitalisme et liberté".

- Toi-même, Adrien Faure, qui m'a fait découvrir la possibilité d'un  libertarianisme à tendance anarcho-socialiste, et suggéré des articles sur le site de "Contrepoints".

- Ferghane Azihari, dont les articles ont été décisifs, pour mon passage de l'étatisme au libertarianisme.

 

 

 

 

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18/12/2015

Rapport des Hommes au présent et événements dits historiques

 

Antoine Conforti II poursuit sa réflexion sur l'Histoire. Une troisième partie suivra. 
Bonne lecture ! 

 

Suite à un précédent petit texte sur les intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, j’ai pensé à mettre par écrit un sentiment que j’ai depuis plusieurs années de l’existence d’un phénomène directement lié à la question de l’Histoire et, en particulier, de l’Histoire univoque. Il ne s’agit pas d’une conséquence de l’idée précédemment avancée, ni d’un prérequis d’icelle, mais cette proposition que je vais présenter ici peut aussi faire office, comme corollaire, dans une manifestation particulière, d’une raison plus vague ou sous-jacente, comme dans un genre de catégorie d’ordre secondaire, pouvant pousser les gens à écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire.

Le sujet qui m’intéresse est, en quelque sorte, d’ordre psychologique et il est très certain que des psychologues aient proposé, sinon la thèse que je vais avancer, des thèses convergentes ou, au contraire, divergentes, auquel cas je serais ravi qu’on me les présente afin que je puisse les étudier et, selon, revenir sur mon jugement.

 

0. Précisions sur les privilèges et autres choses quelconques

 

Avant de commencer, je veux donner quelques précisions sur ce que j’ai dit, dans mon dernier texte, sur les privilèges ainsi que peut-être d’une certaine façon aussi des développements et autres digressions quelconques.

J’ai donné deux genres de privilèges dans leur présentation, mais peut-être ma définition laissait déjà voir que je n’entends pas que les propriétés soient quelque chose d’autre à proprement parler que les statuts : Les propriétés ne sauraient être reconnues indépendamment d’un statut de propriétaire et c’est plus justement un attribut secondaire de ce statut de propriétaire. En effet, reconnaître une certaine propriété, c’est reconnaître le statut de propriétaire d’une certaine entité (individu, société, &c.) sur un certain objet (territoires, moyens de production, &c.) identifié par l’intellecte. C’est pourquoi on peut dire, plus simplement que je ne l’ai fait la dernière fois, qu’un privilège est : un statut avantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire. Symétriquement, on pourrait choisir un mot pour désigner un statut désavantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire, mais je ne peux pas trouver de mot approprié maintenant. Peut-être le meilleur auquel je pense serait : oppression.

Mon texte précédent donne un bon argument, d’après moi, pour établir une corrélation entre l’écriture ou la conservation de la dite Histoire et les personnes profitant de ces privilèges. De cette façon, il rejoint en beaucoup de points les thèses d’auteurs comme Edward Saïd. Néanmoins une forme d’aliénation simple, d’après moi, sinon même l’intérêt de dominion d’ordre formel, pourrait pousser les opprimés (pour garder ce nouveau terme) à écrire et conserver l’Histoire telle qu’elle ne leur profiterait pas. La suite va proposer une explication complémentaire, comme annoncé plus haut, sur ce qu’on pourrait nommer improprement le besoin d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, au lieu que le premier identifiait simplement des intérêts pouvant pousser les hommes à le faire, encore que c’en sera un genre de corollaire, car le sujet portera sur un phénomène antérieur en nature, mais les choses seront sans doute plus claires après la lecture de ce qui vient.

 

1. Rapport des hommes au présent

 

Mon sentiment, qui ne repose sur aucune étude précise mais sur des lectures diverses et ma propre perception des choses au jour le jour, est que les gens ont beaucoup de mal à apprécier la réalité présente, voici quelles en sont selon moi les causes et les conséquences :

 

1.1 Première dichotomie : appréhension du présent et comparaison

 

L’appréhension de la réalité semble hélas, d’après moi, se former en même temps que la nature de ses objets est formulée, autrement dit, qu’une réalité de l’ordre de la perception sensorielle est restituée en mots, en langage, nécessairement dans la mesure du possible et plus en particulier de ce qui est possible à la personne qui effectue cette restitution. C’est le meilleur des cas, mais en fait la restitution peut s’effectuer dans une mesure bien moindre que la possibilité, ce qui est sans doute ce qui se passe le plus souvent, selon des facteurs sans doute divers, mais je pense au moins à l’attention.

La raison de ceci est simple et dépend certainement d’un mode de la pensée très commun, sinon absolument prévalent, antérieur même au langage, qui veut que l’on interprète les choses nouvelles à la mesure des choses connues, par un genre de comparaison. Ainsi les perceptions présentes sont évaluées à la lumière des catégories déjà formées dans la mémoire et, si comme je l’ai dit l’appréhension de la réalité semble se faire en même temps que la formulation de la nature de ses objets, c’est simplement parce que ce sont les mots qui servent le mieux au rappel des catégories déjà formées dans la mémoire. Ainsi l’évaluation des perceptions présentes dépend de leur formulation, puisqu’il faut que les catégories déjà formées dans la mémoire viennent se confronter à elles et nous permettre de prendre conscience des objets présents de la réalité par ce genre de comparaison.

Pour ne pas avoir à écrire ici un très long traité, mais me concentrer sur le sujet que je veux présenter, je laisse de côté beaucoup de considérations sur la nature du temps, de la réalité, du langage, des perceptions, du jugement, de leurs rapports, &c.

 

1.2. Seconde dichotomie : appréhension du présent et témoignage

 

Si la plupart des perceptions ne demandent pas une évaluation très attentive pour être appréhendées, parce qu’elle est de l’ordre des habitudes, il y en a dont l’évaluation utilise des ressources mentales importantes et peut demander un certain temps. Dans une situation comme celle-ci, le témoignage d’une autre personne présente percevant la même réalité peut précéder l’aboutissement de la comparaison dont nous avons parlé plus haut et qui doit déterminer l’évaluation des objets de cette même réalité. Ce témoignage, qui rend les objets de la réalité tels qu’évalués par la personne qui en fait part, peut jouer un rôle sur l’évaluation du sujet à qui il en fait part, voire la déterminer.

À plus grande échelle, il semble qu’il y ait une tendance parmi les hommes à préférer le consensus pour déterminer la réalité. De nombreuses expériences ont montré que l’on pouvait, dans une très grande mesure, renoncer à sa perception ou la nier pour s’accorder au témoignage d’autres personnes. De la même façon, la prévalence de certains objets de la réalité peut être acceptée par simple volonté de consensus.

 

2. Des événements dits historiques

 

Les événements dits historiques tels qu’on l’entend communément sont caractérisés par plusieurs aspects qui vont nous intéresser ici :

D’abord, les événements historiques sont considérés comme des singularités, de part la vision linéaire que nous avons de l’Histoire, ou tout du moins comme des particularités, dans une vision cyclique, puisqu’ils se distinguent dans tous les cas de tous les phénomènes qui ne sont pas cet événement (dans une vision linéaire) ou l’analogue de cet événement (dans une vision cyclique). Le caractère particulier de l’événement historique le rend difficile à appréhender et la difficulté de son évaluation le rend susceptible, comme nous l’avons vu, d’être apprécié en partie ou complètement selon un témoignage même pour celui qui le perçoit immédiatement. Ce caractère particulier est aussi souvent l’un des critères qui poussera les hommes à le commémorer par la narration, mais aussi certainement la prévalence de certains événements est éminemment arbitraire, dépendant de la prévalence des témoignages mêmes ainsi que leur effet dans les évaluations conséquentes.

Or, par ailleurs, c’est bien souvent par la narration seule que l’événement historique nous parvient, aussitôt qu’il n’y a plus aucun témoin de cet événement nécessairement, mais même pour être plus précis aussitôt qu’il n’y a plus de premiers témoins, autrement dit de ceux-là dont le témoignage a joué un rôle dans l’évaluation de cette réalité : les preuves de nature archéologiques par exemple ne permettent que de conforter des évaluations qui peuvent différer entre elles mais sont déjà données, comme fruits de ces premiers témoignages ou comme théories formulées par des historiens, donc dans les deux cas des narrations.

 

2.1 Possible conséquence

 

L’habitude d’évaluer les événements historiques à la lumière des témoignages ou de les réviser en vue d’un consensus, ainsi peut-être qu’une tendance de nature narrative, liée à la prévalence donnée à certains événements devenus historiques au lieu que d’autres ont disparu des mémoires, à les prétendre extraordinaires, donc autres que les événements ordinaires, a pu aussi entraîner le sujet inconscient de ces phénomènes à attendre des événements extraordinaires, n’en voyant pas dans le présent, négligeant ce dernier au profit d’un avenir quelque peu rêvé ainsi que d’un passé ayant déjà été déterminé par des premiers témoignages et les consensus qui s’en sont suivi, laissant d’autres choisir arbitrairement quels événements seront historiques par ignorance, par désintérêt ou par paresse, mais surtout peut-être par un instinct sourd du consensus.

 

Sur un sujet approchant, un sage moltique ne disait-il pas encore à raison :

«Rêver à l’avenir et regretter le passé, ce sont là deux manières pour l’homme d’ignorer l’âpre vérité du présent aride, mais, si malin que cela semble, dans lequel de ces trois temps l’homme se trouve-t-il ?»

 

Antoine Conforti II

 

 

 

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04/12/2015

Peut-on être libertarien et contre la propriété individuelle ?

 

 

Dans le cadre d'une série de débats entre libertariens que je souhaite publier, voici un texte de Rémy Poix en défense de la propriété individuelle. 

Bonne lecture ! 

 

Certains libertariens se disent contre la propriété individuelle, ce qui amène à un débat entre les différentes tendances. Quels sont les arguments de ces libertariens « anticapitalistes » (au sens de capitalisme en tant que « propriété privée des moyens de production »), et sont-ils valables et légitimes ? C'est ce à quoi je vais tenter de répondre dans cet article.

En général, leur argument principal est que l'humain « originel » est censé avoir évolué dans un cadre où la propriété individuelle n'existait pas, et où chacun pouvait évoluer comme bon lui semble dans une nature qui n'était possédée par personne, s'appropriant ce qui lui était nécessaire selon ses besoins ou ses envies. En réalité, cette conception de l'histoire est totalement démentie dans les faits, et c'est ce à quoi je vais répondre en premier lieu ; il y a bien longtemps que chaque parcelle de ce monde a été appropriée et défendue par des humains, aussitôt que ceux-ci ont atteint des terres vierges sur lesquelles ils décidèrent de s'installer.

Mais au-delà de cette vision anachronique sur laquelle se basent les libertariens anticapitalistes, il convient de se demander également si une éventuelle gestion commune de la propriété est seulement possible dans une société libertarienne, sans recréer aussitôt l’État ; c'est la seconde question à laquelle je tenterai ici d'apporter une réponse. Logiquement, toute propriété qui n'est pas individuelle est de fait collectivisée, or le collectivisme c'est l’État, donc ce à quoi s'oppose le libertarianisme ; un libertarianisme sans la propriété individuelle ne serait-il alors qu'un simple oxymore ?

Enfin, je me poserai la question de la légitimité-même d'une telle volonté de gestion collective dans une optique libertarienne, et je tenterai de répondre à l'autre argument souvent avancé par les anti-capitalistes, des supposées conséquences néfastes d'un marché libre basé sur la propriété privée.

 

 

Le mythe de la propriété collective originelle

 

Au même titre que la plupart des animaux, les humains s'approprient leurs territoires, lesquels territoires sont plus ou moins précis dans leurs définitions et plus ou moins défendus par leurs propriétaires proportionnellement à la dépendance de ces-dits propriétaires envers les ressources géographiques de leurs territoires respectifs - depuis les simples itinéraires cycliques des migrateurs jusqu'aux territoires de chasse des carnivores ou aux véritables frontières géographiques entre fourmilières. De même, les humains ont possédé des territoires de plus en plus précis dans leurs définitions et de mieux en mieux défendus à mesure que leur mode de vie évoluait du statut de chasseur-cueilleur à celui de cultivateur, d'artisan et commerçant, ou de « détenteur du monopole de la force dissuasive » comme c'est le cas dans les chefferies traditionnelles ou dans les sociétés modernes étatiques. Plus on devient dépendant de ressources précises, plus la propriété de ces ressources doit être précisée aux yeux d'éventuels prétendants à la même ressource.

Cette idée selon laquelle l'humain « originel » pouvait évoluer comme il l'entendait dans la nature et se servant à sa guise est un mythe (si on met de côté les quelques expériences tout à fait exceptionnelles et anecdotiques où certains, en se déplaçant, sont arrivés par hasard dans des territoires vierges où aucun humain n'avait encore posé le pied). Dans les sociétés traditionnelles, les humains ne sont pas libres d'évoluer au-delà de leur territoire ou du territoire de leur communauté, ou alors de manière occasionnelle seulement, et limitée à des conditions bien précises sur le territoire des communautés amies de la leur. La grande majorité de la population humaine, jusqu'à une époque extrêmement récente aux yeux de l'histoire, ne connaissait et ne pouvait légitimement connaître qu'un secteur géographique extrêmement limité, autour d'un lieu de vie dans lequel ils étaient nés et dans lequel ils seraient amenés dans la plupart des cas à passer toute leur vie ; tout au plus certains pourraient être amenés à vivre dans les communautés voisines, mais rarement au delà.

Le fait de pouvoir circuler dans le monde entier dans un immense réseau connecté de voies de circulation, de pouvoir se promener avec insouciance dans la nature sans devoir tenir compte de qui est propriétaire des lieux franchis, est en réalité un privilège qui provient de l'existence des États modernes, et qui est d'ailleurs réservé à leurs membres, voire à leur élite. Quand bien même, la plupart du temps ce privilège est limité à certaines conditions et à certaines pratiques, et pas à d'autres.

Dans la réalité d'un monde de propriétaires, la circulation doit donc se faire avec l'accord des propriétaires. Et c'est d'ailleurs bel et bien ce qui a tout de même lieu actuellement, où l’État est en réalité le seul véritable propriétaire des lieux, bien qu'il en délègue certains usages plus ou moins étendus à des membres de sa collectivité, moyennant des contre-parties plus ou moins élevées à la charge de ces propriétaires « usufruitiers » (impôts, services obligatoires, etc.), qu'on peut tout à fait considérer comme un loyer. La question libertarienne est donc que les individus obtiennent une véritable propriété privée, complète et sans aucun loyer envers l’État, où ils disposent réellement à la fois de la nue-propriété, de l'usus, du fructus et de l'abusus, et où la responsabilité de faire reconnaître aux yeux d'autrui et de défendre leur propriété privée leur incombe personnellement.

 

 

L'impossibilité actuelle d'une gestion démocratique des ressources

 

La question est ensuite de savoir si les humains peuvent évoluer librement au sein de leur communauté, et si la communauté libertarienne pourrait être considérée comme une seule entité au sein de laquelle les individus pourraient évoluer librement.

Dans les communautés traditionnelles, dans les bandes et les tribus, les individus n'évoluent librement que dans les règles et limites décidées collectivement par les membres de la communauté, que ce droit soit acquis ponctuellement par une délibération collective, tacitement accordé par les autres membres sans délibération, ou bien traditionnellement régenté (tabous, itinéraires cycliques, etc.) – c'est-à-dire précédemment délibéré et acquis, et perpétué ensuite par norme ou tradition. Il en est bien évidemment de même dans les chefferies et les sociétés étatiques antiques ou modernes, bien que le fondement du Droit soit plutôt dans celles-ci le fait du souverain (que celui-ci détienne son pouvoir par la force dissuasive ou par une élection). La différence tient au fait que le nombre de membres constituant la société est trop important pour que ceux-ci puissent délibérer collectivement et obtenir un consensus.

