12/09/2018

Brice Touilloux : Ethique et marxisme

 

 

Ceci est la suite d'un précédent entretien

 

 

AF. Parlons éthique. Le marxisme propose-t-il une justification éthique en faveur d’une société socialiste/communiste ?

 

BT. De manière très radicale, ma réponse sera non. L’intérêt est pourquoi ce « non ». De très nombreux « analystes » politiques, ou bien même de politiciens, critiquent et rejettent la « gauche radicale marxiste » à cause de sa soi-disant éthique de la société. L’éthique est une partie de la Morale, qui, elle, correspond à un ensemble de concepts qui séparent le bien du mal d’un point de vue qualitatif et quantitatif. La Morale est fortement présente dans le milieu politique. Les débats (à gauche comme à droite) se font de plus en plus sur le plan de la Morale et non de l’analyse matérialiste de la situation. J’utilise le terme la Morale en majuscule pour parler de l’ensemble des morales présentes, autant la morale dominante que les morales alternatives. On remarque la progression et la domination d’un moralisme politique qui cherche à travailler sur le sentiment de l’électorat. Il faut pousser les citoyen-ne-s à voter comme ceci parce que c’est moralement juste. A gauche, cela va se traduire par le refus simple de l’« injustice », sans réelle définition ou analyse de la fameuse injustice. Il y a simplement le « bien » à réaliser et le « mal » à repousser. Les partis reconnus de droite auront une certaine tendance à défendre l’idée morale de ne pas brimer et opprimer l’économie, ses représentants et la "liberté". A partir de là, nous pourrions imaginer une analyse matérialiste et historique de la situation pour dépasser le simple stade sentimental issu de la Morale dominante construite… mais ceci est absent. La question a donc tout son sens vu la situation politique actuelle de la gauche européenne et je vais tenter d’y répondre au mieux, tant il y a à dire.

Je commencerai par une citation de Paul Lafargue (socialiste français, gendre de Karl Marx et auteur du Droit à la Paresse) qui parle de Karl Marx : « Il n’était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu’il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l’étude de l’histoire et de l’économie politique» (Paul Lafargue, Die Neue Zeit, 1890). En une phrase, nous avons un résumé clair du lien entre le marxisme et l’aspect morale (ou éthique) du communisme. Le marxisme est une idéologie extrêmement vaste qui comprend une analyse scientifique de l’histoire, de la société, des orientations politiques et de l’économie, une proposition du socialisme sur des bases scientifiques, la réflexion à partir de la dialectique, etc… La Morale est prise en compte dans l’analyse comme étant issue des conditions matérielles dans lesquelles elle s’est développée. A cela il faut ajouter le dynamisme historique qui modifie la Morale. La Morale n’est donc pas fixe dans le temps, elle évolue suivant les conditions et leurs dynamiques. Les différents rapports sociaux (de classe évidemment, de race, de genre, de migration, etc…) influencent également la Morale et sont parfois influencées par elle. Cela n’empêche pas qu’elle paraisse parfois comme ayant toujours existée sous sa forme présente (à la manière de l’IngSoc d’Orwell dans 1984 où le présent est une vérité absolue pour le passé et le futur). Le monde matériel prime sur celui des idées, c’est l’environnement matériel, la somme des êtres sociaux et leur position dans la société qui déterminent la conscience. Ainsi à travers le marxisme, nous avons une analyse de la société comme elle est (via le matérialisme) et non pas comme elle pense être ou veut être (ce qui serait via la Morale). Comme la citation le précise bien, ce n’est donc pas à travers une éthique que le système de production capitaliste est critiqué mais bien pour des raisons scientifiques. Le marxisme (philosophique) est un outil d’analyse critique qui ne possède pas de morale propre. Par conséquent, on ne peut construire un monde (socialiste ou autre) prédéterminé à partir d’une « éthique marxiste ». On ne peut construire (ou rejeter) un monde à partir de la seule Morale. Ce serait anti-marxiste. Cela n’empêche pas Marx lui-même et les militants marxistes d’avoir une éthique, une morale qui s’est développé au cours du temps et influencée par les conditions matérielles. Les mouvements politiques marxistes ont par exemple une morale.

