16/01/2019

Le refus de la démocratie par les anarchistes de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

 

 

Pour comprendre le rapport qui s’exerce entre anarchisme de droite et démocratie, commençons par une citation de l'un d'entre eux, Léon Bloy :

« C’est la plus évidente preuve de l’absurdité moderne de confier au peuple une part quelconque dans les affaires de l’État que cette impossibilité perpétuelle et absolue où il se trouve de reconnaître ses amis et de discerner ses intérêts les plus immédiats.1 »

On remarque dès le début une méfiance vis à vis de l’État, institution « démocratique » par excellence. Il est en effet aujourd’hui difficile de penser le concept de démocratie sans penser celui d’État et la critique de l’État semble être la base de toute pensée anarchiste. Il convient alors de se demander en quoi l’anarchisme de droite est-il unique dans cette critique de l’État. Contrairement aux anarchismes classiques (socialistes, mutualistes, etc.), l’anarchisme de droite étend sa critique à la démocratie elle-même et au concept d’action collective : en cela il est rupture avec l’anarchisme classique.2 Il y a un refus de l’action démocratique et collective, les changements ne pouvant venir que des individus. L’anarchiste de droite, contrairement aux autres anarchistes, « n’accorde aucun crédit a priori à la prééminence du nombre » (François Richard) ; il a même un mépris du nombre qui est vu comme aliénant pour le Moi, idée issue des thèses de Max Stirner. Dans Histoire égoïste, Jacques Laurent propose de définir l’anarchiste de droite comme « celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre et Camus à exprimer les tendances de groupes ou de collectivités ».

 

Mais si l’on veut comprendre ce refus de la démocratie, il faut comprendre ce que les anarchistes de droite entendent par démocratie. Nous proposerons plusieurs « réflexions » d’auteurs anarchistes de droite autour de la démocratie (peuple, révolution française, etc.) qui ne sont pas des réflexions au sens théorique et académique, mais bien de réelles émanations littéraires et artistiques, où l’esthétique – parfois sublime tant elle est incisive - est au service du refus démocratique. Il y a en effet, nous le verrons, un rejet et même un dégoût de toute les entités collectives en lien avec la démocratie. George Bernanos définit le peuple comme : « Un immense réservoir de manœuvres abrutis, complété par une pépinière de futurs bourgeois. » La critique est violente, mais on ne saurait y être insensible ; c’est peut-être là une des forces de l’anarchisme de droite que de nous projeter contre la réalité avec la force et la violence des mots. Mais pourquoi, peut-on se demander, un tel rejet du peuple et avec autant de violence ? Que ce soit les allocutions télé de Micberth ou encore Céline, on comprendra que le rejet des entités collectives part du constat commun suivant :

«Pour les anarchistes de droite, l’excellence morale et intellectuelle est rarissime et les hommes, dans leur immense majorité, sont des êtres décevants et stupides »3.

Et Céline d’ajouter lors d’un entretien avant une émission :

« Nous ne parlerons pas de l’Apocalypse. Tous les corniauds partent en vacances dans leurs petites voitures. Ils se foutent pas mal de leur fin prochaine et des Chinois. De quoi j’aurais l’air, moi ? D’un plus corniaud qui veut jouer au funambule… Non, si vous le voulez bien, on parlera de choses légères, il faut les faire rire, tous ces cons.4 »

Le mérite de ces critiques de la démocratie est de nous pousser à interroger nous-même la démocratie, et c’est peut-être la violence et le cynisme avec lesquels la critique opère qui nous poussent à la réflexion. On s’accordera pour dire que parfois l’esthétique de la violence et du cynisme propre aux anarchistes de droite l’emporte sur la proposition politique, comme par exemple cette citation de Michel-Georges Micberth dans Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974 :

« L’homme moderne est le descendant des charognards de la Révolution française ; sa destinée, ses ascendants l’ont calligraphiée avec le sang de leurs compatriotes. Le génie français a sauvegardé pendant cent quatre-vingts années les reliques mitées de ce qui avait fait la grandeur et l’unité de notre pays. »

Le refus de la démocratie des anarchistes de droite prend sa source dans deux prémisses qui leurs sont propres : la haine du collectif qui oppresse le Moi via la loi de la majorité et cause bien souvent de grands maux, et l’élitisme dont ils font montre vis à vis d’un peuple jugé stupide et qui se leurre dans le républicanisme, le progressisme, mais aussi le nationalisme. Pour conclure cette partie sur le refus démocratique, nous citerons Gobineau sur la République :

« Qu’est-ce qu’une basse-cour ? Un lieu assez malpropre où les coqs se battent à perpétuité et battent les poules. La République est tout de même.5 »

 

 


Louis-Batiste Nauwelaerts,
Rédigé à l’Université de Sherbrooke

 

 

 

 

 

 

1 Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

2 Bien que des liens plus évidents puissent être faits avec l’anarchisme individualiste.

3 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, pages 30-31.

