Lettre ouverte de Brice Touilloux : Pourquoi je quitte le Parti Socialiste et la Jeunesse Socialiste

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Chère camarade, cher camarade, à celle/celui qui lira cette lettre,

Par cette présente lettre, je démissionne du Parti Socialiste Suisse et de la Jeunesse Socialiste Suisse avec effet immédiat. Etant socialiste, je me dois de quitter le PSS et la JSS après 9 années de militances, dont 6 années comme membre actif (comprenant une présidence de la JS Fribourgeoise et une Co-présidence de la JS Genevoise). Les partis ont changé mais j’ai également évolué.

Au PSS, j’ai milité avec l’idée que ce parti était LE parti de la gauche suisse. Il s’agit du parti fédéral vers lequel les travailleurs/euses ont eu tendance à se tourner. Au fil du temps, j’ai pu apprécier la dictature de celles et ceux qui peuvent se libérer les jours de semaines durant 2h dès 15h30, ces personnes deviennent les ennemis de la démocratie interne. Les membres sont formatés à agir « pour le bien », sans aucune réflexion ou formation théorique interne, malgré les années de militance qui s’accumulent. La seule chose qui importe est de bien passer dans les médias lorsque l’occasion se présente. La lecture devient presque interdite : crime à celui qui osera toucher à Marx ou tout autre philosophes diabolisés. Les théories politiques ne sont plus assimilées, elles sont décriées et refusées. Toute l’analyse est faite dans un but électoraliste, où l’on part à la pêche aux suffrages sans trop avancer d’idée pour ne froisser personne… Qu’importe le prix à payer, il faut gagner des sièges, même si cela passe par la dépolitisation et l’absence d’analyse ; sans analyse des réelles forces et possibilités du parlement en Suisse. La critique interne sur le manque de démocratie est balayée derrière un « à droite c’est pire, ils ne respectent pas la démocratie ». Ainsi, le PSS se glorifie d’être démocratique simplement sur l’argument de l’absence de celle-ci à l’UDC, au PLR…

AU PSS, j’ai vu des élus nationaux mettre une pression sur des membres du parti (usant de leur aura télévisuelle et du prestige de leur titre) afin de les faire voter dans leur sens sur un objet dont l’issue est considérée comme « vitale » (pour leur carrière de bureaucrate). Il faut que la RFFA et PV2020 soient soutenus par le PSS car il est interdit de désavouer les élus, clique refermée sur elle-même sous l’influence totale de la bureaucratie. J’ai vu des présidents de parti balayer le vote à l’interne étant donné que « tout le monde devait être d’accord ». J’ai vu un président de parti se battre corps et âme pour maintenir une section de jeunes sous sa coupe, de peur de perdre ses petits soldats et de les voir prêter allégeance à la JSS et non à sa personne. J’ai vu un chef de groupe parlementaire bégayer en assemblée suite à l’évocation de Proudhon et nous appeler par erreur « Kamarat » comme au meilleur temps du NSDAP.

Ainsi le PSS est dirigé par une bureaucratie d’élus et de secrétaires qui tiennent les chaines du parti. Le socialisme alimentaire s’installe définitivement et rien ne peut être obtenu au parti.

J’ai fait d’excellentes rencontres que je ne regrette pas au PS et je vais garder des liens avec plusieurs de ses membres. Je pense à elles-eux dont la lutte pour la démocratie et le socialisme va se poursuivre. A ces camarades désintéressé-e-s qui vont poursuivre un combat que je pense aujourd’hui perdu, je vous souhaite de réussir et de me prouver mon erreur.


Pour la JSS,

Je me suis bien plus investi à la JS où j’ai été très présent aux AD du parti, ainsi que co-président de la JS Genève et président de la JS Fribourgeoise. La JS m’a offert une première école de formation politique. J’ai découvert à Genève un petit groupe de camarades réfléchis pour lesquel-le-s il n’y avait pas de tabou, nous étions peu mais nous appliquions l’association entre théorie et activisme, loin du parti fédéral. Cette distance linguistique, géographique et « culturelle » nous a permis de nous émanciper, de réfléchir, d’agir et de créer. Je garde d’excellents souvenirs auprès de ces camarades, dont chacun-e a trouvé son chemin politique. Pour moi, il sera en dehors de la JSS. Arrivé à Fribourg, j’ai eu un choc ; je découvre que des membres absents des assemblées peuvent voter par whats app, sans procuration, et encore c’est lorsqu’il y avait un vote et que nous ne découvrions pas la position du parti dans les médias quelques jours plus tard. Les rares « discussions » se demandaient si un travailleurs-euses méritait vraiment 4000chf/mois. Tout ceci était soutenu par un président de parti fédéral. J’ai ensuite travaillé à reconstruire une section avec un excellent groupe, sur la base d’ouverture à la discussion, de formation sans lectures interdites et de militantisme vers la population. Malgré mon départ, je garde une affection particulière pour cette section fribourgeoise, pour son honnêteté, son ouverture d’esprit et sa curiosité théorique.

Mais… la JS Suisse as été si décevante. Je me suis investi, j’ai débattu en assemblée fédérale, j’ai écrit des amendements, j’ai récolté moult signatures.

