• Comment trancher entre plusieurs politiques publiques moralement acceptables : le recours aux principes moraux

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    Dans le précédent billet, nous avons vu que pour déterminer si une politique publique est moralement acceptable nous pouvons utiliser l’expérience de pensée rawlsienne du contrat social sous voile d’ignorance. Toutefois, se pose alors la question de savoir comment trancher entre plusieurs politiques publiques passant le test du voile d'ignorance.

    Rawls utilise une méthode comparative pour sélectionner les principes de justice qu’il défend à travers toute sa théorie de la justice. Il décrit ainsi cette méthode: « Nous supposons que les partenaires raisonnent en comparant deux options à la fois. Ils commencent par les deux principes de justice et ils comparent avec les autres options disponibles qui figurent sur la liste. Si, pour chacune de ces comparaisons, les deux principes sont appuyés par un ensemble de raisons plus puissant, l’argumentation est complète et ces principes sont adoptés[1]. » Nous pouvons donc suivre la même approche comparative pour départager les politiques publiques ayant passé le test du voile d’ignorance. Toutefois, nous avons besoin de critères permettant de trancher entre elles. Il existe un certain nombre de principes moraux qui pourraient jouer ce rôle et, dans une approche pluraliste, j’en sélectionne quatre qui me semblent les plus convaincants. La politique publique la plus plausiblement adoptée par les contractants est donc celle qui, ayant passé le test du voile d’ignorance, respecte le plus chacun de ces quatre principes.

    (1) Un principe non sacrificiel affirmant que, dans des circonstances non exceptionnelles, nul ne peut être sacrifié pour autrui. Où, contrairement à l’acception rothbardienne du terme, sacrifier un individu ne signifie pas le contraindre à verser une partie de son revenu à l’Etat, mais sacrifier les libertés fondamentales[2] de cet individu.

    (2) Un principe favorable à la liberté négative des individus. La liberté négative étant celle de faire ce que l’on désire réaliser sans en être empêché par autrui ou par la communauté politique[3].

    (3) Un principe favorable à la maximisation de l’utilité et à la minimisation de leur désutilité. Où l’utilité est considérée, selon la conception welfariste, comme équivalente au bien-être individuel.

    (4) Un principe affirmant qu’il faut maximiser l’efficacité des individus à produire.

    Mon adhésion à ces principes est en partie intuitive, mais elle repose aussi sur des arguments. Je ne développerai pas ces arguments ici. Toutefois, le lecteur trouvera des arguments en faveur d’un principe non sacrificiel dans la défense par Rawls du premier principe de justice de sa théorie éponyme et dans la réflexion sur les droits fondamentaux des individus d’Ayn Rand[4], des arguments en faveur de la liberté négative dans la réflexion sur la liberté de Milton Friedman[5] et dans celle de Robert Nozick[6], des arguments en faveur d’un principe favorable à la maximisation de l’utilité dans l’œuvre de John Stuart Mill[7] et des arguments en faveur d’un principe favorable à la maximisation de l’efficacité des individus à produire chez de Rawls[8] et dans la réflexion de Deirdre McCloskey[9].

    Dans le cadre d’une réflexion sur les principes de justice devant réguler la structure de base d’une société juste et bien ordonnée, il me paraît plausible de penser que ces quatre principes seraient ceux qui seraient choisis par les contractants en situation de position originelle sous le voile d’ignorance et non ceux de Rawls[10]. Toutefois, je ne démontrerai pas ceci ici et c’est pourquoi ces principes sont donc postulés de façon complémentaire et autonome à l’expérience de pensée du voile d’ignorance.

