• L’anarchisme de droite : épilogue - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Si l’anarchisme de droite perturbe autant, s’il gêne, ce n’est pas par sa violence, son cynisme, son côté acerbe. On retrouve ces caractéristiques dans bien d’autres domaines. La violence des anarcho-droitistes, les turbulences qu’ils s’occasionnent, n’est qu’un moyen d’atteindre une quête plus haute et plus « spirituelle » que pourrait le laisser penser leur pragmatisme et la haine des intellectuels : celle de la vérité. Car pourquoi les mots des anarchistes de droite sont-ils aussi tranchant, parfois d’une violence inouïe ? C’est parce que la quête de la vérité, pour eux, ne saurait être entravée par quoi que ce soit, et qui si la violence peut servir la vérité, alors elle le fera. C’est là où réside, nous ne l’avons pas développé pour des raisons de temps, l’aristocratisme de l’anarchisme de droite : il se veut une quête de la vérité, ce que François Richard nomme une « chasse à l’absolu ». Louis Pauwels, journaliste et écrivain  anarchiste de droite écrit dans Blumorch l’admirable :

    « Je veux que rien ne dorme dans mon cerveau, que tout travaille, s’active, se déchaîne, parle ! Que la puissance de l’esprit efface, dévore, absorbe toute chose et moi-même ! Je veux l’intelligence sans limites, sans repos, sans frein, sans empêchement, sans sommeil ! Je veux l’intelligence comme une chose non humaine, comme une passion sans obstacle ! Je veux l’intelligence ! »

    Si le terme « anarchiste de droite » fut à l’origine employé péjorativement par la revue Les Temps Modernes en 1947, il en est que la tradition anarcho-droitiste, même si elle est parfois loin de nous convaincre, nous pousse à interroger le monde dans sa globalité à un point que peu d’entre nous arrivent à atteindre. Il remet en cause l’ensemble de la société, mais ce avec une formidable précision que l’on retrouve dans le style incisif de ses auteurs. L’anarchisme de droite n’est donc pas une idéologie, avec un corpus précis, mais bien un ensemble de principes (comme le montrent les parcours et œuvres de Micberth et Bukowski) qui guident une vie. Mais même sans suivre ses principes de façon parfaite- ce qui à titre personnel ne nous semble pas désirable – nous pouvons en accepter l’aspect méthodologique et le faire notre afin d’interroger, comprendre, et peut-être changer le monde qui nous entoure. L’anarchisme de droite est donc un appel à la réflexion, qui est le seul moyen d’échapper en réalité à la barbarie. Nous laisserons le mot de la fin à Georges Bernanos, qui pour une fois n’est pas si pessimiste que ça dans la mesure où il montre la supériorité du savoir sur la violence :

     

    « Vous n’aurez pas raison des imbéciles par le fer ou par le feu. Car je répète qu’ils n’ont rien inventé ni le fer ni le feu ni les gaz, mais ils utilisent parfaitement tout ce qui les dispense du seul effort dont ils sont réellement incapables, celui de penser par eux-mêmes. Ils aimeront mieux tuer que penser, voilà le malheur. »




    Louis-Batiste Nauwelaerts,

    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

     

    Bibliographie

    François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, 1988.

    François Richard, Les anarchistes de droite, Que sais-je ?, 1997.

    Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline, 1972.

    Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932.

    Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, 1937.

    Charles Bukowski, Contes de la folie ordinaire, 1972.

    Michel-Georges Micberth, Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974, 1975.

    Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

     

     

     

  • Anarchiste de droite malgré lui : le cas Bukowski - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Nous l’avons vu, l’anarchisme de droite se distingue des anarchismes classiques en ce qu’il refuse les principes démocratiques : le peuple, méfiance envers l’efficacité de l’État, méfiance envers la loi de la majorité, la république, la démocratie, haine et rejet des intellectuels, tout cela n’étant qu’un vil mirage au service de l’aliénation de notre Moi. Mais une des caractéristiques principales des anarchistes de droite, c’est que quasiment aucun des auteurs que nous avons cités au cours de notre étude ne se revendique comme tel.1 En effet, l’anarchisme de droite est une attitude, un mode de vie. De nouveau, avant de nous pencher sur le cas de Bukowksi, laissons la parole à François Richard qui résume parfaitement cette idée selon laquelle être anarchiste de droite, c’est avant tout avoir des principes et les vivres :

    « Il faut distinguer ce qui est du ressort des approximations verbales ou gestuelles, ce qui appartient à la provocation littéraire ou médiatique et la réalité des faits. Il semble qu’il y ait aujourd’hui des frémissements anarcho-droitistes dans l’air : tel saltimbanque, frère d’un ancien ministre, se proclame "anarchiste de droite" ; tel chroniqueur acide d’une chaîne de télévision reçoit la même dénomination ; les auteurs de cette farce animalière intitulée Le Bébête Show sont présentés par Jacques Lanzmann comme des anarchistes de droite ; un intellectuel commet un ouvrage sur L’Anarchisme de droite dans la littérature et le cinéma, "de Céline à Clint Eastwood" (tout un programme), etc. Tout cela, à mon sens, relève de l’anecdote, du parisianisme. »

    Un anarchiste de droite digne de ce nom ne se contente pas d’émettre des borborygmes satiriques à la radio ou la télévision, d’écrire un article ou un livre incendiaire : il vit ses principes. Il n’est pas le bouffon du pouvoir, le provocateur maison, le sémillant putasson : il subit les tracasseries des pouvoirs publics, il est traîné en justice, jeté en prison, traqué dans sa vie privée, diffamé, occulté, paupérisé. Le seul homme de cette trempe, à ma connaissance, qui défende depuis près de trente ans les mêmes principes, c’est Michel-Georges Micberth.