4 Cahiers de l’Herne, I, p. 229, « Voyage au bout de la tendresse ».

5 La Troisième République, p. 177-178.

 

 

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13/01/2019

A la découverte de l'anarchisme de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

 

J’ai le plaisir de pouvoir vous partager aujourd’hui, et durant ces prochains jours, un texte de l’excellent Louis-Batiste Nauwelaerts sur un courant politique fort méconnu de tous. Bonne découverte ! AF

 

 

« C'est la gauche qui me rend de droite »

Michel Audiard

 

« Anarchisme de droite ». Le terme peut paraître étrange, voire paradoxal : il y aurait des anarchistes de droite ? De prime abord, on voit difficilement comment on pourrait être à la fois de droite et anarchiste : l’anarchisme est historiquement ancré à gauche, et les mouvances actuelles anarchistes sont, pour la plupart, définitivement liées à la gauche. S’ajoute à cela un fait décisif que l’on peut constater aujourd’hui : il n’y a pas d’anarchistes de droite se réclamant comme tels. Malgré cela, pouvons-nous dire pour autant que l’anarchisme de droite est un mirage ? La réponse est sans appel : non. L’anarchisme de droite n’est pas un mirage, il est une réalité. Bien évidemment le XXIe siècle n’a connu que très peu d’anarchistes de droites (Michel-Georges Micberth, mort en 2013, Marc Edouard Nabe), mais cette sous-représentation des anarchistes de droites n’a pas toujours été la norme. Au XXe siècle, et en particulier en France, est né une mouvance, une « attitude » pouvant être placée sous la pancarte « anarchisme de droite ». Mais que faut-il entendre par anarchisme de droite ? Ce sera là bien évidemment une des questions qui animera notre étude, mais afin d’éclairer un tant soit peu notre entreprise, nous proposons une première définition – qui s’apparente plus à un rappel historique – de ce qu’est l’anarchisme de droite, ainsi que de sa place dans le prisme des anarchismes :

Il y a dans le mouvement anarchiste une triple variété : un anarchisme de gauche, issu de la pensée progressiste du XVIIIe siècle, qui joua un rôle important dans tous les mouvements d’émancipation des peuples et qui survit actuellement dans les groupes libertaires et des communautés autogestionnaires ; un anarchisme brut, qui ne se réfère à aucune idéologie, prône la liberté absolue et le rejet de tout pouvoir quel qu’il soit - dont l’un des maîtres fut Max Stirner – et que l’on assimile, à tort ou à raison, à un individualisme excessif ; et, enfin, un anarchisme de droite – celui que nous avons choisi d’étudier ici – qui a des sources dans le courant baroque et dans la philosophie libertine et qui développe depuis plus d’un siècle des thèmes (ô paradoxe !) aristocratiques et libertaires.1

La définition est longue et ne nous éclaire pas de façon exhaustive sur ce qu’est l’anarchisme de droite, mais s’en dégagent deux caractéristiques propres à l’anarchisme de droite : une tendance à l’élitisme et donc – du fait qu’il s’agit d’anarchisme – au paradoxe. Mais qui sont donc ces anarchistes de droite ? Pourquoi l’évocation d’un anarchisme de droite suscite-t-elle l’étonnement chez le profane, et le rejet , a priori, chez les autres anarchistes ? La réponse réside dans la particularité historique de l’anarchisme de droite, à savoir que, mise à part quelques très rares auteurs, la plupart des anarchistes de droite sont des écrivains, éditeurs, poètes et journalistes.2 Le corpus idéologique de l’anarchisme de droite est donc unique, tant par son média (la littérature) que par son contenu (un élitisme antidémocratique).

Quelles sont donc les particularités de l’anarchisme de droite, qui permettent de le différencier des autres anarchismes ? Comment s’expriment l’élitisme et l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ainsi que la haine des intellectuels, chez des auteurs comme Léon Bloy, Louis-Ferdinand Céline, Bernanos, Paul Léautaud, Jean Anouilh ou bien encore Michel-Georges Micberth ?3 Comment s’exprime dans la littérature contemporaine ce que François Richard appelle « la rigueur des refus » des anarchistes de droite, qui explique en partie la « haine » - ou du moins le rejet – de certaines personnes pour ces auteurs.4 La démarche anarchiste de droite est-elle une particularité française ou des liens peuvent-ils être établis avec des auteurs hors de l’hexagone ?

Les thèmes traversant l’anarchisme de droite sont nombreux et complexes, et c’est pour cela que nous avons choisi de réduire le champ de notre étude. Dans un premier temps, nous étudierons l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ce que François Richard nomme « le refus de la démocratie ». Nous verrons ensuite, et c’est là une autre caractéristique propre à l’anarchisme de droite, le refus de l’intellectualisme et la haine des intellectuels qui s’en dégage - haine qui a des racines plus profondes comme la vision décadente et pessimiste que les anarcho-droitistes ont de la société. Dans une ultime partie, nous tenterons un rapprochement entre la démarche des anarchistes de droite et l’œuvre d’un auteur qui nous semble être outre-manche, le meilleur représentant de cette « mouvance »: Charles Bukowski. Cette partie aura pour but de montrer que l’anarchisme de droite est avant tout une praxis, une vie que l’on mène selon certains principes, une attitude.




Louis-Batiste Nauwelaerts,
Rédigé à l’Université de Sherbrooke




 

 

1 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, page 9.

2 Contrairement à Bakounine, Kropotkine et d’autres anarchistes, qui pour la plupart sont philosophes, économistes ou théoriciens.

3 La plupart sont considérés comme anarchistes de droite. Micberth est certainement le représentant le plus fort de ce que peut être l’anarchisme de droite, tandis que Céline est celui dont la filiation à l’anarchisme de droite est la plus débattue (voir l’ouvrage de Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline).

4 « Haine» est un bien grand mot, mais on ne saurait ignorer la véhémence avec laquelle est parfois reçue l’oeuvre d’auteurs comme Céline, Rebatet, ou Bloy.

 

 

 

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11/01/2019

L'individu vertueux selon Ayn Rand

 

On peut diviser la philosophie d’Ayn Rand en cinq piliers : une philosophie de ce qui est (une métaphysique), une philosophie de la connaissance (d’accès à la connaissance, une épistémologie), une philosophie sur comment les individus devraient agir (une éthique normative), une philosophie politique (sur le rôle de l’Etat) et une philosophie esthétique (le romantisme réaliste). Aujourd’hui, nous allons commencer à parler de son éthique normative.

L’éthique randienne est une éthique des vertus, c’est-à-dire un code moral qui prescrit comment l’individu devrait se comporter en adoptant les dispositions comportementales adéquates (on appelle aussi ce type de théories morales des perfectionnismes). Plus précisément, ce code moral prend la forme d’un code de valeurs à suivre. L’individu qui suit les valeurs prescrites par Rand est vertueux, celui qui ne les respecte pas est vicieux. Par ailleurs, afin de pouvoir suivre ces valeurs, il faut non seulement les avoir comprises par la raison, mais aussi les avoir intégrées émotionnellement de façon à ressentir les émotions appropriées (du point de vue moral) face aux situations morales qui se présentent dans son quotidien.

Selon Rand, le choix du code moral qui guide nos actes dans nos vies n’est pas une affaire subjective ou relative aux us et aux coutumes d'un contexte culturel particulier, mais a un fondement objectif : la nature humaine. C’est parce que l’Homme est doté universellement d’une nature intangible qu’il doit adopter un certain code moral pour assurer, d’une part, sa survie et, d’autre part, son fonctionnement le plus optimal possible (cette idée existe aussi chez Martha Nussbaum). La valeur ultime pour chaque individu est sa vie, son objectif ultime la jouissance de sa propre vie, c’est-à-dire son bonheur (mais la recherche du bonheur doit se faire de façon rationnelle). En dehors de la valeur ultime de la vie, il existe trois valeurs cardinales : la raison, la capacité à poursuivre un but et l’estime de soi. Ensemble, elles permettent de réaliser la valeur ultime qu’est sa propre vie.

A ces trois valeurs cardinales correspondent respectivement trois vertus cardinales : la rationalité, la productivité et la fierté. La productivité, c’est-à-dire la capacité à être productif, consiste en la reconnaissance que le travail productif est le processus par lequel l’esprit entretient sa vie. La rationalité est la condition à la capacité d’être productif. Elle consiste à rejeter toute prétention à une source de connaissance non sensorielle, supra-naturelle ou non définissable. La fierté est le résultat psychologique à la réussite à être productif. Elle implique l’ambition morale d’acquérir les qualités de caractère qui rendent sa vie digne d’être vécue (autrement dit, d’être un self-made man sur le plan spirituel). Par opposition à ces vertus, Rand désigne le vice fondamental comme le rejet de la rationalité (l’irrationalité), car à ce rejet correspond celui du moyen de la survie de l’Homme et donc à son autodestruction : « Ce qui est contre l’esprit est contre la vie ».

Rand définit encore d’autres vertus. La vertu de l’indépendance consistant en l’acceptation de la responsabilité de vivre du travail de notre propre esprit, la vertu de l’intégrité qui prescrit que nous ne devrions jamais sacrifier nos convictions aux opinions et désirs irrationnels des autres, la vertu de l'honnêteté qui enjoint de ne jamais sacrifier la réalité de quelque façon que ce soit et la vertu de la justice qui demande que nous ne cherchions jamais à nous approprier ce que nous ne méritons pas ou qui ne nous revient pas de droit.

Dans mon prochain billet, nous verrons sa théorie de l’égoïsme rationnel, sa théorie de l’amour et son éthique des urgences.


Adrien Faure

 

 

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