• Le concept d'exploitation - Louis-Batiste Nauwelaerts

    Imprimer Pin it!



    Louis-Batiste Nauwelaerts nous revient avec une nouvelle série de billets philosophiques sur le concept d'exploitation. De Marx aux théories libertariennes, un vaste champ en perspective, que nous allons explorer ces prochains jours. Bonne lecture ! AF



    Notre objectif à travers le présent écrit sera le suivant : montrer que les théories libertariennes peuvent apporter un regard neuf et porteur de sens en ce qui concerne les concepts d’exploitation et d’injustice. Contre une tendance du mouvement libertarian, que l’on peut qualifier de « brutalism », nous défendrons l’idée que, par un retour aux racines classiques du libéralisme, il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Nous soutiendrons par ailleurs qu’une telle vision s’ancre dans un souci de progrès social et économique en faveur des plus démunis, propre au libéralisme classique et à ses racines anarcho-individualistes, rompant ainsi avec le préjugé selon lequel les libertariens seraient les défenseurs des patrons, des riches et de ce que l’on appelle « le Big Business ».

    On entend encore aujourd’hui parler d’exploitation, malgré une certaine tendance à ne voir dans le terme qu’un concept désuet. Par exemple à travers ce type de déclarations : « Ces conditions de travail sont honteuses ! C’est de l’exploitation ! » ; « Il exploite la faiblesse de ses ouvriers et le fait qu’ils dépendent de lui ». Il y a donc, dès le départ, un problème, puisque l’on continue d’employer un concept que soi-disant nous ne devrions plus employer. Ou alors, on peut tout simplement admettre qu’il existe des états du monde dont la description fait appel au concept d’exploitation. Comment, en effet, parler autrement du travail forcé de certaines personnes, que ce soit par des réseaux mafieux ou par des entreprises ? Les personnes qui emploient le concept d’exploitation sont-elles toutes victimes d’un archaïsme ou bien décrivent-elles ce qui se passe réellement ? Notre question n’est pas encore ici de savoir si on doit adopter telle ou telle théorie de l’exploitation, s’il existe réellement quelque chose telle qu’une exploitation capitalistique, mais simplement de savoir si nous pouvons utiliser le concept d’exploitation. La réponse est oui. On ne saurait se passer d’une réflexion sur un concept aussi « grave » et répandu, ne serait-ce que pour le critiquer, ou du moins le débarrasser de ses erreurs.

    Le concept d’exploitation a une double résonance. D’un côté, une résonance philosophique, économique et politique – les trois étant liés – et de l’autre une résonance idéologique, celle du marxisme. On attribue en effet à Marx un bon nombre de réflexions sur le concept d’exploitation, qui sont, nous le verrons plus tard, intimement liés à celui d’injustice (cf. en particulier son ouvrage majeur Le capital). Le concept a chez lui une connotation à la fois politique, économique et philosophique. Il nous paraît d’ailleurs légitime que le concept recouvre ces trois champs, puisque l’on peut très bien imaginer qu’une décision politique mène à un désavantage économique qui fasse que l’on puisse parler d’exploitation, la situation pouvant en plus être sanctionné par un jugement moral. Mais Marx a-t-il le monopole de l’exploitation ? Sa théorie est-elle la seule à même de nous fournir une théorie de l’exploitation satisfaisante ? Une telle entreprise est-elle par ailleurs légitime ?

    Le philosophe qui s’intéresse à ce que l’on appelle « la philosophie politique », et qui tente donc de fournir des modèles, des systèmes politiques philosophiquement pertinents, se doit donc d’interroger le concept d’exploitation, et celui d’injustice qui en découle. Une philosophie politique, qu’elle soit marxiste, libérale, socialiste, monarchiste, etc., ne peut se permettre de ne pas poser certaines questions (comme celle de la justice, de la propriété, de la liberté d’expression, de l’exploitation) et même si l’on pourra parfois déclarer qu’une question n’a pas de sens ou pas d’intérêt, il faudra encore expliquer pourquoi. Cette attitude est ahistorique et appartient donc à une tradition plutôt analytique. Même s’il est le premier à l’avoir formulé avec une telle ampleur – et non sans talent – nous ne pensons pas que le concept d’exploitation soit proprement marxiste. Une certaine vision de ce concept l’est. Mais est-ce la seule que nous pouvons avoir ? Partant du constat que le concept d’exploitation est encore pertinent et que l’on ne semble pas pouvoir s’en passer, comme le montrent ses nombreuses récurrences dans notre langage ordinaire, nous tenterons d’en fournir une interprétation libertarienne.