    Nous tacherons donc de montrer dans cette partie en quoi, selon nous, Bukowski pourrait être classé comme un anarchiste de droite – ou du moins pourquoi ce ne serait pas impensable- malgré les différences contextuelles, historiques et politiques avec les auteurs abordés plus haut. Nous appliquerons les « trois critères »2 vus précédemment au cas de Bukowski.


    Pour ce qui est du refus de la démocratie, Bukowski est assez clair : la méfiance est de mise. Mais à cette méfiance, s’ajoute le pessimisme de l’immobilisme propre aux anarcho-droitistes : « La différence entre une démocratie et une dictature, c'est qu'en démocratie tu votes avant d'obéir aux ordres, dans une dictature, tu perds pas ton temps à voter.3 » D’une part, il compare la démocratie à une dictature, les deux n’ayant pas de différences significatives, et voit le vote comme une perte de temps. Or, voir le vote comme une perte de temps, c’est voir le processus démocratique dans son ensemble comme une perte de temps, le fameux mirage démocratique que dénonçaient les anarcho-droitistes. Quant au peuple, Buko n’est pas tendre non plus, et critique la bêtise ambiante.

    « On ne manque pas de sociologues à faible quotient intellectuel aujourd’hui. Pourquoi j’en ajouterais, avec mon intelligence supérieure ? On a tous entendu ces vieilles femmes qui disent : « Oh, comme c’est AFFREUX cette jeunesse qui se détruit avec toutes ces drogues ! C’est terrible ! » Et puis tu regardes la vieille peau : sans dents, sans yeux, sans cervelle, sans âme, sans cul, sans bouche, sans couleur, sans nerfs, sans rien, rien qu’un bâton, et tu te demandes ce que son thé, ses biscuits, son église et son petit pavillon ont fait pour ELLE.4 »

    La critique est ciblée sur une personne en particulier, mais on comprend à la lecture de ce passage, somme toute fort réussi, que la critique qui touche la vieille pourrait en fait s’abattre sur chacun de nous. 


    Pour ce qui est de la haine des intellectuels, on la retrouve tout au long de l’œuvre de Bukowski, que ce soit lorsqu’il critique les intellectuels eux-mêmes, les professeurs, les universitaires, ou qu’il vise, de sa plume acérée, ceux qu’ils jugent être de mauvais intellectuels, comme par exemple Ginsberg qu’il critique à de nombreuses reprises, que ce soit dans le Journal d’un vieux dégueulasse ou dans des entrevues accordées aux journalistes. Mais tout comme les anarcho-droitistes, sa critique touche ceux qui se disent, se réclament « intellectuels » dans leur ensemble. Dans le fameux Journal d’un vieux dégueulasse il écrit :

    « Un intellectuel exprime une chose simple d'une manière compliquée. Un artiste exprime une chose compliquée d'une manière simple. »

    On retrouve ici la différence vue plus haut entre l’intellectuel et l’artiste, le pire étant l’artiste qui se prend pour un intellectuel. Il critique même les intellectuels de salon qu’il juge « chiants comme la pluie »5. Et s’ils sont chiants comme la pluie, ce n’est que par distance et oubli du réel. Bukowski a par ailleurs un côté fortement individualiste, et si l’intellectuel est synonyme de blocage, l’individu est source de changement :

    « Vous commencez à sauver le monde en sauvant une personne à la fois, tout le reste, c’est le romantisme grandiose ou la politique. »


    L’œuvre de Bukowski est immense et on pourrait passer des mois à trouver des exemples de ce que nous venons d’affirmer. Mais s’il y a bien un exemple qui finira d’étayer notre propos, c’est la vie de Bukowski elle-même. Tout comme Micberth, Bukowski a vécu de et pour ses principes. Toute sa vie Buko l’aura mené avec la même cohérence. Il n’a eu de cesse de rejeter les grandes illusions démocratiques, les intellectuels, les politiciens. Bukowski est un homme qui rote lors de ses conférences universitaires, auxquelles il arrive bien souvent ivre. Ivre, il l’était lors du passage télé qui l’a rendu célèbre en France6 : face au rejet qu’il subit de la part des autres invités, des « intellectuels » (aujourd’hui presque inconnus sauf Cavana) Bukowski ne voit pas d’autres solutions que de s’enivrer et de quitter le plateau. En cela il est un anarchiste de droite, dans son rejet à la fois du collectif et des intellectuels, de même qu’il l’est lorsqu’en bon pragmatique, et peut être en bon célinien, il écrit :

    « Les hôpitaux, les prisons et les putes, telles sont les universités de la vie. J'ai passé plusieurs licences, vous pouvez me donner du Monsieur.7 »

     

     

     

     

    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 Mis à part Micberth qui était d’ailleurs pour François Richard le seul véritable anarchiste de droite contemporain.

    2 Rejet de la démocratie, haine des intellectuels, et engagement politique par le désengagement, la critique et le refus d’adhérer à une idéologie.

    3 Contes de la folie ordinaire, 1972.

    4 Ibidem.

    5 https://www.letemps.ch/culture/2014/01/24/deux-bad-boys-litterature-americaine-reviennent.

    6 Apostrophes : Charles Bukowski, ivre, quitte le plateau | Archive INA.

    7 Au Sud de nulle part, 1973.