• L’exploitation selon Marx - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Mon but dans le présent billet sera de vous montrer que la théorie marxiste de l’exploitation, même si elle reste une des formes les plus abouties de réflexion sur le concept, reste insuffisante et qu’elle contient des contradictions internes qui ne la rendent pas aussi satisfaisante qu’elle prétend l’être. Nous essayerons de circonscrire le cadre théorique dans lequel évolue la théorie marxiste de l’exploitation, avec ses présupposés et concepts propres, afin d’en fournir une critique. Pour des raisons d’espace et de temps, cette circonscription des idées de Marx sera minimale et ne portera que sur les points essentiels de la théorie, en particulier les points qui différent méthodologiquement et axiomatiquement des théories libertariennes. La critique sera donc axée sur les concepts de valeur travail et de plus-value.

    1. Les fondements de la théorie marxiste de l’exploitation

    Un des principes au fondement de la théorie marxistes de l’exploitation est celui de valeur-travail. C’est ce concept qui permet en effet à Marx de poser une théorie de l’exploitation. On peut définir grossièrement l’exploitation pour Max comme étant le fait de ne pas rendre toute la valeur du travail dans le salaire – de quoi découlera une injustice. La théorie marxiste n’est donc pas proprement tournée vers le capitalisme, puisque le schéma marxiste peut être transposé, et on le retrouve dans les analyses de Marx, au modèle féodal. La particularité du capitalisme serait plus dans l’illusion donnée au travailleur selon laquelle il travaillerait « pour lui-même », dans son propre intérêt. Pour comprendre la théorie marxiste, il convient de rappeler l’héritage qui est le sien. Marx est, en un sens, « le dernier classique » et se place donc dans la continuité d’Adam Smith et David Ricardo. Pour Marx le travail est traité, sous régime capitaliste, comme une marchandise. Cela soulève plusieurs implications importantes. Premièrement, cela implique que le coût du travail est, comme pour tout autre marchandise, déterminé par le coût de production, et le coût de production du travail par la quantité de travailleurs nécessaires à la production ; Marx parlant de « travail socialement nécessaire ». Dans une perspective d’amoindrissement des coûts, le capitaliste va proposer la rémunération la plus basse possible afin de préserver la qualité de la force de travail (salaire fournissant le minimum vital) tout en conservant une part de profit maximale. Le salaire est donc, dans ces conditions, un coût de subsistance. La deuxième implication, c’est que le travail est la seule source de valeur possible, et il s’agit là d’un point important de la théorie marxiste : sans travail, pas de valeur. On retrouve bien l’héritage d’Adam Smith pour qui « le prix réel de chaque chose, ce que chaque chose coûte réellement à celui qui veut se la procurer, c'est le travail et la peine qu'il doit s'imposer pour l'obtenir. » Le coût de production du travail serait donc avant tout un « coût de reproduction » et il permettrait l’accaparement par le capitaliste du surplus de valeur que Marx appellera la plus-value. Mais une telle conception va-t-elle de soi ? La théorie de la valeur travail est-elle satisfaisante ? Si non, quelles conséquences cela peut-il avoir sur la théorie marxiste de l’exploitation ? Peut-on séparer, comme l’ont tenté des marxistes analytiques tel que J. Roemer, la théorie de l’exploitation du présupposé de la théorie de la valeur-travail ?

     

    1. Peut-on se passer de la valeur travail ?

    Nous nous sommes demandé plus haut si la valeur-travail était un concept satisfaisant et il s’agit là d’une question importante. D’une part, c’est sur elle que repose la théorie de l’exploitation marxiste, et d’autre part, si elle est fausse, il nous faut trouver une nouvelle conception de la valeur et repenser le concept d’exploitation. La théorie de la valeur-travail est un héritage de certains classiques, en particulier Smith et Ricardo. En revanche, elle n’avait pas le même poids que chez Marx et était plutôt une tentative d’explication de mécanismes d’échanges, plutôt qu’une proposition quasi « ontologique » chez Marx. Mais cette théorie permet-elle de rendre compte de tous les prix ? Comment expliquer qu’une bouteille d’eau ou qu’une voiture construite par des ouvriers coûte moins chères qu’un diamant brut que l’on aurait ramassé lors d’une balade ? Comment rendre compte de ce décalage si l’on admet, comme Marx semble le faire, que c’est la quantité de travail qui donne sa valeur à un objet ?

