• La politique égalitariste face à la responsabilité individuelle

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    Le luck-egalitarianism, expression malheureusement intraduisible, désigne une version particulière de l’égalitarisme, mais qui s’en distingue par l’importance qu’elle accorde à la responsabilité individuelle et aux choix que font les individus tout au long de leur vie. Partant de ces prémisses, le luck-egalitarianism établit une distinction entre, d’une part, des situations résultant de choix dont les individus sont responsables et, d’autre part, des situations qui ne sont pas le résultat de leurs choix, mais de la malchance (bad luck). Comme l’explique Larry Temkin, les luck-egalitarians pensent que c’est une mauvaise chose que certains soient moins bien lotis que d’autres quand la situation matérielle dans laquelle ils se retrouvent ne découle pas de leurs choix, quand ils ne sont donc pas responsables du fait de se retrouver dans une telle situation. A contrario, ils pensent qu’il y a des inégalités entre individus qui sont méritées, car découlant de libres choix et non de la malchance, avantageant certains individus ou en désavantageant d’autres. Selon cette logique, ces inégalités ne sont donc pas mauvaises en tant que telles[1].

    Selon Richard Arneson, l’objectif du luck-egalitarianism est d’éliminer autant que possible l’impact sur la vie des gens de la malchance et des coups du sort sur lesquels les individus n’ont aucune prise. Dans cette perspective, les inégalités moralement acceptables sont uniquement celles qui découlent de choix volontaires gagnants et de conduites volontaires perdantes, pour lesquels les individus peuvent être tenus pour responsables. Cet égalitarisme ne défend donc pas une égalisation totale ou systématique des possessions matérielles. Toutefois, pour le luck-egalitarianism, il est moralement désirable que la situation économique de tous soit la même, à moins que des différences dans les choix volontaires des individus ne donnent lieu à des inégalités[2].

    Le problème de cette version de la position égalitariste réside dans le fait que les individus qui prennent de mauvaises décisions, c’est-à-dire des décisions aux conséquences négatives pour eux-mêmes, risquent de se retrouver ensuite dans la misère. Faut-il alors les laisser sombrer ainsi sans réagir ? L’Etat ne devrait-il pas les assister ? A l’aune de ces interrogations, il semblerait que les situations que tolèrent le luck-egalitarianism le rende impropre à être choisi par les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance. En effet, aucun d’entre eux ne souhaitent rationnellement prendre le risque de se retrouver dans des situations de dénuement et de misère comme celles que tolère cette doctrine.

    Face à ce constat, Elizabeth Anderson défend une version modifiée du luck-egalitarianism, un sufficiency-constrained luck egalitarianism[3], selon lequel, comme précédemment, des inégalités issues de choix volontaires peuvent apparaître sans que cela ne soulève de problème moral. Cependant, il n’est selon elle jamais moralement justifiable que certains aient moins que suffisamment. Cette dernière clause est une façon d’accorder simultanément de l’importance à la responsabilité individuelle et à l’égalité matérielle, tout en empêchant les individus les plus irresponsables de tomber en-dessous d’un certain seuil de suffisance. Il s’agit donc d’un luck-egalitarianism contraint par un principe de la suffisance, affirmant que nous devrions avoir le droit d’effectuer librement des choix qui résultent en ce que nous nous retrouvons en une meilleure ou une moins bonne situation matérielle qu’autrui, mais que, simultanément, nous ne devrions pas pouvoir tomber au-dessous d’un certain seuil de ressources.

    Comme on peut le constater, le luck-egalitarianism n’apparaît crédible que si on lui adjoint une clause suffisantiste. Or, il me semble que c’est alors la clause elle-même qui donne de la valeur à cette position et non l’appareillage luck-egalitarian. En voulant se corriger, le luck-egalitarianism débouche donc simplement sur une forme de suffisantisme. Mais cette version du suffisantisme est-elle vraiment la position suffisantiste la plus convaincante ? Pourquoi les contractants la préféreraient elle à une forme de suffisantisme n’intégrant pas de composante luck-egalitarian ? Nous y reviendrons.



    Adrien Faure


     

    [1] Temkin Larry, “Inequality” in Philosophy & Public Affairs Vol. 15, n°2, Wiley Editions, Spring 1986, p. 101.