Bien que donnant une image de jeunesse, de révolte et de désintérêt pour l’électoralisme, une petite bureaucratie se développe et devient rapidement grande et puissante. Elle est un relais du PSS qui finit toujours par se mélanger à lui. La JS Suisse et ses propos « radicaux » prononcés ne sont qu’un erasmus politique pour les enfants du PS avant de rentrer travailler dans la grande entreprise de papa et maman où l’on fera carrière. Ainsi, les futurs cadres du PSS pourront dire « moi aussi j’ai été plus à gauche dans ma jeunesse… », la JS ne devient qu’un rite de passage au service d’une image politique, lorsqu’elle n’est pas simplement un siège sur lequel on s’assoit en attendant le conseil national. La « radicalité » du discours repose donc trop souvent sur une voix forte et pas sur de réelles connaissances théoriques ou pratiques, ni analyses concrètes. Il faut faire semblant de savoir sans s’embêter à y réfléchir. L’intérêt de l’appareil est pris pour celui du parti et se confond avec les intérêts particuliers des membres de l’appareil. Le cercle de bureaucrates se referme sur lui-même, mélange amitiés, fêtes et plus si affinités, et finit par recruter les futurs « dirigeants » lors des moments festifs, entre deux verres de téquila. Il faut idéalement prendre quelqu’un bien en vue et relativement lisse, pour le façonner. Ensuite, la propagande interne se met en marche.

Et puis…. La JSS m’a déçu sur des points bien plus grands. J’y ai vu du sexisme, partout et tout le temps. J’ai vu des abus qui ont été tus, j’ai vu de l’alcoolisme toléré et encouragé, j’ai vu une dynamique sexuelle qui mettait mal à l’aise des membres, j’ai vu des personnes faire des choses contre leur gré, sous la pression du groupe. Comme d’autres, je me suis tu sur le moment, j’ai fait de l’évitement, et quand j’ai osé critiquer, c’était trop tardif, et la colère était devenue si forte, que la critique n’a pas paru pertinente, ou trop personnelle.

C’est ainsi, soulagé, avec une émotion pour les sections cantonales dans lesquelles j’ai grandi, politiquement et personnellement, que je quitte un parti en manque de formation, qui gueule fort mais qui n’écoute pas, qui devrait se regarder et réfléchir s’il veut être une école de cadres ou un véritable mouvement.


Brice Touilloux



Commentaires

  • Dans mon petit coup de gueule au courrier des lecteurs de la Tdg je suggérais qu'il n'était pas plus mal que d'élire des gens simples aux plus hautes fonctions. Je réalise aujourd'hui qu'il faut être particulièrement naïf pour croire encore au système partisan de délégation parlementaire et la mésaventure de ce jeune homme illustre simplement ce qu'il se passe partout, dans toutes les formations et depuis la nuit des temps. J'espérais juste que la jeunesse était un peu plus éveillée et prête à remiser dans les placards de l'histoire les partis, les slogans et les idéologies pour enfin donner la parole directement à chacun au travers des outils numériques déjà disponibles.

  • Bienvenue dans le monde des lumières et de la lucidité!
    Au moins vous restez fidèles à vos idées, pas de compromission, et pas comme le révolutionnaire de salon qui affirme ne pas avoir de salon. Il cause toujours et si on le laisse causer, c'est qu'il est ne dérange rien ni personne.

    "La lecture devient presque interdite : crime à celui qui osera toucher à Marx ou tout autre philosophes diabolisés. Les théories politiques ne sont plus assimilées, elles sont décriées et refusées. Toute l’analyse est faite dans un but électoraliste, où l’on part à la pêche aux suffrages sans trop avancer d’idée pour ne froisser personne… Qu’importe le prix à payer, il faut gagner des sièges, même si cela passe par la dépolitisation et l’absence d’analyse"
    Exact. Ce qui tient lieu d'analyse, c'est de se positionner par rapport à l'épouvantail udc. Le p"s" français fonctionnait de la même manière. On voit ce qu'il est devenu.

  • Texte très intéressant.

    Je me demande si vous avez adhéré à un autre parti depuis. Il me semble que tous les partis fonctionne ainsi. Vous avez un groupe de ténors qui se chamaillent et leurs troupes respectives qui les suivent. Les jeunesses politiques ne sont là que pour sélectionner les bons, qui seront pris sous l'aile par un des ténors. En échange de quoi, ils devront se taper le boulot ingrat (rédiger des textes, lectures de dossiers, signatures à récolter). Les jeunes servent aussi à mettre de l'ambiance dans les meetings, à agiter les drapeaux.

    A gauche, vous avez intérêt à rester dans les clous de la pensée marxiste. Le moindre écart est sanctionné. Mais dans certains partis de droite, il y a aussi des tabous et des lignes rouges. S'attaquer à l'armée à l'UDC ou au secret bancaire au PLR est quasi "éliminatoire".

    De manière générale, je vois mal les jeunes s'investir d'avantage dans les partis. Internet permet de débattre, fédérer et influencer la société. Il y a moins de contraintes à être un "cyber militant" pour les causes qui nous intéresses. Les partis ont-il encore un sens?

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