La limite au-delà de laquelle le consensus est impossible à obtenir dans un groupe humain se situe aux alentours de 160 individus ; ce chiffre a été démontré à la fois par les anthropologues qui ont observé empiriquement qu'au-delà de ce chiffre les sociétés se divisaient en clans et donc évoluaient en chefferies (y compris dans les sociétés démocratiques où les clans s'affrontent de manière ritualisée pour tenter d'obtenir légalement le pouvoir sur les autres), et par les sciences neurologiques modernes qui ont montré que le cerveau humain n'était pas apte à entretenir naturellement des relations amicales avec davantage de 160 individus à la fois : au-delà, il nous faut d'autres intérêts pour assurer une cohabitation cordiale avec des individus que nous ne connaissons pas suffisamment pour pouvoir avoir en eux une confiance satisfaisante, et pour accepter de respecter volontairement un Droit collectif sans avoir d'obligation morale, dissuasive ou contractuelle de le faire.

La force du souverain (la plupart du temps légitimée par une morale religieuse, notamment dans les États antiques) et l'usage qu'il fait de la loi, c'est-à-dire de la dissuasion, fait usage de Droit dans une société étatique, et permet de dépasser ce seuil ; à l'inverse, la légitimité morale du contrat, c'est-à-dire de l'intérêt réciproque de la transaction, fait usage de Droit dans une société libertarienne. Accepter une collectivisation de la propriété, dans une société comptant plus d'une cent-soixantaine d'individus, reviendrait donc à accepter la primauté de la loi, du souverain et de la force dissuasive pour fonder le Droit. Refuser toute collectivisation de la propriété, même partielle, revient à accepter la propriété comme limite fondamentale, et le contrat entre propriétaires comme unique possibilité de dépassement de la « frontière » que représente la propriété d'autrui. Ainsi la seule possibilité de circulation sur d'autres territoires que le sien, et à plus forte raison la seule possibilité de se servir sur ces-dites propriétés, serait strictement limitée aux contrats réalisés entre propriétaires, ainsi qu'au Droit local émanant de ces contrats.

 

 

La question du droit à une ressource

 

Le second argument majeur des « anti-capitalistes » est que l'appropriation complète d'un territoire empêche autrui d'avoir accès à sa part légitime d'une ressource, privant ainsi tous les autres de leurs droits, supposés légitimes, à disposer d'une part proportionnée de chaque ressource de ce monde. La question est donc de savoir si ce droit précis est légitime ou non. Or il est évident qu'il est impossible que chaque individu puisse avoir un quelconque droit à sa part respective de chaque ressource de cette planète. Déjà parce qu'une ressource n'est par définition qu'une catégorie arbitraire regroupant des choses complètement différentes en qualité ou en difficulté d'obtention, et donc en capacité d'usage ; donc, sans même parler de sa complexité, comment pourrait-on définir un droit égalitaire sur des ressources qui ne le sont pas ? Et ensuite parce que vivre, exister, c'est déjà en soi utiliser de manière totalement exclusive certaines ressources, ne serait-ce que pour fabriquer son propre corps, ressources que par définition nul autre ne pourrait s'approprier sans nuire de fait au premier détenteur.

Et il en est de même pour toute autre ressource consommée, et donc pour toute autre ressource appropriée. Toute ressource ne peut être qu'appropriée par un premier détenteur, et si elle doit être cédée à un second, cela ne peut moralement se faire que par le consentement du premier détenteur. Toute proposition de redistribution de parts à autrui (que ce soit par une land value tax, par un revenu de base universel ou autre) contre l'avis du premier détenteur, ne peut être que spoliation, c'est-à-dire vol, et donc ne peut pas être légitimée d'un point de vue libertarien. Une telle distribution avec attribution égalitaire ne pourrait avoir lieu que dans le cas de la découverte d'une ressource non encore possédée par qui que ce soit, mais il y a bien longtemps que toutes les ressources de cette planète sont possédées par quelqu'un, tous les territoires étant depuis bien longtemps attribués et détenus, ne serait-ce que détenus par des États (biens publics) ou même détenus collectivement par des contrats mutuels regroupant tous les États (eaux internationales, Antarctique). Toute proposition de distribution égalitaire de ressources est donc nécessairement une proposition collectiviste, c'est-à-dire étatiste.

 

 

Risque de monopole et rente de rareté

 

Le risque de monopole est souvent invoqué sous la forme - en robinsonnade - de « l'unique source » d'une île hypothétique, qui dans un monde libertarien risquerait selon cette critique d'être possédée par un unique propriétaire, lequel pourrait alors décider à sa guise de vendre l'eau à un prix prohibitif pour les plus pauvres, voire de les réduire en esclavage en échange de cette vente, ou bien de décider de conserver pour lui seul cette denrée absolument vitale, causant ainsi la mort assurée de ses congénères (cette robinsonnade sous-tend bien entendu cette idée reçue commune, selon laquelle le marché conduirait nécessairement à un tel monopole). Or, ce supposé « droit de vie et de mort » du propriétaire monopoliste, s'il est envisageable d'un point de vue imaginatif, est néanmoins peu probable dans la réalité, ne serait-ce que grâce à cette même imagination et capacité de prévision dont sont également dotés, eux aussi et fort heureusement, l'ensemble des acteurs qui dépendent de cette ressource.

En effet, avant d'imaginer qu'on puisse aboutir à une telle situation (et en acceptant même de mettre de côté l'idée que l'intérêt individuel de ce propriétaire monopoliste puisse être autre que d'aller dans le sens d'une commercialisation de son eau au plus grand nombre de ses congénères (si ce n'est à l'intégralité de ceux-ci) et donc à des prix raisonnables – y compris simplement pour sa propre sécurité) il faut d'abord imaginer comment une telle situation ait pu être obtenue. Or, pour qu'une telle situation de monopole puisse exister, il faut que tous les autres acteurs aient accepté auparavant de lui vendre leurs propres parts de cette source ou bien leurs droits sur cette source. S'ils ont accepté cela, dans un marché libre, c'est qu'ils ont jugé que cette vente n'engageait pas de risque de ne plus être approvisionnés ou de ne l'être que de manière prohibitive ; et dans une société libertarienne les acteurs sont par définition les seuls juges de leurs propres choix, tant que cela n'implique qu'eux-mêmes.

En fait, si cette source appartient depuis toujours à ce propriétaire, c'est qu'il en est le propriétaire originel, donc légitime : c'est qu'il fut le tout premier arrivant, sur cette île déserte qui ne comprenait qu'une seule source d'eau potable, source qu'il a donc pu légitimement s'approprier avec le reste (la « légitimité » n'engageait à ce moment-là que lui, puisqu'il était seul sur son île). Dans ce cas, les suivants qui vinrent s'installer après lui sur cette île, donc qui acquirent inévitablement leurs terres en négociation avec ce premier propriétaire, eurent à charge d'anticiper, et d'accepter ou non d'acquérir des terres sur lesquelles il n'y avait pas d'eau ou bien sur lesquelles il n'y avait qu'une seule possibilité d'en obtenir : celle d'en passer par un contrat avec le premier arrivant. Ils ont donc négocié le prix du foncier en fonction de cette pression sur la ressource en eau, et s'ils ont été prévoyants, ils en auront forcément négocié un certain nombre de droits, concomitamment à leur achat de foncier.

Cette situation, si elle peut paraître anachronique lorsqu'elle est imaginée ainsi, dans un monde peuplé de seulement quelques habitants originels, est pourtant parfaitement similaire à celle de n'importe quelle propriété foncière actuelle, dont l'immense majorité ne contient ni source ni traversée de fleuve ou de ruisseau ; universellement, lorsqu'un acquéreur achète un terrain, logiquement il est sensé se renseigner auparavant sur les possibilités d'accès à ce terrain, et d'approvisionnement de ce terrain en un certain nombre de ressources qu'il juge nécessaires, ainsi que sur les droits qui sont négociables en complément de cette nue-propriété ; et il négocie donc le prix du terrain en fonction de tout cela, et au final en accepte ou non l'acquisition, en fonction du rapport qualité/prix obtenu. Mais s'il en accepte l'acquisition, alors il le fait en connaissance de cause, et se doit donc d'accepter de ne pas posséder tout ce qui manque à ce terrain, c'est-à-dire tout ce que par définition en achetant ce terrain il n'a pas acheté avec, c'est-à-dire le reste de l'univers.

 

 

Conclusions

 

Il apparaît donc que les arguments des « anti-capitalistes » n'ont :

- Aucune validité historique ; puisque même dans les communautés traditionnelles le droit à profiter librement de la nature était limité à la propriété de la communauté elle-même, et au consensus à obtenir nécessairement auprès de tous les membres constituant cette communauté, ou bien au droit coutumier régissant celle-ci.

- Aucune validité anthropologique ; puisque l'obtention d'un consensus est impossible dans une société dépassant la cent-soixantaine d'individus, et qu'aucune proposition libertarienne ne pourrait raisonnablement proposer de transformer la société mondiale en une unique société libertarienne ne dépassant pas les 160 individus.

- Aucune légitimité dans sa méthode, et donc vis-à-vis du Droit, c'est-à-dire de la morale libertarienne fondée sur le respect de l'individu (et donc de sa propriété légitime) ; puisque toute méthode d'attribution égalitaire, ou de redistribution collective ou de généralisation publique d'une ou plusieurs ressources, nécessiterait le vol et la spoliation puis la lutte pour la souveraineté de cette ressource, et donc la négation de l'individu, pourtant base fondamentale d'une société libertarienne. L'attribution éventuelle d'un universel droit à utiliser la propriété d'autrui, et destiné à pallier à un éventuel risque de monopole, constituerait en soi la constitution, la création d'un nouvel État.

- Aucune valeur de mise en garde, puisque la meilleure garantie face à un éventuel risque de générer des phénomènes de rente est justement la liberté (et donc la responsabilité) de la plus grande diversité possible d'individus, diversité qui n'est nulle part davantage magnifiée que dans une société libertarienne.

 

Quant aux conséquences de la proposition anti-capitaliste, elles sont celles du collectivisme et de l'étatisme, c'est-à-dire celles dénoncées par l'école des choix publics, soit le clientélisme, la connivence et la corruption ; et donc la hiérarchie, les inégalités de droit, la spoliation et la dégradation des libertés individuelles, le non-respect des contrats. Ces conséquences, au final, sont celles de l'usage de la force et de la dissuasion, soit tout ce à quoi s'opposent les libertariens. On ne peut donc pas être à la fois libertarien et opposé à la propriété individuelle.

La seule possibilité de « collectivisation des ressources » compatible avec le libertarianisme serait une collectivisation volontaire de certaines ressources, au sein même d'une communauté libertarienne. Cependant, une telle « collectivisation » serait en réalité une collectivisation contractuelle, reposant sur une mise en commun volontaire et préalablement définie de propriétés individuelles (définissant donc également au préalable les conditions éventuelles de rupture de ce contrat), donc basée sur une société régie de Droit par la propriété individuelle. Cela n'a au final rien à voir avec la théorie collectiviste qui pose comme préalable et universelle la propriété collective ; c'est même tout l'inverse, le préalable indispensable est ici la propriété individuelle, librement et volontairement mise en commun, en tout ou partie : il s'agit ni plus ni moins d'un contrat entre propriétaires, comme le sont un mariage, une société anonyme, une association ou un syndicat de copropriété.

Non seulement on ne peut pas être à la fois libertarien et contre la propriété individuelle, mais en plus la propriété individuelle est justement ce qui constitue le seul fondement de toute société libertarienne : la société libertarienne, C'EST la société de la propriété individuelle.

 

Rémy Poix

 

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30/11/2015

Intérêts d'écrire et conserver ce qu'on appelle : Histoire

 

 

 

Permettez-moi aujourd'hui de vous partager cette intéressante réflexion d'Antoine Conforti II sur l'Histoire et les motivations de ceux qui l'écrivent. Un second billet viendra prolonger cette analyse par la suite. Bonne lecture !

 

 

Ayant discuté hier du texte d’un penseur de l’Histoire (ou de l’historiographie),[1] qui proposait, avec de bons arguments à mon sens, que l’historien ne pouvait créer que des « fictions » sur la base de faits historiques et jamais établir objectivement, sinon des faits mêmes, des liens objectifs entre ces faits, ce que nous appellerions communément l’histoire, j’ai décidé d’exposer quelques-unes de mes conclusions sur un sujet sous-jacent présent dans cet échange et, d’après moi, antérieur en nature.

Je ne veux donc pas discuter ici des détails de la thèse de cet article, car elle me semble de moindre importance une fois acquis à la cause que je vais défendre ici, qui consistera en une proposition d’explication sur les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir une Histoire objective et ne pas se satisfaire de ces «fictions».

 

0.    Rattachement à des questions plus grandes

Bien sûr, cette question est subordonnée à de plus grandes, cachées, qui sont en jeu ici (nature du langage, liens entre pensée et langage, liens entre pensée et logique, logique et langage, sur quoi porte la vérité et par là-même nature d’icelle, possibilité d’exprimer des croyances en propositions, question de la croyance en général, nature de la connaissance, distinction de la connaissance d’avec la croyance, &c.), mais je vais partir du principe que ces questions sont réglées (ce qui n’est pas nécessairement mon sentiment (car je n’ai pas su me déterminer encore sur toutes ces questions, voire sur aucune), mais je dois dire que je vis, la plupart du temps, comme si c’était le cas) ou tout du moins ne pas en tenir compte, puisque leur incidence sur la suite de mon propos me semble de peu d’importance, comme je ne vais m’intéresser ici qu’aux intérêts de ceux qui écrivent ou conservent ce qu’on appelle Histoire, sans me soucier des possibilités de succès d’une telle entreprise.

 

1.    Liste des intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire

 

1.1. Intérêt de curiosité

Le premier intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire peut être celui de la curiosité, qui à mon sentiment est un intérêt honorable et correspond, d’une certaine façon, à l’entrain qu’on peut avoir pour les sciences physiques où l’on aimerait avoir une explication sur la façon dont les choses se passent ou, ici, une exposition de la manière dont elles se sont passées. La croyance est alors sincère, donc, tout aussitôt, le doute permis et la recherche encouragée, afin de corriger ou étendre la dite Histoire, de même que pour les sciences physiques par ailleurs.

 

1.2. Intérêts de dominion

Le second genre d’intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire sera celui de ceux qui trouvent dans l’histoire une manière d’augmenter leurs intérêts de dominion et c’est le genre le plus honteux qui puisse être imaginé, encore qu’il est peut-être majoritaire tant pour l’écriture que la conservation de la dite Histoire. Ces intérêts de dominion peuvent être de natures multiples, que je séparerai ici en ordres formel et matériel (ces termes ayant le sens qu’ils ont dans les expressions «vérité formelle» et «vérité matérielle», comme on le verra), mais je laisserai le lecteur peser pour lui-même quels sont les plus incidents selon lui :

 

1.2.1.  Intérêts de dominion d’ordre formel

Le premier intérêt de dominion d’ordre formel pourrait consister en celui du rédacteur qui, en prétendant établir les faits, à la manière d’un enquêteur,  voudrait voir associer son nom à des événements comme le nom de leur chroniqueur de référence, de la personne qui a déterminé la vérité sur un passé, autrement dit : qui a su tirer la certitude dorée des mystères boueux. Cette aspiration au prestige des savants est commune à la plupart des disciplines dites scientifiques, ainsi bien sûr qu’à leurs parallèles hors des sphères académiques, sous la forme de théories, et davantage encore d’après moi à de très nombreuses situations communes dans la vie dite de tous les jours : D’ailleurs je pense rendre raison encore, par cette aspiration au prestige, de l’abondance et du succès des explications de force quelconque, mais aussi en particulier de force très faible, dans la société (ce que je nomme aussi : la lubie de l’explication).

Le second intérêt de dominion d’ordre formel concerne ceux qui conservent l’Histoire qu’ils ont étudiée et la prétendent vraie afin de ne pas remettre en cause ce que l’on sait qu’ils ont appris, ce qui par conséquent paraîtrait en même temps amoindrir leurs connaissances. Cela, de même, peut s’avérer vrai à la fois dans les sphères académiques et dans la vie de tous les jours.

Ces intérêts de dominion d’ordre formel sont baptisés ainsi car ils ne portent pas sur le contenu de l’Histoire, mais seulement sur le fait qu’on la considère vraie et établie ou acquise par ceux dont on pèse les intérêts.

 

1.2.2.  Intérêt de dominion d’ordre matériel

Cet intérêt de dominion d’ordre matériel se distingue des précédents en ce qu’il importe, pour ceux dont on pèse les intérêts, qu’on considère que l’Histoire est vraie, mais encore que son contenu soit celui qu’il est et pas un autre.