    Un des problèmes de la théorie de la valeur marxiste est son double ancrage à la fois économique et moral. Il nous paraît en effet difficile de différencier les deux. Lorsque l’on analyse, comme Marx, le processus de production et d’échange entre le travailleur et le capitaliste, on procède à une analyse économique. Mais cette analyse ne nous dit rien sur la moralité de l’échange, sur le fait qu’il soit acceptable ou non. On peut très bien analyser économiquement le marché des bébés volés et revendus à des fins sordides, mais cela ne nous dira rien de la moralité de l’échange en lui-même. Or, Marx semble faire une confusion entre les deux. C’est pour cette raison que notre critique sera avant tout économique, même si elle possède des présupposés philosophiques. Cela ne nous empêchera donc pas, et c’est en cela que l’on rejoindra dans une certaine mesure une certaine de forme de marxisme analytique, de dire que certains échanges, mêmes s’ils sont bénéfiques sur le plan économique, sont immoraux et dégradants. Cela nous permettra de prendre au sérieux le phénomène d’exploitation, et d’essayer d’y trouver des solutions, tout en ne commettant pas l’erreur « marxiste » de croire que le capitalisme est de façon inhérente porteur d’exploitation.

     

    1. Valeur subjective, échanges bénéfiques et échanges nocifs

    Nous allons proposer une théorie subjective de la valeur dans le sillage de l’école autrichienne d’économique. Cela nous permettra ensuite de distinguer les échanges bénéfiques, qui sont les échanges et accords librement passés entre deux individus et qui leur sont tous les deux bénéfiques sur le plan économique, des échanges nocifs qui sont les échanges abordés du point de vue de la morale.

    Nous avons donné un exemple plus haut, celui du diamant ramassé lors d’une balade. Que nous apprend-il ? Tout d’abord, il semble montrer que la théorie de la valeur-travail ne permet pas de comprendre comment la valeur est attribuée au diamant. Le problème est ici un problème d’ordre économique, puisque sont interrogés les mécanismes qui ont mené à un accord sur la valeur du diamant. Se pose alors une question plus générale : comment les prix, autrement dit la valeur du point de vue de l’économie qui se traduit par une somme de monnaie[1], sont-ils fixés ? Dépendent-ils entièrement du travail fourni lors du processus de production ? Qu’en est-il des biens dont il est difficile de dire qu’ils sont produits, comme les diamants, voire même un service ? Une réponse formulée, et que nous jugeons satisfaisante, est celle de l’école autrichienne d’économie qui propose une théorie subjective de la valeur. Il faut pour cela partir du point de vue de l’agent qui opère l’échange, ce qui semble être nécessaire pour comprendre un tel échange. Ludwig Von Mises écrit que « la valeur est toujours le résultat d'un processus d'évaluation. Le processus d'évaluation consiste à comparer l'importance de deux ensembles de biens du point de vue de l'individu qui effectue l'évaluation. L'individu qui évalue et les ensembles de biens évalués, c'est-à-dire le sujet et les objets de l'évaluation, doivent entrer comme des éléments indivisibles dans tout processus d'évaluation[2]. » La valeur serait donc subjective, car c’est l’individu qui sait ce qu’il est prêt à faire, à dépenser, pour obtenir telle ou telle chose, et elle deviendrait objective lorsqu’un accord entre deux individus (ou plusieurs), avec des intérêts différents, est trouvé. Le mérite de cette explication, c’est qu’elle semble empiriquement fondée : nous n’accordons pas tous la même valeur aux choses et je peux être prêt à travailler X heures pour Y€ tandis que mon voisin le refusera, je peux préférer conserver mon intégrité et ne pas faire un défi stupide contre de l’argent là où d’autre n’y verront pas de problèmes, un patron peut, par simple inclination éthique, préférer se rémunérer moins pour accorder plus de primes à ses employés, je peux être prêt à dépenser une fortune pour une édition précieuse d’un livre, etc. Cette différence n’est pas à expliquer, elle est un fait, mais l’on peut supposer qu’elle est une des caractéristiques de notre espèce, celle d’avoir des préférences et de faire des choix en fonction de ces préférences. Mais alors « s'il est impossible de mesurer la valeur d'usage subjective, il s'ensuit qu'il est impossible de lui assigner une "quantité". Nous pouvons dire que la valeur de ce bien est plus grande que celle de tel autre ; mais il n'est pas possible d'affirmer que ce bien vaut tant. (...) La valeur subjective n'est pas mesurée mais hiérarchisée » écrit Von Mises. Cette théorie repose en partie, mais pas seulement, sur le critère d’utilité qui est la satisfaction d’un agent. La satisfaction est un principe économique, c’est à dire qu’il explique pourquoi tel échange a eu lieu. La satisfaction peut être financière (j’ai besoin d’argent) mais aussi éthique (j’achète plus chère mon pain car il est fait par une vraie boulangerie et pas une grosse entreprise), et on peut encore imaginer d’autres motifs. Mais peut-on et doit-on pour autant renoncer à une forme de valeur objective ? L’avantage de la théorie de Marx était en effet de fournir une théorie assez intuitive et objective. Mais, nous l’avons vu, elle n’est pas satisfaisante pour rendre compte des échanges économiques des agents. Cette question de l’objectivité de la valeur est pertinente et importante, mais elle ne relève tout simplement pas de l’économie. C’est là où commence le travail du philosophe et s’achève celui de l’économiste.

    Le philosophe doit en effet, selon Aeon J. Skoble, chercher la valeur objective des choses. Par valeur objective, il faut entendre ce que cela vaut réellement. Mais le vaut est ici non pas économique mais éthique. L’apport de Wittgenstein nous paraît ici d’une grande aide car il permet d’éclairer la différence entre l’analyse de l’échange du point de vue économique (qui est une certaine forme de jeu de langage) et l’analyse de l’échange du point de vue éthique (qui est un autre jeu de langage). Il définit l’éthique comme « l’enquête visant à déterminer le sens de la vie, ce qui rend la vie digne d'être vécue, la façon de vivre correcte[3]. » Or, les critiques marxistes de l’exploitation sont plus proches de ce que décrit Wittgenstein que d’une analyse purement économique. Prenons un exemple. Comprendre que X échange est la rencontre de deux individus A et B avec des intérêts différents se mettant d’accord sur un prix d’échange ne nous dit rien sur la dignité avec laquelle il s’est déroulé. Si A a vendu un tableau à B car il avait besoin d’argent, que B voulait se tableau, et qu’il n’y a pas eu coercition, nous avons un échange que l’on peut qualifier d’échange bénéfique, car les deux agents sont satisfaits (au sens de l’utilité) et en ont retiré un avantage. Mais si B savait en fait que le tableau de A pouvait se revendre bien plus cher que ce que ce dernier ne le croyait, car B aurait reconnu un Rembrandt, l’échange est-il différent ? Du point de vue économique non : les deux agents sont libres et voient leurs intérêts satisfaits. Il y a pourtant un sentiment qui persiste, un sentiment d’injustice qui nous fait dire que B a été malhonnête et qu’il a exploité les faiblesses de A. Ou à l’inverse on pourrait penser que A est un idiot et qu’il mérite ce qui lui arrive. Dans les deux cas, nous avons quitté l’analyse économique et sommes rentrés dans des considérations éthiques. Dans le cas d’une prise de partie pour A, nous pouvons parler d’un échange nocif puisque B a exploité les faiblesses de A. Nous ne sommes donc pas condamnés, même si l’on suit une théorie de la valeur subjective, à renoncer à tout jugement éthique et à toute condamnation d’une injustice. Il faut simplement considérer d’une part les échanges bénéfiques qui relèvent de l’économie, et d’autre part les échanges nocifs qui relèvent de l’éthique – et il s’agira sans doute là du plus important à faire.

     

    1. L’erreur de Marx ?

    Nous avons proposé une théorie subjective de la valeur, expliqué qu’il y avait, indépendamment de la vérité ou de la fausseté des différentes conceptions de la valeur, une distinction à établir et à maintenir entre une analyse économique de l’échange (compréhension des mécanismes de l’échange et du marché) et une analyse éthique de l’échange (est-il digne, quelqu’un est-il exploité ?), mais nous nous sommes éloignés de Marx. Cet éloignement était nécessaire car les concepts d’échanges bénéfiques et d’échanges nocifs nous permettront de mettre en perspective les apports de la théorie libertarienne à la théorie de l’exploitation. Quel rapport donc avec Marx ? Quels reproches lui sont faits ? N’est-il pas justement un critique de la philosophie, en particulier celle d’Hegel, qui préfère une analyse historique et scientifique des événements ? Peut-être bien. Mais cela ne change rien en fait à la critique que nous faisons à Marx : il a en effet selon nous introduit des concepts éthiques dans un domaine qui ne devrait avoir recours qu’à des concepts économiques. L’exploitation peut être un fait, des personnes la subissent tous les jours, mais c’est un usage exclusivement éthique que nous devrions lui réserver. Cette erreur de catégorie provient selon nous d’un réductionnisme excessif de la part de Marx, et c’est peut-être dans la doctrine du matérialisme historique qu’il se traduit le plus, qui a réduit l’espace de l’agir humain au niveau de l’économie. Or tout n’est pas économique : nous jouons, nous prions, nous donnons, nous volons, nous sommes mauvais entre nous, parfois bons, nous nous révoltons, etc.

    Il ne faut pas voir dans cette attitude une justification de l’injustice par l’économie, comme on a souvent pu le reprocher aux libertariens. On peut imaginer que telle ou telle structure économique, une structure socialiste, collectiviste et protectionniste ou une structure libre avec un marché peu régulé par l’État, soit plus ou moins favorables aux plus démunis, qu’elle permette, d’un point de vue technique, à tel ou tel type d’échange d’avoir lieu. Mais juger de l’aspect moralement désirable d’une des structures n’est pas du ressort de l’économie mais de l’éthique – et du politique si l’on entend par là la vie de la cité. Savoir que l’on entreprendra plus et que nous aurons des écoles privées, ou bien que nous aurons une assurance nationalisée et des écoles gratuites, ne nous dit rien sur la désirabilité de telles choses. C’est à nous de juger, de choisir, ce qui est bon, ce qui est moralement juste. Or la théorie marxiste de l’exploitation mélange les deux types d’analyse et ne permet donc pas de comprendre les mécanismes à l’origine de l’exploitation et de l’injustice. Nous l’avons dit, certains systèmes sont propices à l’exploitation, à la déshumanisation et il nous faut choisir les bons. On pourrait donc tout de même conserver la théorie marxiste de l’exploitation, à la manière de certains marxistes analytiques. Là où nous différons, c’est dans la conviction qu’une structure tel qu’un marché libre et non régulé par l’État est la plus juste et la moins porteuse d’exploitation et que, contrairement à une tendance actuelle qui verrait en lui le garant de notre liberté et de notre protection, c’est l’État qui permet l’exploitation « de l’homme par l’homme ». Nous nous faisons ainsi marxien car Marx avait bien entrevu le caractère corrompu de l’État qui, comme superstructure, aliène les individus et permet leur exploitation.




    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie – Université Paris-Nanterre

     

     

     

     

    [1] Un don étant en un certain sens la somme = 0€.

    [2] Von Mises Ludwig, Audouin, & Audouin Raoul. (1985). L'action humaine traité d'économie (Libre échange), Paris, Presses universitaires de France.

    [3] Wittgenstein, Barrett, Rhees, Smythies, Taylor, Waismann, . . . Chauviré Christiane ... (1992). Leçons et conversations sur l'esthétique, la psychologie et la croyance religieuse suivies de Conférence sur l'éthique (Folio Essais 190), Paris, Gallimard.