01/11/2016

La philosophie peut-elle nous aider à vivre ?

 

 

Je suis heureux de vous partager aujourd'hui ce texte de l'écrivain Thierry Falissard, publié dans le Diurnambule. Bonne lecture ! AF

 

La philosophie est une activité intellectuelle assez particulière, si ce n’est étrange. Relève-t-elle de la seule littérature ? De la science ? De la logique ? De l’opinion ? Est-elle totalement rationnelle, ou peut-elle sombrer aisément dans l’idéologie ? Peut-elle nous fournir des certitudes ? Ou simplement nous aider à vivre ?

Au début, on musarde dans le magasin de la pensée. On est séduit tour à tour, au fil des siècles parcourus et des livres feuilletés, par la fortitude des Stoïciens, le scepticisme de Montaigne, l’immatérialisme de Berkeley, le subjectivisme de Kierkegaard, l’absurde des existentialistes. Mais on referme la « Logique » de Hegel ou les ouvrages de Heidegger, assuré que l’on n’a rien compris à ce qui ressemble à une vaine logomachie. On se rassure en apprenant que Schopenhauer tient Hegel pour un charlatan et que nos contemporains considèrent Heidegger comme un crypto-nazi, et qu’en outre ce dernier « n'a jamais compris ce qu'il voulait dire » (selon Marcel Conche).

Littérature, science ou jeu logique ? Schopenhauer, Nietzsche, Cioran, et bien d’autres, sont d’abord des écrivains pourvoyeurs d’alcools forts, ensuite des psychologues, enfin des philosophes souvent profonds, tandis que Spinoza ou Wittgenstein, en apparence philosophes et logiciens rigoureux plutôt que littérateurs habiles, spéculent beaucoup et errent parfois... La frontière entre philosophie, littérature et idéologie paraît bien mince, tout compte fait.

Passé l’âge des admirations juvéniles, on cherche quelque chose d’un peu plus consistant.

On tombe un jour sur l’avertissement de Revel : « un système philosophique n'est pas fait pour être compris : il est fait pour faire comprendre. » On commence alors à se méfier de la magie du langage, du réalisme naïf que celui-ci implique souvent, et de toutes les constructions élaborées qui s’érigent dessus – sans parler des « démonstrations » fallacieuses qui pullulent. On doute, avec Revel, que Descartes soit le seul philosophe à être inutile et incertain, tant les « systèmes » prolifèrent autant que les Weltanschauungen les plus étranges. On comprend que la vraie philosophie est moins destinée à donner des réponses qu’à poser des questions. Les questions elles-mêmes peuvent être souvent mal posées, absurdes, sans objet, et les réponses obtuses, dogmatiques, religieuses, évasives ou incompréhensibles. La « fumisterie intellectuelle » dénoncée par Russell prolifère depuis les sophistes grecs jusqu’aux scolastiques médiévaux adeptes des causalités transcendantes réfutées par Kant. La leçon de Pyrrhon puis de tous ces héritiers lointains des Sceptiques que sont Hume, Kant et les philosophes analytiques, porte au désenchantement à l’égard de certaine activité intellectuelle, y compris à l’égard de la science officielle, « la plus récente, la plus agressive et la plus dogmatique des institutions religieuses », selon Paul Feyerabend.

Comprenant que notre époque est, comme le dit Edgar Morin, celle d’une « conscience de la destruction des fondements de la certitude » (tant au plan religieux que scientifique), on prend de plus en plus ses distances à l’égard du marécage des opinions, et l’on recherche dans la philosophie d’abord des thèmes de réflexions, des lignes directrices pour de futures investigations, et même une aide pour mieux vivre, après avoir renoncé définitivement à y trouver des vérités absolues. C’est ainsi que nous comprenons la métaphysique, qui n’est donc pas une science, mais un lieu de confrontation des arguments.