S’il peut prendre les formes les plus variées, l’intérêt de dominion d’ordre matériel est pourtant de nature unique : celui de la légitimation ou, pour dire autrement et plus simplement peut-être, de la justification des privilèges. Le contenu de l’Histoire, aussitôt qu’on considère l’Histoire comme vraie, est en effet ce qui légitime ou justifie la distribution des privilèges, qu’il s’agisse de propriétés (territoires, moyens de production, œuvres intellectuelles, &c.) ou de statuts (nationalités, rangs, castes, &c.). Je pense même qu’il est certainement possible d’établir une définition de ce qu’est un privilège sur la base de cette observation, par exemple : que tout avantage devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire doit être appelé privilège.

 

2.    Histoire et société

Une réaction à la proposition d’abandon de la possibilité d’écrire et conserver une Histoire univoque consiste à prétendre que la société ne saurait se passer de la dite Histoire. Je pense que cette réaction revient à déclarer qu’une société ne saurait se passer de privilèges tels que définis plus haut et de prestige des savants, comme on l’a vu, mais une telle assertion ne repose sur rien. J’en profite par ailleurs pour faire une digression au sujet de la nation :

 

2.1. Nation

Plus haut, je cite la nationalité parmi les statuts légitimés ou justifiés par le contenu de l’Histoire, mais je la cite seulement parce que je suis mis devant le fait accompli : En effet, ce sont les états qui en appellent souvent à l’Histoire ou à « une Histoire commune », hélas, pour définir leur nation. Pourtant, ne prenant qu’un exemple parce que je le trouve assez éclairant dans la théorie, encore que la pratique s’en soit détourné dès son commencement, la République française de la Révolution définissait sa nation selon certaines valeurs qui devaient être partagées par ses membres ou peut-être peut-on dire d’un même projet politique : La nation ne devait être autre chose que l’ensemble des républicains (au sens des valeurs ou du projet politique de la République française) et tout républicain était, de droit, français. La nationalité ne dépendait alors pas d’un héritage du passé, mais d’une vision de l’avenir.

En ce sens un sage moltique disait, à propos des versions diverses de l’Histoire :

«Il n’est nul besoin de nous entendre sur le passé, si nous pouvons nous entendre sur l’avenir.»



Antoine Conforti II

 

 

 


[1]Hayden White, «The historical text as literary artifact», dans The Writing of Hostpry : Literary Form and Historical Understanding, édité par Robert H. Canary & Henry Kozicki, Madison, University of Wisconsin Press, 1978, p.41-62.



 

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28/11/2015

Ce qui ressort d'un examen philosophique des dérives islamisantes

 

J'ai le plaisir d'accueillir sur mon blog Hachim Ibram, pour une analyse philosophique des dérives islamisantes. Bonne lecture !

 

Actuellement, un diagnostic analytique de l'Islam sous ses dernières formes contemporaines et sur la base des derniers événements auxquels la communauté internationale a assisté, permet d’énoncer le constat suivant : la communauté musulmane souffre de nombreuses maladies intellectuellement mortelles. L'une de ses nombreuses pathologies intellectuelles extrêmement dangereuses pour elle-même et pour l'humanité entière est le fait de prétendre croire quelque chose. Si je prétends croire, par exemple, qu'un prophète a révélé un livre saint, même si un tel fait peut être vrai ou faux, cela n'impliquera jamais qu'il suffit de prétendre le croire pour le croire. Ce phénomène extrêmement fatal se retrouve dans tous les cas de conversions hâtives et irréfléchies, qui conduisent à engager de jeunes Européens idéalistes ou pessimistes, pensant à tort se conformer à un modèle religieux, dans une carrière de terreur qui flatte leur besoin de sensations fortes. Mais les individus non-convertis qui, en vertu d'un tel statut de non-convertis, estiment être des croyants, uniquement parce qu'ils sont nés croyants, ne sont pas forcément en meilleure santé intellectuelle. Non seulement il est possible qu'ils aient affaibli leur croyance, ou que celle-ci se soit simplement égarée en chemin, mais il est encore très probable que cette absence de croyance soit accompagnée du crime intellectuel le plus lourd en conséquences à ce jour : faire semblant de croire.

Ce fléau est exactement celui qui frappa les Allemands, lorsqu'ils s'unirent avec Hitler pour crier Siegheit et qu'ils firent ensemble semblant de croire qu'ils étaient réellement élus pour exterminer les communautés israéliennes et les homosexuels. Une telle fausse croyance avait causé 60 millions de morts et beaucoup de blessés. Cela n'exclut pas que les plus tordus parmi ces têtes blondes l'aient vraiment cru. Notons, au passage, que la civilisation, la culture, et l'éducation germaniques étaient, de très loin, les meilleures du monde, ce qui n'a pas empêché ces Allemands de commettre une erreur intellectuelle aussi lourde en conséquence que ce péché consistant à faire semblant de croire.

Ceci étant dit, il n'est pas très difficile de prévoir combien plus graves seront les conséquences du péché intellectuel qu'une grande partie de la communauté musulmane est en train de commettre ou est tentée de commettre. Cette communauté est de très loin, celle qui actuellement brille le moins d'un prestige intellectuel ou culturel. De plus, jamais une époque n'a connu des moyens techniques et médiatiques qui facilitent si aisément l'acte consistant à feindre une croyance ou à faire semblant de l'avoir. En France, par exemple, tous les musulmans sont prêts à admettre que l'éducation est loin d'être à la hauteur pour permettre aux jeunes adolescents des quartiers défavorisés de s'immuniser contre la maladie du prétendre croire et la tumeur du faire semblant de croire.

Cette tartufferie appelée aussi auto-duperie peut être si critique que le sujet qui fait semblant de croire se retrouve si bien prisonnier d'une telle fausse-croyance qu'il devient impossible de le persuader qu'en réalité il ne croît pas, étant donné qu'il n'obéit pas aux normes morales qu'impliquerait une authentique croyance. La conséquence d'une telle irresponsabilité intellectuelle est qu'il ne sera ni possible d'abandonner une fausse-croyance, ni de la soigner jusqu'à en faire une croyance naturelle et spontanée, croyance au demeurant inoffensive lorsqu'elle prend une forme compatible avec les valeurs universelles. C'est exactement cela que l'on entend lorsqu'on parle de fanatisme. Un fanatique n'est jamais seulement quelqu'un qui croit vraiment quelque chose, car il est immoral de reprocher à un individu de simplement croire ce qu'il croit ; par contre, ce qu'un fanatique est, c'est un imposteur de la croyance, un menteur qui fait semblant de croire. Une conséquence catastrophique de l'apparition du fanatisme est que les autres croyants, les croyants intellectuellement honnêtes (soit parce qu'ils se contentent de croire uniquement ce qu'ils sont certains de croire, soit parce qu'ils admettent que leur croyance n'implique jamais nécessairement la fausseté d'une autre croyance), les croyants qu'ont peut donc appeler tolérants peuvent être victimes d'une pression intellectuelle, d'une violence intellectuelle, d'une incitation intellectuelle, d'une intimidation intellectuelle, d'un chantage intellectuel, et de toutes sortes de crimes intellectuels qui consistent à forcer un individu, à vouloir modifier sa croyance ou à tromper son intelligence par de fallacieux raisonnements qui cherchent leur autorité dans des théologies improvisées ou des jurisprudences caduques. Un tel état de chose est aussi très marqué par la séduction intellectuelle consistant à proférer de mielleux susurrements sataniques supposés être religieux, mais qui, en réalité, ne sont que des méthodes de séduction qui opèrent en sollicitant le charisme que peut comporter la fausse piété religieuse ou la fausse pudeur religieuse, ou encore la fausse chasteté religieuse.

Il n'est pas judicieux de prêcher le respect intellectuel car ceux qui perpètrent des crimes physiques, des viols, des meurtres et des attentats bel et bien réels, sont par définition imperméables à tout raisonnement intellectuel. Cause en est qu'ils ont tout simplement perdu la raison. Autrement dit, ils sont simplement des fous, et aucun jeune musulman ne doit se laisser impressionner par une folie générale qui a simplement pris le vêtement religieux pour prétendre marcher sur un chemin droit qui n'est, en vérité, qu'un sinueux ravin de honte et de perdition insensée. 

Ce qu'il faut faire pour s'immuniser de toutes ces contagions, c'est d'abord vérifier la valeur et la raison de sa croyance avant d'évaluer son contenu : au lieu de s'interroger sur la vérité de tel précepte ou de telle loi religieuse, ou de telle obligation rituelle, commencez par vous demander si vous possédez des raisons de croire, si votre croyance est légitime intellectuellement ; ainsi, au lieu de vous demander quel discours religieux a raison ou quelle secte à tort, ou quel groupe est égaré, ou quel mouvement est conforme, commencer par vous demander si vous avez déjà essayé de justifier rationnellement votre propre acte de croire. Une telle entreprise vous permettra de savoir si vous croyez vraiment ou si vous vous rendez simplement coupable de pseudo-croyances. Un tel examen conduira à vous demander si vous croyez parce que vous désirez croire ou si vous croyez parce que vous êtes convaincus.

Pour conclure, ce qui ressort de cette description analytique de la croyance, c'est que, s'il y a bien une liberté qui doit se mériter, c'est bien la liberté de croire ; car, jusqu'à aujourd'hui, personne, aussi libre qu'il ait pu être, n'a réussi à croire que le monde était une bulle de savon rose ou une vieille girafe à vélo. De même qu'il est interdit par les lois de la physique de léviter dans les airs si vous n'êtes pas un oiseau, il faut comprendre que les lois de l'esprit interdisent de croire à volonté. Cela ressort de la responsabilité intellectuelle, de l'éthique de la croyance religieuse. Aujourd'hui, un musulman a le devoir d'être responsable de ses croyances et de sauvegarder son autonomie et sa sécurité intellectuelle.

 

 

Hachim Ibram,
Membre du département de philosophie de Genève

 

 

 

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25/11/2015

L'individu contre la culture

 

La culture est un concept qui n'est pas vide de tout contenu. On peut la définir comme l'ensemble de nos appartenances, de nos identités, de nos représentations, comme un prisme qui nous sert à percevoir et appréhender le monde. Les langues que je parle, mes croyances spirituelles, ésotériques ou religieuses, mes préférences culinaires, les célébrations auxquelles je prends part, ma manière d'interpréter le monde selon certains symboles, tout cela représente un ensemble de pratiques culturelles quasiment quotidiennement usitées.

 

Mais on ne peut classer réellement les individus par culture. Il n'y a pas les individus chrétiens qui appartiennent à la culture chrétienne, il y a des catholiques, des protestants, des orthodoxes, et une multitude d'autres variations. Puis, au sein du catholicisme, il existe une grande variété de regroupements qui peuvent encore être découpés en plus petites entités ad eternum jusqu'à ce qu'on parvienne à l'individu et à son interprétation personnelle du christianisme qui différera toujours d'un iota de celle d'un autre individu. En outre, chaque chrétien n'est pas que chrétien, il est aussi un habitant d'un pays, d'une région, d'une localité, d'un quartier, d'un immeuble, il parle telle ou telle langue, voire plusieurs langues, il se nourrit un jour d'une certaine façon et un autre jour d'une autre, etc. Chaque chrétien a donc une multitude d'appartenances, de pratiques, d'identités, et ne peut être réduit à sa seule appartenance religieuse. Voilà pourquoi la culture est quelque chose d'individuelle. Chaque individu a sa propre culture qui est irréductible à la culture d'un autre individu.

 

C'est pourquoi ceux qui aimeraient classer les individus en groupes, en cultures, en nations, ceux qui nous parlent de choc des civilisations, de guerre des cultures, ceux qui voient le monde en cultures figées et stratifiées, tous ceux-la sont des ignorants qui nient la complexité de l'individualité humaine. Face à eux nous devons nous écrier : je refuse d'être réduit à une culture, à un groupe, à une identité unique, je suis un individu libre et indépendant, capable de me construire selon mes propres choix et de m'émanciper de ma culture de naissance, maître de mon devenir et de mon destin. On veut nous enchaîner à un groupe, nous refusons ces chaînes. On veut collectiviser notre identité, nous affirmons son caractère irréductible et individuel. La culture ne l'emportera pas sur l'individu !

 

 

 

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24/11/2015

L'esprit de révolte

 


Le libertarianisme s'est diffusé massivement aux États-Unis grâce aux romans de Ayn Rand. Ce constat est important car il nous indique à quoi sont sensibles les individus et ce dont le mouvement libertarien européen a besoin. Les individus ne sont en effet généralement que fort peu sensibles aux démonstrations de philosophie analytique ou aux études de science économique, mais ils le sont bien davantage aux romans randiens qui mettent en scène des exemples romantiques et héroïques d'individus en lutte pour affirmer leur personnalité et défendre leur liberté envers et contre tout. La sensibilité des gens les poussent à rechercher des modèles à incarner, à suivre, dans leur vie quotidienne. Ce qui les intéresse n'est pas la philosophie politique, mais qu'on leur offre sur un beau plateau (par exemple à travers des médiums artistiques comme le roman ou le cinéma) une éthique, un ensemble de modes d'être, à vivre dès demain.

L'époque n'est plus à la révolution socialiste, la gauche n'est plus qu'un ramassis d'ingénieurs sociaux carriéristes, et il n'y a plus rien de subversif chez elle tant elle s'est greffée à l’État et au pouvoir. Ce qui signifie qu'il y a un rôle à jouer, une place à prendre, en tant que force contestatrice du pouvoir. En proposant une éthique individualiste, de l'individu créateur, indépendant, passionné, défendant ses idéaux, à rebours des conformismes ambiants, amoureux de la liberté, nous pouvons jeter les bases d'une communauté mondiale d'esprits libres, aptes à porter un projet de transformation sociale. Contre le gouvernement et ses amis, contre la bureaucratie, contre le pouvoir, nous devons insuffler au monde ce dont il a besoin : un esprit de révolte.

 

 

 

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20/11/2015

Faut-il accorder des droits spéciaux à certains ?

 

 

 

La tragédie de la gauche européenne contemporaine c'est sa rupture avec la pensée libertaire et individualiste, ce que dénonce et combat fort justement Michel Onfray à travers ses ouvrages. Le début et la fin de la pensée de gauche actuelle c'est l’État : tout par l’État, tout pour l’État ; tout par la politique, rien par la société civile. Bien des jeunes universitaires que je côtoie pensent en ingénieurs sociaux : ils ont (généralement) de bonnes intentions, observent une situation problématique, et réclament telle ou telle intervention de l’État. Quand on met en évidence un effet pervers de cette intervention ils le nient énergiquement ou réclament davantage d'intervention pour résoudre l'échec de la précédente... Cercle vicieux dans lequel le technocrate apprenti-bureaucrate s'enferme. Bien conditionnés à penser ainsi, jamais il ne leur viendrait à l'esprit qu'un problème pourrait se résoudre par le retrait de l’État ou par l'action de la société civile (syndicats, militants, associations, médias, etc.). Ce qui leur manque, comme dirait George Palante, c'est une sensibilité individualiste. Cette chose qui fait que nous refuserons toujours que l'individu soit soumis au groupe, à la société, au gouvernement ou à ses sbires.

J'aimerais illustrer cela par la question des minorités. L’État, de par ses lois, ses règlements, le cadre légal qu'il produit, n'est pas neutre mais favorise, privilégie, certains individus. Ainsi, si vous parlez français à Genève vous êtes avantagé par rapport à d'autres qui ne parlent pas cette langue car l’État vous écrit en français. Certains jours sont fériés alors que peut-être que cela ne correspond pas à vos habitudes de vie. Etc. L'action de l’État est en effet problématique car elle viole l'égalité des individus devant la loi, l'égalité en droits. L'ingénieur social observe ce problème et pense : nous allons régler le problème par davantage d'intervention de l’État ! Et voilà que l'on se retrouve avec des droits spéciaux par groupes x ou y d'individus. Comment déterminer quel groupe aura droit à des droits spéciaux ? Comment éviter que cela ne se transforme en chasse aux subventions ? Pourquoi mes amis et moi ne pourrions-nous pas fonder un culte de Bacchus et réclamer des droits spéciaux ? Ces questions ne peuvent trouver de réponses. La culture est une affaire privée et chaque individu a sa propre culture. Il n'y a pas un seul individu qui ait exactement le même bagage culturel.

