18/12/2015

Rapport des Hommes au présent et événements dits historiques

 

Antoine Conforti II poursuit sa réflexion sur l'Histoire. Une troisième partie suivra. 
Bonne lecture ! 

 

Suite à un précédent petit texte sur les intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, j’ai pensé à mettre par écrit un sentiment que j’ai depuis plusieurs années de l’existence d’un phénomène directement lié à la question de l’Histoire et, en particulier, de l’Histoire univoque. Il ne s’agit pas d’une conséquence de l’idée précédemment avancée, ni d’un prérequis d’icelle, mais cette proposition que je vais présenter ici peut aussi faire office, comme corollaire, dans une manifestation particulière, d’une raison plus vague ou sous-jacente, comme dans un genre de catégorie d’ordre secondaire, pouvant pousser les gens à écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire.

Le sujet qui m’intéresse est, en quelque sorte, d’ordre psychologique et il est très certain que des psychologues aient proposé, sinon la thèse que je vais avancer, des thèses convergentes ou, au contraire, divergentes, auquel cas je serais ravi qu’on me les présente afin que je puisse les étudier et, selon, revenir sur mon jugement.

 

0. Précisions sur les privilèges et autres choses quelconques

 

Avant de commencer, je veux donner quelques précisions sur ce que j’ai dit, dans mon dernier texte, sur les privilèges ainsi que peut-être d’une certaine façon aussi des développements et autres digressions quelconques.

J’ai donné deux genres de privilèges dans leur présentation, mais peut-être ma définition laissait déjà voir que je n’entends pas que les propriétés soient quelque chose d’autre à proprement parler que les statuts : Les propriétés ne sauraient être reconnues indépendamment d’un statut de propriétaire et c’est plus justement un attribut secondaire de ce statut de propriétaire. En effet, reconnaître une certaine propriété, c’est reconnaître le statut de propriétaire d’une certaine entité (individu, société, &c.) sur un certain objet (territoires, moyens de production, &c.) identifié par l’intellecte. C’est pourquoi on peut dire, plus simplement que je ne l’ai fait la dernière fois, qu’un privilège est : un statut avantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire. Symétriquement, on pourrait choisir un mot pour désigner un statut désavantageux devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire, mais je ne peux pas trouver de mot approprié maintenant. Peut-être le meilleur auquel je pense serait : oppression.

Mon texte précédent donne un bon argument, d’après moi, pour établir une corrélation entre l’écriture ou la conservation de la dite Histoire et les personnes profitant de ces privilèges. De cette façon, il rejoint en beaucoup de points les thèses d’auteurs comme Edward Saïd. Néanmoins une forme d’aliénation simple, d’après moi, sinon même l’intérêt de dominion d’ordre formel, pourrait pousser les opprimés (pour garder ce nouveau terme) à écrire et conserver l’Histoire telle qu’elle ne leur profiterait pas. La suite va proposer une explication complémentaire, comme annoncé plus haut, sur ce qu’on pourrait nommer improprement le besoin d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire, au lieu que le premier identifiait simplement des intérêts pouvant pousser les hommes à le faire, encore que c’en sera un genre de corollaire, car le sujet portera sur un phénomène antérieur en nature, mais les choses seront sans doute plus claires après la lecture de ce qui vient.

 

1. Rapport des hommes au présent

 

Mon sentiment, qui ne repose sur aucune étude précise mais sur des lectures diverses et ma propre perception des choses au jour le jour, est que les gens ont beaucoup de mal à apprécier la réalité présente, voici quelles en sont selon moi les causes et les conséquences :

 

1.1 Première dichotomie : appréhension du présent et comparaison

 

L’appréhension de la réalité semble hélas, d’après moi, se former en même temps que la nature de ses objets est formulée, autrement dit, qu’une réalité de l’ordre de la perception sensorielle est restituée en mots, en langage, nécessairement dans la mesure du possible et plus en particulier de ce qui est possible à la personne qui effectue cette restitution. C’est le meilleur des cas, mais en fait la restitution peut s’effectuer dans une mesure bien moindre que la possibilité, ce qui est sans doute ce qui se passe le plus souvent, selon des facteurs sans doute divers, mais je pense au moins à l’attention.

