• La haine des intellectuels par les anarchistes de droite – Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Si l’anarchiste de droite rejette la démocratie, il rejette aussi ses défenseurs, voire ses créateurs1 : les intellectuels. Pour l’anarchiste de droit, l’intellectuel échappe au réel tout en prétendant le modifier, il privilégie le théorique, « le concept à la vie » (François Richard), ce qui bien évidemment ne va pas pour leur plaire. En ce sens, Céline écrivait dans une lettre à Élie Faure que « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste ». N’oublions pas que, pour les anarchistes de droite, le changement ne peut venir que des individus et que bien souvent ces individus feront partie d’une élite aristocratique. Le rejet des intellectuels est donc logique dans la mesure où ces derniers ne conceptualisent que des actions collectives : ils sont loin du pragmatisme dont les anarchistes de droite se réclament. Ceux-ci refusent donc, pour reprendre les mots de François Richard, « la prédominance de l’idée par rapport à la réalité des faits ». Les anarchistes de droites ont d’ailleurs maintenu une certaine cohérence, la « rigueur du refus » dont nous parlions plus haut, dans la mesure où il se feront aussi critique des intellectuels de droite et ce quelquefois même au sein des rangs anarcho-droitistes2.

    De même que pour la démocratie, tachons de saisir ce que les anarchistes de droite entendent par « intellectuel ». Dans Le Grand d’Espagne, Nimier en donne la définition suivante : « Nous entendons par là un certain type d’esprits qui collectionnent les idées plus qu’ils ne les aiment et contiennent tous un homme de lettre en puissance, avec le sentiment impérieux d’un échec. » On retrouve ici la distinction opérée dans l’introduction entre anarchistes classiques et de droite, les uns étant des intellectuels (philosophes, économistes, théoriciens du politique) et les autres des hommes de lettres. Par ailleurs, la critique des intellectuels par les anarcho-droitistes est avant tout contextuelle et non absolue : ce qu’ils critiquent ce n’est pas le fait d’être un intellectuel, mais biens les intellectuels de la fin XIXe et du XXe. Céline écrit à ce sujet dans une lettre à Albert Paraz : « Le caractère disparaît du monde. Il n’y a plus que des « épateurs ». Louis XIV, Henri IV, Saint-Louis, Napoléon, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, ont chacun un goût qui reste, une couleur absolue. Mais tous ces petits agités3… Pouah ! Lavettes prétentieuses. »

    Il y a donc, et le constat est frappant, une critique de la décadence qui toucherait leur époque. Cette décadence se caractérise par un « abaissement de l’homme »4 causé par la démocratie et par conséquent par ses promoteurs… Les intellectuels sont donc pour les anarchistes de droite une menace pour l’homme et son épanouissement. Se cache donc derrière la critique des intellectuels une critique bien plus profonde, celle de la décadence qui caractérise selon eux la modernité. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la vision anarcho-droitiste est éminemment pessimiste, que ce soit sur le plan de la décadence morale ou celle intellectuelle. Pour eux, et ce parce que l’homme est « stupide », il ne saurait y avoir de progrès que ce soit en morale ou en sciences. George Micberth écrit d’ailleurs : « Si la technologie a connu un essor prodigieux, l’intelligence a stagné. Quelle distance sépare Sartre de Platon ? Infime, pour ne pas dire inexistante.5 » Et il ajoute ensuite : « Fourrier, Marx et Freud n’ont pas fait leurs preuves. Le temps caricature leurs œuvres et ridiculise leurs idées.6 »