Le libertarien résout la question en réclamant le retrait de l’État de la vie des individus et de la culture. Ainsi, il résout le problème que pose l'action de l’État sans le faire intervenir davantage. Il traite le problème à sa source et non le symptôme : rétablir l'égalité en droits au lieu de créer de nouvelles inégalités en droit pour compenser les premières. Multiculturalisme libertarien versus guerre des cultures et chasse aux subventions, pluralisme et non corporatisme.

 

 

 

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16/11/2015

Les anarcho-socialismes

 

Récemment j'ai pu observer une certaine confusion chez certains à propos de ce que défend l'anarcho-socialisme. Cette petite taxinomie vise à y remédier et à nuancer l'image peut-être trop monolithique qu'en ont certains.

 

1. L'anarcho-socialisme vulgaire

 

Le mouvement anarcho-socialiste me semble (mais je peux bien entendu me tromper sur ce point) actuellement dominé par une forme intellectuellement vulgaire d'anarcho-socialisme. Ce dernier critique l'autorité, la hiérarchie, la police, l'armée, les tribunaux, le patronat, mais défend l’État-providence. Or une telle position welfariste (social-démocrate) amène évidemment à un paradoxe que l'on peut formaliser de la façon suivante :

(1) X est anarchiste si x soutient l'abolition de l’État et de toutes ses composantes.
(2) Les anarcho-socialistes vulgaires soutiennent l’existence de l’État-providence.
(3) L’État-providence est une composante de l’État. 
(4) Les anarcho-socialistes vulgaires ne soutiennent pas l'abolition de toutes les composantes de l'Etat.
=> Donc les anarcho-socialistes vulgaires ne sont pas anarchistes.

L'absence de critique de l'Etat-providence par ces anarcho-socialistes, alors que cet Etat-providence est une arme dans la main des adversaires de la classe ouvrière et des plus pauvres (prix plus élevés, services de moins bonne qualité, monopoles, cartels légaux, privilèges, distorsions à la concurrence, contrôle bureaucratique, etc.), les amène à abandonner l'anarchisme au profit d'une posture intermédiaire proche... des social-démocrates.

Il existe à vrai dire des variations d'anarcho-socialismes vulgaires. Certains souhaitent l'interdiction de la monnaie, d'autres de tout échange marchand, d'autres encore veulent en finir avec la division du travail, etc. Mais notons que ce genre de positions n'a rien à voir a priori avec l'anarcho-socialisme.

2. L'anarcho-socialisme classique

Si je ne me trompe pas, il y a un anarcho-socialisme classique, celui de Bakounine et de Kropotkine, qui ne défend pas l'Etat-providence et défend l'abolition totale de l'Etat. Un tel anarchisme considère par contre le salariat comme une agression, ou un vol, justifiant une expropriation des patrons par les salariés (et l'usage d'un certain degré de violence pour y parvenir).

2a. Certains anarcho-socialistes classiques soutiennent l'interdiction du salariat dans la société post-expropriation du patronat, d'autres non.

2b. Certains anarcho-socialistes classiques sont favorables à ce que la démocratie (généralement directe) contraigne les individus à faire ce que la majorité décide, d'autres non. Les premiers peuvent donc même adjoindre une forme de planisme à leur régime. Les anarcho-socialistes démocrates recréent bel et bien un État (avec violation institutionnalisée de la volonté individuelle). Mais tous les anarcho-socialistes classiques ne sont pas forcément démocrates (il y a un courant individualiste). Ceux qui soutiennent la prise de décision au consensus ne sont pas forcément des démocrates (pour peu que leurs assemblées « consensuelles » n'imposent pas leurs décisions par le biais de pressions sociales plus ou moins violentes effectuées hors assemblées).


Notons qu'il existe des anarcho-socialistes classiques qui acceptent (1) le salariat après l'expropriation du patronat actuel (2) rejettent la démocratie, même directe (les individualistes).


3. L'anarcho-socialisme raffiné (proto-libertarien)

Ce courant affirme que tous ceux qui se sont enrichis grâce à l’État doivent être expropriés par les travailleurs (et les plus pauvres). Grosso modo il s'agit selon eux de la plupart des patrons, des riches et des grands propriétaires. Après l'expropriation de ces divers groupes sociaux et l'abolition de l'Etat, les individus sont libres de s'organiser comme ils l'entendent (le salariat est accepté). Cet anarcho-socialisme raffiné est presque libertarien. Il ne l'est pas car il ne respecte pas une procédure de justice libertarienne.

4. L'anarcho-socialisme libertarien ou le libertarianisme anarcho-socialiste

Contrairement au courant précédent, l'anarcho-socialisme libertarien défend la procédure rothbardienne de l'enquête pour déterminer quelle propriété a été acquise sans violation des droits de propriété légitimes des individus et quelle propriété a été acquise en violation de droits de propriété légitimes. Il n'y a expropriation que lorsqu'il y a violation des droits de propriété légitimes.

En outre, le marché libre (la société sans Etat) est analysé comme devant amener à une prévalence de modèles de vie et d'organisation socialistes et non hiérarchiques (cf. mes précédents écrits sur ce courant). 

 

 

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05/11/2015

Les libertariens sont multiculturalistes


Si, comme le dénoncent les penseurs multiculturalistes, l’État n'est jamais neutre et impose toujours des valeurs culturelles aux minorités culturelles qui vivent sur son territoire, ce qui semble effectivement être le cas (pensez à des éléments comme la langue officielle, les jours fériés obligatoires, la fête nationale, l'interdiction du travail le dimanche, etc.), alors la seule conclusion logique à laquelle on doit parvenir est que l’État doit être supprimé.

En effet, l’État, en imposant certaines valeurs culturelles de par la volonté de ceux qui le dirigent (les élus, la majorité des 45% de citoyens suisses décidant de voter, etc.) impose un certain modèle de vie aux individus qui vivent sur son territoire, ce qui est une violation de la libre volonté individuelle, autant du point de vue libertarien que multiculturaliste. Par conséquent, les multiculturalistes et les libertariens se rejoignent sur ce problème et participent au même combat pour le retrait du gouvernement de l'organisation de la vie des individus (de la vie en société). La culture doit être une affaire privée et non le jouet des desiderata étatiques.

Dans leur lutte contre l’État, les libertariens ont donc tout intérêt à se faire des alliés des multiculturalistes qui partagent une analyse similaire sur l’État et sa violation des droits des individus : la libération des minorités culturelles est un combat libertarien !

 

 

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04/11/2015

Si x alors y : hommage à Kevin Mulligan, et à la philosophie de Genève


Je suis heureux de pouvoir vous partager ce bel hommage, rédigé par mon camarade étudiant en philosophie Hachim Ibram. Bonne lecture.

 

 

Si vous estimez être rationnel ; si vous pensez, qu'en vous, la rationalité est à la fois une pratique et un objectif ; si vous craignez de ne pas suffisamment obéir à cette rationalité qui vous interpelle, vous invite, vous obsède, et parfois vous abandonne à vous-mêmes ; si vous pensez que tout au long de votre vie, des questions vous saisiront et vous rappelleront que vous n'avez ni cherché à leur répondre, ni même réussi à les formuler ; si pourtant vous menez votre vie selon des choix qui présupposent une réponse tranchée à ces questions ; si vous sentez que vous esquivez ces problèmes parce que vous n'êtes pas capable de les résoudre, parce que vous n'osez pas prendre le temps de les considérer, ou parce que vous êtes incapable de les comprendre ; si vous pensez que ceux qui ont affronté ces problèmes depuis la naissance de la philosophie sont obscurs ; s'ils vous semblent inaccessibles, insensés ou mystérieux ; si vous pensez pourtant que ces problèmes sont inévitables et que leur solution est le but ultime qui se cache derrière les littératures pseudo-philosophiques ou philosophiques ; si vous pressentez que ces problèmes surgissent curieusement formulés dans la bouche véridique des enfants les plus doués, les plus curieux (c'est-à-dire des enfants qui donnent déjà de l'attention à la logique des paroles qu'ils entendent ou profèrent) ; si vous ne savez pas que ces problèmes, ou leurs solutions, sont formulés dans les pages des plus grands génies scientifiques, artistiques, philosophiques, et religieux ; si vous sentez qu'au moins réussir à comprendre, formuler, ordonner et systématiser ces problèmes vous permettra de vivre en fonction d'une représentation cohérente de la réalité qui, enfin, vous appartiendrait vraiment, tout en étant et soutenue par des principes bien établis ; si vous craignez qu'un tel devoir vous appelle plus ou moins imperceptiblement et vous interrompt dans votre existence plus ou moins intéressante ; si vous pensez que vous ne saurez pas réduire au silence cette rationalité qui vous appelle à assumer vos responsabilités de personne prétendant aspirer à la vérité, à la connaissance, à la compréhension et à l'appréhension de toute la réalité qui est devant vous ; si vous pressentez qu'il y a des manières de se représenter le monde qui sont plus correctes, ou du moins plus élaborés et plus profondes, que ce que vous permet votre perspective individuelle ; si celle-ci n'est composée, au mieux, que de lectures éparses et d'un mélange arbitraire d'influences culturelles, sociales, environnementales, familiales, etc ; si vous croyez que des intuitions soudaines vous mettent subitement en face des solutions à ses problèmes (un soir arrosé, par exemple, qui vous met étrangement en condition, le temps d'une réplique ou d'un monologue, d'éprouver le sentiment trompeur d'avoir tout dit et tout compris) ; si, lors d'un débat politique ou religieux, vous avez l'impression que la question est plus compliquée, et que vous ne recevrez pas de réponse en écoutant ou en réfutant sérieusement les pseudo-arguments des amateurs de démonstration ; si vous désirez vraiment savoir, si vous voulez vraiment comprendre, si vous êtes un chercheur de connaissance ou si vous avez la foi ; si vous voulez déterminer la différence entre ce qui est réellement évident et ce qui ne l'est qu'en apparence ; si vous voulez considérer, globalement, toutes les alternatives et toutes les options théoriques qui s'offrent à vous en tant qu'être intelligent et libre, bien vivant et doué de discernement ; si vous ne comprenez pas comment le savoir humain acquis est déterminé par différents langages (logiques, mathématiques, informatiques, scientifiques) ; si vous ne saisissez pas les rapports possibles que ces langages, qui tous se réduisent à la logique, entretiennent avec le monde ; si vous ne comprenez pas que ce monde et cette logique peuvent aussi entretenir des rapports avec vos états et vos actes psychologiques ou mentaux ; si vous croyez que ces éléments logiques, psychologiques, et leurs rapports avec le monde sont le point de départ pour toute appréhension de la réalité, dont il sont précisément une partie ; si vous avez l'ambition de systématiser ces éléments et leurs rapports ; si vous voulez construire votre propre système, correspondant à votre propre monde ou à votre propre représentation du monde, ou si vous voulez inscrire vos conceptions, en les précisant et en les corrigeant, dans un système qui a gagné votre approbation ; ou si vous avez une intuition profonde qui ne parvient pas à se formuler, à faire sens, à s'énoncer clairement et distinctement dans un ensemble de propositions sensées ; si vous n'arrivez pas à comparer votre représentation avec les meilleures représentations de l'histoire ; si, à travers l'histoire de toutes ces représentations, vous voulez découvrir s'il n'y pas une intuition constante et universelle, qui dépasse toutes les oppositions et toutes les divergences, qui vous unirait à toutes les intelligences ; si vous voulez connaître l'histoire des plus grandes querelles, entre les plus importantes représentations et les plus prestigieux systèmes ; si vous voulez analyser ces représentations ou voir leurs cheminements historiques et sociaux ; si vous êtes curieux de savoir comment les idéologies et les politiques se sont appropriés les idées philosophiques originales afin de garantir le succès de leurs programmes ; si vous voulez découvrir comment différentes théologies et institutions religieuses se sont défendues par les systèmes philosophiques les plus élégants de l'Antiquité ; si vous voulez connaître les rapports d'influence les plus importants de l'humanité à travers le temps ; si vous voulez connaître l'histoire des dialogues les plus fascinants entre les esprits les plus nobles du moyen-âge ou de l'époque moderne, en occident ou en orient ; si vous voulez comprendre Nietzsche, les criticismes (néo)kantiens ou les phénoménologies réalistes (ou pas) ; si vous n'avez pas entendu parler des philosophes autrichiens ; si vous croyez en l'existence d'une philosophie continentale ; si vous lisez Heidegger ; et si, par conséquent, vous avez besoin de la thérapie de Wittgenstein ; ou si la métaphysique vous excite ; ou si personne ne vous a dit qu'il y a des bonnes et des mauvaises philosophies ; si vous ne savez pas qu'il y a des rassemblements d'imbéciles bavards qui usurpent le nom de la philosophie, pour donner de l'autorité à leurs âneries (BHL, le soliste, et autres cacophonies parisiennes) ; si vous ne savez pas que la meilleure philosophie est celle qui a su hériter, conserver et développer les meilleures caractéristiques des philosophies précédentes (Cf. Mulligan. 2012) ; si vous ne savez pas que les meilleures philosophes, n'adaptent la philosophie qu'aux problèmes qu'ils aspirent à résoudre, et trouvent la sagesse dans l'insoluble ; si vous ne savez pas qu'il y a des batailles, des conquêtes, mais aussi des retraites philosophiques ; si vous ne saisissez pas les valeurs, les normes, les règles ; si vous ne connaissez pas la pensée musicale ; si la signification secondaire ne veut rien dire pour vous ; si vous ne détestez pas le journalisme ; si vous voulez devenir sociologue ou si vous ne savez pas que la meilleure philosophie, c'est la philosophie analytique ; si vous ne savez pas qu'à Genève, elle est bien établie et qu'elle se pratique en français, pour le bonheur des francophones, ou plutôt pour le bonheur de ceux qui espèrent la restauration philosophique de la langue française (ou d'autres langues) ; si vous voulez pratiquer cette philosophie, alors (et peu importe combien de propositions vraies, fausses, mais plutôt dépourvues de sens j'aurais pu insérer dans x, si y est vrai) alors, disais-je, je me réjouis du bien que peuvent faire les maîtres et les élèves de la philosophie de Genève ; et, en dernier mot hélas, comme Sam pour Maria, je ne peux qu'être triste pour celles et ceux qui, dès l'année prochaine, seront des élèves, auront des maîtres, mais voudront, sans le pouvoir, philosopher avec Kevin Mulligan.

 

Hachim Ibram

 

 

 

 

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03/11/2015

L'utilitarisme : une sagesse incomprise (suite)


Je prends le temps de développer un peu davantage ma défense et ma vision de l'utilitarisme car je n'ai pas eu l'impression d'avoir été assez clair dans mon précédent billet.

1. L'utilitarisme et les principes

L'utilitarisme est selon moi avant tout une méthode d'argumentation philosophique en philosophie morale (éthique) et en philosophie politique permettant de traiter des problèmes et enjeux moraux de manière rationnelle. Là où le déontologiste propose des principes moraux comme prémisses à son argumentation morale qu'il justifie par Dieu, par la Raison, par un subterfuge du type du voile d'ignorance et de la position originelle (cf. Rawls), etc. Là où le jusnaturaliste et l'éthicien des vertus invoquent des principes intrinsèquement liés à la nature humaine (mais comment font-ils pour en savoir autant sur la nature humaine ? Y a-t-il donc tant de constantes immuables que l'on peut universellement observer sur l'être humain ?). Et bien l'utilitariste défend tel ou tel principe uniquement parce qu'il maximise (conséquemment) le bien-être des individus. De ce point de vue-la, l'utilitarisme est bien plus humble et modeste que les autres doctrines morales.

2. Utilitarisme et principes généraux

Quels sont les principes généraux qui doivent fonder et organiser une société ? Quels droits faut-il accorder aux individus ? On l'a vu dans mon précédent billet, l'utilitarisme libertarien répond que seul le principe de non agression maximise le bien-être des individus et que par conséquent il est le seul principe à pouvoir légitimement fonder et organiser la société. Autrement dit : le seul principe qui doit organiser la société selon l'utilitarisme est celui selon lequel les individus ont des droits négatifs que nul ne doit violer (et qui seront préservés sur un marché libre de la sécurité par les mécanismes mêmes du marché).

