La haine des intellectuels par les anarchistes de droite – Louis-Batiste Nauwelaerts

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Si l’anarchiste de droite rejette la démocratie, il rejette aussi ses défenseurs, voire ses créateurs1 : les intellectuels. Pour l’anarchiste de droit, l’intellectuel échappe au réel tout en prétendant le modifier, il privilégie le théorique, « le concept à la vie » (François Richard), ce qui bien évidemment ne va pas pour leur plaire. En ce sens, Céline écrivait dans une lettre à Élie Faure que « la fuite vers l’abstrait est la lâcheté même de l’artiste ». N’oublions pas que, pour les anarchistes de droite, le changement ne peut venir que des individus et que bien souvent ces individus feront partie d’une élite aristocratique. Le rejet des intellectuels est donc logique dans la mesure où ces derniers ne conceptualisent que des actions collectives : ils sont loin du pragmatisme dont les anarchistes de droite se réclament. Ceux-ci refusent donc, pour reprendre les mots de François Richard, « la prédominance de l’idée par rapport à la réalité des faits ». Les anarchistes de droites ont d’ailleurs maintenu une certaine cohérence, la « rigueur du refus » dont nous parlions plus haut, dans la mesure où il se feront aussi critique des intellectuels de droite et ce quelquefois même au sein des rangs anarcho-droitistes2.

De même que pour la démocratie, tachons de saisir ce que les anarchistes de droite entendent par « intellectuel ». Dans Le Grand d’Espagne, Nimier en donne la définition suivante : « Nous entendons par là un certain type d’esprits qui collectionnent les idées plus qu’ils ne les aiment et contiennent tous un homme de lettre en puissance, avec le sentiment impérieux d’un échec. » On retrouve ici la distinction opérée dans l’introduction entre anarchistes classiques et de droite, les uns étant des intellectuels (philosophes, économistes, théoriciens du politique) et les autres des hommes de lettres. Par ailleurs, la critique des intellectuels par les anarcho-droitistes est avant tout contextuelle et non absolue : ce qu’ils critiquent ce n’est pas le fait d’être un intellectuel, mais biens les intellectuels de la fin XIXe et du XXe. Céline écrit à ce sujet dans une lettre à Albert Paraz : « Le caractère disparaît du monde. Il n’y a plus que des « épateurs ». Louis XIV, Henri IV, Saint-Louis, Napoléon, Voltaire, La Bruyère, Saint-Simon, ont chacun un goût qui reste, une couleur absolue. Mais tous ces petits agités3… Pouah ! Lavettes prétentieuses. »

Il y a donc, et le constat est frappant, une critique de la décadence qui toucherait leur époque. Cette décadence se caractérise par un « abaissement de l’homme »4 causé par la démocratie et par conséquent par ses promoteurs… Les intellectuels sont donc pour les anarchistes de droite une menace pour l’homme et son épanouissement. Se cache donc derrière la critique des intellectuels une critique bien plus profonde, celle de la décadence qui caractérise selon eux la modernité. Il n’est pas nécessaire de rappeler que la vision anarcho-droitiste est éminemment pessimiste, que ce soit sur le plan de la décadence morale ou celle intellectuelle. Pour eux, et ce parce que l’homme est « stupide », il ne saurait y avoir de progrès que ce soit en morale ou en sciences. George Micberth écrit d’ailleurs : « Si la technologie a connu un essor prodigieux, l’intelligence a stagné. Quelle distance sépare Sartre de Platon ? Infime, pour ne pas dire inexistante.5 » Et il ajoute ensuite : « Fourrier, Marx et Freud n’ont pas fait leurs preuves. Le temps caricature leurs œuvres et ridiculise leurs idées.6 »

Face à ce constat, quelles propositions ? Le changement paraît difficile puisque ne pouvant venir que des individus, stupides rappelons-le. Aucun changement en perspective – et c’est peut-être là une des faiblesses de l’anarchisme de droite, son manque de propositions. L’anti-intellectualisme des anarchistes de droite a donc une dimension « politico-historique » (François Richard), dont la caractéristique principale est à nouveau le pessimisme. Ce pessimisme qui les caractérise a pour source bien évidemment la haine des intellectuels - qui ne s’avèrent plus être des acteurs de changement mais au contraire de stagnation, voire de régression - mais aussi l’importance du réel, ignorée par les intellectuels. Céline est édifiant dans une autre lettre à Albert Paraz : « Je suis comme toi : objectif expérimental. C’est à voir. Je ne mange pas d’hypothèses. » Cette ignorance du réel par les intellectuels, et donc par le peuple, explique l’impossibilité d’une progression historico-politique et morale que décrit, d’une façon, on l’admettra, narquoise, Marcel Aymé dans Le confort intellectuel :  « Rien ne saurait les atteindre, les faire dévier sur la pente où ils sont engagés. Loin d’y changer quelque chose, les événements de ces cinq dernières années semblent bien n’avoir eu d’autre effet que d’en accentuer les bizarreries. La guerre, la défaite, l’occupation, la guerre civile, les contrats avec les Allemands, les Américains, les Anglais, n’auront eu, de ce point de vue, aucune influence. »

 


Louis-Batiste Nauwelaerts,
Rédigé à l’Université de Sherbrooke

 

 

 

 

 

1 « La démocratie est une invention d’intellectuels », George Bernanos

2 Les anarchistes de droites critiquèrent les intellectuels monarchistes par exemple.

3 Céline parle ici des intellectuels de son époque.

4 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, p.52.

5 Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974.

6 Ibidem, p.144.

 

 

 

 

Commentaires

  • j'ai taper anarchiste de droite sur google google ma bloqué et ma envoyer une ordonnance...

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