    Face à ce constat, quelles propositions ? Le changement paraît difficile puisque ne pouvant venir que des individus, stupides rappelons-le. Aucun changement en perspective – et c’est peut-être là une des faiblesses de l’anarchisme de droite, son manque de propositions. L’anti-intellectualisme des anarchistes de droite a donc une dimension « politico-historique » (François Richard), dont la caractéristique principale est à nouveau le pessimisme. Ce pessimisme qui les caractérise a pour source bien évidemment la haine des intellectuels - qui ne s’avèrent plus être des acteurs de changement mais au contraire de stagnation, voire de régression - mais aussi l’importance du réel, ignorée par les intellectuels. Céline est édifiant dans une autre lettre à Albert Paraz : « Je suis comme toi : objectif expérimental. C’est à voir. Je ne mange pas d’hypothèses. » Cette ignorance du réel par les intellectuels, et donc par le peuple, explique l’impossibilité d’une progression historico-politique et morale que décrit, d’une façon, on l’admettra, narquoise, Marcel Aymé dans Le confort intellectuel :  « Rien ne saurait les atteindre, les faire dévier sur la pente où ils sont engagés. Loin d’y changer quelque chose, les événements de ces cinq dernières années semblent bien n’avoir eu d’autre effet que d’en accentuer les bizarreries. La guerre, la défaite, l’occupation, la guerre civile, les contrats avec les Allemands, les Américains, les Anglais, n’auront eu, de ce point de vue, aucune influence. »

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

    1 « La démocratie est une invention d’intellectuels », George Bernanos

    2 Les anarchistes de droites critiquèrent les intellectuels monarchistes par exemple.

    3 Céline parle ici des intellectuels de son époque.

    4 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, p.52.

    5 Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974.

    6 Ibidem, p.144.

     

     

     

     

  • Lettre ouverte de Brice Touilloux : Pourquoi je quitte le Parti Socialiste et la Jeunesse Socialiste

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    Chère camarade, cher camarade, à celle/celui qui lira cette lettre,

    Par cette présente lettre, je démissionne du Parti Socialiste Suisse et de la Jeunesse Socialiste Suisse avec effet immédiat. Etant socialiste, je me dois de quitter le PSS et la JSS après 9 années de militances, dont 6 années comme membre actif (comprenant une présidence de la JS Fribourgeoise et une Co-présidence de la JS Genevoise). Les partis ont changé mais j’ai également évolué.

    Au PSS, j’ai milité avec l’idée que ce parti était LE parti de la gauche suisse. Il s’agit du parti fédéral vers lequel les travailleurs/euses ont eu tendance à se tourner. Au fil du temps, j’ai pu apprécier la dictature de celles et ceux qui peuvent se libérer les jours de semaines durant 2h dès 15h30, ces personnes deviennent les ennemis de la démocratie interne. Les membres sont formatés à agir « pour le bien », sans aucune réflexion ou formation théorique interne, malgré les années de militance qui s’accumulent. La seule chose qui importe est de bien passer dans les médias lorsque l’occasion se présente. La lecture devient presque interdite : crime à celui qui osera toucher à Marx ou tout autre philosophes diabolisés. Les théories politiques ne sont plus assimilées, elles sont décriées et refusées. Toute l’analyse est faite dans un but électoraliste, où l’on part à la pêche aux suffrages sans trop avancer d’idée pour ne froisser personne… Qu’importe le prix à payer, il faut gagner des sièges, même si cela passe par la dépolitisation et l’absence d’analyse ; sans analyse des réelles forces et possibilités du parlement en Suisse. La critique interne sur le manque de démocratie est balayée derrière un « à droite c’est pire, ils ne respectent pas la démocratie ». Ainsi, le PSS se glorifie d’être démocratique simplement sur l’argument de l’absence de celle-ci à l’UDC, au PLR…

    AU PSS, j’ai vu des élus nationaux mettre une pression sur des membres du parti (usant de leur aura télévisuelle et du prestige de leur titre) afin de les faire voter dans leur sens sur un objet dont l’issue est considérée comme « vitale » (pour leur carrière de bureaucrate). Il faut que la RFFA et PV2020 soient soutenus par le PSS car il est interdit de désavouer les élus, clique refermée sur elle-même sous l’influence totale de la bureaucratie. J’ai vu des présidents de parti balayer le vote à l’interne étant donné que « tout le monde devait être d’accord ». J’ai vu un président de parti se battre corps et âme pour maintenir une section de jeunes sous sa coupe, de peur de perdre ses petits soldats et de les voir prêter allégeance à la JSS et non à sa personne. J’ai vu un chef de groupe parlementaire bégayer en assemblée suite à l’évocation de Proudhon et nous appeler par erreur « Kamarat » comme au meilleur temps du NSDAP.