3. Utilitarisme et principes individuels

Comment l'individu doit-il agir dans sa vie quotidienne ? Certes, il doit respecter les droits négatifs d'autrui (ne point violer leurs droits de propriété sur eux-mêmes et sur leurs biens acquis pacifiquement, ne point violer leur liberté négative), mais qu'est ce que peut nous apprendre l'utilitarisme sur comment l'individu devrait agir ? Je pense qu'il faut avant tout comprendre à nouveau l'utilitarisme comme un moyen, une méthode d'argumentation (de réflexion et de justification), pour trouver les principes qui devraient guider notre action. C'est seulement dans les cas ultimes, pour autant qu'ils existent, où nous nous trouvons sans principes pour nous guider, que nous pouvons éventuellement effectuer un calcul en comparant des niveaux de bien-être. Mais le cœur de la réflexion utilitariste doit être une réflexion sur les principes. Autrement dit : nous utilisons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui peuvent guider notre vie, tout comme nous employons l'argumentation utilitariste pour découvrir les principes justifiés qui doivent organiser la société. Si cet exercice est bien mené, nous devrions trouver des principes pour guider notre action et être à mêmes de nous passer de l'utilitarisme compris (et réduit) comme calcul et comparaison de taux d'utilité.

Comme nous recherchons des principes pour guider notre action (notre agir), nous sommes en fait en train de chercher quels traits de caractère (modes d'être) nous devons incarner, car nos actes ne sont que le résultat de certaines dispositions psychologiques que nous avons adoptées (ou qui nous conditionnent). Déterminés par un grand nombre de facteurs qui nous dépassent et sur lesquels nous n'avons pas d'emprise, nous pouvons tout de même travailler sur nous-mêmes dans une certaine marge. C'est sur cette marge que la réflexion éthique individuelle peut porter et c'est sur cette marge que le raisonnement utilitariste peut nous permettre de justifier certains principes et certains modes d'être pour nous guider dans la vie.

 

 

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02/11/2015

L'utilitarisme : une sagesse incomprise


Cette grande doctrine morale qu'est l'utilitarisme est constamment présentée comme une vieillerie dépassée par ses adversaires déontologistes et comme la pente glissante vers le totalitarisme par les plus dogmatiques des jusnaturalistes. Tant de mépris et de haine envers la seule doctrine qui nous permette de tenir de manière justifiée un discours rationnelle sur les phénomènes moraux me semble parfaitement déplacé et indique une incompréhension probable de l'utilitarisme. Je me dois de faire ma part dans la tentative de réhabiliter (puisqu'il le faut) la doctrine du bonheur, en essayant de dissiper quelque peu les ombres et les nuages qui obscurcissent son horizon.

1. Utilitarisme et nature humaine

Qu'est ce que la nature humaine ? Ou autrement dit : quelles sont les caractéristique immuables que l'on retrouve universellement (en tout temps et en tout lieu) chez l'être humain ? A cette question, le sage utilitariste répond que l'on ne peut pas savoir grand chose de la nature humaine, les individus sont fort différents, et encore davantage lorsqu'on compare des individus d'époque différente ou de contextes culturels différents. Pourtant, les êtres humains partagent tous une même caractéristique : ils recherchent ce qui leur procure du bien-être, du plaisir (parfois, certes, ils recherchent le plaisir dans la douleur physique, ce n'est nullement contradictoire), et symétriquement, fuient ce qui leur procure du déplaisir, du mal-être, afin d'être le plus heureux possible. L'utilitariste part donc d'une certaine conception de la nature humaine, d'une certaine ontologie ou anthropologie, qui paraît évidente (axiomatique). Cette conception humble et modeste (minimaliste) de ce que l'on peut savoir de la nature humaine est une conception hédoniste.

2. Utilitarisme et droits des individus

Alors que le jusnaturalisme proclame que l'être humain, de par sa nature, a des droits, l'utilitariste considère que les droits ne sont pas quelque chose de pré-existant à l'action de l'être humain. Les droits sont le fruit d'un agir et non d'un être, ils sont un produit, un créé social, et non une essence précédant l'acte. L'utilitarisme libertarien (celui qui nous intéresse) établit que les seuls droits qu'il convient d'accorder aux individus sont des droits négatifs (la liberté de chacun s'arrête là où commence celle d'autrui), car si les individus se reconnaissent de tels droits, alors, en conséquence, le bien-être de chacun d'entre eux est maximisé (sans que n'intervienne le sacrifice de qui que ce soit). On peut aussi le formuler différemment : le principe de non agression est justifié car si la société est organisée selon ce principe (c'est à dire, si l’État est aboli au profit d'une société totalement libre), alors, en conséquence, le bien-être des individus est maximisé.

3. Utilitarisme et liberté

J'ai longtemps pensé que l'utilitarisme n'était pas un conséquentialisme suffisamment complet (pas suffisamment axiologiquement pluraliste), qu'il ne prenait pas en compte l'importance de la liberté. Mais après mûre réflexion, je me dois de constater que la liberté n'est qu'un moyen pour permettre aux individus d'être heureux (ou de tendre vers le bonheur) et non une fin en soi. Ce qui justifie une société libertarienne, moralement (éthiquement), c'est qu'une telle société maximise la liberté négative et positive (en conséquence de la liberté négative) des individus. Une telle maximisation de la liberté permet ensuite aux individus de maximiser leur bien-être et le bien-être permet d'atteindre la fin suprême : le bonheur.

4. Utilitarisme et argumentation

L'utilitarisme n'a pas besoin de se livrer à de savants calculs pour justifier telle ou telle de ses positions. Il n'a pas 
forcément non plus du tout besoin de procéder de manière inductive, en passant par exemple par les sciences sociales. L'argumentation utilitariste peut suivre les modèles (dans leurs oeuvres philosophiques) de John Stuart Mill ou de Milton et David Friedman et présenter (proposer) des arguments sous la forme de raisonnements : je pars de l'axiome untel pour dériver par implication logiquement valide telle ou telle proposition (position). Ce qui compte dans l'argumentation utilitariste que nous pouvons employer en philosophie est donc la pertinence, plausibilité, cohérence, bref, la valeur, de nos arguments. Il nous faut démontrer par l'argument, par le raisonnement, que telle ou telle proposition maximise bel et bien dans ses conséquences le bien-être des individus.


5. Utilitarisme et éthique individuelle

Comme vous pouvez le constater, l'utilitarisme développé ci-dessus nous permet de régler la question du cadre dans lequel les individus devraient vivre. Mais il ne nous dit rien de comment les individus devraient vivre individuellement. C'est un pas supplémentaire qu'il nous faut entreprendre à présent en recherchant les traits de caractère et le mode de vie (un mode d'être) idéal pour tout être humain. Quels sont les modes d'être qui permettent à l'individu de maximiser son bien-être ? Qu'est ce qui donne à la vie de la valeur et la rend digne d'être vécu ? Comment l'individu peut-il s'épanouir ? Je tâcherai d'aborder ces questions essentielles dans mes prochains écrits. 

 

 

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01/11/2015

Le Féminisme, une valeur de gauche ?

 

12202310_10206136056935193_1825791006_n.jpgJ'ai le plaisir de publier sur mon blog un article de Louise Morand, candidate des Jeunes Libéraux-Radicaux Genevois pour le Conseil National aux élections d'octobre dernier. Bonne lecture.

 

Le but de ce travail est d'analyser un article de journal, et cela, en lien avec un cours que je suis portant sur l'histoire du genre. J'ai donc choisi „Féminisme et liberté individuelle, interview de Cathy Reisenwitz“ publié dans le French Libertarien1, un webjournal libertarien, comme son nom l'indique, créé par Emmanuel Bourgerie, un libertarien luttant notamment pour la légalisation de l'avortement et la séparation de l’Église et de l’État. Cathy Reisenwitz se définit comme une "féministe libertarienne/anarcho-capitaliste".

 

Mais qu'est-ce que le féminisme ? Cathy Reisenwitz le définit comme étant la reconnaissance " que le sexisme existe, qu’il affecte les femmes et les hommes, qu’historiquement les femmes en ont beaucoup souffert, et que ce problème doit être adressé." Le dictionnaire Larousse en donne la définition suivante2 : "Mouvement militant pour l'amélioration et l'extension du rôle et des droits des femmes dans la société." Nous sommes donc face à deux visions du féminisme bien distinctes. Le défaut, à mes yeux, de la version du Larousse, est l'oubli des hommes. Il est faux de dire que le féminisme ne s'adresse qu'aux femmes. Certes, le mot lui-même peut prêter à confusion, le mouvement commença en s'adressant principalement aux femmes, victimes alors de discriminations flagrantes. Cependant la situation a bien évolué, en Europe du moins. Aujourd'hui de nombreuses femmes sont à des postes importants, certaines sont même Première Ministre !

On rencontre en Occident différents modèles de femmes qui ont réussi. Seulement, du côté des hommes, on ne rencontre bien souvent qu'un seul modèle, celui de l'homme blanc, chrétien et riche en costume. Il en existe des divergents, mais cela est bien distinct des femmes où un idéal ne prime pas autant sur les autres. Il est extrêmement difficile de réussir lorsque l'on se présente de manière « originale ». Le féminisme sert aussi à défendre la diversité des types de personnalité masculine. C'est en tout cas cette vision-ci que je revendique. En permettant aux hommes de différer de la Doxa, on améliorera celle des femmes. Cela me semble évident. Pourtant, tout ce qui touche la virilité semble tabou. Il est souvent extrêmement gênant d'aborder ce sujet avec un homme. Celui-ci ne veut pas être considéré comme «non-viril». Je me sens alors obligée de le rassurer. Cela est pourtant ridicule. Tout comme une femme ne doit pas être une bonne amante, mère et maîtresse de maison compétente ; un homme ne doit pas être le protecteur de la famille suant la testostérone. À quel homme n'a-t-on jamais dit « sois un homme » ? Cela est du sexisme. Tout comme dire à une femme qu'elle est forcément passée sous la table afin de réussir. C'est souvent dit d'un air plaisantin, mais l'impact reste. Chaque mot a un effet. Alors oui, on peut rire de tout, mais faisons tout de même attention avec qui, et si certaines blagues ne sont que l'apanage d'un sexe, autant les éviter ou alors inverser les tendances et les dire au sexe opposé.

 

Je disais plus haut que certaines femmes sont à des postes influents. Malheureusement, il existe encore aujourd'hui une inégalité salariale. Mais à quoi est-elle due ? Cathy Reisenwitz soutient qu'il s'agit en partie d'un choix de vie qui est motivé par une pression sociale. En effet, les femmes "ne veulent pas souffrir d’un manque de reconnaissance sociale en faisant les sacrifices nécessaires pour avoir le même salaire." On dit d’une mère qui néglige son foyer au profit de son travail qu’elle est une mauvaise mère. Un homme peu actif au sein de son foyer ne sera qu’un père absent. Cela n’est pas si grave du fait que c’est la femme qui a la responsabilité première. Ce serait donc les fortes attentes sociales qui sont en partie responsables des inégalités salariales. C’est une explication plausible. Mais cela crée aussi des préjugées. Un entrepreneur m’a dit une fois qu’il préférait employer des hommes ; ceux-ci n’ayant pas des envies de grossesses. C’est donc une mentalité qui se doit d’être changée.

Cathy Reisenwitz affirme qu’il « y a d’un côté la gauche qui dénonce ces écarts et pense qu’il faut des lois pour les régler, et à droite on voit des gens dire que la différence est expliquée par les choix des femmes, donc ce n’est pas vraiment un problème. » Pour certains, le féminisme ; c’est imposer aux autres les femmes. Non. Ce n’est pas comme cela que les choses fonctionnent. En tant que femme (plutôt fille, du haut de mes dix-huit ans), je ne veux pas être la femme des quotas, la femme-alibi. Cela signifie n’être présente que parce que l’administration l’exige et que l’on veut éviter des sanctions financières… Est-ce réellement valorisant pour une femme ? Non à mon avis. La solution de la droite n’est pas non plus satisfaisante. Laisser faire n’apportera rien. Oui, les mœurs changent, mais à une vitesse si minime que cela en devient ridicule. Le féminisme dépasse les clivages droite-gauche, ce n’est pas une question de parti, mais une question de progressisme. Le féminisme est avant tout un combat pour une société libérale.

 

Il doit y avoir un changement mais quoi ? L’éducation en est la clé. Je ne suis pas pour une intervention de l’État excessive, cependant l’État ayant pratiquement le monopole il faut en passer par là. Aujourd’hui à l’école, on nous enseigne un modèle en particulier : le modèle du couple hétérosexuel. Cela cantonne les petits garçons à la virilité et les petites filles à la féminité. On encouragera les petits garçons à courir partout dehors et se défouler tandis que les petites filles joueront à l’intérieur à la poupée. Jouer à la poupée ou la dînette rappelle cruellement le foyer dont elles devront d’occuper plus tard. Et si l’on minimisait au maximum ces jeux si orientés en les remplaçant par des jeux neutres ? Serait-ce la fin du monde ? Certains n’arrêtent pas de clamer que sans le fameux modèle hétérosexuel, notre monde serait chaotique. Doit-on se limiter au simple modèle reproducteur ? N’est-ce pas se “rabaisser“ au niveau de ces chers animaux ; qui sont, pour beaucoup, si différents de nous ?

L’école est donc le seul moyen de toucher une très grande majorité de ces enfants qui sont le futur de notre société. Le Gouvernement français l’a très bien compris et a tenté de le réaliser à travers « L’ABCD de l’Egalité ». Celui-ci comporte plusieurs phases dont la sensibilisation des professeurs et parents à la thématique de l’égalité fille-garçon3. Il y a eu quelques difficultés avec les parents qui craignaient justement la “perte de valeurs“. Ce projet ambitieux fut malheureusement abandonné4.

 

Se proclamer féministe aujourd’hui n’est pas chose aisée, tant les préjugés courent. On est alors forcément de gauche. Eh bien non, je me présente comme étant une féministe de droite. C’est un terme peu utilisé de ce côté-ci, on lui préfère le terme “égalitariste“, parce que féministe est trop connoté de gauche. Cela me fait bien rire. Enfin, ce qui compte c’est que les gens soient pour cette fameuse égalité homme-femme, peu importe comment ils se présentent. C’est ce que je voulais mettre en lumière grâce à cet article. Le féminisme est présent et aussi cette volonté de faire progresser les mœurs. Divers moyens sont à notre disposition, il ne nous reste plus qu’à choisir. Toute la difficulté réside là.

 

 

 

1 Le French Libertarien : http://lefrenchlibertarien.fr/2014/04/05/feminisme-interview-cathy- 1 reisenwitz/

2 Dictionnaire Larousse: http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/féminisme/33213? q=féminisme#33136

3 Site du Ministère de l’éducation français: http://www.education.gouv.fr/cid80888/plan-d- 3 action-pour-l-egalite-entre-les-filles-et-les-garcons-a-l-ecole.html

4 Le Monde: http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/07/02/l-abandon-des-abcd-de-l- 4 egalite-symbole-de-l-abdication-ideologique-de-la-gauche_4448865_3232.html   

 

 

 

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31/10/2015

Ce que le libertarianisme n'est pas : un billet à l'attention des étudiants en science politique


Les cours de philosophie (théorie) politique prodigués aux étudiants en science politique à l'Université de Genève ont la fâcheuse tendance à présenter de manière assez réductrice le libertarianisme. Ce billet vise à dissiper un ensemble de (malheureux) malentendus qui pourraient émerger à propos du libertarianisme. 

1. Le libertarianisme n'est pas (du tout) réductible à Roberto Nozick, Milton Friedman et Friedrich Hayek.

Les trois grandes figures qui ont marqué (et marquent) le mouvement libertarien sont l'écrivaine et philosophe Ayn Rand (1905-1982), le philosophe et économiste Murray Rothbard (1926-1995) et le philosophe et économiste David Friedman (1945-). Ce sont eux qui ont formulé les défenses les plus systématiques et les plus puissantes du libertarianisme en philosophie. Robert Nozick avait certes rejoint le Parti Libertarien dans les années 1970, mais son influence s'est surtout faite sentir dans les milieux de la philosophie politique analytique académique. Milton Friedman et Friedrich Hayek n'ont été reconnus comme libertariens par le mouvement libertarien que depuis le milieu des années 1980. Hayek ne se désignait d'ailleurs que rarement comme libertarien (contrairement, certes, à Milton Friedman).

