Entretien avec des libéraux

  • Entretien avec un libéral algérien : Djamel Alem

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    AF. Pourrais-tu te présenter s’il te plaît ?

    Bonjour, mon nom de famille est Alem, mon prénom Djamel Eddine, j’ai 24 ans, je suis né et j’ai grandi à Alger, j’y vis encore mais je suis étudiant dans la ville de Tizi Ouzou en Kabylie, à 80 km à l’Est de la capitale, en Master 2 de Finances et  Assurances. J’ai toujours été passionné par le fait d’apprendre, particulièrement ce qui aide le plus à comprendre le fonctionnement du monde : philosophie, sciences physiques, histoire, sociologie, psychologie et, bien sûr, économie.

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    AF. Comment es-tu devenu libéral ?

    Ayant commencé par la lecture de quelques livres de philosophie politique (tradition familiale, je dirais même tradition kabyle) mais aussi par quelques rencontres, j’ai eu le privilège d’avoir des amis partageant mes passions et mon amour du débat. Passé la vingtaine, les débats s’intensifiant, j’ai fait la rencontre d’un ami à la pensée que je qualifierais de « renversante » par rapport à mes perspectives du moment, ayant alors tendance à penser que « le capitalisme était un système voué à l’effondrement du fait de la concentration des richesses ». Auparavant, je n’avais pas eu idée de lire un jour ceux qui ont théorisé le système libéral et ce sur quoi il se fonde : mis à part quelques passages d’Adam Smith en économie fondamentale, je n’avais jamais lu d’auteurs libéraux auparavant. Je me suis jeté sur Free to Choose de Milton Friedman, ainsi que La Révolte d’Atlas d’Ayn Rand, deux lectures complémentaires dans ma formation intellectuelle, car l’une apportait les preuves empiriques et la clarté des raisonnements de Friedman, tandis que l’autre donnait la possibilité de questionner les fondements psychologiques et philosophiques de la pensée collectiviste, et de détruire les  aprioris infondés selon lesquels « l’individualisme c’est mal », « chercher à s’enrichir pour profiter de la vie n’est pas très sain », « la richesse corrompt », etc.

    La combinaison de ces deux lectures et d’une pensée renversée m’a ouvert sur une nouvelle perspective par laquelle je voyais une possibilité « réaliste » d’améliorer la société ; je comprenais bien mieux les différences de réussite entre pays du Nord et du Sud en général, ainsi que la montée en puissance de l’Asie. Je me mis à lire du Hayek, du Bastiat, du Hoppe, et tout ce qui me tombait sous la main, sur les pages et groupes cyber-libéraux.Je me suis mis à défendre ces idées en débat, d’abord selon une perspective classique et néo-classique, puis, bien plus selon une vision « Autrichienne », plus proche de l’empirisme de Hayek que du rationalisme de Mises J’aime aussi m’inspirer des pensées libérales hétérodoxes (géorgisme et libéralisme de gauche notamment).


    AF. Es-tu actif au sein du mouvement contestataire algérien ? Comment y contribues-tu ?

    Je fus très actif lors du premier mois, en organisant et participant à des meetings, débats, à des évènements, que ce soit lors des marches (du vendredi, ou celles des étudiants le mardi) ainsi qu’avant et après celles-ci, ou par des écrits, des réflexions, des analyses, ou encore, simplement en mettant en contact des personnes. Par la suite, mon implication s’est fortement réduite, car je n’étais pas satisfait de la réaction de mes compatriotes à l’incarcération arbitraire de l’industriel Issaad Rebrab - qui est notre meilleur investisseur privé - car j’estime que des procédures de justice saines doivent toujours l’emporter sur les passions, surtout si celles-ci sont manipulées par ce qui me semble être des calculs politiques très sournois.

    L’arrestation d’autres hommes d’affaires notoirement connu pour leur affiliation au régime ne m’a pas particulièrement ému, mais, étant donnée ma perte de confiance en l’appareil judiciaire algérien, leur incarcération me dérange désormais, car je crois fermement que ce mouvement contestataire n’est pas censé servir de prétexte à des règlements de comptes entre clans oligarchiques à l’origine de la faillite du pays sur tous les plans.


    AF. De manière générale, quel regard portes-tu sur la situation actuelle en Algérie ?

