Les causes de la pauvreté et les causes de l’enrichissement

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La plupart des publications qui vont suivre chercheront à répondre à la question suivante : quels sont les devoirs moraux collectifs d'une communauté politique vis-à-vis de ses membres les plus pauvres ? Pour y répondre, je partirai d'une situation hypothétique où des individus sont rassemblés pour rédiger un contrat social sans rien connaître de qui ils sont (on dit qu'ils sont sous un voile d'ignorance).

Le premier réflexe des contractants, dans la position originelle sous le voile d’ignorance, est évidemment de souhaiter la suppression de la pauvreté absolue dans la société dans laquelle ils vivront, car, rationnellement, ils souhaiteraient dans l’idéal vivre dans une société où ils sont certains de jouir d’un certain degré de confort matériel. Ce faisant, ils en viennent naturellement à souhaiter la suppression de ce qui cause l’existence de cette pauvreté absolue. Or, Peter Bauer nous dit que « la pauvreté n’a pas de causes, c’est la richesse qui a des causes[1] ». Autrement dit, ce qui supprime la pauvreté absolue c’est évidemment l’enrichissement d’une société. Ce sont donc les mécanismes à l’origine de l’enrichissement que souhaitent adopter les contractants. Ces mécanismes causant l’enrichissement sont nombreux, mais on peut, selon Steven Pinker, les regrouper au sein de trois grandes catégories :


(1) Le progrès de la science, de la technique et de la technologie[2].

(2) Le développement d’institutions favorisant la production et l’échange entre les individus, comme l’économie de marché, le libre-échange et les droits de propriété[3].

(3) L’adoption par une société d’une conception libérale de l’individu lambda (of the common folk) valorisant la figure du commerçant-entrepreneur proposant de nouveaux biens et services et l’évaluant comme ayant au moins autant de valeur que la figure du guerrier ou celle du prêtre[4].


Rationnellement, les contractants souhaitent adopter et implémenter autant que possible ces mécanismes généraux d’enrichissement dans la structure de base de leur société. A long terme, ils ont l’espoir que, de cette façon, la pauvreté absolue disparaîtra. Tout comme Rawls, nous supposons toutefois que les contractants ont connaissance du fait que ces mécanismes prennent du temps pour fonctionner pleinement et qu’ils ne profitent pas à tous également. Les contractants savent donc que, dans une société comme celle que l’on trouve dans les pays occidentaux contemporains, notre contexte d’étude, bien que le niveau de vie matériel moyen se soit accru de presque 10’000%[5] depuis 1800, la pauvreté absolue n’a pas entièrement disparu. En conséquence, les contractants souhaitent supprimer les causes subsistantes de la pauvreté dans les sociétés développées.

Toutefois, ils se heurtent à la complexité et à la multiplicité de ces causes. Certaines de ces causes sont des phénomènes qui touchent de nombreuses personnes : krach boursier, effondrement des cours d’une monnaie, variation brusque des taux hypothécaires, hyperinflation, guerre commerciale, crise économique, catastrophe naturelle, problème climatique, etc. D’autres sont des phénomènes qui touchent des individus ou des ménages sans que cela n’affecte toute la société : divorce, perte d’un emploi, faillite de son entreprise, incapacité à s’insérer sur le marché du travail, endettement, accident, etc. Les contractants ne peuvent évidemment pas élaborer des mécanismes spécifiques pour traiter chacune de ces très nombreuses causes[6]. Cependant, ils peuvent essayer de prévenir l’apparition de la pauvreté en implémentant des politiques réduisant le risque que certains se retrouvent dans une telle situation. Ce type de politiques comprend l’élaboration d’un système de formation et la mise en place d’assurances contre le chômage ayant notamment pour tâche de réinsérer les personnes sans emplois. Malgré ces mécanismes, les contractants savent qu’il subsistera néanmoins de la pauvreté absolue. Ils doivent alors décider ce qui est moralement requis d’eux face à cette pauvreté absolue résiduelle.


Adrien Faure

 

[1] Cité in Pinker Steven, Le triomphe des Lumières : pourquoi il faut défendre la raison, la science et l’humanisme, Editions les Arènes, Paris, 2018, p. 101.

[2] Ibidem, p. 105. Pinker nous renvoie aux travaux Joel Mokyr.

[3] Ibidem, p. 106. Pinker nous renvoie aux travaux de Douglass North, John Wallis et Barry Weingast. Fukuyama défend une thèse similaire.

[4] Pinker, p. 107. C’est la thèse principale défendue par Deirdre McCloskey dans Bourgeois Equality.

[5] McCloskey, Bourgeois Equality, op. cit., p. 38-39.

[6] Ce serait d’ailleurs contraire au but de l’expérience de pensée rawlsienne qui est de rester à un niveau général de réflexion et non de réfléchir sur chaque problème en particulier.

Commentaires

  • « quels sont les devoirs moraux collectifs d'une communauté politique vis-à-vis de ses membres les plus pauvres ? »
    D'un point de vue général, n'est-il pas nécessaire, dans un premier temps, de connaître la différence qui existe entre le bien et le mal, le juste et l'injuste, et de savoir qui a allumé ce flambeau, où, quand et pourquoi… ?
    L'idée que nous avons d'une loi morale n'a pas son origine dans notre moi actuel, nous l'apportons en naissant, c'est un lot de l'héritage ancestral. Nous pressentons les lois de l’ordre moral, nous les proclamons et nous nous y soumettons avant de les comprendre : C'est un phénomène d'atavisme. Nous pouvons même dire que, dans l'état actuel de l'esprit humain, les causes n’en sont plus du tout comprises.
    Suite : https://livresdefemmeslivresdeverites.blogspot.com/2017/07/le-bien-et-le-mal.html
    Cordialement.

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