2. Le libertarianisme n'est pas forcément minarchiste.

Les minarchistes, favorables à un État-minimal, sont probablement plus nombreux que les anarchistes au sein du mouvement libertarien contemporain. Mais c'est loin d'avoir toujours été le cas et à ses origines le mouvement libertarien était composé en majorité de libertariens anarchistes. 

3. Le libertarianisme n'est pas de droite.

Le libertarianisme n'est ni de gauche, ni de droite. Comme la gauche et la droite, il défend les libertés civiques et politiques. Comme bon nombre de gens de gauche, il défend les libertés de mœurs et les libertés de migrer. Comme bon nombre de gens de droite, il défend la liberté économique. Mais contrairement à la gauche et la droite, il défend 
totalement la liberté des mœurs et totalement la liberté économique, et non seulement certains aspects. Pas de privilèges, pas de subvention, pas de limitations de la liberté de certains au profit d'un autre, pas de limitations aux goûts et aux préférences de vie, etc. 

4. Le libertarianisme n'est pas « bourgeois ».

Le libertarianisme ne défend pas les intérêts des propriétaires de moyens de production, si c'est ce qu'entendent par le mot « bourgeois » ceux qui l'emploient. Le libertarianisme, en cassant le système de distorsions à la concurrence qui empêche l'accès au travail et au capital aux salariés et appauvrit les plus pauvres, est éminemment dans l'intérêt de ceux qui ne sont pas actuellement (dans la société étatiste de privilèges actuelle) possédants.

5. Le libertarianisme n'est pas la mixture de Philippe Van Parijs.

Philippe Van Parijs n'est pas libertarien. Il aimerait probablement bien neutraliser le potentiel subversif du libertarianisme en opposant liberté positive et liberté négative et en soutenant que seul l’État peut réaliser la liberté positive des individus, mais ceci est absolument contraire au libertarianisme. Le libertarianisme affirme que la liberté négative implique nécessairement la liberté positive et n'oppose pas les deux. Le libertarianisme affirme en outre que l'action de l’État ne peut que nuire à la liberté positive. Refuser ces raisonnements fondamentaux c'est sortir du libertarianisme et adhérer à une forme ou une autre d'étatisme.

6. Le libertarianisme n'est pas favorable au capitalisme.

Si le capitalisme est définie comme la société dominée par le salariat et la hiérarchie, alors le libertarianisme n'est pas favorable à une telle société. Dans une société sans État, de multiples modèles de sociétés co-existeraient et les meilleurs l'emporteraient. Or, comme les modèles les plus adaptés aux aspirations des êtres humains sont clairement les modèles non hiérarchisés, on verrait une multitude de communautés coopérativistes, de kibboutzs, de phalanstères, de villages hippies, devenir la forme dominante de mode de vie et supplanter les tristes et mornes modèles hiérarchiques que nous connaissons bien trop souvent de nos jours. 

7. Le libertarianisme n'est pas une défense de l'ordre établi.

Le monde actuel n'est que privilèges, contrôles et réglementations, copinage et corporatisme, lobbies et opacité politicienne. Le mouvement libertarien souhaite transformer profondément la société contemporaine, qui n'a rien à voir avec la liberté qu'il érige comme idéal et but de son action. Les libertariens incarnent une force de contestation, une volonté de changement de transformation du monde et non une force de conservation. Au contraire, ce sont nos adversaires qui souhaitent préserver le monde tel qu'il est...

 

 

 

15:17 Publié dans Libertarianisme | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

30/10/2015

Diurnambuler


Il y a des jours sans sommeil où le monde nous échappe. L'esprit s'éveille, hagard et encore trempé de lambeaux de nuit, il scrute l'horizon et ne perçoit rien d'autre qu'une infinie fatigue. Alors il erre, d'être en être, de monade en monade, il papillonne sans jamais se poser vraiment, comme un long vol plané sans décollage ni atterrissage.

Entre euphorie et morosité, entre ivresse et accablement, l'errance se poursuit, trébuchements de paroles et d'actes, saccades de pensées et fulgurances d'images. Nomade moderne battant le pavé, croisant la route de ceux qui, plus braves, ont su vaincre le sommeil dans un quotidien combat.

Une journée de perdue ? Non pas. Plutôt une journée dédiée au dieu Contemplation, à la poésie et à l'introversion. Curieuses sensations que celles qui viennent rompre avec notre habitude de nous élancer avec témérité à l'assaut du jour nouveau. Succulente irruption de l'âme dans la vie du corps, de l'onirisme dans la froide raison.

Laissez-vous donc valser au rythme de la rêverie, laissez-vous donc porter par l'étrange torpeur, et que le lendemain vous saisisse enfin lorsque vous vous y attendrez le moins. 

 

 

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29/10/2015

Une hausse de la taxation de 100% sur le tabac à shisha ? Cap sur le marché noir !

 

Qu'avons-nous fait chers amis amateurs de cet instrument si finement ciselé, qu'avons-nous fait pour que s'abatte sur nous le courroux du Conseil Fédéral depuis le 1er mai ? Pourquoi devrons-nous payer 10 francs pour quelques misérables 50 grammes de tabac fruité alors que nous n'en payions jusqu'à maintenant que 5 ? Comment est-il possible de doubler ainsi les prix par la seule force de l’État et de sa morale sans que nul ne rechigne  et ne s'émeuve ? 

Et bien c'est fort simple, la majorité des consommateurs de shisha sont politiquement invisibles. Car ce sont
des jeunes. Or, c'est bien connu, les jeunes n'existent pas politiquement, car ils ne votent que fort peu. On peut donc décider pour eux qu'à présent ils trimeront le double pour s'offrir une poignée de tabac sans en subir nulle conséquence ou révolte. Point de lobby de la shisha, point de réaction médiatique ou politique, sur l'esthétique appareil le gouvernement s'acharnera et seul le silence lui répondra.

Est-ce que tout ceci est juste ?

Nullement. Le paternalisme de l'Etat s'acharne sur les membres les moins argentés de la société, et sur ses membres les moins influents, dans le seul but d'imposer sa morale et de leur faire les poches pour emplir les siennes.

Alors que faire ?

Nous n'obtiendrons jamais gain de cause politiquement, car notre influence politique est marginal. Faut-il se résigner et payer la dîmes ? Faut-il se courber devant l'Autorité ? 

La solution ne peut venir que de nous. Nous n'avons rien à attendre des politiciens. La solution à notre problème consiste à sortir du marché contrôlé par l’État. Les vendeurs et les acheteurs de tabac à shisha doivent s'organiser entre eux, hors de tout contrôle de l’État, et commercer en dehors de ses taxes. Le marché noir, voilà la solution ! C'est seulement là que nous échapperons à l'injustice qui s'abat sur nous et qui nous éreinte, et que nous goûterons les fruits défendus du narguilé.

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27/10/2015

Hypothèses explicatives sur l'émergence du mouvement libertarien en Europe

 

Pourquoi et comment des mouvements libertariens ont-ils pu se former en Europe ? Une première hypothèse que l'on peut émettre serait que les mouvements libertariens européens sont une importation des États-Unis. Cette hypothèse semble tout à fait fondée. Il est évident que le terme « libertarien » est né aux États-Unis en réaction au détournement de sens qu'a subi le terme « libéral ». En Europe, une telle évolution sémantique du mot « libéral » s'observe également. On peut en déduire – sans trop s'avancer – que l'adoption du terme « libertarien » en Europe reproduit cette évolution sémantique. A noter d'ailleurs que Henri Lepage, qui a introduit ce terme en Europe, le fait en référence directe aux États-Unis, dans le but même d'importer les idées libertariennes. En outre, les instituts européens Von Mises et les sections nationales de Students For Liberty sont tous des importations directes d'organismes américains, tandis que le European Free State Project est une copie du Free State Project américain. Ceci étant dit, tout cela ne nous permet pas d'éclaircir les raisons de l'émergence d'un mouvement libertarien en Europe.

L'historien Philippe Fabry a émis l'hypothèse1 que le mouvement libertarien incarne une nouvelle subversion, amenée à remplacer progressivement l'ancienne subversion gauchiste et marxiste devenue conservatrice (car favorable à l'ordre établi). Une telle hypothèse est corroborée par une série d'entretiens que j'ai menés par e-mails2 avec des militants libertariens, qui montre qu'une minorité d'entre eux provient d'organisations de gauche ou d'extrême gauche. Il semble donc possible qu'effectivement le mouvement libertarien projette une image subversive, de par la radicalité et l'utopisme de ses positions, qui attire des militants à la recherche de tels éléments au détriment des organisations de gauche et d'extrême gauche.

Mon hypothèse est que l'émergence des mouvements libertariens est reliée in fine à des facteurs économiques. Selon moi, ce sont les crises économiques qui provoquent l'émergence des mouvements libertariens. En effet, dans un contexte de crise économique, le grand public se sentant vulnérable a tendance à exiger davantage de protection et d’intervention de la part du gouvernement. Cette demande accrue pour des politiques interventionnistes et étatistes provoque une adaptation de l'offre politique sur le marché politique avec comme conséquence une étatisation de ce marché. Une telle étatisation laisse sur ses marges une demande inassouvie, celle des intellectuels libertariens. Cette avant-garde décide alors d'occuper ce nouvel espace idéologique qui lui est abandonné pour essayer de modifier à la baisse la demande en idées politiques étatistes. Ainsi, on peut observer que le mouvement libertarien américain naît en 1947 (avec l'invention du terme « libertarien » par Read), soit deux ans après la fin des douze années de gouvernement Roosevelt, gouvernement très interventionniste apparu en 1933, en pleine Grande Dépression (débutée autour de 1929).

Comparativement en Europe apparaît la Libertarian Alliance en 1977 au Royaume-Uni et en 1978 est publié l'ouvrage de Henri Lepage en France, qui introduit le terme « libertarien » en Europe, cela alors que les effets de la crise débutée en 1973 sont en train de prendre fin. Ces deux instances montrent que l'émergence des mouvements libertariens européens est consécutive à la crise de 1973-1978.

Enfin, les partis politiques libertariens européens se sont formés en 2007 (Italie), 2008 (Royaume-Uni), 2010 (Suisse), 2012 (Belgique), et 2013 (France), soit après la crise des subprimes débutée en 2007 (suivie de la crise de la zone euro).

Comme on peut le constater, dans ces trois cas les dates coïncident avec mon hypothèse. Les crises portent certes au pouvoir des partis interventionnistes, mais en même temps elles donnent naissance à l'antithèse de ces partis au pouvoir : le mouvement libertarien.

 

 

 

1 FABRY Philippe, « Gauche-droite : vers un basculement idéologique d'ampleur ? », Contrepoints, 3 février 2014.

2 Ces entretiens sont disponibles sur mon blog : [http://adrienfaure.blog.tdg.ch/entretien-avec-des-liberta...].

 

 

 

 

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26/10/2015

Comparaison entre le mouvement libertarien européen et le mouvement libertarien américain

 

 

Il n'existe pas de mouvement libertarien européen à proprement parler mais des mouvements libertariens européens, car chaque mouvement national a ses spécificités et ses caractéristiques qui lui sont propres. Mais l'ensemble de ces mouvements se réclame tous de la philosophie libertarienne. On peut noter la même chose du mouvement libertarien américain qui n'est en fait que la somme de cinquante-et-un mouvements libertariens différents.

Toutefois, le chercheur Sébastien Caré parle d'un mouvement libertarien américain, car les différences entre États américains sont probablement moindre que celles entre États européens. Dans son ouvrage Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial1il propose un découpage schématique de son évolution en quatre phases2. Premièrement une phase d'émergence de 1950 à 1969, durant laquelle le mouvement rompt progressivement avec ses anciennes attaches, d'abord conservatrices (rupture avec les républicains en 1965), puis gauchistes (rupture avec la New Left en 1969), et s'autonomise. Deuxièmement une phase de développement et de centralisation entre 1969 et 1983 durant laquelle le mouvement se déploie, développe ses institutions tel que le Libertarian Party en 1971 et le Cato Institute en 1977, et publie ses principaux ouvrages. Dans une troisième phase, on assiste à l'implosion du mouvement libertarien entre 1983 et 1985, parce que le Libertarian Party est miné par les conflits internes et la concurrence des républicains reaganiens. Enfin, dans une dernière phase, de 1985 à nos jours, le mouvement libertarien se décentralise radicalement, s'éparpille et se dissémine sous des formes très diverses, permettant une maximisation de la diffusion des idées libertariennes (selon un sondage Gallup de 2009, il y aurait 23% de libertariens aux États-Unis de nos jours).

Si l'on tente d'appliquer ce schéma en quatre phases aux mouvements libertariens européens, que remarque-on ? D'une part que les mouvements libertariens européens ont probablement déjà traversé la phase d'émergence, de 1970 à la fin des années 1990. D'autre part qu'ils ont entamé dans les années 2000 leur phase de déploiement et de centralisation avec la fondation des partis politiques libertariens qui réunissent la grande majorité des individus se revendiquant libertariens. Plus récemment, la constitution de Interlibertarians en 2011, puis de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens en 2015, montre une accentuation de cette centralisation des mouvements, puisque ces organisations sont essentiellement européennes. Cependant, en regard de la petitesse des mouvements libertariens européens, on peut déduire que ces derniers sont toujours dans leur phase de déploiement.

Toutefois, le mouvement libertarien européen diffère du mouvement libertarien américain en ce qu'il évolue dans des contextes locaux différents. Aux États-Unis, ce sont les contraintes du bi-partisme du système politique qui ont fait imploser le Parti Libertarien et ont provoqué la dissémination du mouvement, tandis que dans des contextes multi-partisans comme en Suisse, en Belgique ou en Italie, le mouvement libertarien n'a pas à faire face aux mêmes contraintes (et ne va donc pas forcément à suivre la même évolution).

En outre, on peut noter que de 1950 à 1990 le parti libertarien américain était dominé par les anarchistes libertariens, et que c'est seulement ensuite que le parti a adopté une ligne minarchiste ; tandis qu'en Europe, dans les cas étudiés, les partis défendent toujours une ligne minarchiste.

 

 

 

1 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit.

2 Idem, pp. 25-27.

 

 

 

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21/10/2015

Comparaison entre les différents mouvements libertariens nationaux en Europe

 

 

A travers l'étude des mouvements libertariens du Royaume-Uni, d'Italie, de Belgique, de France et de Suisse, on peut observer des caractéristiques communes. Dans chaque cas, c'est dans la fin des années 1970 et au cours des années 1980 que les idées libertariennes entament leur diffusion, essentiellement de manière livresque (Bruno Leoni, Claustrøføbia, Henri Lepage, la collection Libre-échange, la collection Laissez-faire) et intellectuelle (Libertarian Alliance, Cercle Hayek, conférence de l'International Society for Individual Liberty). Dans les années 1990, de premiers embryons d'organisations libertariennes voient le jour : la maison d'édition de Leonardo Facco qui lui sert de cercle de recrutement libertarien, l'Association des Libertariens en France, et Pro Libertate en Suisse. Il faut toutefois attendre les années 2000 pour que ces embryons d'organisations libertariennes soient remplacées par de véritables organisations libertariennes, essentiellement sous forme de partis politiques libertariens. Le schéma de développement qu'empruntent les mouvements libertariens nationaux passent donc toujours, dans les cas étudiés, par une première phase de diffusion des idées à l'attention des groupes intellectuels ou très politisés (1970-1990), suivie d'une seconde phase de constitution d'un embryon d'organisation libertarienne (1990-2000), avec, finalement, la formation dans les années 2000 de partis politiques libertariens.

Actuellement ces organisations sont encore toutes très petites, même si cette petitesse varie en fonction des pays puisqu'au Royaume-Uni le parti compte 2000 membres, tandis que le parti français n'en compte que 200. Il faut toutefois prendre en compte le fait que les différents partis libertariens n'ont pas été fondés en même temps. Ainsi, le parti français a été fondé en 2013 alors que le parti britannique a été fondé en 2008, ce qui pourrait participer à expliquer la différence d'effectifs. Cependant, il faut aussi noter que, si en Italie, au Royaume-Uni, en Belgique et en Suisse le mot libéral désigne une doctrine bien plus étatiste que le mot libertarien, ce n'est pas le cas pour la France où la domination culturelle du gaullisme, très étatiste depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, a eu pour conséquence de marginaliser les libéraux sans changer le sens originel du mot lui-même, ce qui a provoqué l'inter-pénétration du mouvement libertarien et du mouvement libéral.

