Egalité des chances

  • L’égalitarisme des opportunités

    Imprimer Pin it!


    L’égalitarisme des opportunités prône une égalisation, plus ou moins complète, des opportunités (des chances) entre les individus. Une telle position implique des transferts de ressources de ceux dotés de davantage d’opportunités (ou considérés comme tels) vers ceux en ayant moins (ou considérés comme tels). Ces transferts peuvent être directs, par transferts de sommes pécuniaires entre individus, ou indirects, à travers le financement de services étatiques en faveur de ceux ayant moins d’opportunités. De prime abord, on pourrait être tenté de se demander quel est le lien exact entre pauvreté et égalisation des opportunités. Ce lien réside probablement dans l’hypothèse qu’une plus grande égalité des opportunités pourrait permettre de prévenir l’apparition de la pauvreté. En effet, si tout le monde commence sa vie avec les mêmes opportunités, avec des opportunités égales, cela semble impliquer que tout le monde aura une sorte de socle minimum d’opportunités. Toutefois, ceci ne nous dit rien sur la composition de ce socle minimum d’opportunités garanti à tous également. De plus, un tel socle minimum égal ne signifie pas la réalisation de l’égalité des opportunités en tant que telle : du fait des différences naturelles entre les individus, il est impossible de l’atteindre (du moins dans le cadre des moyens de la technologie actuelle, mais le transhumanisme pourrait peut-être changer la donne sur ce point[1]).


    Toutefois, on peut abandonner l’objectif d’une égalité pure et parfaite des opportunités entre individus, de façon analogue à ce qu’on a fait en abandonnant l’égalitarisme strict, et adopter une approche visant simplement à atteindre une plus grande égalité des opportunités entre individus, c’est-à-dire une égalisation des opportunités plutôt qu’une égalité des opportunités. Dans ce cas, on retrouve les mêmes critiques que celles formulées à l’encontre de l’égalitarisme. D’abord, se pose le problème du nivellement par le bas, car il serait possible, afin d’atteindre davantage d’égalité des opportunités, de réduire les opportunités de tous jusqu’à ce que tous jouissent d’un niveau très faible, mais presque égal, d’opportunités. Une telle politique peut sembler insensée, mais elle permettrait néanmoins d’atteindre l’objectif d’égalisation des opportunités entre individus. Ensuite, on retrouve le problème de la perte d’efficacité, car, selon comment est formulée la politique redistributive réalisant cette égalisation des opportunités, elle peut impliquer une réduction, plus ou moins grave, des incitations à produire et, ainsi, de la production. Enfin, il y a le problème de l’atteinte à la liberté individuelle et à l’autonomie. En effet, l’égalisation des opportunités soulève la question de savoir jusqu’à quand, jusqu’à quel point, les individus devraient être contraints de transférer leurs ressources, directement ou indirectement, à d’autres au nom de l’égalisation des opportunités. Si on accorde de l’importance à la liberté négative, alors il faut poser une limite à un certain point.


    Cependant, on peut aussi aborder la question sous un angle différent, en se demandant si la question des opportunités est abordée correctement par le biais d’une politique d’égalisation ou si une autre approche ne serait pas davantage pertinente. En effet, pourquoi ne pas chercher à faire en sorte que tout le monde accède à des opportunités, voire à des opportunités en nombre suffisant, plutôt qu’à chercher à les égaliser ?
    Comme le dit Harry Frankfurt: “It is not especially important for everyone to have the same opportunities in life. The important thing is for each person to have the particular opportunities that suit his talents and his propensities[2].” Contre l’égalitarisme des opportunités, nous pouvons donc identifier un modèle qui semble comparativement davantage attirant, le suffisantisme des opportunités, affirmant que chacun devrait avoir suffisamment d’opportunités pour pouvoir s’épanouir dans la vie[3]. Il me semble possible qu’un certain nombre de personnes, spontanément favorables à une plus grande égalité des opportunités, souhaitent en fait exprimer ainsi leur soutien à ce que tout le monde accède à davantage d’opportunités, et, plus précisément, à davantage d’opportunités qui leur sont véritablement utiles pour réaliser leurs objectifs et leurs aspirations. Dans la position originelle sous le voile d’ignorance, dans le cadre de l’approche comparative qui est la leur, les contractants préféreront donc le suffisantisme des opportunités à l’égalitarisme des opportunités, même partiel, car le premier implique des politiques redistributives moins dommageables en termes de réduction des incitations à produire et de réduction de leur liberté, tout en permettant une prise en compte de la nécessité d’offrir à tous des opportunités.

     

    Adrien Faure

     

     

    [1] Alexandre Laurent et Besnier Jean-Michel, Les robots font-ils l’amour : le transhumanisme en 12 questions, Editions Dunod, Paris, 2016.

    [2] Frankfurt Harry, “The moral irrelevance of equality” in Ethics Vol. 14, n°1, University of Illinois Press, April 2000, p. 96.

    [3] La scolarité gratuite, publique et universelle n’est-elle pas une incarnation d’une forme de suffisantisme des opportunités plutôt que celle d’une volonté d’égalisation des opportunités ?

