L’offensive postmoderniste en Suisse romande

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Il y a cinq ans ou six ans, quand je militais encore au sein des organisations de la gauche genevoise, être progressiste consistait à être contre le sexisme, l’homophobie, le racisme, l’antisémitisme, la xénophobie, une politique migratoire davantage restrictive, le harcèlement et les violences commises à l’encontre des femmes, mais aussi, pour la légalisation du mariage gay, le droit d’adopter pour les couples gays, le droit des femmes à avorter, un congé paternité, une meilleure répartition des tâches ménagères entre hommes et femmes et, globalement, la défense des droits des minorités. Il s’agit évidemment ici d’une liste non exhaustive.

Il y a trois ans, alors que j’étais en train de terminer mon Master en science politique, je pris conscience qu’un nouveau courant de pensée avait émergé au sein de la gauche académique. Ses supporters l’appelaient alors postmodernisme, mais parfois aussi poststructuralisme (s’inscrivant ainsi dans la continuité du structuralisme) ou encore constructivisme (en référence à la déconstruction des constructions sociales). Graduellement, j’en vins à identifier le cœur de ce nouveau courant de pensée : la théorie des privilèges. Selon cette-dernière, le monde se divise entre privilégiés et victimes. Les privilégiés sont les hommes, blancs, hétérosexuels, cisgenres (ce sont les quatre privilèges principaux) et les victimes sont tous les individus n’entrant pas dans ces quatre catégories. Il existe aussi des privilèges secondaires (de moindre importance) comme être chrétien, valide (non handicapé), non précaire et occidental.

Le postmodernisme tente de déplacer le curseur de ce qu’est être progressiste. En effet, être progressiste comme il y a encore cinq ans ne fait plus aujourd’hui de vous un progressiste. Seule l’adhésion permanente à la théorie des privilèges fait de vous un potentiel progressiste (un potentiel « allié » aux victimes officielles). Par ailleurs, si vous entrez dans une des catégories qui font de vous un privilégié, vous devez alors adopter une attitude humble, soumise (surtout vis-à-vis des victimes officielles), ainsi qu’éprouver et démontrer constamment un fort sentiment de culpabilité et de honte (vous pouvez par exemple vous taire et baisser les yeux au sol en présence des victimes officielles) et exprimer bruyamment votre désir de faire pénitence pour vos tares et d’expier votre faute impardonnable (d'être ce que vous êtes). En effet, pour les postmodernistes ce ne sont pas seulement vos actes, vos croyances et vos pensées qui vous condamnent, mais votre essence même, ce que vous êtes de naissance sans l’avoir choisi (la source de votre péché ontologique). Il y a quelque chose de l’ordre d’une recherche de la pureté (morale) dans tout cela et on peut d’ailleurs souvent observer une forte dose de puritanisme chez bien des postmodernistes.

Depuis un an, le postmodernisme est passé de son stade d’incubation dans les départements des sciences humaines à une incarnation médiatique allant au-delà des médias traditionnellement de gauche, notamment, et de manière notable, à la RTS (dont les journalistes sont de toute façon majoritairement de gauche) et au Temps (qui a décidé qu’être un journal de centre droit ne l’intéressait plus, heureusement qu’il reste encore la Tribune). Cela signifie probablement que les universitaires formés aux idées postmodernistes ont terminé leur formation et sont en train de se saisir des postes de journalistes.
Dans le futur, ceux qui ne feront pas allégeance au postmodernisme, qui refuseront de plier le genou devant le nouveau suzerain de la république des lettres, seront cloués au pilori comme conservateurs et réactionnaires. Toutefois, la société ne se compose pas d’étudiants en sociologie et je doute fortement qu’elle réagisse positivement à ces mises en accusation permanentes et à ces appels à l’auto-flagellation et à l’auto-censure. A la longue, l’avènement du postmodernisme creusera simplement un fossé entre, d’une part, une partie des intellectuels, des journalistes et des artistes et, d’autre part, le reste de la population. La désaffection du lectorat pour les médias postmodernistes pourrait alors se traduire par des appels de ces derniers à ce que l’Etat leur fournisse davantage d’argent public… ou à une victoire des détracteurs de la taxe audiovisuelle.


Adrien Faure  

Commentaires

  • Je salue votre lucidité. J'aimerais a ce sujet rappeler qu'il se raconte depuis plus de 10 ans une sorte de règle sous forme de plaisanterie, mais dont les résultats sont étonnamment juste: Pour les personnes ou organisations de gauche la différence entre les "méchants" et les "gentils" se défini selon 4 curseurs simples:

    Homme - Femme (et par extension trans etc.)
    Riche - Pauvre
    Blanc - noir
    Liberal - Collectiviste

    Ce qui explique par exemple que malgré la probable malhonnêteté opportuniste de son accusatrice, SDK avait été unanimement et sans procès condamné par la presse européenne. Il avait beau être socialiste, les 3 autres curseurs étaient à fond contre lui.

  • " A la longue, l’avènement du postmodernisme creusera simplement un fossé entre, d’une part, une partie des intellectuels, des journalistes et des artistes et, d’autre part, le reste de la population."
    Ce fossé est déjà bien creusé et bien profond, vu de ma cambrousse chablaisienne. Mais si j'en crois mon amie qui habite au coeur de Genève, il n'y a pas de fossé ville-campagne sur ce point...
    Très bon billet, très lucide comme le dit Eastwood. Je ne désespère pas des intellectuels occidentaux. A côté de Zemmour, il y a Mathieu Bock-Côté. Nous avons touché le fond, cela ne peut que remonter...

  • Peut-être un jour nous direz-vous les circonstances de votre parcours, d’aucuns parlent de lucidité, d’autres certainement de trahison, me garderai bien de juger.
    Ce que je constate avec plaisir par contre, c’est que vous avez abandonné le jargon amphigourico-universitaire, qui rendait la lecture de vos billets difficile pour les malheureux et limités littéraires de mon genre, pataugeant joyeusement dans l’abscondité de votre pensée.

    C’est bien, ne jamais oublier le vieux Boileau : « Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément ».

  • Jean-Pierre Le Goff: «Du gauchisme intellectuel et de ses avatars»
    http://www.politique-autrement.org/IMG/pdf/LeDebat-LeGoff.pdf

  • Bien. Il me semble le cependant que la chronologie à laquelle vous vous référez pêche par un décalage de plusieurs années ou même plus. Les premiers à être considérés comme des post-structuralistes sont bien antérieurs, même si l'entrée dans le monde universitaire peut expliquer un certain retard.

  • En effet, la « French Theory » américaine est étroitement liée au post modernisme (https://fr.wikipedia.org/wiki/French_Theory).

  • Excellent billet, comme on en voit très rarement et certainement jamais dans les journaux romands vu que tous sont acquis à la cause postmoderniste, même la TdG.

    Les deux videos suivantes du professeur Jordan Peterson résument aussi la situation et comment soigner ce mal:

    https://www.prageru.com/presenter/jordan-peterson/

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