 

AF. La critique du salariat par le marxisme n’est-elle pas une critique éthique

 

BT. Je poursuis donc ma réponse négative envers ce domaine de la précédant question. Je vais aller sur le domaine du matérialisme historique et de la dialectique marxiste vulgarisée, par conséquent j’avertis de possibles erreurs, fréquentes lorsqu’on vulgarise Marx. Cependant ceci me semble nécessaire pour simplifier le propos. Pour Marx, le concept du salariat sépare le travailleur-euse (ou prolétaire plus précisément) de son travail en lui prenant une partie du produit de son travail. Il conclue ceci à partir d’analyse historique dynamique en reprenant et modifiant la dialectique d’Hegel. Le marxisme part du principe que l’Homo sapiens est un animal qui travaille. Il agit sur son environnement par l’action du travail. La séparation des produits du travail de l’Homo sapiens revient donc à une négation de lui-même. A partir de cette « idée-force » qui suit une analyse matérielle, certains diront probablement que le marxisme prend ceci comme référence par une lecture éthique. C’est selon moi le seul niveau de débat qu’on peut avoir de manière claire entre le marxisme et la Morale ou l’éthique. Pour moi, cette analyse repose sur une réflexion scientifique de l’histoire de l’Humanité et non moraliste, mais ceci serait source d’une discussion. Cependant, j’avoue qu’il ne s’agit pas d’un point facile à clarifier et à développer en une interview-réponse, il mériterait un long débat.

 

AF. Le marxisme est-il un relativisme culturel ? Toutes les cultures se valent-elles ? Les positions éthiques ne sont-elles que des produits sans valeur et sans importance de cultures différentes ?  

 

BT. La triple question ne donne pas la même réponse si on prend sur le plan temporel linéaire mondial ou sur un plan transversal à une date donnée. Comme je l’ai dit précédemment, la Morale (et donc l’éthique) est façonnée suite à une histoire propre dynamique et des conditions matérielles passées et actuelles. Elle ne peut tomber du ciel, hormis pour les croyants qui pose cette idée que Dieu donne sa morale à l’Humanité via des prophètes. A noter que d’un point de vue marxistes, la morale religieuse est elle-même issus de la « matière » lors de conditions historiques données. Elle a évolué par ailleurs. A partir de là, il est difficile de juger la Morale d’un point de vue absolu, qui est un paradoxe en soi si on utilise la logique moraliste, en la classant comme plus avancée ou non. 


Du point de vue marxiste, la culture dominante est la culture de la classe dominante. Cette culture s’est développée suivant la même logique que celle que j’ai décrite pour la Morale (conditions matérielles, historiques…). La Morale est d’ailleurs une composante culturelle, et l’éthique une composante de la Morale. Au cours du développement de l’Humanité du point de vue mondiale, différentes classes et sous-classes sociales se sont succédées en tant que groupe social dominant. Chacune a vu se développer une culture en son sein qui a été diffusée. L’analyse à travers le matérialisme historique sous-entend que les cultures féodales (allemandes, chinoises, japonaises, anglaises, etc…) sont moins avancées que les cultures bourgeoises et petites bourgeoises nées durant les premiers balbutiements du modèle de production capitaliste et ayant évolué depuis. Nous retenons ceci car le système de production capitaliste est plus avancé socialement que le système de production féodal. Il est cependant plus juste et plus précis de dire que ces cultures étaient les mieux adaptées dans le système de production et surtout dans les rapports sociaux de production de leur époque. Ces rapports sociaux n’étaient pas similaires lors de stade féodaux géographiquement distant mis de manière simplifié dans une même définition, il existe donc différentes Morales suivant les différentes régions durant la féodalité. Je ne peux pas dire de manière arbitraire que la Morale féodale chinoise est supérieure à la féodale allemande mais simplement qu’elle était plus adaptée à son époque et sa région (ce qui est normale puisqu’elle s’est « créée » là-bas). Cependant du point de vue actuel, ces Morales sont inférieures vu que nous sommes dans un rapport de production capitaliste avec une Morale bourgeoise dominante. Une telle Morale n’aurait pas été adaptée à la période féodale anglaise. De toute façon, sa mise en place n’aurait eu aucun sens puisque les rapports de productions féodaux anglais dominants n’allaient pas permettre l’arrivée d’une Morale bourgeoise, de manière inconsciente évidemment. La Morale bourgeoise a pu apparaitre lorsqu’il existait les premiers rapports de production capitaliste minoritaire.