Si les partis politiques libertariens d'Europe partagent tous une position commune, grosso-modo minarchiste (avec des inflexions plus radicales en Italie ou plus modérées en Suisse), ils diffèrent dans les tactiques qu'ils ont adoptées. En Suisse, en France, en Belgique et au Royaume-Uni, ils ont adopté une position réformiste et gradualiste en prônant la réduction progressive de l'intervention de l’État et en participant aux élections, tandis qu'en Italie le parti libertarien a adopté une stratégie plus radicale en défendent la sécession et l'évasion fiscale. Il est possible que l'apparition d'un concurrent libertarien, I Liberi Comuni, soit une conséquence de cette stratégie plus radicale. Toutefois, il est aussi envisageable qu'elle soit le simple reflet d'une adaptation aux modalités contextuelles locales.

Il se pourrait enfin qu'il existe une fracture générationnelle entre une génération de pionniers libertariens active durant la période de 1980 à 2000 et une nouvelle génération s'étant formée à partir des années 2000. La première génération, plus radicale dans ses orientations politiques, serait davantage issue du conservatisme et de la droite, tandis que la seconde génération, moins radicale, serait davantage issue de pans non politisés de la société, voire parfois de la gauche. Une observation superficielle de la composition du mouvement libertarien francophone pourrait probablement accréditer cette hypothèse, mais c'est surtout le conflit ouvert en Italie entre les « vieux » du Movimeno Libertario et les jeunes de Students For Liberty Italy qui la corrobore. 

 

 

 

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20/10/2015

Organisations libertariennes internationales actives en Europe

 

 

Si le mouvement libertarien européen est organisé, comme on l'a vu, en partis politiques, associations (notamment estudiantines), instituts de recherche et think tanks, il existe aussi des organisations libertariennes actives à l'échelle européenne. La plus importante d'entre elles est sans conteste la très active Students For Liberty (SFL).


European Students For Liberty (2011)

 

SFL a été fondée en 2008 aux États-Unis dans le but de diffuser les idées libertarienne au sein des universités et des milieux étudiants. SFL est donc une organisation étudiante mondiale, présente sur chaque continent. En 2011, une sous-organisation a été fondée pour le continent européen : European Students For Liberty. Ses sections, présentes dans les universités de la plupart des pays d'Europe, organisent des conférences, diffusent des ouvrages libertariens et organisent diverses activités du même type1. En dehors de SFL, il existe d'autres organisations libertariennes internationales comme Interlibertians.


Interlibertarians (2010)


Fondée en février 2010 par le
Movimento Libertario et les Liberisti Ticinesi, l'organisation vise à créer une Internationale Libertarienne comme alternative à l'Internationale Libérale, servant de réseau entre toutes les organisations politiques et associations culturelles libertariennes2. Depuis 2011, elle organise une conférence annuelle à Lugano sur des thématiques libertariennes3 (banques centrales, monnaies privées, démocratie, etc.). C'est au sein de Interlibertarians que les partis libertariens ont décidé de fonder une seconde organisation libertarienne internationale qui leur est entièrement dévolue, l'Alliance Internationale des Partis Libertariens (AIPL)4.


Alliance Internationale des Partis Libertariens (2015)


Le 6 mars 2015, les partis libertariens d'Afrique du sud, d'Allemagne, de Belgique, du Canada, d'Espagne, des États-Unis, de France, d'Italie, des Pays-Bas, du Royaume-Uni, de Russie, et de la Suisse alémanique, fondent l'Alliance Internationale des Partis Libertariens (AIPL) à Bournemouth (Royaume-Uni)5. Ils ont, depuis, été rejoints par les partis libertariens d'Australie, d’Écosse, de Norvège, et de la République Tchèque. L'AIPL a pour objectif de promouvoir et développer une collaboration et un réseau de partis libertariens ainsi que d'établir et défendre des perspectives et solutions politiques libertariennes au niveau mondial6.


European Free State Project (2015)


Enfin, en avril 2015, le Français Gilles Laurent a lancé un projet d'émigration européenne dans le canton du Tessin. Ce projet, le European Free State Project, inspiré de son homonyme américain - qui prône depuis 2001 une émigration américaine dans l’État du New Jersey - consiste à recueillir l'engagement de 3500 Européens à venir émigrer en même temps au Tessin7. L'idée étant autant de fonder une communauté libertarienne en Europe que de transformer le Tessin en un canton libertarien par l'engagement politique. En juin 2015, seule une trentaine de personnes s'étaient engagées à émigrer au Tessin.

 

 

 

1 MCCOBIN Alexander, A reason for optimism : the internationalization of Students For Liberty, 2012.

2 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsible de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

3 Archives de Interlibertarians en ligne, [http://www.interlibertarians.org/], 2015.

4 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsible de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

5 NIMSGERN Jean-François, « Fondation de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens », Contrepoints, 12 mars 2015.

6 Entretien avec Hilary Hackleman, secrétaire de l'Alliance Internationale des Partis Libertariens, réalisé en mars 2015.

7 Entretien avec Gilles Laurent, fondateur du European Free State Project, réalisé entre octobre 2014 et avril 2015.

 

 

 

 

 

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16/10/2015

Les libertariens en Suisse

 


Les premiers libertariens en Suisse apparaissent à la fin des années 19701, probablement à nouveau grâce à la publication de Demain le capitalisme de Henri Lepage en 1978. Un événement marquant dans le développement des idées libertariennes en Suisse est la tenue de la première conférence de Libertarian International2, en 1983 à Zürich3. Cette organisation libertarienne internationale, fondée en 1980 par des militants libertariens canadiens, se nomme aujourd'hui International Society for Individual Liberty.Elle organise des conférences et des camps, et finance également des publications pour diffuser les idées libertariennes. Au début des années 1980, on ne compte qu'entre 10 et 20 libertariens en Suisse4.


Pro Libertate (1991)


En 1991, les libertariens suisses fondent
Pro Libertate5. En son sein ils organisent des conférences, créent un site web, et participent aux débats publics. Leurs meetings rassemblent jusqu'à une cinquantaine de personnes. Les libertariens suisses y militent ainsi jusqu'en 20056, date à laquelle Pro Libertate cesse d'être active. En 2002, un reportage de la Radio Télévision Suisse7 rapporte qu'il existerait entre 1000 et 2000 libertariens en Suisse. Ce chiffre est toutefois une simple estimation de la part des libertariens interviewés8 et ne désigne probablement pas tant les individus se réclamant du libertarianisme que des individus considérés comme étant libertariens par les libertariens interviewés.


I Liberisti Ticinesi (2010) – Unabhängige Partei (2013) - Le parti libertarien de Genève (2014)

 

En décembre 2010, le parti politique I Liberisti Ticinesi est fondé par l'ingénieur mécanique Rivo Cortonesi, l'informaticien technique Franco Bertelli et le technicien radio-visuel Gianni Demarin. Aucun des trois ne faisait de politique auparavant. Le parti compte aujourd'hui entre 10 et 15 membres9.

En 2013, d'anciens membres du parti libéral-radical et des jeunes libéraux-radicaux fondent le Unabhängige Partei10, d'orientation minarchiste, et présent dans les cantons de Zürich, Saint-Gall et Thurgovie.

En septembre 2014, des étudiants fondent le parti libertarien de Genève, d'orientation libéral classique. Le terme « libéral » étant assimilé par le grand public et les médias au parti libéral radical, le choix du terme « libertarien » pour désigner les idées favorables à un marché libre s'est fait dans le but de se démarquer de ce parti. On retrouve ici une analyse et un choix sémantique identique à ceux réalisés par les libertariens belges. L'écrivain libertarien Thierry Falissard, résidant en Suisse, écrit à ce sujet : « Les politiciens dits ''libéraux'', quant à eux, avancent des propositions destinées à une société particulière, sans pour autant chercher une cohérence d’ensemble, car des éléments non libéraux, opportunistes, conservateurs ou nationalistes, explicables historiquement ou socialement, y sont mêlés11. »

Enfin, il est probable que le développement de partis libertariens en Suisse ait été facilité par la fusion du parti radical et du parti libéral en 2009, car cette dernière a réduit l'influence des libéraux en leur laissant une position minoritaire au sein du nouveau parti. 

 

 

1 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

2 Archives de International Society for Individual Liberty, [http://isil.org/about/], 2015.

3 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

4 Idem.

5 « L'Etat est strictement parasitaire », Le Courrier, édition du 4 septembre 2004.

6 Entretien avec Stefan Metzeler, ancien membre de Pro Libertate, réalisé en juin 2015.

7 MELILLO Giuseppe, « Les libertariens veulent une société entièrement privatisée », reportage télévisé de Mise au point, 2002.

8 Entretien avec Giuseppe Melillo, réalisateur du reportage télévisé de Mise au point sur les libertariens en 2002, réalisé en juin 2015.

9 Entretien avec Rivo Cortonesi, co-fondateur des Liberisti Ticinesi, réalisé entre juin et août 2015.

10 Entretien avec Frédéric Jollien, président de Swiss Students For Liberty, réalisé entre octobre 2014 et août 2015.

11 FALISSARD Thierry, Faut-il avoir peur du libéralisme ?, éditions Institut Coppet, 2013.

 

 

 

 

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12/10/2015

Les libertariens en France

 

 

Selon les historiens Philippe Nemo et Jean Petitot, de 1830 à 1958 la France aurait été un pays s'inscrivant dans le courant démocrate-libéral, courant bien moins favorable à une intervention moindre de l’État dans l'économie que le libéralisme classique1. Toutefois, la Ve République serait marquée par une croissance des idées favorables à une plus grande intervention de l’État dans l'économie. Ils parlent d'ailleurs à ce propos d'une montée du bonapartisme et du jacobinisme2 et écrivent : « Dans un pays comme la France, le seul consensus politique réel unifiant l'ensemble des partis politiques est le rejet d'un ''ultra-libéralisme'' fonctionnant comme un bouc émissaire (ce qui explique que le libéralisme ait, de très loin, la plus faible des représentations politiques)3. »

L'historien René Rémond analyse la situation du libéralisme en France différemment. Il considère en effet l'Union pour la démocratie française (UDF) comme étant libérale, et identifie son parcours au parcours du mouvement libéral français. Dans la mesure où l'UDF est éloignée du libéralisme classique, on ne peut que constater que le sens du mot « libéral » est éloigné des idées favorables à un marché libre durant ces années, et cela dès l'année 1978, date de fondation de l'UDF4.

Ce contexte d'un libéralisme fortement éloigné des idées favorables à un marché libre peut expliquer pourquoi il a existé dès les années 19805 et 2000 un mouvement libertarien, dont un Cercle Hayek6et une Association des Libertariens (ADEL)7. Face à la marginalité de leurs idées, les libertariens français ont très tôt cherché à se faire entendre. Il convient néanmoins de mentionner l'existence entre 1997 et 2002 de Démocratie Libérale, successeur du parti radical, dirigé par Alain Madelin, dont l'orientation était plutôt libérale classique. Dans les années 2004-2005, bon nombre de libertariens sont aussi actifs au sein de l'association Liberté Chérie. Mais c'est seulement en 2010 qu'apparaît la première organisation libertarienne française d'une certaine importance avec la fondation de l'Institut Coppet.

 

L'Institut Coppet (2010)

 

Depuis 20108, il existe en effet un institut de recherche libertarien9 français : l'Institut Coppet. Ce dernier se donne comme mission de faire découvrir au public français les idées libertariennes et redécouvrir la tradition libérale classique française, aujourd'hui largement méconnue, dont les figures les plus représentatives sont des penseurs comme Anne Robert Jacques Turgot, Jean-Baptiste Say, Charles Dunoyer, Frédéric Bastiat ou Gustave de Molinari. Il entend réaliser ses objectifs par la publication et la traduction d'ouvrages, de journaux, de vidéos et d'articles, et par l'organisation de conférences. En dehors de l'Institut Coppet, il existe aussi un parti libertarien en France depuis début 2013 : le Mouvement des Libertariens (MdL).


Le Mouvement des Libertariens (2013)


Le MdL a été fondé début 2013 par Stéphane Geyres, consultant en informatique de 53 ans, et 9 autres libertariens sur la base de la conviction que les partis français se revendiquant libéraux sont voués, de par leur carriérisme, à l'échec10. La ligne du parti est minarchiste avec un horizon anarchiste. Le parti compte environ 200 membres répartis sur plusieurs sections (Paris, Toulouse, Montpellier, Nantes)11. Le parti a participé à l'élection partielle de Villeneuve/Lot avec comme candidat son président de l'époque, Stéphane Geyres (il obtient 0,18% des voix). Depuis juillet 2014 le président du parti est Jean François Nimsgern, spécialiste en droit fiscal et en droit des affaires, qui milita à l'UDF dans sa jeunesse12. A noter que le MdL entretient de bons rapports avec Students For Liberty à Paris.

La petite taille du MdL s'explique par le fait qu'en France, les libéraux sont, eux-aussi, relativement marginaux. En conséquence, les libertariens sont extrêmement mélangés aux libéraux, et fréquentent des organisations se réclamant du libéralisme comme Liberté Chérie. Tandis que les libéraux classiques ne militent que dans des organisations libérales et non au sein du MdL, contrairement à la situation belge. Cette marginalité du libéralisme en France s'explique par la domination du gaullisme, très étatiste et interventionniste, au sein des cultures politiques de droite et du centre, du keynésianisme à gauche, du marxisme à l'extrême gauche, et d'une forme de national-étatisme à l'extrême droite.

Hors du MdL, il existe des libertariens actifs au sein du parti libéral démocrate, qui s'inscrit dans la succession de feue Démocratie Libérale. Ces libertariens forment une petite minorité, peut-être 5 à 10%, des membres du parti.

 

 

 

1 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., p.10.

2 Idem.

3 Ibidem, p. 12.

4 REMOND René, Les droites aujourd'hui, Éditions Louis Audibert, Paris, 2005, pp. 132-157.

5 Entretien avec Bertrand Lemmennicier, écrivain libertarien, réalisé en juin 2015.

6 Entretien avec Marc-Henri Grunet, fondateur du Cercle Hayek, réalisé en juin 2015.

7 Entretien avec Jean François Nimsgern, président du Mouvement des Libertariens, réalisé entre mars et juin 2015.

8 Archives de l'Institut Coppet, [http://www.institutcoppet.org/linstitut-coppet], 2014.

9 Entretien avec Damien Theillier, président de l'Institut Coppet, [http://www.institutcoppet.org/2015/07/28/entretien-avec-d...], en juillet 2015.

10 Entretien avec Alain Cremades, membre du Mouvement des Libertariens, réalisé entre février et mars 2015.

11 Entretien avec Jean François Nimsgern, président du Mouvement des Libertariens, réalisé entre mars et juin 2015.

12 Idem.

 

 

 

 

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10/10/2015

Les libertariens en Belgique

 

 

En francophonie européenne, on retient généralement la publication en 1978 de l'ouvrage Demain le capitalisme1 de l'économiste français Henri Lepage comme l'ouvrage ayant introduit le terme « libertarien » en francophonie. Toutefois, Henri Lepage aurait aussi employé ce terme auparavant dans un article publié en mars 1977 intitulé « Du nouveau en économie-politique : le capitalisme libertarien2 » et Maurice Roy l'aurait repris dans son livre publié la même année Vive le capitalisme3.

Dans le contexte belge, ce sont d'abord des auteurs comme Henri Lepage ou l’écrivain et éditeur Guy Sorman qui ont fait connaître les libertariens américains à la génération de jeunes Belges des années 1980. Puis, la collection Libre-échange aux Presses universitaires de France (1980-1994) et sa publication des œuvres de Friedrich Hayek. Et enfin, la création par les éditions des Belles Lettres de la collection Laissez-faire (1982-1993) qui a entre autres publié les œuvres de Murray Rothbard (création rendue possible par Michel Desgranges, l'ancien directeur des Belles Lettres)4.