    [2] Arneson Richard, “Luck egalitarianism and prioritarianism” in Ethics Vol. 110, n°2, The University of Chicago Press, January 2000, p. 340.

    [3] Elizabeth Anderson, “What is the point of equality ?” in Ethics Vol. 109, The University of Chicago Press, January 1999, p. 301.

  • L’égalitarisme des opportunités

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    L’égalitarisme des opportunités prône une égalisation, plus ou moins complète, des opportunités (des chances) entre les individus. Une telle position implique des transferts de ressources de ceux dotés de davantage d’opportunités (ou considérés comme tels) vers ceux en ayant moins (ou considérés comme tels). Ces transferts peuvent être directs, par transferts de sommes pécuniaires entre individus, ou indirects, à travers le financement de services étatiques en faveur de ceux ayant moins d’opportunités. De prime abord, on pourrait être tenté de se demander quel est le lien exact entre pauvreté et égalisation des opportunités. Ce lien réside probablement dans l’hypothèse qu’une plus grande égalité des opportunités pourrait permettre de prévenir l’apparition de la pauvreté. En effet, si tout le monde commence sa vie avec les mêmes opportunités, avec des opportunités égales, cela semble impliquer que tout le monde aura une sorte de socle minimum d’opportunités. Toutefois, ceci ne nous dit rien sur la composition de ce socle minimum d’opportunités garanti à tous également. De plus, un tel socle minimum égal ne signifie pas la réalisation de l’égalité des opportunités en tant que telle : du fait des différences naturelles entre les individus, il est impossible de l’atteindre (du moins dans le cadre des moyens de la technologie actuelle, mais le transhumanisme pourrait peut-être changer la donne sur ce point[1]).


    Toutefois, on peut abandonner l’objectif d’une égalité pure et parfaite des opportunités entre individus, de façon analogue à ce qu’on a fait en abandonnant l’égalitarisme strict, et adopter une approche visant simplement à atteindre une plus grande égalité des opportunités entre individus, c’est-à-dire une égalisation des opportunités plutôt qu’une égalité des opportunités. Dans ce cas, on retrouve les mêmes critiques que celles formulées à l’encontre de l’égalitarisme. D’abord, se pose le problème du nivellement par le bas, car il serait possible, afin d’atteindre davantage d’égalité des opportunités, de réduire les opportunités de tous jusqu’à ce que tous jouissent d’un niveau très faible, mais presque égal, d’opportunités. Une telle politique peut sembler insensée, mais elle permettrait néanmoins d’atteindre l’objectif d’égalisation des opportunités entre individus. Ensuite, on retrouve le problème de la perte d’efficacité, car, selon comment est formulée la politique redistributive réalisant cette égalisation des opportunités, elle peut impliquer une réduction, plus ou moins grave, des incitations à produire et, ainsi, de la production. Enfin, il y a le problème de l’atteinte à la liberté individuelle et à l’autonomie. En effet, l’égalisation des opportunités soulève la question de savoir jusqu’à quand, jusqu’à quel point, les individus devraient être contraints de transférer leurs ressources, directement ou indirectement, à d’autres au nom de l’égalisation des opportunités. Si on accorde de l’importance à la liberté négative, alors il faut poser une limite à un certain point.


    Cependant, on peut aussi aborder la question sous un angle différent, en se demandant si la question des opportunités est abordée correctement par le biais d’une politique d’égalisation ou si une autre approche ne serait pas davantage pertinente. En effet, pourquoi ne pas chercher à faire en sorte que tout le monde accède à des opportunités, voire à des opportunités en nombre suffisant, plutôt qu’à chercher à les égaliser ?
    Comme le dit Harry Frankfurt: “It is not especially important for everyone to have the same opportunities in life. The important thing is for each person to have the particular opportunities that suit his talents and his propensities[2].” Contre l’égalitarisme des opportunités, nous pouvons donc identifier un modèle qui semble comparativement davantage attirant, le suffisantisme des opportunités, affirmant que chacun devrait avoir suffisamment d’opportunités pour pouvoir s’épanouir dans la vie[3]. Il me semble possible qu’un certain nombre de personnes, spontanément favorables à une plus grande égalité des opportunités, souhaitent en fait exprimer ainsi leur soutien à ce que tout le monde accède à davantage d’opportunités, et, plus précisément, à davantage d’opportunités qui leur sont véritablement utiles pour réaliser leurs objectifs et leurs aspirations. Dans la position originelle sous le voile d’ignorance, dans le cadre de l’approche comparative qui est la leur, les contractants préféreront donc le suffisantisme des opportunités à l’égalitarisme des opportunités, même partiel, car le premier implique des politiques redistributives moins dommageables en termes de réduction des incitations à produire et de réduction de leur liberté, tout en permettant une prise en compte de la nécessité d’offrir à tous des opportunités.