    Ainsi le PSS est dirigé par une bureaucratie d’élus et de secrétaires qui tiennent les chaines du parti. Le socialisme alimentaire s’installe définitivement et rien ne peut être obtenu au parti.

    J’ai fait d’excellentes rencontres que je ne regrette pas au PS et je vais garder des liens avec plusieurs de ses membres. Je pense à elles-eux dont la lutte pour la démocratie et le socialisme va se poursuivre. A ces camarades désintéressé-e-s qui vont poursuivre un combat que je pense aujourd’hui perdu, je vous souhaite de réussir et de me prouver mon erreur.


    Pour la JSS,

    Je me suis bien plus investi à la JS où j’ai été très présent aux AD du parti, ainsi que co-président de la JS Genève et président de la JS Fribourgeoise. La JS m’a offert une première école de formation politique. J’ai découvert à Genève un petit groupe de camarades réfléchis pour lesquel-le-s il n’y avait pas de tabou, nous étions peu mais nous appliquions l’association entre théorie et activisme, loin du parti fédéral. Cette distance linguistique, géographique et « culturelle » nous a permis de nous émanciper, de réfléchir, d’agir et de créer. Je garde d’excellents souvenirs auprès de ces camarades, dont chacun-e a trouvé son chemin politique. Pour moi, il sera en dehors de la JSS. Arrivé à Fribourg, j’ai eu un choc ; je découvre que des membres absents des assemblées peuvent voter par whats app, sans procuration, et encore c’est lorsqu’il y avait un vote et que nous ne découvrions pas la position du parti dans les médias quelques jours plus tard. Les rares « discussions » se demandaient si un travailleurs-euses méritait vraiment 4000chf/mois. Tout ceci était soutenu par un président de parti fédéral. J’ai ensuite travaillé à reconstruire une section avec un excellent groupe, sur la base d’ouverture à la discussion, de formation sans lectures interdites et de militantisme vers la population. Malgré mon départ, je garde une affection particulière pour cette section fribourgeoise, pour son honnêteté, son ouverture d’esprit et sa curiosité théorique.

    Mais… la JS Suisse as été si décevante. Je me suis investi, j’ai débattu en assemblée fédérale, j’ai écrit des amendements, j’ai récolté moult signatures.

    Bien que donnant une image de jeunesse, de révolte et de désintérêt pour l’électoralisme, une petite bureaucratie se développe et devient rapidement grande et puissante. Elle est un relais du PSS qui finit toujours par se mélanger à lui. La JS Suisse et ses propos « radicaux » prononcés ne sont qu’un erasmus politique pour les enfants du PS avant de rentrer travailler dans la grande entreprise de papa et maman où l’on fera carrière. Ainsi, les futurs cadres du PSS pourront dire « moi aussi j’ai été plus à gauche dans ma jeunesse… », la JS ne devient qu’un rite de passage au service d’une image politique, lorsqu’elle n’est pas simplement un siège sur lequel on s’assoit en attendant le conseil national. La « radicalité » du discours repose donc trop souvent sur une voix forte et pas sur de réelles connaissances théoriques ou pratiques, ni analyses concrètes. Il faut faire semblant de savoir sans s’embêter à y réfléchir. L’intérêt de l’appareil est pris pour celui du parti et se confond avec les intérêts particuliers des membres de l’appareil. Le cercle de bureaucrates se referme sur lui-même, mélange amitiés, fêtes et plus si affinités, et finit par recruter les futurs « dirigeants » lors des moments festifs, entre deux verres de téquila. Il faut idéalement prendre quelqu’un bien en vue et relativement lisse, pour le façonner. Ensuite, la propagande interne se met en marche.