    Pour résumer, le cadre général de réflexion que j’ai présenté à travers ces deux derniers billets est celui de l’expérience de pensée rawlsienne de contractants se situant dans la position originelle sous le voile d’ignorance et cherchant à élaborer un contrat social. Ces contractants s’interrogent sur une politique publique que devrait adopter leur communauté politique face à un problème. Après avoir exclu les politiques publiques ne passant pas le test du voile d’ignorance, ils comparent celles subsistantes et cherchent à déterminer laquelle est la plus désirable. Pour ce faire, ils considèrent des arguments et des contre-arguments en faveur et en défaveur de chacune de ces politiques publiques. Pour trancher entre les divers arguments, ils se réfèrent à ceux respectant le plus les quatre principes listés ci-dessus.

    Ce cadre de réflexion est celui que j’utilise depuis un certain temps en philosophie politique et je m’y référerai par la suite sur ce blog.



    Adrien Faure




    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Éditions La Découverte, Paris, 2003, p. 136.

    [2] Libertés fondamentales au sens de la définition que Rawls en donne, telle que présenté dans la partie précédente du travail.

    [3] Par opposition à la liberté positive, équivalente aux capabilités chez Sen et aux libertés politiques chez Benjamin Constant et Isaiah Berlin.

    [4] Rand Ayn, La Vertu d’égoïsme, Editions Belles Lettres, Paris, 2008.

    [5] Friedman Milton, Capitalisme et liberté, Editions Le Duc, Paris, 2010, p. 35-86.

    [6] Nozick Robert, Anarchie, Etat et utopie, Presses Universitaires de France, Paris, 1988.

    [7] Mill John Stuart, L’utilitarisme : essai sur Bentham, Presses Universitaires de France, Paris, 1998.

    [8] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, op.cit., p. 97-102.

    [9] McCloskey Nansen Deirdre, Bourgeois Equality, University of Chicago Press, Chicago, 2016.

    [10] Une thèse similaire est défendue par John Tomasi dans le cadre de sa démonstration en faveur d’une Rawlsian market democracy.

  • Comment déterminer si une politique publique est moralement acceptable : le test du voile d’ignorance

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    John Rawls formule une expérience de pensée mettant en scène un hypothétique contrat social en cours de réalisation[1], alors qu’il cherche à déterminer par quel moyen théorique il serait possible de justifier une façon ou une autre d’organiser les institutions fondamentales d’une société démocratique libérale[2]. Insatisfait par les réponses dominantes à cette question que sont, selon lui, l’utilitarisme[3], l’intuitionnisme[4] et le perfectionnisme[5], il cherche à proposer une voie alternative mêlant le déontologisme kantien et la tradition contractualiste allant de Locke à Rousseau[6]. C’est donc dans cette optique qu’il formule cette expérience de pensée.

    Le cadre de l’expérience de pensée est celui que Rawls appelle la position originelle[7], qui n’est pas sans rappeler le concept classique d’état de nature. Dans la position originelle, position hypothétique et non historique, aucune institution sociale n’existe encore, mais les membres de la société à venir sont tous réunis à une immense table de conférence pour décider du choix des institutions fondamentales, que Rawls appelle la structure de base[8], de leur société future. Les membres de la société à venir sont donc dans la position de contractants, négociant entre eux un contrat social. A cela, Rawls adjoint une définition des contractants et une contrainte essentielle à leurs délibérations : le mécanisme du voile d’ignorance.

    Les contractants sont définis par Rawls comme étant des personnes libres et égales[9], disposant d’un certain degré de connaissance du fonctionnement du monde naturel, social et économique. Ils sont aussi définis par lui comme étant des sujets moraux, c’est-à-dire, d’une part, comme disposant de ce qu’il appelle un sens de la justice, les incitant spontanément à respecter des institutions et des règles justes[10], et, d’autre part, comme des individus capables d’avoir une conception du bien, un idéal de vie qu’ils souhaitent poursuivre et réaliser autant que possible à travers leurs actes. De plus, les contractants sont définis comme étant rationnels, et donc comme se souciant de leur intérêt individuel sans être prêts à le sacrifier entièrement pour autrui. En sus d’être rationnels, Rawls les définit comme étant raisonnables, à savoir comme ne cherchant pas à exiger d’autrui ce qu’ils ne seraient pas prêts à s’imposer à eux-mêmes. Il se peut toutefois que ce dernier point soit redondant par rapport au mécanisme du voile d’ignorance, censé amener les contractants à une telle disposition d’esprit. Enfin, Rawls définit les contractants comme ayant un certain degré d’aversion au risque. Sans cette dernière caractéristique, les contractants pourraient se livrer à des paris aussi risqués que parier sur la possibilité de se retrouver monarque à la tête d’une monarchie ou despote à la tête d’une tyrannie.