  • L'égalité des chances, un mythe libéral méritocratique

    Imprimer Pin it!


    Je profite d'être en vacances pour prendre quelques minutes pour publier cette petite réflexion, histoire de remettre le concept de l'égalité des chances à sa juste place. J'aimerais en outre pouvoir publier davantage, mais mes études ne me le permettent malheureusement pas...
    Toutefois, nous avons réuni une jolie équipe de débattants en philosophie politique sur ce groupe facebook : http://www.facebook.com/groups/132460310252049/
    Je vous encourage à nous y rejoindre, si ce type de questions vous intéressent.
    C'est en commençant par se réapproprier les idées politiques que les citoyens pourrons ensuite se réapproprier les institutions politiques.

    L'égalité des chances est aujourd'hui un concept revendiqué par nombre de gauchistes, aussi bien que par nombre de droitistes.
    Mais d'où sort-il donc ?

    L'égalité des chances est un concept imaginé par les idéologues libéraux pour répondre à la critique portant sur les écarts de revenus et de fortunes très élevés que l'on observe dans tout pays capitaliste (par exemple en Suisse, la moyenne des écarts salariaux est de 1 pour 93 en 2011).
    Les libéraux ont justifié ces écarts par le concept du mérite. Selon eux, les plus riches sont plus méritants, donc leur revenu ou leur fortune plus élevé que le reste de la population se justifie. Quand ils parlent de patrons, les libéraux vont par exemple dire que les patrons sont méritants parce qu'ils prennent des responsabilités et des risques, parce qu'ils engagent des travailleurs, etc.
    Mais pour pouvoir renforcer cette conception du monde, il faut réaliser une véritable méritocratie, ce qui implique l'égalité des chances. L'idée étant que si tout le monde part avec les mêmes chances, les plus pauvres n'auront ensuite qu'à s'en prendre à eux-mêmes, et les plus riches pourront s'auto-complaire encore davantage dans leur richesse sans problème de culpabilité (même plus besoin de charité ou d'humanitaire pour se donner bonne conscience).

    Seul problème dans cette jolie construction, l'égalité des chances est un concept qui semble à première vue inatteignable.
    En effet, en se fondant sur les catégorisations de Bourdieu, on peut constater que si l'est certes possible d'éliminer l'héritage de capitaux économiques (fortunes, capitaux mobiliers et immobiliers), ce que peu de libéraux prônent, il semble beaucoup plus difficile de supprimer l'héritage (la transmission) de capitaux culturels (éducation, formation, instruction, connaissances, etc.), de capitaux sociaux (réseaux, contacts, parrains, etc.), ou de capitaux symboliques (renommée, prestige, etc.).
    Et si on en restait là, on pourrait se contenter d'affirmer que le concept d'égalité des chances est bidon, car inatteignable.

    Mais en réalité, et là je remercie Antoine Conforti II de m'avoir éclairé là-dessus, l'égalité des chances est atteignable.
    En effet, si on retire les enfants de leurs parents dès leur naissance, et qu'on les fait élever de manière strictement égalitaire dans des centres d’État, alors on atteint une réelle égalité des chances.
    Par conséquent, l'égalité des chances n'est pas une valeur inatteignable, mais c'est une valeur qui mène à une forme de totalitarisme.

    Enfin, je dois quand même mentionner que certains libéraux ont répondu à la critique de l'égalité des chances par... le marché.
    Selon eux, il n'y a pas de mérite, mais uniquement le marché. Ainsi, si certains gagnent 1000 fois davantage de que d'autres, ce n'est pas qu'ils l'ont mérité, mais c'est que le marché (les lois de l'offre et de la demande) fait que les prestations qu'ils offrent sont rares et demandées au point de justifier, de par cette rareté et cette forte demande par rapport à l'offre sur le marché du travail de leur secteur, des rémunérations 1000 fois plus élevées.
    Bien entendu, nous avons encore une fois à faire à une classique mystification libérale. Car même si demande et rareté implique pareils écarts de rémunération, cela n'est pas une justification valable, mais uniquement la démonstration des absurdités que produit le marché capitaliste. En effet, la valeur du travail d'un individu ne vaudra jamais 1000 fois davantage que celle d'un autre (personnellement des écarts salariaux de 1 pour 5 me semblent acceptables).

    Ceci étant dit, j'invite donc à présent mes camarades et amis de gauche, et particulièrement celles et ceux se réclamant du socialisme, d'abandonner sans crainte le concept d'égalité des chances.
    Quel besoin avons-nous de nous appuyer sur une valeur qui n'a été conçue que pour justifier des inégalités auxquelles nous comptons mettre fin ?
    Si nous réclamons la gratuité de l'instruction publique ce n'est pas au nom de l'égalité des chances, mais pour construire une société autonome où chacun des individus qui la compose est libre de penser par lui-même et de se réaliser.

    « L'objectif de la politique de la politique n'est pas le bonheur, c'est la liberté. »

    Cornelius Castoriadis