Dans des conditions de production capitaliste, les positions éthiques, liées à la culture, sont des produits sans valeur de la culture, au sens du produit comme résultat et non comme finalité du travail. Il s’agit de jugements ou de priorités, positifs, indifférents, neutres ou négatifs, sur des aspects de notre société ou de comportements.  La culture fait partie intégrante de nos rapports sociaux et elle permet de reconnaitre rapidement l’origine sociale et le rôle social d’un individu. Elle finit donc par avoir une valeur d’échange même si elle peut difficilement s’obtenir par simple échange d’argent. L’éthique aurait, elle, un aspect sans valeur.

Pour terminer cette réponse je parlerai de l’erreur de jugement d’amoralisme. Il arrive de lire que les léninistes ou parfois les nazis étaient amoraux. Par exemple, les recherches médicales dans les camps de concentration sans consentement des sujets mais dans une optique d’analyse des « races » sont vues comme la représentation typique d’un amoralisme nazi. Personne n’est amorale, chaque classe et chaque individu a une morale. Les nazis en question avaient une morale propre qui se fondait sur différents points telle que l’eugénisme raciale qui était vu comme bon. Les expériences en question respectaient la morale car elle allait dans une meilleure compréhension et amélioration de la « race ». Il s'agit donc plutôt un immoralisme selon la Morale bourgeoise actuelle. Il est intéressant de voir que les USA ont pratiqué des recherches qui profitaient de la misère économique d’une partie de leur population dans les années 50, alors qu’ils étaient choqués par les recherches nazies dans les camps. Nous avons un autre système et donc une morale légèrement différente (les rapports sociaux de production étant les mêmes la Morale avait des traits semblables, mais les autres rapports sociaux étaient radicalement différents ce qui modifiaient le reste de la Morale). Évidemment, je retiens que la morale actuelle est supérieure à la morale nazie, je ne suis pas postmoderniste donc tout ne se vaut pas.


 AF. Y a-t-il, ou non, une éthique propre au prolétariat ? 


BT. Comme nous l’avons vu, chaque militant a une morale et donc une éthique. Il en est de même pour chaque individu. La Morale venant des conditions matérielles, des rapports sociaux et du dynamisme historique, il existe donc une éthique particulière à chaque classe. On peut parler de sous-morale ou sous-éthique vu que la globalité de l’éthique et de la Morale sont résultantes de la culture dominante. Chaque classe sociale a vu se développer en son sein une éthique et une morale qui lui semble propre. A l’intérieur de cette classe, il y a une variation de l’éthique et de la morale sur le plan individuel mais on retrouve des traits communs aux représentants de la classe en question. Plus une classe sociale sera uniforme, plus la morale de ses représentants sur le plan individuel sera uniforme. Nous pouvons continuer avec les sous-classes sociales issues du prolétariat, telle l’aristocratie ouvrière. Ces sous-classes ont une morale plus uniforme que celle de l’ensemble du prolétariat. La classe bourgeoise possède une morale relativement unifiée vu qu’il s’agit aujourd’hui d’une des classes sociales les plus uniformisée. 


Cette éthique prolétarienne non-uniforme est un objectif de lutte de personne de gauche se référençant souvent à A.Gramsci. Ils-elles veulent développer et stimuler les aspects de l’éthique prolétarienne qui sortent de la morale dominante bourgeoise pour contrer l’hégémonie culturelle et stimuler une lutte des classes. Un rapport de force devient présent. Cependant, il est très rare que de tel-le-s camarades analysent sincèrement l’origine de la Morale. Ils prennent l’état actuel des choses comme acquises sans en chercher l’origine. Ces militants, qui se retrouvent aujourd’hui dans des mouvements tel la France Insoumise et se réfèrent parfois à Chantal Mouffe, font l’erreur de vouloir donner une nouvelle morale au prolétariat avant d’avoir une véritable fin politique. Ils restent donc dans une phase théorique utopique culturelle. L’objectif politique doit guider la morale, et va la façonner, et non le contraire. 
F.Engels critiquait déjà leurs ancêtres politiques : les socialistes utopiques. "Le socialisme est pour eux tous l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues, et il suffit qu'on le découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa propre force; comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine, la date et le lieu de sa découverte sont un pur hasard. […] Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer sur un terrain réel." (F.Engels, Socialiste utopique ou socialisme scientifique, 1880). Nous voyons que la Morale doit être mise sur le terrain du réel, c'est-à-dire le terrain matériel.


Concernant les militants marxistes, il y a un intérêt net à s’extirper de la Morale bourgeoise, qui limite l’analyse systémique puis l’action politique organisée. Les militants marxistes avec la Morale bourgeoise se retrouveront bloqués et ne pourront faire une incursion dans le droit bourgeois. Dans l’idéal révolutionnaire, le moyen pour obtenir la fin politique est en dehors de la Morale bourgeoise. Le militant révolutionnaire doit nécessairement se libérer de la Morale bourgeoise.

 

AF. La justice sociale est-elle une notion éthique ? Est-elle compatible, partie intégrante ou extérieure au marxisme ?

 
BT. La thématique de la justice sociale est une notion éthique fortement présente dans les milieux militants du centre-gauche jusqu’à la gauche de la gauche. On la retrouve aussi au sein du prolétariat. Comme dit plus haut, sa prépondérance dans le débat politique nuit à celui-ci, principalement parce qu’il s’agit souvent d’un concept non-défini et donc immatériel. Les marxistes font leur l’éthique demandant une plus grande justice sociale de manière différente qu’on s’imagine faire sien la lutte pour plus de justice sociale. L’histoire du mouvement ouvrier a verbalisé cette thématique très rapidement comme revendication du prolétariat, notamment en France où les socialistes utopiques (Proudhon, Fourrier, etc…) plaçaient ce thème au sein de longs discours de tribuns. Ces socialistes utopiques voulaient la justice sociale mal définie comme fin politique. Du point de vue marxiste, l’objectif premier n’est pas la justice sociale, mais l’abolition du salariat et la collectivisation des moyens de production, qui abolira nos rapports sociaux actuels de production capitaliste et amènera une justice sociale. Cette justice sera une résultante. Nous pouvons revenir à la citation de Lafargue sur Marx. De nombreux militants marxistes se placent aussi sur l’agitation politique en demandant une justice sociale dans un but politique révolutionnaire et pour diffuser les premières idées au sein du prolétariat. Ainsi la justice sociale est une partie du militantisme marxiste tout en étant une partie extérieure au marxisme (philosophique). Le lien entre les deux repose sur la dialectique.



Brice Touilloux

 

 

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22/03/2018

Entretien avec Brice Touilloux : Salariat, autoentrepreunariat et socialisme

 

 

Je me présente rapidement. Par le passé, j’avais déjà répondu à deux séries de questions d’Adrien Faure sur ce blog. Je m’appelle Brice Touilloux, j’ai 28 ans, j’habite Lausanne et je suis médecin au CHUV. J’ai milité à la Jeunesse Socialiste Genevoise de 2012 à 2014. Je suis membre du Parti Socialiste Suisse et de la Jeunesse Socialiste Suisse depuis 2012. Je me définis moi-même comme marxiste fortement attaché à la dialectique, donc usant au maximum de la critique. D’origine sociale précaire, je suis maintenant dans le méandre des classes intermédiaires.

 

 

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AF. Pourquoi faudrait-il abolir le salariat ?

 

La question est très large et pourrait même mériter une thèse entière, un livre entier. Pour faire simple et direct, le salariat est la représentation matérielle (en argent) de la soumission de personnes à d’autres. Les travailleur-euse-s salarié-e-s se présentent chaque jour sur leur lieu de travail pour produire de la richesse, dont seulement une partie de la totalité produite leur reviendra sous forme de salaire. Le salariat est une forme de spoliation de la rétribution de la force de travail. Il induit un rapport de force entre celui qui « donne » du travail face à celui qui se fait voler sa force productive pour rétribuer le « donneur » de travail. Dans l’économie capitaliste, tout salaire est forcément inférieur à la richesse produite, car sans cela le capitaliste ne reçoit pas de retour sur son investissement. C’est quasiment mécanique et cela peut se faire de manière très indirect pour les salariés de l’État, qui peuvent augmenter la productivité des autres travailleurs ou bien maintenir un équilibre instable pour éviter toutes révoltes populaires désavantageuses pour les capitalistes.

Cependant, l’abolition du salariat seulement sous sa forme classique n’est pas un objectif absolu qui permet de mettre fin à l’exploitation de l’Homo Sapiens par l’Homo sapiens. Nous remarquons qu’avec des formes de salariat cachées, sous la dénomination de « autoentrepreneur » (via Uber, etc.), des personnes sont totalement exploitées et ne maîtrisent pas leur travail. Elles deviennent exploitées de manière similaire dans les faits par un groupe de capitalistes qui leur volent une partie de leur force de travail. La différence tient sur le renouvellement de cette capacité productive (ex : la voiture) qui est à la charge de l’ « autoentrepreneur salarié » puisque les capitalistes ne possèdent plus de machines. Ils conservent cependant les capitaux et la capacité de connexion permettant à l’autoentrepreneur de produire de la richesse. D’une certaine manière, nous nous retrouvons dans une situation qui ressemble bien plus au XIXe siècle avec des ouvriers engagés de manière ponctuel sans avenir, travaillant parfois avec leurs propres outils. La suppression seule du salariat n’est utile donc que dans la perspective d'un autre modèle de propriété de l’ensemble de l’économie et de la machine mise au service de connexion entre humains.

 


AF. Imaginons une révolution prolétarienne socialiste. Les entreprises sont saisies par les prolétaires qui exproprient ainsi les propriétaires actuels de ces entreprises. Peux-tu envisager à ce moment-là la possibilité d’une économie de marché dont les acteurs seraient tous des coopératives autogérées par les travailleurs ? Un tel modèle, non planiste, te semble-il acceptable ?



Ces questions sont à la fois essentielles dans notre réflexion politique et à la fois difficiles à répondre. Comme à chaque fois, on ne peut pas écrire une ligne directrice postrévolutionnaire. La société socialiste qui suivra la révolution prolétarienne sera fortement influencée par le processus révolutionnaire. Les révolutionnaires réaliseront une convergence de luttes qui élargira grandement leur base idéologique (féminisme social, etc.). Il est probable que le dénominateur commun de ce groupe soit le fait d’être salarié (comprenant les futurs « autoentrepreneurs » généralisés). La classe salariée aura donc acquis une expérience politique incroyable qui lui amènera une forte conscience, une maîtrise de la culture au sens large (connaissance, technique…). Par cette immense expérience et conscience, la classe salariée imaginera des précisions pour l’économie, pour lesquelles il est difficile de répondre aujourd’hui dans notre système capitaliste quasi-hégémonique.

A ce jour, il me semble cependant peu imaginable la persistance d’une économie de marché dans une société collectivisée, avec ou sans planisme. Une telle société sera mise en place après un rejet de l’exploitation capitaliste, un rejet de la misère (économique, patriarcale, culturelle) généralisée. Dans le processus de lutte révolutionnaire victorieux (ce qui n’est pas rien), la classe salariée majoritaire va se rencontrer et se parler. Une telle collaboration et unification empêchera la mise en concurrence des travailleurs après la révolution. Ainsi je ne vois pas une économie de marché sans concurrence entre travailleurs, entre entreprises, entre consommateurs. Après une révolution prolétarienne, le fameux prolétariat se rend compte qu’il a davantage d’intérêt (en tant que classe et individus) à collaborer avec les travailleurs qu’à se mettre en concurrence.

 

 

AF. Reprenons mon modèle d’économie de marché composé à 100% de coopératives autogérées instauré après une révolution prolétarienne socialiste. Si certains travailleurs souhaitaient devenir des autoentrepreneurs, cela serait-il acceptable ? Et si certains travailleurs préféraient se salarier pour certains de ces autoentrepreneurs plutôt que de travailler dans une coopérative autogérée, cela serait-il acceptable ?

 

Il m’est difficile de répondre à cette question car, comme marxiste, je suis une logique dialectique qui part du concret, du réel, du vécu des masses et de ses expériences. Par conséquent, ma réponse se fera dans un domaine théorique sur un système que je vois comme utopique et libertaire.

Par respect pour le processus de réflexion et parce que cela va aussi dans la formation d’idées politiques, je vais amorcer une réponse. Ce modèle que tu décris, Adrien Faure, me semble irréalisable car il omet l’expérience, la conscience acquise, etc… (cf. la réponse précédente).  Mais considérons que ce système existe et que mes prédictions soient fausses. Dans une société collectivisée un travailleur peut effectivement devenir autoentrepreneur, il s’auto-collectivise car il n’y a normalement plus de forme d’exploitation par des sociétés de services de connexion. On peut imaginer un individu qui devient autoentrepreneur sans exploiter qui que ce soit (dans l’ensemble du système) car il a remarqué qu’une activité dans un tel domaine pourrait aider la collectivité. On peut même imaginer que la fameuse société collectivisée l’aide un peu pour qu’il initie cette charge.

Par contre, je ne vois pas de travailleur devenir salarié. La future société devra nettement diminué les antagonismes de volonté de direction et supprimera l’acceptation de la domination de la classe salariée, qui n’existe d’ailleurs plus.  On peut imaginer un travailleur ne voulant peu prendre initialement de décision dans la coopérative, il en fait partie mais participe peu à la prise de décisions. Ces exemples pourraient prédominer juste après la mise en place de la société décrite, notamment par des ex-salariées qui ont peu participé au processus révolutionnaire. Cependant, avec le temps et l’expérience acquise, dans les futures conditions de travail, ce travailleur de la coopérative « préférant le salariat » participera aux décisions.

 


AF. Vois-tu une des convergences possibles entre libéralisme et socialisme ?

 

Il y a eu et il y a des convergences entre libéralisme et socialisme. La révolution française bourgeoise, qui portait les premières idées libérales, n’a pu se faire qu’avec le soutien des classes les plus basses, les plus exploitées. Les convergences peuvent avoir lieu sur un plan analytique de la situation, cependant les libéraux retiennent souvent une individualité propre qui ne résulte pas des conditions environnantes et des expériences. Ainsi l’ordre établi (et l’ordre futur d’une véritable société libérale) est un ordre naturel des choses qui rend à l’individu ce qu’il a et mérite. L’État n’est plus là pour « fausser » le jeu. C’est souvent à ce point du débat que la division se crée. Le socialisme scientifique refuse l’existence d’une nature humaine, d’un essentialisme individuel et d’une culture propre séparée des rapports de production et d’exploitations. Le libéralisme veut donner une liberté absolue à l’individu sans lui donner les conditions matérielles, culturelles, symboliques et sympathiques. Le socialisme va jusqu’au bout dans la poursuite de la Liberté individuelle et de groupe car il réunit les conditions pour pratiquer la liberté.

Une convergence peut parfois ressortir sur le rôle de l’État sur le plan théorique. L’État brimant la liberté de l’individu pour le libéral est le même État bourgeois qui maintient l’équilibre d’exploitation capitaliste. Sans être l’objectif final et unique des socialistes, la chute de l’État bourgeois est un objectif socialiste car cet État a été fait par la bourgeoisie et pour la bourgeoisie. Il respecte ses règles, sa culture, sa volonté. La convergence de la critique contre l’État scissionne donc sur la question « à qui sert l’État ? ». De plus, les socialistes veulent récupérer l’État pour le transformer en un État ouvrier faible dépérissant chaque jour.

 


AF. Marx a lu Adam Smith et David Ricardo pour développer ses thèses. Les marxistes contemporains devraient-ils lire Smith et Ricardo en plus de Marx ?

 

Les grands leaders théoriciens marxistes actuels ont tous intérêt à lire Ricardo ou Smith. Cependant je ne pense pas que chaque marxiste doit passer par ces lectures. Marx et Engels étaient des dialecticiens hégéliens. Par conséquent, ils ont écrit par rapport aux théories existantes qui les précédaient mais également par rapport à leurs contemporains. Chacun de leur écrit cite de longs passages des théories adverses et les expliquent de manière claire. Même si elles sont considérées comme impossibles, une critique en prenant comme axiome l’existence des théories adverses est faite.

Le marxisme est trop souvent résumé à quelques écrits de Marx (le Manifeste du Parti Communiste écrit avec Engels, quelques textes comme Salaire, prix et profit et parfois Le Capital) et surtout à des écrits après Marx le faisant parler. L’idéologie marxiste est un tout qui doit inclure les écrits après Marx et les expériences politiques du XXe siècle. Cependant, une lecture plus élargie des textes de Marx permet de mieux comprendre son analyse et vision globale du capitalisme. Plutôt que lire Ricardo, il faut lire Marx ou Engels qui expliquent Ricardo et émet une critique.

 


AF. En tant que marxiste, que penses-tu de l’anarchisme socialiste ?



L’anarchisme socialiste a été majoritaire au sein du mouvement ouvrier durant le XIXe siècle. Il a été porteur de grands espoirs pour la classe ouvrière. En ceci, je respecte l’anarchisme socialiste.

L’anarchisme socialiste porte un projet global et final quasiment similaire au mien, je les respecte donc pour cela. Ils recherchent également une société qui aura aboli l’exploitation de l’homo sapiens par l’homo sapiens. Leur idéal est une société socialiste. Pour aller vers ce projet, les anarchistes voient l’État bourgeois comme un oppresseur extrêmement important et désirent donc son abolition immédiate après la révolution. Pour moi, ils sous-estiment terriblement la force du capitalisme et surtout de sa classe : la bourgeoisie. Le capitalisme est le système économique dominant depuis plusieurs siècles et la bourgeoisie domine le monde entier. S’il était si simple de le renverser, le socialisme serait déjà en place. Un processus contre-révolutionnaire sera forcément présent après une révolution par la classe salariée. Même si celui-ci sera marginal, il sera présent et nécessitera une organisation via un Etat ouvrier faible. De plus, pour poser les toutes premières bases de la société socialiste, il faudra reprendre les restes de structure de l’État bourgeois et en faire cet Etat ouvrier faible. L’Etat existe aujourd’hui dans les faits, il ne peut disparaitre en un jour, il faut plus de temps au vu de son actuel rôle social. Le dépérissement de l’état ira de pair avec la construction du socialisme et l’effacement du capitalisme productiviste.

Dans sa lutte, l’anarchisme socialiste fait une trop grande part aux possibilités individuelles de changement. Il attribue trop de capacités à l’organisation de quelques individus convaincus et bien organisés et ne prend pas assez en considérations les conditions objectives environnantes. En tant que marxiste, je fais une analyse qui part davantage du vécu, de l’expérience et des conditions objectives.

Pour conclure, j’ai une grande sympathie pour l’anarchisme socialiste et j’aimerais au fond de moi qu’ils aient raison. C’est par mon analyse critique que je conçois leur projet comme voué à l’échec.

 


AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

 

 

Nous aurions pu parler davantage de la morale, qui est un sujet qui me passionne. L’origine de la morale, ce qu’elle peut porter, ce qu’elle peut devenir, est un sujet passionnant autant pour les libéraux que les marxistes selon moi. J’avais exposé la force de cette morale sur les dérives de la social-démocratie en parlant de la « théorie des gens du bien », où l’idée d’un bien immatériel utopiste prend le dessus sur l’analyse scientifique politique. L’action politique change ainsi et n’a aucune base solide.

 

 

 

 

 

 

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