    Exercice difficile, il y a beaucoup à dire ! Mais, pour synthétiser, je dirais que le pays n’a jamais eu autant d’espoir d’une amélioration fondamentale de son système politique depuis l’indépendance de 1962 , « confisquée » par des dictatures successives  se dissimulant depuis 1989 habilement en démocratie « de façade », avec le traditionnel bourrage d’urnes, achats de voix, voix fictives, répression, absence de débat libre et arrestations. Depuis le mois de février de cette année, une bonne partie du peuple algérien s’est reconnue,à juste titre, comme puissance politique et puissance souveraine. Ce changement de vision du monde, causé au départ par quelques évènements de protestation spontanés, est le résultat d’une lente et longue maturation, de l’accumulation des indignations depuis tant d’années.

    Quoi qu’il en soit, la situation a vite évolué en refus de plus en plus radical de tout ce que le « régime » est, ou tente de faire, pour garder sa mainmise. Aujourd’hui, la crise politique est profonde, la classe politique n’arrive pas à faire émerger des personnalités susceptibles d’emporter l’adhésion générale. Les quelques personnes ayant de la popularités ont été ciblées par des campagnes de dénigrement savamment orchestrées par ce qu’on appelle des « mouches électroniques », groupes de faux comptes sur les réseaux sociaux agissant de concert afin de créer un brouhaha et de poster des images de propagande, allant dans le sens des intérêts du régime et de son idéologie officielle et officieuse. Ces données sont difficiles à saisir, pour un observateur étranger par exemple, étant donnée une certaine subtilité et, disons-le, la complicité d’une partie du peuple, qui trouve, ou trouvait du moins, son intérêt dans le régime corrompu et qui participait de fait à relayer une partie au moins de cette propagande virtuelle.

    Malgré cela, je reste optimiste, les gains en terme de conscience politique et même citoyenne (et éco-citoyenne !) sont irréversibles. Les Algériens ont récupéré une grande partie de leur souveraineté, pas seulement politique, mais en tant qu’individus maîtres de leur destinées, et cela c’est pour moi l’essentiel, car c’est la pierre angulaire du progrès politique.Pour inverser une formule célèbre de Marx : ce n’est pas la classe sociale qui détermine la conscience (sociale ou politique), mais la conscience (sociale ou politique) qui détermine la classe sociale ou les destinées de cette dernière.


    AF. Quelle serait une solution satisfaisante à tes yeux pour sortir de la crise politique algérienne ?

    Pour moi la seule solution à la fois réaliste, viable à long terme, et justifiant les efforts déployés, c’est de dissoudre l’Assemblée Nationale Populaire (chambre basse du Parlement) ainsi que le Conseil de la Nation (chambre haute du Parlement), et de passer à une Assemblée Constituante Souveraine, qui devra former un nouvel exécutif, un gouvernement de transition, constitué de technocrates, de préférence non affiliés à des partis politiques, qui n’auront qu’une mission de gestion des affaires courantes de la nation. La Constituante devra quant à elle se focaliser sur l’édiction de quelques lois fondamentales pour diriger momentanément le pays et de travailler à la rédaction d’une nouvelle constitution, le plus important pour moi, étant que cette constitution consacre, par ordre de priorité :

    1 – Le principe de Séparation des Pouvoirs, principe fondamental et fondateur de l’Etat de Droit moderne, raison d’être même des constitutions modernes (certains experts du droit constitutionnel qualifient les constitutions dérogeant à ce principe de « constitutions non-constitutionnalistes », c’est dire !)

    2 – La proclamation claire, nette et précise des libertés fondamentales et de l’égalité civique totale entre tous les citoyens sans discriminations et, j’insiste particulièrement sur ce point, sans principe ou norme d’exception, en évitant des phrases comme « dans le respect des particularités traditionnelles de notre pays », car les normes spéciales dérogeant aux normes générales, cela donnera la possibilité d’ignorer dans les faits, les beaux principes invoqués par le texte (ce qui, si l’on s’appuie sur la pratique du régime auparavant et sur les mentalités en général, ne tarderait pas à arriver).