Un fil rouge a été pour moi le phénomène de la volonté, examiné notamment dans le cadre de l’idéalisme allemand (mais pas seulement). Non comme principe ontologique, fondement réel de l'être et des choses, mais comme clé explicative, ou interprétation (au sens de Nietzsche). La volonté individuelle se pose comme point de départ obligé de toute réflexion économique, politique, métaphysique ou éthique, sans que l’on affirme pour autant un libre arbitre de cette volonté (cette dernière hypothèse métaphysique très forte est refusée, avec raison, aussi bien par Spinoza que Schopenhauer ou Nietzsche).

La volonté se décline selon différents aspects, qui vont du conatus spinozien au vouloir-vivre de Schopenhauer, l'Unique de Max Stirner ou la volonté de puissance de Nietzsche, le désir ou la pulsion freudienne, etc. La vie sociale peut alors être réinterprétée comme intersubjectivité, affrontement ou interaction des volontés individuelles entre elles : le marché ou l’association seraient des modes d'interaction pacifique des volontés (au contraire de la guerre) tandis que l’État serait l'instrument d'une volonté coercitive arbitraire, prétendument générale mais à la discrétion des puissants du moment. En économie, la valeur serait une mesure du désir des volontés, et la croissance, la création de valeur, seraient illimitées, comme l'est le désir. La destruction créatrice traduirait seulement les fluctuations de la volonté dans sa recherche de satisfaction.

Adopter la volonté comme source de réflexion conduit naturellement à la praxéologie et à l’éthique. Le consentement individuel, critère pratique justifié par une relation très étroite entre ces trois disciplines que sont droit, éthique et métaphysique, déguisé éventuellement sous le concept de « droit naturel », peut devenir la clé de voûte théorique de la vie sociale, alors qu’en pratique c’est la violence, légale ou non, qui règle tout. De là un idéal libertarien toujours plus actuel, à la fois utopique et rationnel, qui risque, face à la réalité étatique de la loi du plus fort et à l’aveuglement des populations, de rester longtemps dans son paradis platonicien et de ne jamais se concrétiser.

La volonté est indissociable d’un autre phénomène : la conscience, si bien que les deux sont associés/dissociés par les philosophes (volonté et représentation chez Schopenhauer, intention et conscience dans le bouddhisme) ou confondus sous un seul concept (pensée chez Spinoza, intentionnalité chez les phénoménologues). La « philosophie transcendantale », aboutissement de l’idéalisme le plus rigoureux (d’autres diront le moins fantaisiste), est la tendance philosophique qui affirme le primat de la conscience (sans pour autant en faire un principe ontologique et un monisme). La conscience est la réalité la plus immédiate qui nous soit donnée, la réduire à un épiphénomène est une aberration qui conduit la connaissance dans une impasse.

Le prolongement métaphysique de la question de la volonté nous mène à la croisée des chemins, à la question existentielle. La volonté/conscience étant « prise » et même emprisonnée dans le processus d’individuation (on ne rencontre jamais une « volonté cosmique » ni une « volonté générale », mais uniquement des volontés individuelles, séparées dans le temps et l’espace, antagonistes ou coopératives), l’individu est ainsi confronté à un dilemme téléologique, à une urgence concernant son propre être et sa destinée : soit affirmer cette volonté dans le périmètre (limité) où elle s’exerce, soit la nier (je ne détaille pas ici les raisons derrière ces choix). Le premier choix est celui de Nietzsche (auquel on peut rattacher les hédonistes, les positivistes, et la majorité des philosophies et des religions positives), le second celui de Schopenhauer ainsi que des pessimistes, de la philosophie indienne, des ascétismes de toutes sortes. Je développe ce dernier thème dans ses aspects théoriques et pratiques dans mon dernier livre, où j’expose le traitement radical que le bouddhisme, métaphysique sceptique et pratique, opère de ce point de vue. Certains pourraient parler d’un nihilisme transcendantal, qui juge la vie « courte, brutale, insipide » (Roland Jaccard), et qui refuse l’éternel retour nietzschéen pour préférer un éternel départ...

Même si l’effort pour surmonter l’absurde est souvent périlleux, la philosophie (antique ou moderne, continentale ou non) peut nous aider à vivre, c’est incontestable : elle nous offre certes des raisons de désespérer, mais en même temps elle nous enlève nos illusions les plus chères pour affiner notre vision du monde et mieux éclairer notre chemin.

