• Du particulier au général : réflexions autour de la votation du 19 mai – Philippe Berger

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    Aujourd’hui, j’accueille un texte de Philippe Berger qui réagit aux résultats de la votation du 19 mai. Bonne lecture ! AF

     

    Même s’il faut se réjouir du fait que la CPEG ait été recapitalisée de manière à ne pas péjorer les conditions de retraite des fonctionnaires de l’Etat de Genève, l’on ne peut s’empêcher de relever une certaine contradiction entre le résultat de ce vote et l'approbation par le même corps électoral de l’assouplissement des conditions d’ouverture des magasins trois dimanches par an (à titre expérimental certes, et sur une “base volontaire” de chaque employé travaillant ce jour-là, nous y reviendrons), ouverture qui était jusqu’à présent conditionnée à l’existence d'une convention collective de travail étendue dans le secteur du commerce de détail.

    L’on ne peut s’empêcher à ce titre de s’interroger face à l'un des arguments utilisés notamment par le comité référendaire s’opposant à la loi 2, celle du Conseil d’Etat, qui rapportait que même les employés de la Migros avaient des conditions de retraites plus favorables que les fonctionnaires de l'Etat de Genève (même eux, ces gueux, eux qui devraient naturellement se trouver tout en bas de l’échelle des conditions sociales du Canton). Cet argument était au mieux maladroit, au pire méprisant. En effet, alors que le rôle de la gauche devrait être de se battre notamment pour l’amélioration des conditions de travail, des retraites et des salaires de tous les travailleurs, il apparaît surprenant de vouloir les segmenter dans des sortes de castes allant des plus au moins valeureux, de les diviser entre ceux qui méritent de bonnes conditions sociales, et les autres, ceux qui n’en mériteraient pas.

    Le but de notre propos n’est bien évidemment pas d’exiger des uns (les fonctionnaires) de se sacrifier au profit des autres (les employés du privé), car répétons-le, il faut se réjouir du fait que l’Etat soit un bon employeur, et montre la voie au reste de la société en donnant à voir un modèle où les conditions de travail, les salaires et les retraites sont dignes. On pouvait à ce titre soupçonner le projet du Conseil d’Etat de n'être que le premier d'une longue série visant à normaliser totalement la condition du fonctionnaire de ce Canton (vieille stratégie du saucissonnage), normalisation qui ferait disparaître ce rôle de l’Etat comme référant de la bonne conduite qu’un employeur se doit d’avoir envers son employé.

    Le but de notre propos est au contraire de nous étonner du fait que l’électeur puisse voter en faveur du maintien de standards sociaux élevés pour certains, tout en acceptant dans le même temps d’ouvrir pour d’autres une brèche dans ce système de protection essentielle que constituent les CCT.

    Bien loin de s’étendre comme nous pourrions le souhaiter, les standards sociaux exigeants que nous mentionnions pourraient progressivement disparaître, et ne constituer peut-être bientôt, osons-le mot, qu’un privilège. Ce mouvement malheureux, anti-progressiste, se perçoit bien dans une partie de l’électorat, qui tout en disant son souhait légitime et sensé de maintenir des retraites de qualité d'un côté, dénie de l’autre une protection élémentaire “aux employés de la Migros”.

    Le propos de cet article n’est certainement pas de proférer des invectives contre un prétendu corporatisme ou égoïsme de la fonction publique, et il convient au contraire de relever le travail formidable que les serviteurs de la collectivité accomplissent quotidiennement en faveur de son bon fonctionnement, et le rôle correcteur que nombre de ses services opèrent face aux inégalités sociales et structurelles qui constellent notre société.

    Il n’empêche, ces résultats visiblement contradictoires de dimanche pourraient donner à penser qu’il n'y a pas nécessairement congruence entre la défense de l’intérêt général, de la justice sociale et de la solidarité que se doit de défendre l’État, et à travers lui la fonction public, et les intérêts particuliers de quelques-uns au sein de cette même fonction publique, ceux-ci aimant néanmoins souvent à se percevoir comme une composante indivisible de l'intérêt général et du bien commun.

    Un certain libéralisme simpliste, dans la mesure où il n'explique le monde que du point de vue des intérêts individuels aura malheureusement gagné sur ce point, les privilégiés et les majorités d'intérêts laissant sur le côté de la route les travailleurs invisibles, non-syndiqués, non-organisés, laissés à eux-mêmes, et à l'arbitraire de leurs employeurs.