    Par ailleurs, comme nous l’avons dit plus haut, les contractants dans la position originelle sont sous un voile d’ignorance, ce qui signifie qu’ils n’ont pas accès à un certain nombre d’informations les concernant[11]. Ainsi, ils ne connaissent pas leur niveau de revenu, de fortune, leur couleur de peau, leur origine sociale et culturelle, leur sexe biologique, leur orientation sexuelle, leur genre, leurs croyances spirituelles et religieuses, leurs appartenances partisanes et politiques, s’ils possèdent ou non des biens immobiliers ou fonciers, etc. Autrement dit, les contractants ne savent rien de la personne qu’ils sont dans la vraie vie, hors de la position originelle, ce qui les oblige à choisir des institutions en tenant compte de toutes les personnes qu’ils pourraient potentiellement être. Ils sont ainsi incités à éviter de choisir des institutions ou des règles impliquant des conséquences par trop indésirables pour certains individus se trouvant dans une situation ou une autre au cours de leur vie, dans l’éventualité où ils pourraient se retrouver dans une telle situation. Par exemple, aucun contractant ne peut imaginer qu’un système de castes, comme celui qui existait à Genève au XVIIIe siècle[12], ne soit désirable, car aucun contractant ne souhaite prendre le risque de se retrouver dans une des cinq castes inférieures à la caste dominante de la société genevoise de cette époque. Dans le même ordre d’idées, aucun contractant ne peut imaginer que réserver l’accès à la propriété immobilière aux adeptes d’une seule confession, comme c’était le cas pour les protestants à Genève au XVIIIe siècle, ne soit dans leur intérêt, puisqu’ils ne savent pas s’ils seront protestants ou d’une autre appartenance confessionnelle. 

    Une question subsiste néanmoins : comment trancher entre plusieurs politiques publiques passant le test du voile d'ignorance ? Si elles sont toutes a priori moralement acceptables, comment savoir laquelle est la plus moralement justifiée ? J'y reviendrai dans mon prochain billet.


    Adrien Faure




    [1] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, Éditions La Découverte, Paris, 2003, p. 124-129.

    [2] Libéral au sens du libéralisme politique.

    [3] Rawls John, Théorie de la justice, Éditions du Seuil, Paris, 1987 (1971), p. 48-53.

    [4] Ibidem, p. 59-66.

    [5] Ibidem, p. 66.

    [6] Ibidem, p. 37.

    [7] Ibidem, p. 44-48.

    [8] Rawls John, La justice comme équité : une reformulation de la théorie de la justice, op.cit., p. 28-31.

    [9] Ibidem, p. 39-46.

    [10] Précisons qu’il s’agit des institutions et règles que Rawls définit, à travers la totalité de son argumentation, comme étant justes, et non d’une faculté à respecter des institutions et des règles subjectivement perçues comme justes par les individus. Rawls postule ainsi simplement la faculté qu’auraient les individus, dans un ideal world, à se plier aux contraintes morales dont il aurait démontré la nécessité préalablement.

    [11] Rawls John, Théorie de la justice, op.cit., p. 38.

    [12] Bernardi Bruno, Guénard Florent, Silvestrini Gabriella (dir.), La religion, la liberté, la justice : un commentaire des « Lettres écrites de la montagne » de Jean-Jacques Rousseau, Librairies Philosophiques J. VRIN, Paris, 2005, p. 307-309.