 

Thierry Falissard



Auto-bibliographie :

- Faut-il avoir peur de la liberté ? - Le libéralisme en 21 questions, 2012 (gratuit sur site de l'Institut Coppet)

- La pensée bouddhiste - une métaphysique de la délivrance, éd. Almora, 2016

 

 

 

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13/08/2016

Le nouvel organe

 

 

 

Un article-témoignage publié dans le Diurnambule et rédigé par Nina.
Bonne lecture !

 

 

Il n'existe aucune de mes expériences personnelles sur laquelle je n'ai pas réfléchi, puis écrit – et réciproquement. La drogue en fait partie ; elle a été, est et sera un morceau de ma vie – un de ces morceaux imposants et nourrissants.

 

Le terme « drogue », utilisé de façon générique – disons – regroupe pas mal de choses que je consomme consciemment, pour éteindre ou animer ou faire muter cette conscience que je porte autant qu'elle me porte : du liquide, de l'herbe ou sa résine, de la poudre, des petits cachets et des plus gros. Les formes varient, et les fonds avec. Je peux alors flotter dans l'extase, m'enfoncer dans n'importe quelle abîme, rebondir dans les déchirures formées dans ma conscience – et tout ça en me lovant dans la paume de la main du hasard, toujours le même hasard.

 

Si je compte sur mes doigts depuis combien de temps la drogue fait partie de ma vie, je passe du pouce à l'auriculaire. Si j'essaie de donner une forme à ce que ça a pû me procurer, je ne perçois que l'informe. Si je donne un nom à tout ce bordel, ce ne sera pas toujours « libération », ni « déchéance », ni «liberté », ni «enfermement » - ce sera autre chose. C'est continuellement à la recherche d'autre chose que je consomme de la drogue, et je pense – sans prétention – que pas mal de consommateurs cherchent cet autre chose. Un autre corps, une autre perception du monde, un autre état, quel qu'il soit. C'est à notre portée, libre à nous de l'incorporer.

 

J'ai suffisamment d'expérience pour pouvoir affirmer une chose – et cette chose résonne dans ma tête à chaque fois qu'une discussion ou un débat s'ouvre à ce propos - : peu importe ce qu'est cet autre chose qui est à notre portée ; ce qui importe, c'est ce que l'on va en faire. Je m'en suis rendue compte après des gens à m'allonger sur des lits et à sentir mon corps et mon environnement devenir autre, à baver, gigoter, ramper, danser, hurler, sourire pendant des heures, rire sans raison, gémir, rêver.

 

L'autre chose est varié, aléatoire, hasardeux, ses contours sont confus ou inconnus – mais c'est un autre chose dont tout le monde raffole. « On se lasse de tout, mon ange, c'est une loi de la nature, ce n'est pas ma faute. », écrit Laclos, dans Les Liaisons dangereuses. Ça, c'est une règle humaine – ou qui s'applique, tout du moins, à un certain nombre d'entre nous (les règles universelles n'existent souvent qu'en surface). Être une forme mouvante et s'empêcher, encore vivant, de devenir fossile ; voilà ce qui m'a poussé, finalement, à m'intéresser au monde des drogues. Un léger désir de désincarnation, parce que cette chair, ce corps que je connais par cœur, j'aime le voir changer, que ce soit pour apprécier sa métamorphose et pour redécouvrir ce qu'il est, rempli ou vidé de toutes substances ajoutées. C'est pour faire de ma tête, de mon corps et de mes perceptions des formes mouvantes et mutantes que j'allume un joint, que je bois de l'alcool, que je m'envoie un rail ou que je lis les effets secondaires de certains médicaments, à la recherche des plus attractifs.

 

Le réel se disperse – et l'inconnu apparaît. Un lieu fait d'autre chose, où je suis autre chose. La drogue relève du domaine de l'expérience – qu'elle soit exprimable ou indicible, commune ou intérieure.