    Et puis…. La JSS m’a déçu sur des points bien plus grands. J’y ai vu du sexisme, partout et tout le temps. J’ai vu des abus qui ont été tus, j’ai vu de l’alcoolisme toléré et encouragé, j’ai vu une dynamique sexuelle qui mettait mal à l’aise des membres, j’ai vu des personnes faire des choses contre leur gré, sous la pression du groupe. Comme d’autres, je me suis tu sur le moment, j’ai fait de l’évitement, et quand j’ai osé critiquer, c’était trop tardif, et la colère était devenue si forte, que la critique n’a pas paru pertinente, ou trop personnelle.

    C’est ainsi, soulagé, avec une émotion pour les sections cantonales dans lesquelles j’ai grandi, politiquement et personnellement, que je quitte un parti en manque de formation, qui gueule fort mais qui n’écoute pas, qui devrait se regarder et réfléchir s’il veut être une école de cadres ou un véritable mouvement.


    Brice Touilloux



  • Le refus de la démocratie par les anarchistes de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    Pour comprendre le rapport qui s’exerce entre anarchisme de droite et démocratie, commençons par une citation de l'un d'entre eux, Léon Bloy :

    « C’est la plus évidente preuve de l’absurdité moderne de confier au peuple une part quelconque dans les affaires de l’État que cette impossibilité perpétuelle et absolue où il se trouve de reconnaître ses amis et de discerner ses intérêts les plus immédiats.1 »

    On remarque dès le début une méfiance vis à vis de l’État, institution « démocratique » par excellence. Il est en effet aujourd’hui difficile de penser le concept de démocratie sans penser celui d’État et la critique de l’État semble être la base de toute pensée anarchiste. Il convient alors de se demander en quoi l’anarchisme de droite est-il unique dans cette critique de l’État. Contrairement aux anarchismes classiques (socialistes, mutualistes, etc.), l’anarchisme de droite étend sa critique à la démocratie elle-même et au concept d’action collective : en cela il est rupture avec l’anarchisme classique.2 Il y a un refus de l’action démocratique et collective, les changements ne pouvant venir que des individus. L’anarchiste de droite, contrairement aux autres anarchistes, « n’accorde aucun crédit a priori à la prééminence du nombre » (François Richard) ; il a même un mépris du nombre qui est vu comme aliénant pour le Moi, idée issue des thèses de Max Stirner. Dans Histoire égoïste, Jacques Laurent propose de définir l’anarchiste de droite comme « celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre et Camus à exprimer les tendances de groupes ou de collectivités ».

     

    Mais si l’on veut comprendre ce refus de la démocratie, il faut comprendre ce que les anarchistes de droite entendent par démocratie. Nous proposerons plusieurs « réflexions » d’auteurs anarchistes de droite autour de la démocratie (peuple, révolution française, etc.) qui ne sont pas des réflexions au sens théorique et académique, mais bien de réelles émanations littéraires et artistiques, où l’esthétique – parfois sublime tant elle est incisive - est au service du refus démocratique. Il y a en effet, nous le verrons, un rejet et même un dégoût de toute les entités collectives en lien avec la démocratie. George Bernanos définit le peuple comme : « Un immense réservoir de manœuvres abrutis, complété par une pépinière de futurs bourgeois. » La critique est violente, mais on ne saurait y être insensible ; c’est peut-être là une des forces de l’anarchisme de droite que de nous projeter contre la réalité avec la force et la violence des mots. Mais pourquoi, peut-on se demander, un tel rejet du peuple et avec autant de violence ? Que ce soit les allocutions télé de Micberth ou encore Céline, on comprendra que le rejet des entités collectives part du constat commun suivant :

    «Pour les anarchistes de droite, l’excellence morale et intellectuelle est rarissime et les hommes, dans leur immense majorité, sont des êtres décevants et stupides »3.