    Un mot mérite d’ailleurs d’être dit ici sur « l’accord des employés » indispensable pour ouvrir un magasin le dimanche. Si cette idée de “base volontaire” paraît de prime abord séduisante, elle est dans le même temps si vague qu'elle ouvre la porte aux pressions et aux intimidations que pourraient subir les travailleurs tentés de refuser ce travail dominical. Ceci illustrant bien la nécessité d’une protection de l’employé passant par des conventions négociées par des organisations syndicales représentatives, et non par des employés divisés et pris individuellement à chaque fois qu’il y aurait quelque chose à en tirer.

    Cette question de la base volontaire est à l’heure actuelle centrale, s'étendant au-delà du cas de l’ouverture dominicale des magasins, du fait du développement du travail décentralisé à l’extrême et de l'auto-entreprenariat précaire (« uberisation »), configuration qui rend évidemment plus difficile l’action des syndicats, les travailleurs n’étant plus dans un lieu précis, mais nulle part et partout à la fois.

    Même s’il ne fait aucun doute que dans ce cas, le travailleur effectue son activité sur une base volontaire, il convient de se demander si ce n’est pas contraint par la misère qu’il effectue son “libre-choix” de travailler dans ces conditions.

    Le débat portant alors sur le fait de s’avoir jusqu'à quel point la loi peut donner à un individu la latitude de faire le choix de s’exploiter lui-même pour vivre. La question se pose, car il n’y a pas loin dès lors du travailleur forcé à l’esclave de la Rome antique. A celui qui rétorquera que, contrairement à l’esclave, l'employé, même précaire, est payé, on répondra que l’esclave à Rome était également rétribué par un pécule (c’est ayant amassé suffisamment d’argent qu'il pouvait se racheter à son maître et devenir un affranchi, et d’enfanter des Hommes libres).

    On opposera aussi à la dignité de l’être humain en tant qu’entité générale la nécessité pour tel être humain particulier de gagner sa vie quotidienne.

    Sans prétendre ici apporter une réponse précise à cette question, nous devons reconnaître qu’elle mérite d'être posée, et qu’elle méritera sans doute dans le futur d’être résolue, du moins provisoirement[1], en prenant garde de ne pas brider le dynamisme social et de ne pas non plus considérer que les hommes sont des enfants qui ne savent pas au juste ce qu'ils veulent, et qu’il appartient à une entité étatique supérieure (qui elle naturellement, sait précisément ce qu’ils veulent) de le leur dicter. Il appartiendra néanmoins au législateur - et au-delà au corps électoral dans son ensemble - de prendre conscience des pressions que peuvent exercer les conditions sociales et économiques au sein d’une société donnée, pressions qui forcent certains à renoncer à leur liberté pour pouvoir manger.

    Pour cela, il faudra en revenir à la base : que veut dire vouloir dans une société donnée ? Mon vouloir n’est-il pas précisément limité par mon devoir ? Et si oui, jusqu’à quel point est-il légitime qu’il le soit ?

    Il faut à ce titre et déjà en l’état actuel louer le travail d'une partie de la gauche et des syndicats qui luttent vaillamment pour que soient pris également en compte ces employés invisibles, non défendus, sans droits (et parfois sans existence légale sur notre sol). Même si ce travail n'a pas porté partout ses fruits dimanche, il faut espérer qu'à l'avenir le mouvement des droits sociaux soit extensif, non défensif.

    Si elle ne parvient pas à corriger les maladresses et l'égarement de certains de ses partisans, le courant majoritaire de la gauche aura définitivement démontré son incapacité à penser le collectif. En particulier s’il continue à se donner aux tartufes, qui se disant lutter pour la solidarité luttent en fait uniquement pour leurs intérêts personnels, en détournant le regard sur les difficultés de tous ceux qu’ils pensent leur être extérieurs ou étrangers. Il faudrait en cela se demander si les méthodes de management inspirées du privé (NGP par exemple) n’ont pas aussi fini par transformer certains fonctionnaires, qui considèrent avant tout leur réussite personnelle avant de considérer le bien-être de l’ensemble de la société, et qui voient l’Etat comme une grande entreprise extérieure à cette société plutôt que comme l’une de ses manifestations (si ce n’est simplement la société-même) destinée à servir la population avec équité.