 

Plongée dans ma période sensualiste, et motivée par une curiosité dévorante ainsi qu'une profonde obsession pour l'éthéré, j'ai découvert les drogues. Mon intérêt pour l'immatériel ne trouvait aucune résonance dans la spiritualité, fabriquée par l'esprit et visiblement hors de ma portée. Je voulais me laisser emporter – par mon corps, par ce que je ne connaissais pas – vers cet espace vers lequel semblaient mener les dopes. Un premier pan de ma consommation, alors, relevait du désir de disparaître, en quelque sorte. Je voulais partir et découvrir, mais pas à travers le monde – à travers mes sens. Une douce insouciance m'a pris par la main pour m'emmener n'importe où, et je suivais, candide et inexpérimentée. Étrangement, mes mauvaises expériences ne relèvent pas (toutes) de ce pan là de ma vie. Je ne consommais que par désir et plaisir. C'est ma première analyse des drogues qui m'a ouvert des portes plus troubles, aux bords plus coupants ; couplée à une incompréhension et un rejet total de mon environnement, la drogue m'a fait vivre ce que j'appelle des moments de néantisation. Je me désincarnais à l'extrême, je ne m'importais plus du tout, et la drogue était un prétexte comme un autre pour sortir de ce corps et de l'horizon qui m'écrasait dès le réveil. En somme, mon état psychologique était bien plus dangereux que la drogue en elle-même – j'aurais pu m'anéantir dans le sexe, dans la bouffe, dans n'importe quoi d'autre, pourvu que le but soit atteint. Un second temps a été celui d'inclure, dans mon quotidien, la drogue, au point d'en faire un de mes points de repères principaux, si ce n'est une composante de moi, un nouvel organe, un nouveau membre – et c'est sûrement pendant cette période là que j'ai pu vivre des instants qui, encore aujourd'hui, sont ancrés dans la chair de ma mémoire et celle de mon corps. Ma seconde analyse, en revanche, a changé la donne ; l'expérience portait ses premiers fruits. J'ai repris la drogue pour ce qu'elle était au moment où j'ai mûri – la création d'un espace régit par des sensations et surtout, surtout, un autre chose. Mais pas un autre chose qui valait mieux que tout le reste – se contentant de l'occulter partiellement -, ni qui me définissait viscéralement. Simplement un autre chose à portée de main, et qui se devait de demeurer exaltant.

 

À l'heure d'aujourd'hui, je ne mise plus que sur la délectation sensitive. Et la drogue n'est plus qu'une affaire d'émoussement de sensations.

Nina

 

 

 

18:37 Publié dans Diurnambule, Drogues | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

12/07/2016

Le principe d'exclusivité : économie et éthique sexuelle

 

J'ai publié il y a peu le premier numéro d'une petite revue indépendante, le Diurnambule, que j'ai créée avec une amie, Loraine Imfeld. Vous pouvez trouver la revue ici. Je vais publier les articles de la revue sur ce blog, bien qu'ils seront par la suite aussi publiés sur un site en cours de création. Pour commencer, voici un texte stimulant de Mikaël Mugneret. 

Bonne lecture !

Adrien Faure

 

Ce qu'on pourrait appeler le principe d'exclusivité, comme « droit de jouir de X de manière exclusive » est un principe qui est commun à la notion de propriété privée et aux unions à caractère monogame. Ce n'est probablement pas un hasard. Sans prétendre refaire un historique complet et détaillé que mes compétences et l'espace imparti n'autorisent pas, on peut néanmoins souligner que le mariage monogame a été institué afin de répondre à une problématique liée à l'héritage, donc à la transmission de la propriété privée (essentiellement patriarcale) à la descendance (essentiellement masculine).

Dans le cadre économique, la défense du principe d'exclusivité — via la défense de la propriété privée — est souvent associée à la pensée libérale, laquelle paraît indissociable de cette notion, à tel point que certains auteurs comme Murray Rothbard ont défini la liberté à partir du droit de propriété.

Dans le cadre des relations amoureuses et sexuelles, la contestation du principe d'exclusivité est souvent associée à une certaine liberté relationnelle et, inversement surtout, la liberté sexuelle et amoureuse ne va guère sans une remise en question du principe d'exclusivité.