    Et Céline d’ajouter lors d’un entretien avant une émission :

    « Nous ne parlerons pas de l’Apocalypse. Tous les corniauds partent en vacances dans leurs petites voitures. Ils se foutent pas mal de leur fin prochaine et des Chinois. De quoi j’aurais l’air, moi ? D’un plus corniaud qui veut jouer au funambule… Non, si vous le voulez bien, on parlera de choses légères, il faut les faire rire, tous ces cons.4 »

    Le mérite de ces critiques de la démocratie est de nous pousser à interroger nous-même la démocratie, et c’est peut-être la violence et le cynisme avec lesquels la critique opère qui nous poussent à la réflexion. On s’accordera pour dire que parfois l’esthétique de la violence et du cynisme propre aux anarchistes de droite l’emporte sur la proposition politique, comme par exemple cette citation de Michel-Georges Micberth dans Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974 :

    « L’homme moderne est le descendant des charognards de la Révolution française ; sa destinée, ses ascendants l’ont calligraphiée avec le sang de leurs compatriotes. Le génie français a sauvegardé pendant cent quatre-vingts années les reliques mitées de ce qui avait fait la grandeur et l’unité de notre pays. »

    Le refus de la démocratie des anarchistes de droite prend sa source dans deux prémisses qui leurs sont propres : la haine du collectif qui oppresse le Moi via la loi de la majorité et cause bien souvent de grands maux, et l’élitisme dont ils font montre vis à vis d’un peuple jugé stupide et qui se leurre dans le républicanisme, le progressisme, mais aussi le nationalisme. Pour conclure cette partie sur le refus démocratique, nous citerons Gobineau sur la République :

    « Qu’est-ce qu’une basse-cour ? Un lieu assez malpropre où les coqs se battent à perpétuité et battent les poules. La République est tout de même.5 »

     

     


    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke

     

     

     

     

     

     

    1 Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

    2 Bien que des liens plus évidents puissent être faits avec l’anarchisme individualiste.

    3 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, pages 30-31.

    4 Cahiers de l’Herne, I, p. 229, « Voyage au bout de la tendresse ».

    5 La Troisième République, p. 177-178.

     

     

  • A la découverte de l'anarchisme de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

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    J’ai le plaisir de pouvoir vous partager aujourd’hui, et durant ces prochains jours, un texte de l’excellent Louis-Batiste Nauwelaerts sur un courant politique fort méconnu de tous. Bonne découverte ! AF

     

     

    « C'est la gauche qui me rend de droite »

    Michel Audiard

     

    « Anarchisme de droite ». Le terme peut paraître étrange, voire paradoxal : il y aurait des anarchistes de droite ? De prime abord, on voit difficilement comment on pourrait être à la fois de droite et anarchiste : l’anarchisme est historiquement ancré à gauche, et les mouvances actuelles anarchistes sont, pour la plupart, définitivement liées à la gauche. S’ajoute à cela un fait décisif que l’on peut constater aujourd’hui : il n’y a pas d’anarchistes de droite se réclamant comme tels. Malgré cela, pouvons-nous dire pour autant que l’anarchisme de droite est un mirage ? La réponse est sans appel : non. L’anarchisme de droite n’est pas un mirage, il est une réalité. Bien évidemment le XXIe siècle n’a connu que très peu d’anarchistes de droites (Michel-Georges Micberth, mort en 2013, Marc Edouard Nabe), mais cette sous-représentation des anarchistes de droites n’a pas toujours été la norme. Au XXe siècle, et en particulier en France, est né une mouvance, une « attitude » pouvant être placée sous la pancarte « anarchisme de droite ». Mais que faut-il entendre par anarchisme de droite ? Ce sera là bien évidemment une des questions qui animera notre étude, mais afin d’éclairer un tant soit peu notre entreprise, nous proposons une première définition – qui s’apparente plus à un rappel historique – de ce qu’est l’anarchisme de droite, ainsi que de sa place dans le prisme des anarchismes :