     

    Adrien Faure

     

     

    [1] Alexandre Laurent et Besnier Jean-Michel, Les robots font-ils l’amour : le transhumanisme en 12 questions, Editions Dunod, Paris, 2016.

    [2] Frankfurt Harry, “The moral irrelevance of equality” in Ethics Vol. 14, n°1, University of Illinois Press, April 2000, p. 96.

    [3] La scolarité gratuite, publique et universelle n’est-elle pas une incarnation d’une forme de suffisantisme des opportunités plutôt que celle d’une volonté d’égalisation des opportunités ?

  • Les problèmes d’une politique égalitariste

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    L’égalitarisme prône une redistribution des possessions matérielles entre membres davantage fortunés et membres moins fortunés de la société. La redistribution des possessions matérielles peut avoir pour but de réaliser l’égalité pour elle-même (approche intrinsèque) ou avoir pour but de maximiser une autre valeur ou plusieurs autres valeurs (approche instrumentale), soit que l’on vise ainsi une égalisation du bien-être, une égalisation de l’utilité individuelle, une égalisation de la satisfaction des préférences individuelles, le respect d’une certaine conception de la personne comme étant moralement égale aux autres, ou tout autre raison. L’égalitarisme se heurte à certaines critiques similaires à celles opposables à l’égalitarisme strict, notamment à l’argument de l’efficacité de la production. A cet argument, il faut en adjoindre au moins deux autres : le problème du nivellement par le bas et celui de l’atteinte à la liberté individuelle. Je vais revenir sur ces trois arguments plus en détails à présent.


    Trois arguments contre l’égalitarisme


    (1) L’argument de l’efficacité


    Toute redistribution des possessions matérielles entre individus implique une taxation du revenu de x pour le donner à y. Toute augmentation de la taxation du revenu de x réduit l’incitation de x à travailler ou produire. Toute réduction de l’incitation à travailler ou à produire tend à réduire la somme totale de biens et services produits. En conséquence, toute redistribution des possessions matérielles entre individus implique une réduction de la production, et donc un problème d’efficacité. Cet argument n’est pas un argument contre toute politique redistributive ou contre toute politique impliquant des transferts de ressources entre individus ou ménages, directs ou indirects, par la fiscalité[1], mais c’est un argument qui met en évidence l’existence d’un coût, en termes de réduction des incitations à produire et de la somme totale de la production, inhérent à toute politique de ce type. Ceci étant dit, une politique de ce type peut se justifier néanmoins si les gains obtenus par sa réalisation, par exemple en ce qui concerne l’amélioration du niveau de vie d’un groupe d’individus, sont supérieurs aux coûts totaux subis par la société en termes de baisse de pouvoir d’achat.


    (2) L’argument du nivellement par le bas[2]


    Si on suit la logique égalitariste, qui consiste à souhaiter rapprocher le plus possible les membres d’une société d’une situation d’égalité des possessions matérielles entre eux, ce qui compte est que les écarts matériels entre individus soit le plus restreint possible. Or, il serait tout autant possible de parvenir à cet état de fait en appauvrissant les plus riches sans enrichir les plus pauvres, qu’en appauvrissant les plus riches tout en enrichissant les plus pauvres. Ainsi, l’égalitarisme, en tant que tel, n’amène pas nécessairement à l’enrichissement des plus pauvres[3], ce qui le rend inadoptable par les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance, du moins tant qu’il n’exclue pas explicitement des politiques d’égalisation prenant la forme d’un nivellement par le bas. Cet argument du nivellement par le bas n’est donc pas un argument définitif contre l’égalitarisme, mais met en évidence la nécessité de lui adjoindre une clause[4].


    (3) L’argument de la liberté individuelle


    Une politique de redistribution égalisatrice, si elle n’est pas contenue dans des limites clairement définies, peut porter, plus ou moins gravement, atteinte à la liberté des individus à jouir de leurs biens et de leurs possessions, et, ainsi, à leur autonomie[5]. Si dans le vocabulaire de Benjamin Constant il s’agit de la liberté des Modernes et dans celui d’Isaiah Berlin de la liberté négative, John Tomasi en fait lui une liberté fondamentale, au même titre que les autres libertés fondamentales que Rawls regroupe sous ce terme.


    En considérant ces trois arguments, il est important de noter qu’ils n’infirment pas la validité de toute politique redistributive. Le souci de l’efficacité et de la liberté n’exclue pas des politiques égalisatrices, mais il implique que de telles politiques doivent être le plus limitées possibles. Les contractants dans la position originelle sous le voile d’ignorance étant rationnels, ils souhaitent en effet disposer d’une économie la plus productive possible et jouir du plus large ensemble de libertés possible. Il semble en conséquence déraisonnable de supposer qu’ils sacrifieraient de telles fins désirables simplement afin d’égaliser les niveaux de possessions matérielles entre les individus.


    Pour répondre à ces trois arguments, l’égalitarisme peut tenter de se reposer sur une argumentation bien différente, liant égalisation des possessions matérielles et bon fonctionnement de la démocratie. Dans cette optique, une politique d’égalisation des ressources serait nécessaire pour permettre une participation égalitaire à la vie politique et démocratique. En effet, l’égalisation des ressources permettrait de réduire l’influence des plus riches sur les prises de décision politiques et, symétriquement, de renforcer celle des plus pauvres.

    Il est possible de répondre à cet argument que la quantité de personnes riches à mêmes d’influencer la politique est, par définition dans une approche relative de la répartition des possessions matérielles, toujours faible par rapport à la quantité de personnes pauvres. En outre, la politique n’obéit pas uniquement à des considérations de ressources pécuniaires, mais est influencée par de nombreux autres facteurs comme, dans la terminologie de Pierre Bourdieu, le capital social (les réseaux et les liens tissés entre individus), le capital culturel (la connaissance accumulée) et le capital symbolique (le prestige, la réputation, la renommée), ainsi que par les institutions, les médias et les réseaux sociaux. Ainsi, des minorités militantes actives peuvent imposer à tous leur agenda ou leur perspective sur un sujet, des médias peuvent détériorer irrémédiablement l’image d’un individu riche ou d’un groupe d’individus riches et une mauvaise communication sur les réseaux sociaux peut faire perdre une élection à n’importe qui. A ce niveau de complexité et de multiplicité factorielle, il est donc difficile de considérer que l’influence des plus riches sur le fonctionnement des démocraties est un facteur tel qu’il justifie une politique d’égalisation des ressources. En conséquence, il est déraisonnable de penser que les contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, pourraient vouloir égaliser les possessions matérielles entre les individus pour cette raison-ci.


    D’après Gosepath[6], les diverses critiques formulées contre l’égalitarisme ont mené les philosophes qui s’en revendiquent à se tourner vers une défense de l’égalité des opportunités ou à une adhésion au luck-egalitarianism. C’est pourquoi, nous allons à présent nous intéresser successivement à ces deux positions.



    Adrien Faure

     

     

    [1] Sauf pour les anarcho-capitalistes conséquentialistes ou utilitaristes. Cf. notamment Friedman David, Vers une société sans Etat, 1973.

    [2] Cet argument est notamment formulé par Derek Parfit.

    [3] Steven Pinker note que « les niveleurs les plus efficaces des disparités économiques sont les épidémies, les grandes guerres, les révolutions violentes et l’effondrement de l’Etat ». Pinker Steven, Le triomphe des Lumières : pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Editions les Arènes, Paris, 2018, p.146.

    [4] Par la suite, nous verrons la clause welfariste de Roger Crisp, mais d’autres clauses similaires sont évidemment envisageables.

    [5] Tomasi John, Free Market Fairness, Princeton University Press, New Jersey, 2012.

    [6] Gosepath Stefan, Equality, Standford Encyclopedia of Philosophy, 27 June 2007, p. 14-15.