 

Certains auteurs comme Michel Houellebecq ou Jean-Claude Michéa font un rapprochement entre la pensée libertaire (identifiée à un certain libéralisme qui concernerait l'éthique, notamment sexuelle et amoureuse) et la pensée libérale (identifiée à un certain libertarisme économique). D'où le néologisme « libéral-libertaire » créé par Michel Clouscard. Il y a là un certain paradoxe, en ce sens que cette liberté « libérale-libertaire » est convoquée à la fois pour justifier le principe d'exclusivité en économie et pour le contester en éthique sexuelle. Alors, où se situent les vraies libertés libérale et libertaire ? Du côté de l'exclusivité ou de la non-exclusivité ?

 

Il me semble que la réponse est : « ni l'une ni l'autre ». Exclusivité et non-exclusivité sont à mon sens orthogonales, tant au libéralisme qu'au libertarisme, que cela soit en termes économiques ou d'éthique sexuelle. La différence entre libéralisme et libertarisme ne tient pas aux domaines auxquels ils s'appliquent mais à leur conception de la liberté. La liberté libérale est seulement négative, c'est le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit. La liberté libertaire, si elle reconnaît cette liberté négative, va au-delà, en embrassant également une conception positive de la liberté, comme capacité à réaliser nos aspirations.

Ces deux conceptions de la liberté sont compatibles avec l'exclusivité ou la non-exclusivité, en termes économiques ou d'éthique sexuelle. Seules des questions de volonté et de consentement libres peuvent faire opter pour l'une ou l'autre.

 

La notion de propriété privée, d'un point de vue libéral, recouvre le plus souvent, non seulement les biens possédés par la personne, mais également cette dernière, considérée en son corps.

La propriété privée de soi ne soulève guère d'objection, sinon purement sémantique (peut-on être à la fois l'être qui possède et la chose possédée ?). Elle permet de fonder tout mode relationnel, du plus monogame au plus polyamoureux. Si je suis, de base, la seule personne qui a le droit de décider de ce que je fais de mon corps, il est évident que personne ne peut m'interdire d'avoir des relations intimes non-exclusives, si toutes les personnes impliquées sont d'accord pour ce mode relationnel. Et si certaines ne sont pas d'accord, nous n'entrerons pas en relation intime ensemble, ou nous mettrons un terme à celle-ci.

En ce qui concerne les biens possédés, on peut souligner que la propriété privée permet de s'approprier intégralement le fruit de son propre travail lors d'un processus de homesteading. En revanche, et ce point est souvent ignoré par le libéralisme contemporain (essentiellement néolockéen / rothbardien dans son approche du droit de propriété), puisque le monde matériel est fini, il est clair que si on exerce le droit de se l'approprier individuellement au-delà d'une certaine quantité et qualité de matière, on empêche autrui de jouir du même droit. L'objection souvent adressée est que ce n'est pas le droit de s'approprier le monde matériel qui est impacté, mais la possibilité effective de se l'approprier. Ce point reposerait donc sur une confusion entre liberté-droit (liberté négative) et liberté-capacité (liberté positive). Mais cette objection ne tient pas. Un droitcomme le droit de s'approprier ne peut être limité que par un autre droit, et non pas par une capacité. De même, une capacité ne peut être limitée que par une autre capacité, et non pas par un droit. Par conséquent, en absence d'un organe (public, privé, coopératif, etc.) efficace de protection de l'acquisition individuelle, il demeurera possible, dans les faits, de s'approprier tout bien revendiqué exclusivement par un tiers, dans les mêmes conditions qu'il est possible de s'approprier toute ressource qui n'est revendiquée par personne. Ce n'est donc pas la capacité de s'approprier qui est limitée par le droit de s'approprier, mais bien le droit de s'approprier lui-même. En conséquence, la liberté libérale étant le droit de faire tout ce qui n'empêche pas autrui de jouir du même droit, elle doit inclure une limite au droit de s'approprier des un-e-s, au nom même du respect du droit de s'approprier des autres. Et cette limite implique donc que le principe d'exclusivité ne peut s'étendre indéfiniment sur tout bien non-approprié ou reçu par don ou échange. Par contre, au sein d'une communauté donnée, il est évidemment possible que par des arrangements contractuels, il soit décidé d'appliquer un régime d'appropriation sans limite, ou inversement un régime où il soit impossible de s'approprier quoi que ce soit. Toutefois, ce régime ne sera valable que pour les membres de cette communauté et durant le temps où ces arrangements refléteront leur volonté (en vertu du principe rothbardien de non-aliénation de la volonté humaine).

