Éléments d'une théorie libertarienne de l'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

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Cette série de billets de Louis-Batiste Nauwelaerts porte sur le concept d'exploitation, sur sa signification chez Marx, et sur sa signification libertarienne (c'est-à-dire, radicalement libérale). Dans le présent billet, il poursuit sa réflexion entamée dans le précédent. Bonne lecture ! AF

 

Le sens de l’histoire selon les libertariens

Les libertariens, comme par exemple Murray Rothbard ou Hayek[1], ont porté un grand intérêt pour l’histoire et ont eu le mérite, contrairement à beaucoup de théoriciens de l’État, d’aller regarder directement ce qu’il se passait dans l’histoire et, ainsi, de sortir ainsi du pur domaine théorique. L’historiographie libertarienne a pu verser dans le complotisme du fait de certains représentants douteux, mais elle est globalement une historiographie partagée. La différence réside dans le type de regard porté sur l’État. Les libertariens essayent de comprendre les raisons qui ont poussé tel ou tel État à agir d’une certaine façon et au nom de quels intérêts, car l’histoire de l’État est une histoire d’intérêts privés pour les libertariens. Un article majeur et important pour comprendre la théorie libertarienne de l’État, qui montre en quoi l’État est exploiteur, est L’anatomie de l’État[2] de Murray Rothbard. Il y donne une définition de l’État qui insiste sur le lien de dépendance entre État et exploitation :

« Qu'est-ce que l’État ? L’État, selon les mots d'Oppenheimer, est « l’organisation de la voie politique » ; c'est la systématisation du processus prédateur sur un territoire donné. Le crime, au mieux, est sporadique et incertain ; le parasitisme est éphémère, et la ligne de conduite coercitive et parasitaire peut être contestée à tout moment par la résistance des victimes. L’État fournit un canal légal, ordonné et systématique, pour la prédation de la propriété privée ; il rend certain, sécurisée relativement « paisible » la vie de la caste parasitaire de la société. Comme la production doit toujours précéder la prédation, le marché libre est antérieur à l’État. L’État n'a été jamais créé par un « contrat social » et est toujours né par la conquête et par l’exploitation ? »


L’État est donc à la fois exploiteur en tant qu’institution mais, en plus, sert les intérêts d’une minorité. Cette analyse se fonde sur l’étude historique de l’apparition du phénomène, appelé État, qui n’est devenu une norme qu’à partir d’un certain moment, comme l’ont montré les travaux de Pierre Clastre[3]. Or, ce que semble montrer l’analyse libertarienne, c’est que la cause de cette apparition n’est pas un désir de vivre mieux, de trouver une institution commune qui protégerait chacun, mais bien avant tout la poursuite d’intérêts privés. Ces intérêts privés, contrairement à ceux de l’homme qui passent par le marché, sont satisfaits grâce à l’usage de la voie politique (qui est le monopole de la violence légitime) par opposition à la voie économique. Rothbard insiste bien sur le fait que l’État ne produit rien au départ, et que, par conséquent, il doit aller prendre ses moyens de subsistance chez quelqu’un. L’État naît bien d’une exploitation : celle du travail de quelques-uns. Il s’agit là d’un ensemble d’outils conceptuels que l’on peut classer sous le nom de théorie de l'État prédateur (Franz Oppenheimer, Mancur Olson, Randall Holcombe, Murray Rothbard), selon laquelle l'État est l'instrument qui sert à pérenniser la domination d'une partie de la population sur l'autre au travers du monopole de la force. Là où un pont pourrait être dresser, entre une analyse marxienne et une analyse libertarienne, serait dans le type d’explication que fournissent certains marxistes pour rendre compte de l'apparition de l'État. Selon cette-ci l’Etat serait le résultat de l'évolution de la société, liée au passage du nomadisme à l’agriculture, où  (1) les sociétés agricoles mettent sur pied une défense permanente, nécessaire pour se prémunir contre les razzias, (2) cette armée permet aux dirigeants d'asseoir leur pouvoir, d'instaurer des impôts et de maintenir un « ordre social » favorable à la classe dominante et (3) la classe dominante use pour affermir son pouvoir d’un autre moyen que la force : l'idéologie, les intellectuels étant presque tous employés de l’État, leurs intérêts se confondent avec ceux des gouvernants. Ce qui se dessine en (3) n’est autre qu’une forme de superstructure, et on pourrait espérer que les libertariens, notamment dans leur analyse de l’histoire de la propagande étatiste, reprennent le concept à leur compte.