    Contrairement à ce que l’on peut entendre dire, les libéraux classiques et bon nombre de libertariens furent avant tout soucieux, non pas des plus riches et bien portants, mais des plus démunis. On le voit d’ailleurs encore aujourd’hui où, malgré certaines dérives fascisantes chez certains libertariens, la plupart des mouvements libertariens militent pour l’émancipation des individus, les droits des femmes, les libertés d’entreprendre, de consommer ce que l’on veut et d’échanger avec qui l’on veut, sans entraves arbitraires et coercitives. Comme toute théorie de philosophie politique, le libertarianisme a des limites tant sur le plan théorique que pratique. Nous ne demandons pas d’être d’accord avec tous ses objectifs, parfois vagues, parfois extrêmes, mais simplement de le prendre au sérieux. Par prendre au sérieux, nous entendons par là accorder au libertarianisme le fait qu’il est 1/ une théorie de la philosophie politique, 2/ que cette théorie possède un corpus d’idées et d’auteurs qui méritent qu’on s’y intéresse et 3/ qu’il peut apporter des concepts utiles aux philosophes politiques. Ces trois points nous paraissent essentiels car ils permettent de sortir de l’ad hominem et de la critique a priori pour faire rentrer la théorie dans une discussion dont le but final est, nous l’espérons, avant tout de trouver une théorie satisfaisante respectant le mieux notre condition humaine. Nous appelons par ailleurs les libertariens à se faire marxiens par moments et à avoir la même attitude envers le marxisme : il peut s’agir de frères ennemis sur le plan théorique et philosophique, c’est évident, mais ils restent frères et doivent se rappeler leur objectif qui, s’il est sincère, est le même, à savoir améliorer les conditions d’existence de chacun. Même si le terme de « gauchiste » qu’il emploie est un sens connoté, nous retrouvons dans les mots d’Henri Lepage ce que nous énoncions à l’instant : « Même s'ils défendent une conception "capitaliste" d'organisation des rapports sociaux, les libertariens se distinguent des courants conservateurs "complices" du grand capital et du pouvoir des grandes entreprises. Comme les gauchistes, ils ne craignent pas de dénoncer les "puissances de l’argent" et tout ce qui représente le "capitalisme monopolistique", responsable à leurs yeux de la croissance du pouvoir d'oppression de l’État moderne. » (Henri Lepage, 1978).

    Notre objectif est, au-delà de l’appel à la convergence et la mise en commun des idées, de montrer qu’il peut y avoir une théorie libertarienne de l’exploitation. Marx selon nous échoue, malgré la pertinence de certaines analyses, à fournir une théorie satisfaisante de l’exploitation, ce qui mène à une mauvaise identification des raisons de l’injustice. En revanche il donne les bonnes pistes pour remonter à la source du problème, ou du moins l’une des sources, l’État. C’est à la suite d’une critique de la théorie marxiste de l’exploitation, qui partira avant tout des travaux de l’école autrichienne d’économie, que nous proposerons une théorie libertarienne de l’exploitation. Cette théorie tentera de montrer que le marché est bénéfique pour les plus démunis, qui sont la plupart du temps les premières victimes de l’exploitation, et que l’État est une source d’injustice plus grande que le marché. Cela passe donc par une critique de l’idée selon laquelle il faudrait réguler le marché grâce à l’État[1], où nous tenterons de montrer que l’État n’est pas l’allié naturel des plus démunis. Mais on ne peut tenter une esquisse d’une théorie de l’exploitation du point de vue libertarien que si l’on saisit pourquoi il n’y en a pas eu jusque-là, ce qui s’explique selon nous par une dérive somme toute assez moderne, celle du légalisme, à laquelle les libertariens n’échappent pas et qui les coupe de tout raisonnement éthique.


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    MA Philosophie - Université Paris-Nanterre



     

     

    [1] Il serait faux de croire que les libertariens refusent toute régulation : ils refusent simplement les régulations arbitraires et coercitives.

     

     

  • Ce que nous dit Jordan Peterson

    Imprimer Pin it!

     

    La première fois que j’ai entendu parler du Professeur Jordan Peterson, je résidais à Toronto. Une connaissance m’enjoignit alors vivement d’aller assister à ses cours, puisque j’étudiais dans l’université dans laquelle il enseignait. Je n’en fis rien, ne connaissant pas encore l’homme. La seconde fois que je tombais sur lui, c’était durant un cours de psychologie morale, à Genève, où ses travaux faisaient partie du corpus étudié. C’est toutefois lors de recherches personnelles sur le postmodernisme que je finis par véritablement m’intéresser davantage à sa réflexion, au point, finalement, d’acheter son bestseller, 12 règles pour une vie, que je suis actuellement en train de lire.

    Jordan Peterson est un professeur canadien de psychologie. Il enseigne à la University of Toronto après avoir enseigné à Harvard. En tant que chercheur académique, il a produit des travaux en psychologie empiriste (lorsque l’on cherche à corroborer ou réfuter une hypothèse empiriquement/expérimentalement). Toutefois, il travaille aussi comme psychologue clinicien, prenant en charge des patients, et a une connaissance érudite du corpus théorique psychanalytique. Dans sa réflexion moins académique, il se permet aussi d’invoquer les grands classiques de la littérature russe, l’œuvre de Nietzsche et même… la Bible ! Bien que Peterson m’ait intéressé d’abord pour sa critique du postmodernisme, je ne vais toutefois pas ici m’étendre beaucoup sur sa réflexion politique pour le moment, mais plutôt vous restituer quelques éléments de ce qu’il appelle sa réflexion théologique. A vous de voir si cela vous parle ou non.

    1. La vie est souffrance. Ce qui est incroyable n’est pas que certains souffrent ou que certains soient en dépression, mais que tant de gens parviennent à fonctionner malgré la souffrance qui menace de les saisir à tout instant ou malgré la souffrance qui les étreint d’ores et déjà. Il n’y a donc rien de surprenant à ce que des gens soient déprimés ou à terre, c’est là l’état naturel de tous, ce vers quoi nous sommes toujours ramenés.

    2. L’antidote à la souffrance réside dans le sens (meaning). Le sens est à trouver dans l’adoption de la responsabilité. En commençant par la responsabilité de soi-même par soi-même, puis en prenant des responsabilités pour nos proches et les gens qui nous entourent, et par la suite, si nous développons une telle capacité, en prenant sans cesse de nouvelles responsabilités. Ce n’est donc pas en cherchant directement un sens à sa vie que l’on en trouve un, mais en devenant responsable pour soi et pour les autres (cf. le paradoxe du bonheur). L’hédonisme n'est pas la solution à la souffrance, car il ne peut que la mettre entre parenthèse de façon toute éphémère. Seule l’adoption de la responsabilité peut nous permettre de faire face à la souffrance et de nous libérer d’elle.

    3. En conséquence, la chose morale à faire dans nos vies ne consiste nullement à embrasser l’hédonisme ou le nihilisme, mais à réduire la souffrance autour de nous. Cette injonction est proche de celle de l’utilitarisme négatif de Karl Popper. Ces trois premiers points, relativement simples, me semblent être l’essentiel du message que Peterson essaie de transmettre aux jeunes. On peut les rattacher avec le concept d’antifragilité formulé par le Professeur Nassim Nicholas Taleb et repris par le psychologue Jonathan Haidt pour expliquer l’actuelle croissance de dépressions chez les jeunes Américains dans son livre The Coddling of the American Mind (cf. par exemple sa conférence).  

    4. Abordons quatre autres points que formule Peterson. Dans nos vies, comme dans nos sociétés et nos institutions, nous avons besoin de trouver un équilibre entre l’ordre et le chaos. Trop d’ordre nuit à nos vies comme à nos sociétés, trop de chaos aussi.

    5. Dans les sociétés occidentales, les hiérarchies sociales tendent en général à reposer sur la compétence. Ces hiérarchies sont nécessaires parce que la compétence est nécessaire. Les alternatives aux hiérarchies reposant sur la compétence sont la hiérarchie arbitraire ou celle fondée sur l’usage de la force, et elles n’ont évidemment rien de désirable... 

    6. Le mariage est une institution qui a pour fonction première de protéger les enfants en rendant plus difficile la séparation de leurs parents et en garantissant ainsi une durée plus longue de présence parentale aux enfants (peut-être que ce point parlera davantage à ceux dont les parents ne se sont pas mariés).

    7. On peut appliquer la théorie de l’évolution à la littérature. Les textes qui nous sont parvenus et qui sont considérés comme de grands textes, comme de la grande littérature, le sont parce qu’ils ont été sélectionnés à travers le temps pour leurs qualités ou leur utilité. Tout ne se vaut donc pas en littérature et il existe une justification à ce que l’on considère un certain corpus littéraire comme objectivement supérieur.

    Je m’arrête là pour le moment. Si le cœur m’en dit, je reviendrai vers vous avec de nouveaux éléments à vous présenter sur le travail de Peterson.


    Adrien Faure