 

D'un point de vue libertaire, en partant d'une conception différente de la liberté, il me semble que l'on peut aboutir sensiblement aux mêmes conclusions.

La mise en commun des biens semble l'option libertaire la plus évidente d'un point de vue économique, car selon l'adage de Michel Bakounine, « la liberté des autres étend la mienne à l'infini ». Ainsi, si à ma disposition pour servir mes objectifs je peux bénéficier non seulement de mes biens mais aussi des biens d'autrui, je suis davantage sûr de les réaliser. Pourtant, si les biens sont mis en commun, alors ils sont gérés aussi en commun, ce qui limite inversement leur propension à servir mes objectifs. Ainsi, la possession individuelle (de jure selon les principes mutuellistes, ou bien de facto) peut nous donner la capacité économique de satisfaire nos aspirations dans un bon nombre de cas. Au sein d'une communauté de personnes dont la plupart n'auraient cure de posséder des biens ou qui rechercheraient une situation de domination économique — mais de façon libre, volontaire et consentie ; un peu comme on peut rechercher la domination sexuelle au sein du BDSM — alors un authentique capitalisme libertaire serait même possible.

J'ai longtemps pensé que si une relation intime exclusive pouvait être l'expression d'une liberté au sens libéral, elle ne pouvait pas satisfaire à une conception libertaire de la liberté car chacun-e interdirait à l'autre d'aller « voir ailleurs ». Interdiction dans le cadre d'un contrat implicite ou explicite certes, interdiction choisie donc librement au regard de la liberté libérale, mais interdiction quand même. J'imaginais donc qu'une sorte de pression réciproque (dans le meilleur des cas) était en jeu : chacun-e acceptait de renoncer à donner corps à ses inclinations sexuelles extra-conjugales, parce qu'iel espérait que l'autre en ferait autant. La monogamie résultait donc d'un compromis équilibré entre deux volontés de contrôle de l'un-e par l'autre. En discutant avec des monogames, je me rends compte qu'un certain nombre au moins n'interdisent en aucune façon à leur conjoint-e d'avoir des relations intimes extra-conjugales. Ça ne veut pas dire qu'en cas de relations intimes extra-conjugales cela n'aboutit pas à une rupture, ou tout au moins à une souffrance. Mais de ce que je comprends, ce n'est pas vraiment la relation extra-conjugale en tant que telle qui pose problème, c'est ce qu'elle manifeste : la nature de l'amour porté n'est pas celui auquel on s'attendait. Il ne s'agit pas de dire qu'une relation intime extra-conjugale manifesterait nécessairement un manque d'amour ou un désamour. En tant qu'adepte du polyamour, loin de moi une telle pensée. Mais apparemment, il semblerait que dans un certain nombre de cas au moins, en dépit d'une désignation identique, l'amour spécifiquement monogame et l'amour tel qu'il peut exister dans les relations polyamoureuses sont des amours de nature différente, et l'amour spécifiquement monogame serait monogame non pas par accident mais par essence. J'avoue que j'ai toujours eu du mal à opérer une distinction nette entre l'amour et l'amitié assortie d'une attirance physique. Pourtant, cette distinction semble évidente à pas mal de personnes, notamment des monogames. Cette différence de conceptualisation des rapports entre l'amour et l'amitié fait peut-être sens au point de vue du sujet qui nous occupe et peut permettre d'étayer la possibilité d'un amour libertaire néanmoins monogame.

 

Mikaël Mugneret

15:52 Publié dans Amour & sexualité, Diurnambule | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg