Le prioritarisme de Roger Crisp

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Crisp articule ses positions prioritaristes sur une critique du luck-egalitarianism[1]. Il définit le luck-egalitarianism comme une doctrine affirmant qu’une situation est préférable à une autre si elle permet de minimiser au moins une inégalité imméritée. Comme Parfit, il mentionne l’objection à l’égalitarisme du nivellement par le bas, selon laquelle une situation ne peut être pire qu’une autre s’il n’y a pas dans cette situation au moins une personne dont le sort est amélioré. Crisp en déduit que ce qui est véritablement inquiétant à propos de l’égalitarisme, c’est qu’il semblerait que ce qui compte moralement pour cette doctrine est indépendant du bien-être des individus. C’est pourquoi, il formule ce qu’il appelle la restriction welfariste, ou clause du bien-être, qui pose comme nécessaire une connexion entre bien-être et moralité.


La restriction welfariste : Le fait qu’en passant d’une situation A à une situation B, un individu x est dans une plus mauvaise situation dans B que A, ne peut pas compter comme un argument en faveur de la situation B.

En parallèle à sa critique du luck-egalitarianism, Crips formule aussi une critique de ce qu’il appelle la justice distributive (qui correspond au versant économique du concept de justice sociale). Notons d’abord que la justice distributive affirme selon lui que :

Il est mal si x, alors que ce n’est pas sa faute, s’en sort moins bien que y.


Selon Crisp, la justice distributive trouve sa source dans la jalousie. La jalousie de x envers y implique en effet un désir, chez x, de retirer à y ce qui cause, en lui, l’envie, le sentiment de jalousie. Si la jalousie de x envers y est observée par z, et que z sympathise avec ce sentiment de jalousie, alors la jalousie se généralise et elle devient ressentiment envers n’importe qui réussissant mieux que quelqu’un d’autre. Cette généralisation de la jalousie débouche sur le concept de justice distributive. Pour Crisp, la justice distributive n’est donc pas une valeur et donner la priorité aux plus défavorisés n’est pas systématiquement une position moralement fondée.

Critique du prioritarisme absolu


Crisp propose comme alternative à l’égalitarisme et à la justice distributive, un prioritarisme, qui affirme que :

Plus x est défavorisé, plus améliorer la situation de x est moralement important.


Il note toutefois qu’une certaine version du prioritarisme, le prioritarisme absolu, auquel correspondent tant le principe de différence de Rawls que le principe du leximin introduits dans un récent billet, n’est pas sans poser certains problèmes. En effet, le prioritarisme absolu affirme que nous devons privilégier, de façon absolue, c’est-à-dire quelles qu’en soient les conséquences pour le reste de la société, l’amélioration du niveau de vie des plus défavorisés sur celui des plus favorisés. Or, selon Crisp, cette position est absurde, car elle ne prend pas en compte la taille des bénéfices en jeu et le nombre de gens concernés par ces bénéfices. Pourtant, une très légère détérioration de la situation des plus défavorisés semble justifiable si un très grand nombre de gens plus favorisés peuvent ainsi recevoir énormément davantage.
C’est pourquoi Crisp propose une reformulation du prioritarisme absolu, incluant une pondération de l’intuition prioritariste en faveur des plus défavorisés, par un souci pour la maximisation de l’utilité du plus grand nombre et de l’augmentation de la somme totale de richesses.

Première reformulation du prioritarisme par Crisp

(1) Plus x est défavorisé, plus il est moralement nécessaire d’améliorer la situation de x.

(2) Plus on a la possibilité d’améliorer la situation d’un grand nombre de gens, plus il est moralement nécessaire de le faire.

(3) Plus on a la possibilité d’augmenter la taille totale de la production de richesses, plus il est moralement nécessaire le faire.


Mais cette reformulation en trois points pose néanmoins encore problème. Selon Crisp, en effet, elle implique que, si un très grand nombre de riches pouvaient obtenir une énorme augmentation de leur richesse, alors il faudrait préférer cette situation à celle d’une amélioration substantielle de la qualité de vie d’un seul miséreux. Or, une telle conclusion semble contre-intuitive selon lui. Il propose, en conséquence, une seconde reformulation, en quatre points cette fois-ci, réintégrant une priorisation plus forte des plus défavorisés.


Seconde reformulation du prioritarisme par Crisp

(1) Plus x est défavorisé, plus il est moralement nécessaire d’améliorer la situation de x.

(2) Plus on a la possibilité d’améliorer la situation d’un grand nombre de gens, plus il est moralement nécessaire de le faire.

(3) Plus on a la possibilité d’augmenter la taille totale de la production de richesses, plus il est moralement nécessaire le faire.

(4) L’amélioration de la situation d’un plus grand nombre de gens est moins important que l’amélioration de la situation des plus défavorisés (clause priorisant les plus défavorisés).

Le problème avec cette seconde reformulation est qu’elle implique qu’il est moralement souhaitable d’améliorer la situation des riches par rapport à celles des super-riches, car les riches sont moins favorisés que les super-riches. Or, une telle prescription morale semble absurde, les riches n’ayant, par définition, pas le besoin pressant d’une amélioration de leur niveau de vie matériel, et ce même s’ils sont moins favorisés que les super-riches[2]. Ceci nous indique qu’à partir d’un certain niveau de richesse atteint par un individu, améliorer sa situation matérielle n’a plus de pertinence morale. Les reformulations du prioritarisme par Crisp découlant sur une impasse théorique, il développe, comme alternative, une théorie de la compassion que je présenterai dans le prochain billet.


Adrien Faure

 

[1] Censée être la version la plus solide de l’égalitarisme selon Gosepath.

[2] Ici Crisp reprend un exemple formulé par Frankfurt, où ce dernier comparait des personnes se trouvant dans une situation de confort matériel avec des riches. L’exemple de Crisp est toutefois plus explicite.

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