    3 – La proclamation de l’identité républicaine et Nord-Africaine de l’Algérie afin de sortir du panarabisme hérité des projets impérialistes de Napoléon III, ainsi que des mouvements de la deuxième moitié du XXe siècle (Gamal Abdel Nassser, Saddam Hussein, Kadhafi, et leur allié local, le colonel-président Boumediene).

    Dans le cas de l’Irak et de l’Egypte, leurs populations, depuis longtemps arabisées,  semblent en grande partie se considérer arabes, néanmoins dans le cas des pays Nord-Africains, d’essence civilisationnelle, culturelle, historique, et géographique, Amazigh (Berbère) ou Nord-Africaine, ces tentatives politiques d’effacer le socle identitaire fondateur et d’imposer une forme insidieuse de « néo-colonialisme » furent destructrices pour le tissu social et politique de nos pays de la région. A mon sens, il est impératif, dans une logique de retour à la réalité de notre pays, de se débarrasser de ces reliques d’une époque où de petits dictateurs tentaient de détruire l’esprit profond de notre peuple afin de le subjuguer, cela passe par un patriotisme à la fois universaliste et objectivement fondé sur un patrimoine commun.
    Cela vaut aussi pour les projets islamistes ou panislamistes, dont la dangerosité a été maintes fois démontrée ces dernières décades, le potentiel totalitaire, fanatique et rétrograde de ces « pensées » nous impose la plus grande des prudences, il faudra donc une ferme séparation entre l’exercice du culte religieux et l’exercice du pouvoir politique.


    AF. Comment sont traitées les minorités en Algérie ?

    Généralement mal. Il y a un quasi culte de l’uniformité et de l’unanimité (au point où certains en font des « ismes » par moquerie). Néanmoins, à la suite de la modernité (surtout technologique) qui a déferlé sur notre pays, et de par la communication qu’elle a apporté, les images qu’elle véhicule ainsi que les valeurs de pluralité qu’elle porte, les mentalités ont beaucoup évolué cette dernière décennie : il y a eu un accroissement de la visibilité et une structuration sociale des minorités religieuses/philosophiques (groupes de chrétiens, athées, agnostiques, déistes, bouddhistes, libre penseurs, sceptiques, musulmans hétérodoxes, spiritualistes). Ces groupes, qui restent le plus souvent virtuels et très réduit, se rencontrent parfois à l’occasion, et cela a permis aux minorités susmentionnées de se créer une vie sociale « réelle », et non d’être contraintes de constamment se dissimuler. Néanmoins, dans les faits la pression sociale reste étouffante, et sortir du lot sur ces sujets est toujours un grand tabou et ce dans l’écrasante majorité des foyers et communautés locales du pays. Quoi qu’il en soit, la situation va en s’améliorant, le débat et la divergence s’imposent doucement mais sûrement  dans leur réalité anthropologique, et la société devient plus vraie, moins hypocrite, plus « libérale » en un sens.

    Il y a aussi, bien sûr, les minorités linguistiques. En effet, les politiques d’arabisation successives, françaises d’abord, puis celles des gouvernements post-1962, tous motivés par leurs projets politiques « abstraits » voulant modeler une société de bons citoyens « arabes et musulmans » (c’était littéralement présentés ainsi dans les cahiers et livres d’éducation), ont réussi à faire passer les populations berbérophones de leur position de majorité (ante invasion française de 1830) au statut de minorité aujourd’hui, la politique de dénigrement se poursuivant. Il y a eu néanmoins des progrès politiques (constitutionnalisation de l’identité Amazigh/Berbère), résultats d’une longue lutte et de plusieurs sacrifices (morts, viols, incarcérations et arrestations arbitraires, disparitions) que ce soit en 1981, 1988, 1989, 1997 ou 2001, lors de plusieurs soulèvements, regroupés généralement sous le nom de « Printemps Berbère », et aujourd’hui ces tentatives continuent. Le régime tente de jouer sur ces différences culturelles pour créer des divisions dans les rangs de la population, mais cela ne semble pas fonctionner ; la maturité politique paraît suffisante pour y résister cette fois-ci, contrairement au passé, où le reste de la population est restée très majoritairement indifférente, ou fut parfois même hostile.Le regard populaire sur la question a changé, les jeunes générations admettent volontiers la réalité de leurs origines historiques, sur ce sujet là aussi, l’optimisme est possible.


    AF. La Kabylie devrait-elle obtenir davantage d’autonomie selon toi ? A quel point ?

    Absolument. Par principe politique déjà, je suis toujours partisan des autonomies et de la séparation « géographique » du pouvoir. Régions, villes, communautés, communes, j’estime qu’il faut redonner du sens à la responsabilité locale et à la possibilité de se différencier et de créer des solidarités locales fortes, de gérer son espace de vie proche de manière plus personnelle, plus concrète, sans que des bureaucrates jacobins ne viennent imposer leurs diktats depuis la capitale ou les centres administratifs (ce que nous avons hérité des Français, même si une autre partie de leur héritage est tout à fait positif). Mais, de manière plus précise, je pense que la solution réside dans la création d’une république kabyle autonome, au vu des revendications fédéralistes, autonomistes et indépendantistes d’une part croissante de sa population (mouvements MAK et RPK notamment), mais aussi au vu de la taille de notre pays (le plus grand d’Afrique, un des plus grands au monde). Je pense que des républiques, régions et villes autonomes devraient naître afin de permettre de la souplesse, de la diversité productive, de la concurrence féconde, tout en conservant les ressources naturelles et les hautes fonctions régaliennes comme domaine de l’Etat central (ou fédéral). Cette solution, adoptée par les grands pays (en taille et en puissance), me semble être la voie à suivre, surtout dans une logique d’ouverture sur nos voisins. La dilution du pouvoir central, qui s’est toujours montré autoritariste et jacobin, me paraît aussi être le développement logique de nos revendications politiques. Cela pourrait même être tempéré par des référendums locaux si les populations concernées s’estiment ne pas être en mesure de prendre autant de liberté vis-à-vis de la capitale. Je suis néanmoins très confiant en la volonté de mes concitoyens de récupérer de la souveraineté politique, car cela me semble être l’essence de leur mouvement actuel.


    AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

    Eh bien merci pour ton intérêt, j’espère avoir répondu avec autant de précision et de rigueur que possible. Les questions étaient très intéressantes, elles m’ont permis de faire un petit résumé de ma vie et de la vie publique de ces dernières années, ce qui est toujours un exercice salutaire. J’en profite aussi pour te remercier de susciter des débats intellectuels et de contribuer à la propagation de la pensée libérale en général. Je pense que le monde serait plus pacifique, plus prospère, plus heureux et plus humainement digne, si tout le monde était plus libre et plus responsable de sa vie.

    Au plaisir !


    Djamel Alem

     

  • Entretien avec des libéraux : Nicolas Jutzet

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    AF. Pourrais-tu te présenter s'il te plaît ?

     

    Je viens d’avoir 23 ans. Je suis issu d’une famille nombreuse, de la classe moyenne inférieure, qui vit dans une communauté spirituelle à Chambrelien, une petite commune du canton de Neuchâtel. J’étudie désormais à Saint-Gall, à la HSG. A côté de mes études je suis conseiller général dans ma commune et préside les jeunes libéraux radicaux du canton de Neuchâtel. Par ailleurs, je suis employé à l’association suisse de vente à distance, qui défend les intérêts des vendeurs en ligne. Dans mon temps libre j’essaie de lire un maximum de livres, en tentant parfois de sortir des froides lectures techniques. Etant un grand lecteur de la presse quotidienne (Le Temps, NZZ, Le Figaro, Les Echos, Arcinfo, Liechtensteiner Volksblatt, L’Equipe), j’ai dû volontairement renoncer à un sommeil généreux et suis donc disponible à toute heure, ce qui inquiète légèrement mon entourage... Sur le plan associatif, je suis Local Coordinator pour Students for liberty (SFL), coordinateur romand du mouvement libéral « UP! » et sympathisant du Hayek Club à Zurich et de l’Institut Libéral.

     

     

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    AF. Comment définirais-tu le libéralisme ?

     

    Dans « Libéral en tout, l’actualité de Benjamin Constant », Damien Theillier résume parfaitement ce qu’est le libéralisme pour moi : « Tout ce qui ne concerne que l’individu, toutes les actions par lesquelles il ne nuit pas aux autres, tout ce qui n’empiète pas sur les droits d’autrui est privé, donc libre ». C’est avant tout une philosophie du droit. Assurer la propriété, protéger l’individu, limiter les nuisances de l’Etat et abattre des rentes. Tout part de là, et ensuite on dérive cette vision en l’appliquant aux différentes thématiques. Le libéral au fond, doute de tout. Et il est d’accord de laisser ce doute et cette incertitude exister. Il n’a pas vocation à créer un être humain nouveau, il veut le laisser s’exprimer. Prenons l’exemple de la bureaucratie que la droite combat de manière utilitariste en raison du temps qu’elle « coûte ». Personnellement, c’est la critique de David Graeber qui me parle : la bureaucratie nie la différencie de l’individu et tue sa créativité naturelle en la pervertissant. Je combats l’Etat et le collectivisme pour ces raisons. Mais contrairement à d’autres, je ne cherche pas à déplacer le pouvoir, mais à le limiter, à le diviser. Le principal problème étant qu’il n’est pas légitime dès qu’il sort de son rôle, celui d’assurer les lois « négatives ». En résumé : Les lois sont « négatives », c'est-à-dire appliquées à empêcher les hommes de se nuire, elles seront bornées à deux objets d'intervention limités : 1. Défendre les citoyens contre les agressions extérieures 2. Les défendre contre les agressions mutuelles. Le reste est affaire des individus et n’a pas à être soumis à la tyrannie des majorités.

     

    AF. De quel courant du libéralisme te sens-tu le plus proche ?

     

    Libéralisme classique, qui tend au minarchisme. Aujourd’hui, je suis proche de la vision de Frédéric Bastiat et de Benjamin Constant.

     

    AF. Comment es-tu devenu libéral ?

     

    Mon parcours familial m’a très rapidement rendu attentif au fait que la solution venait des individus, de la collaboration entre eux, pas de l’Etat. C’est du moins ce que j’en ai gardé. Le message que souhaitaient envoyer mes parents était sans doute différent. Dans l’âme, j’ai toujours été libertaire. Rapidement, dans mon enfance j’ai éprouvé un besoin profond de sortir du cadre et de jouer avec les limites établies. A 15 ans, lassés de mon hyperactivité et des nombreux problèmes que pose un surdoué en classe, mes parents m’ont envoyés travailler. Ces années de travail en formation duale m’auront forgé une conviction profonde. Le travail paie. Le patron se décarcasse pour son entreprise pendant que les autres s’en sortent avec plus au moins de motivation, en lien avec leur incitatifs à en tirer un profit. On était éloigné de l’image renvoyée par certains milieux. A mes 18 ans, j’ai commencé à m’intéresser au monde politique, notamment suite à la séance d’accueil des nouveaux citoyens de ma commune. Très vite, le discours victimaire et binaire de la gauche m’a fatigué. La xénophobie et la haine, théorisées par d’autres, étaient incompréhensibles pour le jeune homme que j’étais, ayant grandi entouré de personnes d’origines diverses. Le PLR et son étiquette sérieuse m’ont séduit. Ensuite, j’ai lu, par étapes, les auteurs libéraux.                     

     

    AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

     

    Pour les idées : Frédéric Bastiat par sa clairvoyance et sa justesse, comme Benjamin Constant. Pour la politique : Alfred Escher par son courage et son besoin de voir grand. François Mitterand, pour son ambiguïté et sa soif de pouvoir. Grâce à lui, je sais qui je ne veux pas être. Aujourd’hui Emmanuel Macron, me parle par sa volonté de solder la génération des baby boomers, qui nous laisse des dettes et un système collectiviste qui part à la dérive. 

     

    AF. Tes livres libéraux préférés ?

     

    La Route de la servitude (Hayek), Capitalisme et liberté (Friedman), 1984, La ferme des animaux (Orwell), La Loi (Bastiat), De la liberté (J-S. Mill).

     

    AF. Quelles seraient les réformes libérales prioritaires à mener d'après toi ?

     

    Refonte du système de santé, avec une véritable concurrence et un retour à la liberté de contracter, légalisation de la vente des drogues, suppression de l’IFD et de la TVA pour redonner des responsabilités et des moyens aux cantons / communes. Rendre l’éducation aux parents, en brisant le monopole de l’enseignement public (« Les objections qu'on oppose avec raison à l'éducation publique ne portent pas sur le fait que l’Etat impose l’éducation, mais qu’il se charge de la diriger »). Introduire une quote-part de l’Etat. De manière générale, limiter le pouvoir, le circonscrire, pas seulement le déplacer.

