L'éthique de l'égoïsme rationnel d'Ayn Rand

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Après vous avoir présenté la biographie d’Ayn Rand et son éthique des vertus, venons-en à présent à son éthique de l’égoïsme rationnel. Souvenez-vous, pour Rand, la mère de toutes les vertus n’est autre que la valorisation de sa propre vie, tandis que la vertu fondamentale permettant l’accomplissement de soi est la rationalité (« ce qui est contre l’esprit est contre la vie »). Parce qu’il est souhaitable pour l’individu de valoriser sa propre vie, Rand parle d’égoïsme. Mais parce que la valorisation de sa propre vie doit se faire en se fiant à un code moral découlant de l’usage de sa raison, cet égoïsme est dit rationnel. C’est pourquoi, il est très important de ne pas confondre ce que Rand appelle l’égoïsme rationnel avec ce que nous appelons dans notre langage quotidien un comportement égoïste. D’ailleurs, Rand condamne explicitement l’égoïsme, au sens usuel du terme, comme conduisant à une sorte d’état de nature hobbesien, guerre de tous contre tous où chacun cherche à s’emparer de ce qui ne lui revient pas de droit. Cet égoïsme-là, elle le qualifie d’égoïsme irrationnel.

Parce qu’elle défend l’égoïsme rationnel, Rand rejette l’altruisme. Selon elle, l’altruisme ne se confond pas avec la bienveillance envers autrui, mais désigne une doctrine sacrificielle nous enjoignant de toujours et en tout temps sacrifier ce qui a une valeur supérieure à nos yeux à ce qui a une valeur inférieure. Ainsi, l’altruisme nous enjoindrait de sacrifier un être qui nous est cher pour sauver dix parfaits inconnus. Or, selon Rand, une telle conclusion est immorale, car elle ne conduit nullement à la valorisation de sa propre vie[1]. A contrario, un individu employant la totalité de sa fortune pour sauver l’être chéri par son cœur ne commettrait aucun impair moral, mais respecterait au contraire l’éthique de l’égoïsme rationnel. En effet, ce n’est pas le sacrifice de soi pour autrui qui pose problème en tant que tel, mais le sacrifice qui ne représente rien à nos yeux et n’a donc aucune valeur pour nous. C’est pourquoi, même le sacrifice de sa vie pour sauver un être cher est justifié par l’égoïsme rationnel, pour autant que notre vie nous soit insupportable sans l’existence de cet être[2].  

Bien que Rand rejette l’altruisme, elle ne défend néanmoins pas le fait d’adopter une attitude d’indifférence envers tout un chacun. Au contraire, nous devons reconnaître en nos pairs notre commune humanité, le fait que nous appartenons tous à la même espèce, et, à l’aune de cette reconnaissance, leur accorder une certaine valeur, nous intimant un devoir de respect et de bienveillance envers eux[3]. Au-delà de la bienveillance, il existe en outre pour tous, en situation d’urgence, comme en cas de catastrophe naturelle ou d’épidémie, un devoir d’assistance à personne en danger. Il est difficile de voir quelle est l’étendue de ce devoir d’assistance, mais il me semble plausible qu’on puisse l’étendre jusqu’à l’interpréter comme impliquant un devoir d’assistance individuel aux personnes en situation de grande précarité.

Enfin, mentionnons aussi la théorie randienne de l’amour. Pour Rand, aimer c’est répondre émotionnellement aux vertus d’autrui. En conséquence, notre amour pour autrui correspond à un paiement spirituel par lequel nous rémunérons cet autrui en échange et en reconnaissance de ses qualités et de sa valeur propre. L’amour est ainsi une activité s’intégrant parfaitement au sein de l’éthique de l’égoïsme rationnel puisqu’il s’agit d’une activité à travers laquelle on retire une joie toute égoïste à la simple existence de l’être aimé.

Dans mon prochain billet, qui conclura ma série sur Ayn Rand, j'aborderai succinctement sa philosophie politique.




Adrien Faure




Pour aller plus loin :
- Mon intervention à la RTS sur Ayn Rand et son éthique de l’égoïsme rationnel en 2016 : https://www.rts.ch/play/radio/philo-in-vivo/audio/et-si-legosme-etait-une-vertu?id=7834267
- La vertu d’égoïsme (1964), publiée aux Belles Lettres.
- Le seul blog francophone dédié à l’étude de l’œuvre d’Ayn Rand : https://objectivismefr.wordpress.com/
- La biographie d’Ayn Rand rédigée par l’historien des idées français Alain Laurent (2011)



 

 

[1] Notons que Rawls rejette aussi une telle logique sacrificielle dans sa critique de l’utilitarisme. Les relations entre Rand et l’utilitarisme me sont toutefois inconnues.  

[2] L’utilitarisme négatif de l’acte ne parviendrait-il pas aussi à cette conclusion ?

[3] Harry Frankfurt défend une position plutôt similaire : il convient de reconnaître autrui pour ce qu’il est, un être humain, et de le traiter comme on doit traiter tout être humain, avec un certain respect. La notion de bienveillance peut être reliée à celle du spectateur impartial d’Adam Smith, reprise par Roger Crisp.

 

 

 

Commentaires

  • J'ai fait relier cuir "La source vive", c'est dire à quel point Ayn Rand m'a parlé.
    Pourtant je vois ici la limite de sa philosophie d'un égoïsme rationnel. Car la limite entre un individu et sa famille d'espèce n'est pas aussi distincte qu'elle le suggère. Nous sommes comme chaque petit grain qui constitue le sable et qui permet un mouvement de masse très fluide est chaque fois renouvelé. Un individu seul, aussi brillant et reconnu comme tel, soit-il, ne peut pour ainsi dire rien.
    Tout est lié. Pas seulement les espèces entre-elles, mais la vie dans son ensemble.
    Un égoïste intelligent est celui qui a compris que son bien-être ne sera jamais complet tant que toute l'humanité n'y aura accès.

  • Dès l'école primaire nous autres minus étions en mesure de comprendre voire saisir la différence de sens entre les mots "altruisme", capacité de penser aux autres aussi et "abnégation" avec une idée d'effacement ou d'oubli de soi-même ou de renoncement en faveur d'une personne ou d'une cause

    ce que le catéchisme catholique, protestant j'ignore, nous apprenait également
    au point de nous inviter à déposer sur l'autel de notre église des petits cadeaux que nous aurions volontiers gardés pour nous… pour faire plaisir ou rendre service à d'autres.

    Les histoires pour les enfants, Bibliothèque verte, contaient celle de deux jeunes patineuses amies se présentant à un concours. L'une d'elle qui était un brin meilleure patineuse et de statut social plus aisé que l'autre fit semblant de patiner un peu moins bien que d'habitude afin que son amie touche le montant du prix.

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