    Il y a dans le mouvement anarchiste une triple variété : un anarchisme de gauche, issu de la pensée progressiste du XVIIIe siècle, qui joua un rôle important dans tous les mouvements d’émancipation des peuples et qui survit actuellement dans les groupes libertaires et des communautés autogestionnaires ; un anarchisme brut, qui ne se réfère à aucune idéologie, prône la liberté absolue et le rejet de tout pouvoir quel qu’il soit - dont l’un des maîtres fut Max Stirner – et que l’on assimile, à tort ou à raison, à un individualisme excessif ; et, enfin, un anarchisme de droite – celui que nous avons choisi d’étudier ici – qui a des sources dans le courant baroque et dans la philosophie libertine et qui développe depuis plus d’un siècle des thèmes (ô paradoxe !) aristocratiques et libertaires.1

    La définition est longue et ne nous éclaire pas de façon exhaustive sur ce qu’est l’anarchisme de droite, mais s’en dégagent deux caractéristiques propres à l’anarchisme de droite : une tendance à l’élitisme et donc – du fait qu’il s’agit d’anarchisme – au paradoxe. Mais qui sont donc ces anarchistes de droite ? Pourquoi l’évocation d’un anarchisme de droite suscite-t-elle l’étonnement chez le profane, et le rejet , a priori, chez les autres anarchistes ? La réponse réside dans la particularité historique de l’anarchisme de droite, à savoir que, mise à part quelques très rares auteurs, la plupart des anarchistes de droite sont des écrivains, éditeurs, poètes et journalistes.2 Le corpus idéologique de l’anarchisme de droite est donc unique, tant par son média (la littérature) que par son contenu (un élitisme antidémocratique).

    Quelles sont donc les particularités de l’anarchisme de droite, qui permettent de le différencier des autres anarchismes ? Comment s’expriment l’élitisme et l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ainsi que la haine des intellectuels, chez des auteurs comme Léon Bloy, Louis-Ferdinand Céline, Bernanos, Paul Léautaud, Jean Anouilh ou bien encore Michel-Georges Micberth ?3 Comment s’exprime dans la littérature contemporaine ce que François Richard appelle « la rigueur des refus » des anarchistes de droite, qui explique en partie la « haine » - ou du moins le rejet – de certaines personnes pour ces auteurs.4 La démarche anarchiste de droite est-elle une particularité française ou des liens peuvent-ils être établis avec des auteurs hors de l’hexagone ?

    Les thèmes traversant l’anarchisme de droite sont nombreux et complexes, et c’est pour cela que nous avons choisi de réduire le champ de notre étude. Dans un premier temps, nous étudierons l’antidémocratisme des anarchistes de droite, ce que François Richard nomme « le refus de la démocratie ». Nous verrons ensuite, et c’est là une autre caractéristique propre à l’anarchisme de droite, le refus de l’intellectualisme et la haine des intellectuels qui s’en dégage - haine qui a des racines plus profondes comme la vision décadente et pessimiste que les anarcho-droitistes ont de la société. Dans une ultime partie, nous tenterons un rapprochement entre la démarche des anarchistes de droite et l’œuvre d’un auteur qui nous semble être outre-manche, le meilleur représentant de cette « mouvance »: Charles Bukowski. Cette partie aura pour but de montrer que l’anarchisme de droite est avant tout une praxis, une vie que l’on mène selon certains principes, une attitude.




    Louis-Batiste Nauwelaerts,
    Rédigé à l’Université de Sherbrooke




     

     

    1 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, page 9.

    2 Contrairement à Bakounine, Kropotkine et d’autres anarchistes, qui pour la plupart sont philosophes, économistes ou théoriciens.

    3 La plupart sont considérés comme anarchistes de droite. Micberth est certainement le représentant le plus fort de ce que peut être l’anarchisme de droite, tandis que Céline est celui dont la filiation à l’anarchisme de droite est la plus débattue (voir l’ouvrage de Jacqueline Morand, Les idées politiques de Louis-Ferdinand Céline).