La raison de ceci est simple et dépend certainement d’un mode de la pensée très commun, sinon absolument prévalent, antérieur même au langage, qui veut que l’on interprète les choses nouvelles à la mesure des choses connues, par un genre de comparaison. Ainsi les perceptions présentes sont évaluées à la lumière des catégories déjà formées dans la mémoire et, si comme je l’ai dit l’appréhension de la réalité semble se faire en même temps que la formulation de la nature de ses objets, c’est simplement parce que ce sont les mots qui servent le mieux au rappel des catégories déjà formées dans la mémoire. Ainsi l’évaluation des perceptions présentes dépend de leur formulation, puisqu’il faut que les catégories déjà formées dans la mémoire viennent se confronter à elles et nous permettre de prendre conscience des objets présents de la réalité par ce genre de comparaison.

Pour ne pas avoir à écrire ici un très long traité, mais me concentrer sur le sujet que je veux présenter, je laisse de côté beaucoup de considérations sur la nature du temps, de la réalité, du langage, des perceptions, du jugement, de leurs rapports, &c.

 

1.2. Seconde dichotomie : appréhension du présent et témoignage

 

Si la plupart des perceptions ne demandent pas une évaluation très attentive pour être appréhendées, parce qu’elle est de l’ordre des habitudes, il y en a dont l’évaluation utilise des ressources mentales importantes et peut demander un certain temps. Dans une situation comme celle-ci, le témoignage d’une autre personne présente percevant la même réalité peut précéder l’aboutissement de la comparaison dont nous avons parlé plus haut et qui doit déterminer l’évaluation des objets de cette même réalité. Ce témoignage, qui rend les objets de la réalité tels qu’évalués par la personne qui en fait part, peut jouer un rôle sur l’évaluation du sujet à qui il en fait part, voire la déterminer.

À plus grande échelle, il semble qu’il y ait une tendance parmi les hommes à préférer le consensus pour déterminer la réalité. De nombreuses expériences ont montré que l’on pouvait, dans une très grande mesure, renoncer à sa perception ou la nier pour s’accorder au témoignage d’autres personnes. De la même façon, la prévalence de certains objets de la réalité peut être acceptée par simple volonté de consensus.

 

2. Des événements dits historiques

 

Les événements dits historiques tels qu’on l’entend communément sont caractérisés par plusieurs aspects qui vont nous intéresser ici :

D’abord, les événements historiques sont considérés comme des singularités, de part la vision linéaire que nous avons de l’Histoire, ou tout du moins comme des particularités, dans une vision cyclique, puisqu’ils se distinguent dans tous les cas de tous les phénomènes qui ne sont pas cet événement (dans une vision linéaire) ou l’analogue de cet événement (dans une vision cyclique). Le caractère particulier de l’événement historique le rend difficile à appréhender et la difficulté de son évaluation le rend susceptible, comme nous l’avons vu, d’être apprécié en partie ou complètement selon un témoignage même pour celui qui le perçoit immédiatement. Ce caractère particulier est aussi souvent l’un des critères qui poussera les hommes à le commémorer par la narration, mais aussi certainement la prévalence de certains événements est éminemment arbitraire, dépendant de la prévalence des témoignages mêmes ainsi que leur effet dans les évaluations conséquentes.

Or, par ailleurs, c’est bien souvent par la narration seule que l’événement historique nous parvient, aussitôt qu’il n’y a plus aucun témoin de cet événement nécessairement, mais même pour être plus précis aussitôt qu’il n’y a plus de premiers témoins, autrement dit de ceux-là dont le témoignage a joué un rôle dans l’évaluation de cette réalité : les preuves de nature archéologiques par exemple ne permettent que de conforter des évaluations qui peuvent différer entre elles mais sont déjà données, comme fruits de ces premiers témoignages ou comme théories formulées par des historiens, donc dans les deux cas des narrations.

 

2.1 Possible conséquence

 

L’habitude d’évaluer les événements historiques à la lumière des témoignages ou de les réviser en vue d’un consensus, ainsi peut-être qu’une tendance de nature narrative, liée à la prévalence donnée à certains événements devenus historiques au lieu que d’autres ont disparu des mémoires, à les prétendre extraordinaires, donc autres que les événements ordinaires, a pu aussi entraîner le sujet inconscient de ces phénomènes à attendre des événements extraordinaires, n’en voyant pas dans le présent, négligeant ce dernier au profit d’un avenir quelque peu rêvé ainsi que d’un passé ayant déjà été déterminé par des premiers témoignages et les consensus qui s’en sont suivi, laissant d’autres choisir arbitrairement quels événements seront historiques par ignorance, par désintérêt ou par paresse, mais surtout peut-être par un instinct sourd du consensus.

 

Sur un sujet approchant, un sage moltique ne disait-il pas encore à raison :

«Rêver à l’avenir et regretter le passé, ce sont là deux manières pour l’homme d’ignorer l’âpre vérité du présent aride, mais, si malin que cela semble, dans lequel de ces trois temps l’homme se trouve-t-il ?»

 

Antoine Conforti II

 

 

 

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30/11/2015

Intérêts d'écrire et conserver ce qu'on appelle : Histoire

 

 

 

Permettez-moi aujourd'hui de vous partager cette intéressante réflexion d'Antoine Conforti II sur l'Histoire et les motivations de ceux qui l'écrivent. Un second billet viendra prolonger cette analyse par la suite. Bonne lecture !

 

 

Ayant discuté hier du texte d’un penseur de l’Histoire (ou de l’historiographie),[1] qui proposait, avec de bons arguments à mon sens, que l’historien ne pouvait créer que des « fictions » sur la base de faits historiques et jamais établir objectivement, sinon des faits mêmes, des liens objectifs entre ces faits, ce que nous appellerions communément l’histoire, j’ai décidé d’exposer quelques-unes de mes conclusions sur un sujet sous-jacent présent dans cet échange et, d’après moi, antérieur en nature.

Je ne veux donc pas discuter ici des détails de la thèse de cet article, car elle me semble de moindre importance une fois acquis à la cause que je vais défendre ici, qui consistera en une proposition d’explication sur les raisons pour lesquelles on pourrait vouloir une Histoire objective et ne pas se satisfaire de ces «fictions».

 

0.    Rattachement à des questions plus grandes

Bien sûr, cette question est subordonnée à de plus grandes, cachées, qui sont en jeu ici (nature du langage, liens entre pensée et langage, liens entre pensée et logique, logique et langage, sur quoi porte la vérité et par là-même nature d’icelle, possibilité d’exprimer des croyances en propositions, question de la croyance en général, nature de la connaissance, distinction de la connaissance d’avec la croyance, &c.), mais je vais partir du principe que ces questions sont réglées (ce qui n’est pas nécessairement mon sentiment (car je n’ai pas su me déterminer encore sur toutes ces questions, voire sur aucune), mais je dois dire que je vis, la plupart du temps, comme si c’était le cas) ou tout du moins ne pas en tenir compte, puisque leur incidence sur la suite de mon propos me semble de peu d’importance, comme je ne vais m’intéresser ici qu’aux intérêts de ceux qui écrivent ou conservent ce qu’on appelle Histoire, sans me soucier des possibilités de succès d’une telle entreprise.

 

1.    Liste des intérêts d’écrire et conserver ce qu’on appelle Histoire

 

1.1. Intérêt de curiosité

Le premier intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire peut être celui de la curiosité, qui à mon sentiment est un intérêt honorable et correspond, d’une certaine façon, à l’entrain qu’on peut avoir pour les sciences physiques où l’on aimerait avoir une explication sur la façon dont les choses se passent ou, ici, une exposition de la manière dont elles se sont passées. La croyance est alors sincère, donc, tout aussitôt, le doute permis et la recherche encouragée, afin de corriger ou étendre la dite Histoire, de même que pour les sciences physiques par ailleurs.

 

1.2. Intérêts de dominion

Le second genre d’intérêt d’écrire et conserver ce qu’on peut appeler Histoire sera celui de ceux qui trouvent dans l’histoire une manière d’augmenter leurs intérêts de dominion et c’est le genre le plus honteux qui puisse être imaginé, encore qu’il est peut-être majoritaire tant pour l’écriture que la conservation de la dite Histoire. Ces intérêts de dominion peuvent être de natures multiples, que je séparerai ici en ordres formel et matériel (ces termes ayant le sens qu’ils ont dans les expressions «vérité formelle» et «vérité matérielle», comme on le verra), mais je laisserai le lecteur peser pour lui-même quels sont les plus incidents selon lui :

 

1.2.1.  Intérêts de dominion d’ordre formel

Le premier intérêt de dominion d’ordre formel pourrait consister en celui du rédacteur qui, en prétendant établir les faits, à la manière d’un enquêteur,  voudrait voir associer son nom à des événements comme le nom de leur chroniqueur de référence, de la personne qui a déterminé la vérité sur un passé, autrement dit : qui a su tirer la certitude dorée des mystères boueux. Cette aspiration au prestige des savants est commune à la plupart des disciplines dites scientifiques, ainsi bien sûr qu’à leurs parallèles hors des sphères académiques, sous la forme de théories, et davantage encore d’après moi à de très nombreuses situations communes dans la vie dite de tous les jours : D’ailleurs je pense rendre raison encore, par cette aspiration au prestige, de l’abondance et du succès des explications de force quelconque, mais aussi en particulier de force très faible, dans la société (ce que je nomme aussi : la lubie de l’explication).

Le second intérêt de dominion d’ordre formel concerne ceux qui conservent l’Histoire qu’ils ont étudiée et la prétendent vraie afin de ne pas remettre en cause ce que l’on sait qu’ils ont appris, ce qui par conséquent paraîtrait en même temps amoindrir leurs connaissances. Cela, de même, peut s’avérer vrai à la fois dans les sphères académiques et dans la vie de tous les jours.

Ces intérêts de dominion d’ordre formel sont baptisés ainsi car ils ne portent pas sur le contenu de l’Histoire, mais seulement sur le fait qu’on la considère vraie et établie ou acquise par ceux dont on pèse les intérêts.

 

1.2.2.  Intérêt de dominion d’ordre matériel

Cet intérêt de dominion d’ordre matériel se distingue des précédents en ce qu’il importe, pour ceux dont on pèse les intérêts, qu’on considère que l’Histoire est vraie, mais encore que son contenu soit celui qu’il est et pas un autre.

S’il peut prendre les formes les plus variées, l’intérêt de dominion d’ordre matériel est pourtant de nature unique : celui de la légitimation ou, pour dire autrement et plus simplement peut-être, de la justification des privilèges. Le contenu de l’Histoire, aussitôt qu’on considère l’Histoire comme vraie, est en effet ce qui légitime ou justifie la distribution des privilèges, qu’il s’agisse de propriétés (territoires, moyens de production, œuvres intellectuelles, &c.) ou de statuts (nationalités, rangs, castes, &c.). Je pense même qu’il est certainement possible d’établir une définition de ce qu’est un privilège sur la base de cette observation, par exemple : que tout avantage devant être accepté au nom de sa légitimation ou justification par le contenu de l’Histoire doit être appelé privilège.

 

2.    Histoire et société

Une réaction à la proposition d’abandon de la possibilité d’écrire et conserver une Histoire univoque consiste à prétendre que la société ne saurait se passer de la dite Histoire. Je pense que cette réaction revient à déclarer qu’une société ne saurait se passer de privilèges tels que définis plus haut et de prestige des savants, comme on l’a vu, mais une telle assertion ne repose sur rien. J’en profite par ailleurs pour faire une digression au sujet de la nation :

 

2.1. Nation

Plus haut, je cite la nationalité parmi les statuts légitimés ou justifiés par le contenu de l’Histoire, mais je la cite seulement parce que je suis mis devant le fait accompli : En effet, ce sont les états qui en appellent souvent à l’Histoire ou à « une Histoire commune », hélas, pour définir leur nation. Pourtant, ne prenant qu’un exemple parce que je le trouve assez éclairant dans la théorie, encore que la pratique s’en soit détourné dès son commencement, la République française de la Révolution définissait sa nation selon certaines valeurs qui devaient être partagées par ses membres ou peut-être peut-on dire d’un même projet politique : La nation ne devait être autre chose que l’ensemble des républicains (au sens des valeurs ou du projet politique de la République française) et tout républicain était, de droit, français. La nationalité ne dépendait alors pas d’un héritage du passé, mais d’une vision de l’avenir.

En ce sens un sage moltique disait, à propos des versions diverses de l’Histoire :

«Il n’est nul besoin de nous entendre sur le passé, si nous pouvons nous entendre sur l’avenir.»



Antoine Conforti II

 

 

 


[1]Hayden White, «The historical text as literary artifact», dans The Writing of Hostpry : Literary Form and Historical Understanding, édité par Robert H. Canary & Henry Kozicki, Madison, University of Wisconsin Press, 1978, p.41-62.



 

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