     

    AF. Dans quelle situation nous trouvons-nous en termes d'adhésion au libéralisme au sein des Jeunes Libéraux-Radicaux et du Parti Libéral-Radical ?

     

    Je remarque une réflexion intellectuelle assez pauvre. J’avais une haute estime du monde politique au moment d’y arriver. Deux années plus tard, j’ai croisé des gens estimables, parfois réellement brillants, mais globalement assez quelconques sur le fond. La plupart sont là par filiation, par intérêt personnel ou par besoin de socialiser. On y croise des gestionnaires, des opportunistes et des narcisses. Trop peu de grands esprits à la charpente intellectuelle solide. J’ai croisé des hommes qui aiment l’Etat ou la politique, mais presque aucun homme d’Etat. Chez les jeunes, étant donné que le PLR ne fait rien ou presque pour former sa relève, le constat est le même, en pire. J’ai, avec d’autres, enclenché une volonté de faire de la formation à long terme de la jeunesse, pour lui permettre de réfléchir et d’affronter les réalités politiques avec un bagage philosophique plus solide. L’approche purement pragmatique et utilitariste finit par tuer le débat d’idées et fait perdre de sa superbe à la politique. La question qui me hante depuis le début, et à laquelle je n’ai toujours pas trouvé de réponse : un libéral doit-il tenter de changer les choses de l’intérieur ou simplement laisser tomber et utiliser son temps libre autrement ?

     

    AF. Quelle devrait être la prochaine initiative que notre parti devrait lancer à présent que la campagne No Billag est terminée ?

     

    Après ce premier combat qui voulait redéfinir la place et l’étendue du rôle de l’Etat, nous pouvons et devons en imaginer d’autres. La légalisation et la dépénalisation de la consommation du cannabis par exemple. Introduire un frein à la quote-part de l’Etat me semble par ailleurs urgent.

     

    AF. Envie d’ajouter quelque chose ?

     

    Rappeler l’héritage que nous laisse Bastiat : « Il faut le dire : il y a trop de grands hommes dans le monde ; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens se placent au dessus de l'humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s'occuper d'elle. » Et « Le Socialisme, comme la vieille politique d’où il émane, confond le Gouvernement et la Société. C’est pourquoi, chaque fois que nous ne voulons pas qu’une chose soit faite par le Gouvernement, il en conclut que nous ne voulons pas que cette chose soit faite du tout. Nous repoussons l’instruction par l’État; donc nous ne voulons pas d’instruction. Nous repoussons une religion d’État; donc nous ne voulons pas de religion. Nous repoussons l’égalisation par l’État; donc nous ne voulons pas d’égalité, etc. C’est comme s’il nous accusait de ne vouloir pas que les hommes mangent, parce que nous repoussons la culture du blé par l’État ». En bref, plus d’indépendance individuelle, moins d’Etat.

     

     

     

  • Entretien avec des libéraux : Louis-Batiste Nauwelaerts

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    AF. Pourrais-tu te présenter s'il te plaît ?


    J’ai 20 ans et étudie à Paris, où j’ai habité toute ma vie (excepté une escapade québécoise de 6 mois), en « humanités droit, économie, gestion, spécialisation en sciences politiques »… un peu compliqué mais pour faire simple il s’agit d’une sorte de classe préparatoire universitaire. J’ai été un temps coordinateur de pour Students for Liberty à Nanterre, mais l’atmosphère ambiante de l’université et le manque de soutiens  m’ont découragé. Par ailleurs, j’écris de la poésie et pratique la magie depuis plusieurs années maintenant.

     

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    AF. Comment définirais-tu le libéralisme ?

     

    Je le définirais comme un principe, un principe fondamental et essentiel, ce fameux principe énoncé par Hayek : « à savoir que dans la conduite de nos affaires nous devons faire le plus grand usage possible des forces sociales spontanées et recourir le moins possible à la coercition. »

     

    AF. De quel courant du libéralisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

     

    Je me sens aujourd’hui plus proche des libertariens de gauche et de l’anarchisme individualiste, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, je pense que les libéraux se leurrent lorsqu’ils prétendent que le passage à une société libérale pourrait se faire facilement. Prenons le cas d’une libéralisation du marché : créer un marché libre sans détruire les avantages monopolistiques acquis par la voie politique, c'est reproduire l'erreur de l'abolition de l'esclavage où les esclaves, n'ayant recouvert ni terres ni aucune part du produit de leur travail, se sont retrouvés obligés de travailler pour leurs anciens maîtres. Lâcher des entreprises issues de la connivence sur un marché libre, c'est institutionnaliser l'esclavage. Or, les libertariens de gauche l’ont très bien compris, d’où leurs propositions parfois audacieuses de faire intervenir l’État (ce qui n’est pas sans susciter la critique dans nos rangs) pour réparer les dommages créés par lui. Cette position est donc avant tout pragmatique, même si je partage beaucoup des vues libertariennes de gauche en matière d’éthique (cf. Bleeding Heart Libertarians)

                           Pour ce qui est de l’anarchisme individualiste, j’aime la vision pratique qu’il donne de la liberté : la recherche de la liberté pour la liberté (qui mène au légalisme naïf des brutal ou vulgar libertarians) est un mirage ; il nous faut faire quelque chose de la liberté.


    AF. Comment es-tu devenu libéral ? As-tu toujours été libéral ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

    Je pense être sincèrement une des rares personnes à avoir utilisé le principe rawlsien du voile d’ignorance (haha). Alors que j’étais au lycée, impossible de me classer politiquement (mes parents m’ayant donné une grande liberté de choix). Je me suis mis à lire, étudier les différents courants principaux, allant du marxisme au libéralisme en passant par les mouvements décroissants, et je pourrais en citer d’autres. Mais je suis devenu réellement libéral en deux temps. Le premier fut la fois où j’ai lu La loi de Bastiat : un choc ! Le second est le moment où j’ai commencé à appliquer à ma vie de tous les jours les principes libertariens, et où j’ai compris leur beauté, leur puissance… mais aussi leurs dangers.


    AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

    L’engagement, puisqu’il est à la fois idéologique mais aussi pratique, est double. Pour ce qui est de l’aspect théorique, j’ai été vraiment marqué par la lecture de Murray Rothbard. Venant de la philosophie (je compte poursuivre mes études dans ce domaine), j’ai apprécié sa méthode qu’il prend chez Aristote et Saint Thomas d’Aquin, et même si je ne partage pas toutes ses conclusions, je respecte énormément cet auteur qui continue de m’inspirer. Milton Friedman fut aussi une source d’inspiration, notamment avec son Capitalisme et liberté.

    Pour ce qui est de l’engagement pratique, ce que nous faisons de nos idées, les anarchistes individualistes et abolitionnistes du XIXe et XXe siècle sont de réelles sources d’inspiration. Je pense en particulier à Henry David Thoreau et Lysander Spooner.


    AF. Tes livres libéraux préférés ?

    L’éthique de la liberté, Rothbard 

    La loi, Bastiat

    Conscience contre violence, Stephen Zweig (l’auteur n’est pas spécialement libéral, mais le combat de Sebastien Castellion contre Calvin et son « inquisition » est pour moi une des plus belles démonstrations de la force de la liberté d’expression)

    De la liberté, J.S Mill (un chef d’oeuvre que certains libéraux devraient relire)

    Second traité du gouvernement civil, John Locke

    Les vices ne sont pas des crimes, Lysander Spooner

    La Bible (Eh oui ! Mais ça cela sera pour une autre fois haha)

     

    AF. Que penses-tu de la place donnée au libéralisme dans la philosophie académique ?

    J’aurais envie de répondre « quelle place » ? Le libéralisme est systématiquement abordé ou de façon critique, ou bien en opposition à d’autres mouvements, mais jamais étudié pour lui-même. A cela s’ajoute une totale méconnaissance de la part de beaucoup d’universitaires des auteurs et textes libéraux.


    AF. Faut-il militer dans un parti politique ?

     

    Hum, je dirais que non. Les partis ne sont qu’un type d’entreprise de conquête du pouvoir historiquement déterminée (Weber). Or les libéraux ne veulent pas – ne devraient pas vouloir – le pouvoir, car il est intimement lié à l’État. Le parti politique de fait légitime l’existence de l’État et l’exercice de son monopole. Mais je ne suis pas insensible aux succès de certains partis libéraux. 


    AF. Avec qui les libéraux devraient-ils s'allier ?

     

    Avec eux-mêmes pour commencer. Ce serait déjà un bon début. Nous passons plus de temps à nous séparer qu’à nous réunir. Les discussions et débats théoriques me passionnent, mais il faut savoir pourquoi on les fait, et savoir s’unir autour de la cause centrale qui nous anime (la liberté), et ce malgré nos différences. Les mouvements qui ne s’unifient pas à un moment ou à un autre deviennent soit totalitaires, dans la mesure où un petit groupe d’acteurs entre en concurrence pour obtenir la légitimité en matière de définition du mouvement (excluant tous ceux ne partageant pas cette définition), soit… ils disparaissent.

     

    AF.
    Quelles seraient les réformes libérales prioritaires à mener d'après toi ?

     

    L’éducation : il faut libérer les esprits du joug de l’État, apprendre aux individus à penser en dehors de l’État, ce qui est actuellement impossible, ou du moins difficile. Une réforme de l’éducation alliant chèques éducation, création d’un marché libre de l’éducation et fin du monopole étatique serait un bon début. Car sans esprits libres, curieux et éduqués, il ne peut y avoir de société libérale.

     

     

  • Entretien avec des libéraux – Joé Fivaz

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    Joé Fivaz a 16 ans et il est étudiant en troisième année de maturité avec option économie et droit. Il vit à Genève et est membre des Jeunes Libéraux-Radicaux genevois. Son signe astrologique est balance, sa couleur préférée le bleu et son animal-totem le pygargue à tête blanche.

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    AF. Comment définirais-tu le libéralisme ?

    Selon moi le libéralisme est la philosophie permettant d’exprimer le mieux le potentiel des individus en leur laissant des libertés individuelles, que ce soit dans le cadre économique ou social, tout en définissant strictement les responsabilités de chacun.

    AF. De quel courant du libéralisme te sens-tu le plus proche et pourquoi ?

    Du libéralisme classique. C’est un peu doctrinaire, certes, mais c’est celui qui me semble le plus équilibré.

    AF. Selon toi, le libéralisme est-il un projet politique ou une éthique de vie ? Ou les deux ?

    Selon moi, le libéralisme est essentiellement un projet politique, mais il peut tout à fait se transfigurer en une éthique de vie et concerner les comportements sociaux de chacun. 

    AF. Comment es-tu devenu libéral ? As-tu toujours été libéral ? Si non, quelles étaient tes positions politiques antérieures ?

    J’ai toujours été libéral et toujours de droite. Je dois dire que c’est un peu une tradition familiale, mais je diverge cependant sur de nombreux points avec mes « précepteurs ».

    AF. Quels individus, vivants ou morts, inspirent ton engagement ?

    Adam Smith bien sûr, Ronald Reagan, Milton Friedman, David Ricardo, Elon Musk et George Soros.

    AF. Quelles sont les trois valeurs les plus importantes à tes yeux ?

    L’honnêteté, la solidarité familiale et l’ambition.

    AF. Ton livre libéral préféré ?

    « Capitalisme et Liberté » de Milton Friedman. 

    AF. Ta citation libérale préférée ?

    « 
    Les thèmes fondateurs du libéralisme sont définis : intégrité de l’individu humain, respect de l’autonomie des activités sociales, immanence des règles de la coexistence humaine. »

    Monique Canto-Sperber

    AF. En tant que libéral, quelle est ton analyse sur la situation socio-économique et politique en Suisse et en Europe ?

    Je pense qu’un des points capitaux est la réduction du budget de l’État et cela est parfaitement possible en diminuant ses dépenses et en les optimisant. En effet, il est inadmissible que les fonctionnaires bénéficient de conditions de travail privilégiés : retraite anticipée, moins d’heures de travail, productivité digne des paysans des années 20 en Union Soviétique. Certains impôts injustes tel que l’impôt sur la fortune commerciale paralysent l’économie. Bref, j’ai soulevé là quelques points qui me sont venus à l’esprit, néanmoins j’aurais pu en soulever des centaines d’autres. Le combat pour un pays plus juste, plus libre, plus éthique, est encore long et semé d’embûches.