    Les projets de la gauche doivent et peuvent évidemment être réinterprétés et repensés à nouveau du point de vue de l'intérêt général, du bien commun, et non pas de celui de l'intérêt individuel ou particulier au sens restreint du terme. Exacerbé, cet abus de l'intérêt particulier finira par ne susciter que rancœur et mécontentement de la part de ceux qui n'ont rien, face à ceux qui ont tout, qu'ils se trouvent dans le secteur privé, qu'ils soient rentiers, ou qu'ils se trouvent dans la fonction publique.

    Cette redécouverte est d’autant plus motivée par le fait que la défense des droits des minorités et des plus modestes selon une lecture uniquement libérale de l’intérêt particulier ne tient pas. Selon une certaine lecture libérale en tout cas, car paradoxalement il nous paraît qu’un retour à l’individu et à ses affects, la connaissance de l’Homme en somme est nécessaire pour dépasser ce cul-de-sac de l’intérêt particulier et sectoriel, de la polis comme d’un simple champ où s’opposeraient ou s’allieraient pour leur intérêt propre uniquement en tant que groupe x à un instant t des strates particulières de la société, en espérant que leurs demandes, et non celles des autres qui les indiffèrent soient prises en compte[2].

    Il appartient en cela à chacun de se poser la question de savoir s’il est agréable de vivre dans une société où l'on est méprisé à cause de sa couleur de peau, sa religion, son orientation sexuelle, etc. La réponse sera sans doute négative, et cela est fondamental. Car, en effet, le fait que le malheur ou la souffrance de l'Autre - même s’ils ne me concernent pas directement personnellement et même si mon petit bien-être individuel n'est pas concerné - me touchent comme si je faisais moi-même partie de ces classes ou de ces catégories discriminées ou méprisées, est une prémisse essentielle à toute pensée intelligente sur la société[3], la seule même qui permette de penser la société, si tant est qu'on veuille la penser[4]. Ceci expliquant bien qu’un progressiste véritable, un progressiste qui s’intéresse à la réalité telle qu’elle est, ne peut simplement être un égoïste, pour qui l’existence a pour seul moteur de se trouver provisoirement du bon côté de la majorité.

    Nous appelons en somme de nos vœux un processus semblable à celui bien expliqué par Guy Thuillier dans son passionnant article Marx et la bureaucratie[5], article qui recoupe d’ailleurs quelques préoccupations des deux votes de dimanche passé d'où partait notre réflexion :

    « A l’État hégélien Marx oppose l’État rationnel de la « vraie » démocratie, où 1e pouvoir ne serait que la participation du citoyen à l'universel et non la propriété d'une caste arrogante de fonctionnaires, où l'homme ne serait point subordonné à un ordre extérieur, « hiérarchique », mais un « vrai » sujet, un « vrai » citoyen : l’État ne serait plus un universel abstrait détaché de la vie réelle du peuple, mais la sphère où tout ce qui est privé est devenu affaire universelle, et tout ce qui est universel est devenu affaire privée d'un chacun. Ainsi Marx - comme Hegel jadis - reprend à son tour le vieux rêve rousseauiste du Contrat social, la fusion de l'homme privé et du citoyen, la réconciliation de l'universel et de la conscience intérieure[6]. »

     


    Philippe Berger,
    Diplômé des Lettres à l’Université de Genève

     

     

     

     

    [1] Contrairement au messianisme d’une certaine gauche qui ne s’intéresse pas à la réalité, aucune question ne peut être définitivement résolue, aucune contradiction dépassée de toute éternité.

    [2] Certains, notamment aux Etats-Unis (Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar), par la manière dont ils arrivent à englober dans leur discours sur la société dans son ensemble des luttes apparemment sectorielles nous montrent à cet égard un chemin intéressant à suivre.

    [3] Le concept rawlsien de « Voile d’ignorance » pourrait être une manière parallèle d’expliquer cet argument.

    [4] Cette prémisse part de l'Homme en le considérant tout d’abord par le prisme de son humanité, non de son intérêt. Cette tautologie (l’Homme est humain) mérite parfois d’être rappelée.

    [5] In : La Revue administrative, 1956, no. 51, pp. 258-264.

    [6] Cette idée sera notamment développée après Marx par Carlo Rosselli et son socialismo liberale.