 

Le capitalisme de connivence

 

Nous avons vu qu’historiquement, l’État est né d’une forme d’exploitation. On pourrait cependant se demander s'il en est encore de même aujourd'hui. L’État est peut-être, malgré certaines péripéties, devenu cette institution protectrice et redistributrice qu’il a prétendu être. Les analyses libertariennes, actuelles et récentes, remettent cette idée en cause : même s'ils n’emploient pas ce terme, on ne saurait voir dans leur analyse que l’idée que l’État est toujours un exploiteur et qu’il aide les exploiteurs à le rester. Le concept de capitalisme de connivence permet selon nous de dissiper une erreur marxiste, qui consiste à n’accuser que le capitalisme et à disculper l’Etat lorsqu’il est sur le banc des accusés, mettant la faute sur la corruption. Les libertariens partagent cette idée, à la différence près qu’ils pensent que cette corruption est le résultat d’une disposition naturelle de l’État. Le concept fut formulé par l’historien Gabriel Kolko pour décrire ce phénomène de copinage (crony en anglais) entre les capitalistes et l’État. Le candidat libertarien Ron Paul a illustré ce capitalisme de connivence dans un de ses discours :

 

« Il y a beaucoup de capitalisme de connivence dans ce pays, des gens qui bénéficient de contrats avec le gouvernement, ou qui sont renfloués par la FED. Ils ne méritent pas de compassion, ils méritent de se voir supprimer tous leurs bénéfices. Il ne faut pas confondre ça avec le vrai capitalisme, quand quelqu'un gagne de l'argent, produit quelque chose. (Ron Paul, novembre 2011, Michigan GOP Oakland University Debate) ». 



Pour les libertariens, l’État permet donc la pérennité de l’exploitation. David Friedman propose dans son livre Vers une société sans État[4] une expérience de pensée pour comprendre que l’État ne peut être qu’un renfort à l’exploitation, jamais une solution. Il faut s’imaginer deux modèles de société, un dans lequel il n’y a que le pouvoir de l’argent, et un autre où il y a le pouvoir de l’argent et le pouvoir de l’État. Friedman demande alors lequel est le plus préférable. Ne faut-il pas prendre le risque de voir certains utiliser leur argent pour arriver à leurs fins, ou devrions-nous en plus permettre qu’ils aient potentiellement accès au pouvoir de l’État, qui est rappelons-le, à la différence du pouvoir de l’argent, légitime ? Si l’on regarde cela d’un œil contemporain, il semble que le copinage entre l’État et le capitalisme soit plus ravageur qu’autre chose : les normes, les lobbys, les lois qui réglementent la production, les financements publics de telle ou telle entreprise too big to fail, tout ça n’est rien d’autre qu’une façon légitime de maintenir les plus faibles à leur place, en se voyant refuser l’accès au marché, dans un état de dépendance envers l’État et les plus aisés qui, parce qu’ils bénéficient des lois qui sont faites en leur faveur et par eux, ne sont pas soumis à la concurrence. Pour revenir à un cas plus historique, on a par exemple vu l’État, sous couvert de protection sociale, mettre fin aux initiatives ouvrières et aux sociétés mutuelles au XIXe siècle, et ce afin de les maintenir dans une condition profitable à l’exploitation du patronat. Ce souci pour les plus faibles se retrouve déjà chez Adam Smith qui met en garde contre les collusions entre l’État et les intérêts privés :



« L’intérêt particulier de ceux qui exercent une branche particulière de commerce ou de manufacture est toujours, à quelques égards, différent et même contraire à celui du public[5] ».



Mais quel est l’intérêt de ce que nous venons de dire pour une théorie de l’exploitation ? Ne nous sommes-nous pas éloignés un peu trop de ce que disait Marx, pour ne faire qu’une énième critique de l’État sans intérêt particulier pour le concept d’exploitation ? En un sens oui. Mais dans l’autre, nous avons essayé de montrer que si l’on prend l’exploitation dans le sens vu plus haut, « l’existence d’un rapport inégal entre l’exploiteur et l’exploité et la modalité d’existence de ce rapport » sont avant tout permis par l’État qui les légitime, et offre même de nouveaux moyens de le faire perdurer. Dans la prochaine partie de ce texte, je proposerai des éléments supplémentaires pour compléter une théorie libertarienne de l’exploitation.

 


Louis-Batiste Nauwelaerts,
MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

 

 

 

 

[1] Hayek n’était pas vraiment libertarien mais ses analyses et concepts restent utilisées par eux.

[2] M. Rothbard (1974), « L’anatomie de l’État », in Egalitarianism as a Revolt Against Nature and Other Essays Washington, D.C.: Libertarian Review Press.

[3] Clastres, P. (2011). La société contre l'État recherches d'anthropologie politique (Reprise 21). Paris : Les Éditions de Minuit.

[4] Friedman, Liégeois, & Liégeois Françoise. (1992). Vers une société sans État (Laissez faire 6). Paris : Les Belles lettres.

[5] Smith, Garnier, Blanqui, Diatkine, Garnier Germain, Blanqui Adolphe, & Diatkine Daniel ... (1991). Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (GF 598, 626). Paris : Flammarion.

 

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