    4 « Haine» est un bien grand mot, mais on ne saurait ignorer la véhémence avec laquelle est parfois reçue l’oeuvre d’auteurs comme Céline, Rebatet, ou Bloy.

     

     

     

  • L'individu vertueux selon Ayn Rand

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    On peut diviser la philosophie d’Ayn Rand en cinq piliers : une philosophie de ce qui est (une métaphysique), une philosophie de la connaissance (d’accès à la connaissance, une épistémologie), une philosophie sur comment les individus devraient agir (une éthique normative), une philosophie politique (sur le rôle de l’Etat) et une philosophie esthétique (le romantisme réaliste). Aujourd’hui, nous allons commencer à parler de son éthique normative.

    L’éthique randienne est une éthique des vertus, c’est-à-dire un code moral qui prescrit comment l’individu devrait se comporter en adoptant les dispositions comportementales adéquates (on appelle aussi ce type de théories morales des perfectionnismes). Plus précisément, ce code moral prend la forme d’un code de valeurs à suivre. L’individu qui suit les valeurs prescrites par Rand est vertueux, celui qui ne les respecte pas est vicieux. Par ailleurs, afin de pouvoir suivre ces valeurs, il faut non seulement les avoir comprises par la raison, mais aussi les avoir intégrées émotionnellement de façon à ressentir les émotions appropriées (du point de vue moral) face aux situations morales qui se présentent dans son quotidien.

    Selon Rand, le choix du code moral qui guide nos actes dans nos vies n’est pas une affaire subjective ou relative aux us et aux coutumes d'un contexte culturel particulier, mais a un fondement objectif : la nature humaine. C’est parce que l’Homme est doté universellement d’une nature intangible qu’il doit adopter un certain code moral pour assurer, d’une part, sa survie et, d’autre part, son fonctionnement le plus optimal possible (cette idée existe aussi chez Martha Nussbaum). La valeur ultime pour chaque individu est sa vie, son objectif ultime la jouissance de sa propre vie, c’est-à-dire son bonheur (mais la recherche du bonheur doit se faire de façon rationnelle). En dehors de la valeur ultime de la vie, il existe trois valeurs cardinales : la raison, la capacité à poursuivre un but et l’estime de soi. Ensemble, elles permettent de réaliser la valeur ultime qu’est sa propre vie.

    A ces trois valeurs cardinales correspondent respectivement trois vertus cardinales : la rationalité, la productivité et la fierté. La productivité, c’est-à-dire la capacité à être productif, consiste en la reconnaissance que le travail productif est le processus par lequel l’esprit entretient sa vie. La rationalité est la condition à la capacité d’être productif. Elle consiste à rejeter toute prétention à une source de connaissance non sensorielle, supra-naturelle ou non définissable. La fierté est le résultat psychologique à la réussite à être productif. Elle implique l’ambition morale d’acquérir les qualités de caractère qui rendent sa vie digne d’être vécue (autrement dit, d’être un self-made man sur le plan spirituel). Par opposition à ces vertus, Rand désigne le vice fondamental comme le rejet de la rationalité (l’irrationalité), car à ce rejet correspond celui du moyen de la survie de l’Homme et donc à son autodestruction : « Ce qui est contre l’esprit est contre la vie ».

    Rand définit encore d’autres vertus. La vertu de l’indépendance consistant en l’acceptation de la responsabilité de vivre du travail de notre propre esprit, la vertu de l’intégrité qui prescrit que nous ne devrions jamais sacrifier nos convictions aux opinions et désirs irrationnels des autres, la vertu de l'honnêteté qui enjoint de ne jamais sacrifier la réalité de quelque façon que ce soit et la vertu de la justice qui demande que nous ne cherchions jamais à nous approprier ce que nous ne méritons pas ou qui ne nous revient pas de droit.

    Dans mon prochain billet, nous verrons sa théorie de l’égoïsme rationnel, sa théorie de l’amour et son éthique des urgences.


    Adrien Faure