Le Parti Libertarien de Belgique (2012)


C'est au printemps 2012, sur
Facebook, que l'idée de fonder un parti libertarien voit le jour. Ses principaux instigateurs sont les Wallons Patrick Smets, Yorick Cool, Pierre-Yves Novalet, Youness El Mouhafidi et Quentin Meunier. Ils se connaissent depuis des années et ont pu rassembler un cercle de libertariens sur le forum liberaux.org. Patrick Smets, politologue de formation et entrepreneur dans le domaine libraire, défend depuis 15 ans les idées libertariennes. Il a été membre du parti réformateur-libéral, ancêtre du Mouvement Réformateur, puis président des étudiants libéraux de 1994 à 1996. Yorick Cool, juriste de formation et chef de projet dans l'informatique, adhère au libertarianisme depuis 10 ans. Il n'était pas membre d'un parti politique avant de participer à la fondation du PLB5. Pierre-Yves Novalet, titulaire d'un master en sciences de gestion et comptable, est libertarien depuis 15 à 20 ans. Il a été membre du parti réformateur-libéral jusqu'en l'an 2000, qu'il a quitté dégoûté6. Youness El Mouhafidi, en formation en ingénierie, raconte7 : « C'est sous l'impulsion de la seconde campagne présidentielle de Ron Paul, en 2007, que j'ai proposé l'idée d'un parti. A l'époque, il y avait beaucoup de réticences sur ce projet. Nous nous sommes rencontrés et avons décidé de lancer une association de défense des idées libérales en récupérant le concept français de Liberté Chérie et également le nom. »

Le Parti Libertarien de Belgique (PLB) est fondé le 11 novembre 2012 à Namur8. Une cinquantaine de personnes sont présentes. Le choix de fonder un parti se réclamant du libertarianisme et non du libéralisme est justifié par le fait que le mot « libéral » est trop associé aux vieux partis de droite et parce qu'il y a déjà cinq partis politiques qui se disent libéraux en Belgique francophone. Il y a donc volonté de la part du parti de se démarquer. En outre, le choix du mot « libertarien » est un choix stratégique car il amène le public à s'interroger sur le sens de ce mot et ainsi à découvrir les idées libertariennes.

Cédric Pissoort, l'un des membres présents lors de la fondation du parti, précise cette idée : « Dans un think tank ou autre organisation qui se veut rigoureuse intellectuellement, le mot ''libertarien'' ne se justifie pas tellement que ça, si ce n'est qu'on regroupe généralement le minarchisme et l'anarcho-capitalisme sous ce terme, qui représente donc une mouvance bien précise du libéralisme. Mais pour faire de l'activisme, il vaut mieux utiliser le mot ''libertarien'', même pour défendre des idées libérales classiques. En effet, en Belgique, le mot ''libéral'' est associé au Mouvement Réformateur, une bande de droitiste avec une tendance très marquée pour le keynésianisme en économie9. » Ces mots font écho aux mêmes justifications que celles données par les autres organisations libertariennes.

Le parti vise essentiellement à faire un travail de diffusion des idées10. Le 11 novembre 2013, le bureau du parti a présenté une proposition de programme qui a été adopté unanimement après amendements11. Ce programme est d'orientation minarchiste. Le parti accepte toutefois les libéraux classiques et les libertariens anarchistes. Le PLB est parvenu depuis à fonder quatre sections locales : une à Bruxelles, une à Namur, une à Liège et une à Eupen. Il compte encore en fonder une à Hainaut et une autre dans la communauté germanophone. En mai 2014, il a participé aux élections fédérales12 et obtenu 0,15% en Wallonie et plus d'1% dans la petite région germanophone. Suite à ces élections, un élu germanophone a rejoint le parti, lui permettant d'avoir son premier élu. En juin 2015, le PLB comptait une centaine de membres13.

En dehors du PLB, le mouvement libertarien n'existe pas de manière structurée en Belgique francophone. Il existe simplement quelques libertariens membres du Mouvement Réformateur14 (droite) et probablement éparpillés dans d'autres partis.

En Flandre, plusieurs associations estudiantines sont membres de Students For Liberty. Ce qui n'est pas le cas en Belgique francophone.

 

 

1 LEPAGE Henri, Demain le capitalisme, Librairie Générale Française, Paris, 1978.

2 LEPAGE Henri, « Du nouveau en économie-politique : le capitalisme libertarien » in Réalités, mars 1977.

3 ROY Maurice, Vive le capitalisme, Plon, Paris, 1977.

4 Entretien avec Patrick Smet, président du Parti Libertarien de Belgique, réalisé de septembre 2014 à juin 201.

5 Entretien avec Yorick Cool, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

6 Entretien avec Pierre-Yves Novalet, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

7 Entretien avec Youness El Mouhafidi, cofondateur du Parti Libertarien de Belgique, réalisé en août 2015.

8 « Le parti libertarien belge officiellement lancé », Contrepoints, 14 novembre 2012.

9 Entretien avec Cédric Pissoort, membre du PLB, présent lors de sa fondation, réalisé entre février et août 2015.

10 « Le parti libertarien belge officiellement lancé », Contrepoints, 14 novembre 2012.

11 « Le Parti Libertarien se présentera aux élections belges », Contrepoints, 12 avril 2014.

12« Le Parti Libertarien aura des candidats aux élections belges de mai 2014 », Contrepoints, 26 avril 2014.

13 Entretien avec Cédric Pissoort, membre du PLB, présent lors de sa fondation, réalisé entre février et août 2015.

14 Entretien avec Christopher Mariën, membre du Mouvement Réformateur, réalisé en mai 2014.

 

 

 

 

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08/10/2015

Les libertariens en Italie

 

 

Le libéralisme italien est à l'origine associé à l'unification de l'Italie (1847-1870) et donc au nationalisme plutôt qu'au libre marché. On parle d'ailleurs de « Stato liberale » pour désigner l’État qui naît du processus d'unification italienne1. En analysant la période allant du début de l'Italie fasciste (1922) à 1990, les historiens Raimondo Cubeddu et Antonio Masala constatent que le mouvement libéral est « dans une sorte de léthargie »2. Un conflit sémantique émerge durant cette période sur le sens du mot « libéral » et les partisans du libéralisme classique adoptent l'étiquette de « libériste » pour se distinguer. Les historiens Philippe Nemo et Jean Petitot écrivent à ce propos : « La distinction (...) entre ''libéralisme'' (...) et ''libérisme'' (...) a joué dans la vie politique de la Péninsule un rôle plutôt négatif, en permettant à des intellectuels et à des hommes politiques de croire qu'ils défendaient authentiquement la liberté alors même qu'ils prônaient ou pratiquaient l'étatisme3. » C'est donc dans un contexte où l'étiquette « libérale » est loin de signifier une moindre intervention de l’État que va se développer un mouvement libertarien, dans la continuité, puis le dépassement de l'étiquette « libériste ». Tout comme l'étiquette libertarienne a supplanté l'étiquette libérale classique aux États-Unis en radicalisant la doctrine, de la même façon le remplacement de l'étiquette libériste en Italie se traduit par la radicalisation de cette doctrine.

C'est précisément durant les années 1960 qu'apparaissent les idées libertariennes en Italie grâce aux études pionnières du philosophe et juriste Bruno Leoni (1913-1967) et des revues Claustrøføbia et La rivista che rompe il cerchio (éditée par Riccardo La Conca) dans les années 1970. A ce propos, il convient de noter la publication de deux ouvrages de Leoni : Freedom and the Law4 en 1961, inspiré des travaux de Murray Rothbard - l'un des fondateurs du mouvement libertarien américain - et Mito e realtà dei monopoli5 en 1965. Toutefois, le terme « libertarien » lui-même n’apparaît pas avant les années 1980 en Italie. Ce serait l'économiste français Henri Lepage qui l'aurait introduit en Italie en 1978 dans son ouvrage Demain le capitalisme traduit en italien6, dans lequel il présente les apports des économistes américains libertariens à la science économique. Entre les années 1990 et 2000, le libertarianisme trouve son porte-parole en le journaliste Leonardo Facco, ex-militant de la Ligue du Nord, qui fonde une maison d’édition et s’entoure d’intellectuels favorables au libre-marché, à la sécession et à la liberté économique7.


Usemlab (2002)


En 2002, la dynamique en direction de la formation d'un mouvement libertarien organisé en Italie se renforce avec la fondation de l'association
Usemlab à Turin par Francesco Carbone, consultant et analyste financier, à présent membre du Movimento Libertario, pour promouvoir les idées libertariennes. A partir de 2007, elle est devenue une maison d'édition publiant divers ouvrages en phase avec les idées libertariennes. A la suite de Usemlab, émerge le premier parti libertarien italien : il Movimento Libertario.

 

Il Movimento Libertario (2007)

 

Le Movimento Libertario (ML) était à l’origine une association fondée par Leonardo Facco, Giorgo Fidenato et Marcello Mazzilli à Treviglio, dans la province de Bergamo, le 24 septembre 2005, sur la base d’un manifeste, Manifesto e Costituzione del Movimento Libertario, rédigé par Leonardo Facco, actuel administrateur délégué du ML. Un an plus tard, en septembre 2007, le ML décide de se constituer en parti politique afin de pouvoir interagir sur le plan international avec les autres partis politiques libertariens. Toutefois, et il faut le noter, le ML se refuse à avoir le moindre élu, car il se conçoit comme une « communauté politique » opposée à la « politique politicienne » et à toute stratégie électoraliste, mais favorable à l’abstentionnisme, à la sécession, et à un militantisme ayant une portée de transformation culturelle. Autrement dit, leur action politique vise à changer les mœurs et les mentalités sur le long terme et non à emporter un simple vote électoral à court terme. Le ML ne croit pas que le système politique italien soit réformable et ne défend pas des politiques publiques particulières pour rendre l’État davantage efficient. Il ne proscrit néanmoins pas totalement l’idée de présenter des candidats lors d’élections, mais dans le but d’employer ces élections comme tribunes pour diffuser les idées libertariennes, et accepterait de soutenir un parti adhérant à ses positions8. Le rédacteur en chef de la revue du ML, Luca Fusari, raconte à ce propos9 : « En Italie il existe trop de formations politiques qui se disent nominalement libérales et/ou libéristes, mais qui ne le sont pas, dans le seul but de gagner des votes électoraux ; le ML a ainsi préféré faire un choix à contre-courant et ne pas présenter de candidats10. »

La ligne du parti est plutôt minarchiste, favorable à un État limité aux fonctions régaliennes, avec un horizon anarchiste, les libéraux classiques, les minarchistes, et les anarchistes libertariens étant tous les bienvenus au sein du parti. Étant donné qu’il prône l’évasion fiscale, conçue comme un acte de résistance à l’État, le ML refuse de divulguer le nombre de ses membres ou le nombre de ses sections. Il affirme toutefois que le nombre de ses soutiens ne cesse de croître, notamment parmi les travailleurs indépendants, les entrepreneurs et les jeunes. Ceci serait en partie dû à sa médiatisation dans des journaux et dans des télévisions et radios locales et nationales. Il serait donc présent dans tout le pays, avec une prédominance au Nord. En outre, le ML publie une revue en ligne : Miglio Verde.

Contrairement aux autres mouvements libertariens européens étudiés, les relations entre le ML et Students For Liberty Italy(SFLI), branche italienne de l'organisation internationale étudiante libertarienne Students for Liberty, sont mauvaises. Si entre 2008 et 2014 les deux organisations collaboraient harmonieusement, depuis un an et demi elles ont cessé toute collaboration pour cause de divergence sur la crise ukrainienne et sur son analyse par Ron Paul (homme politique américain et leader des libertariens actifs au sein du parti républicain). Le ML soutient Ron Paul dans son appel à prendre des mesures militaires et des sanctions contre la Russie, tandis que le SFLI s'y oppose. De plus, le ML est proche du think tank paléolibertarien11Von Mises Institute (les paléolibertariens délaissent les combats en faveur de la liberté des mœurs, au profit de la liberté économique) tandis que le SFLI est proche du think tank libertarien Cato Institute12. En outre, le SFLI est accusé d'être pro-européen, juspositiviste (c'est à dire qui admet que c'est l’État qui crée légitimement le droit), et favorable à une immigration libre. Tandis que le ML est sécessionniste et eurosceptique, jusnaturaliste (position consistant à penser qu'il existe des droits adaptés à la nature humaine et que ces droits sont les seuls légitimes) et favorable à une limitation de l'immigration clandestine. Par ailleurs, le ML accuse le SFLI d'avoir interdit la vente des ouvrages de Hans-Hermann Hoppe (leader des paléolibertariens contemporains). Enfin, le ML accuse le SFLI d'être une organisation libérale et non libertarienne.

Ce conflit entre les deux organisations nous permet de tirer un portrait assez clair de leurs positions politiques et de leurs stratégies respectives. D'un côté, on a affaire, avec le ML, à une organisation libertarienne à tendance conservatrice et aux positions très radicales, notamment la revendication de la sécession, et de l'autre, avec les SFLI, à une organisation plus favorable à un gradualisme politique (avec des réformes) et à un progressisme en matière des mœurs.


Il Tea Party Italia (2010)


En dehors du ML, il existe d'autres organisations libertariennes italiennes engagées en politique. Le
Tea Party Italia (TPI) est l'un deux. Il s'agit d'un mouvement politique et d'un groupe de pression, et non d'un parti, qui s'est formé en 2010 sur la base d'une opposition aux taxes en s'inspirant du Tea Party américain plutôt que de la révolte de Boston. Les membres du TPI se retrouvent aussi bien au sein de divers partis politiques que hors des partis, mais sa ligne générale anti-étatiste en fait un mouvement libertarien13.


Il Von Mises Institute Italia (2011)

 

En sus des organisations politiques libertariennes, il existe aussi en Italie des instituts de recherche et des think tanks libertarien. L'un d'entre eux est le Von Mises Institute Italia. Fondé en 2011 comme think tank par Francesco Carbone, celui-même qui avait fondé Usemlab en 2002, il a pour objectif de promouvoir les idées libertariennes. Comme on l'a vu, l'institut collabore fortement avec le ML14.


I Liberi Comuni (2014)


Il existe en plus du ML, un autre parti politique libertarien italien : I Liberi Comuni. En mai 2014 le parti I Liberti Comuni a été fondé par Rivo Cortonesi, fondateur aussi des Liberisti Ticinesi. Il s'agit d'un parti davantage axé sur les idées fédéralistes et constitutionnalistes que sur les idées sécessionnistes du ML, et qui s'inscrit dans une stratégie réformiste15. En ce sens, il a refusé de s'engager dans une plate-forme commune en faveur de l'évasion fiscale avec le ML16.

 

En conclusion de cette partie portant sur les libertariens italiens, on peut noter que la figure de Leonardo Facco semble être inséparable du libertarianisme italien, tant il est au cœur de son déploiement dans l'espace politique, d'abord purement intellectuellement avec sa maison d'édition, puis avec la fondation du ML et la rédaction de son manifeste fondateur. On peut aussi se faire la même réflexion à propos de Francesco Carbone qui semble jouer un rôle clef dans le développement du libertarianisme italien en fondant successivement Usemlab puis le Von Mises Institute Italia.

 

 

 

 

1 NEMO Philippe et PETITOT Jean, Histoire du libéralisme en Europe, op. cit., pp.557-558.

2 Ibidem. p. 558.

3 Ibidem, p. 35.

4 LEONI Bruno, Freedom and the Law, Princeton, New Jersey, Toronto, Londres et New York, D. Van Nostrand Company Inc., 1961.

5 LEONI Bruno, Mito e realta dei monopoli, Milano, Giuffrè Editore, 1965.

6 LEPAGE Henri, Domani il capitalismo, Roma, Edizioni L'Opinione, 1978.

7 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians , réalisé en juin 2015.

8 Idem.

9 Idem.

10 « In Italia esistono troppe formazioni politiche che si dicono nominalmente “liberali” e/o “liberiste” pur non essendolo, al solo scopo di prendere voti elettorali ; il ML ha quindi preferito fare una scelta controcorrente e non candidarsi. »

11 CARE Sébastien, Les libertariens aux État-Unis : sociologie d'un mouvement asocial, op. cit., pp. 159-162.

12 Ibidem, pp. 165-168.

13 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

14 Idem.

15 Archives de I Liberti Comuni en ligne, [http://www.libericomuni.it/index.php/documenti], 2015.

16 Entretien avec Luca Fusari, rédacteur en chef de la revue du Movimento Libertario et responsable de la communication pour Interlibertarians, réalisé en juin 2015.

 

 

 

 

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