Le refus de la démocratie par les anarchistes de droite - Louis-Batiste Nauwelaerts

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Pour comprendre le rapport qui s’exerce entre anarchisme de droite et démocratie, commençons par une citation de l'un d'entre eux, Léon Bloy :

« C’est la plus évidente preuve de l’absurdité moderne de confier au peuple une part quelconque dans les affaires de l’État que cette impossibilité perpétuelle et absolue où il se trouve de reconnaître ses amis et de discerner ses intérêts les plus immédiats.1 »

On remarque dès le début une méfiance vis à vis de l’État, institution « démocratique » par excellence. Il est en effet aujourd’hui difficile de penser le concept de démocratie sans penser celui d’État et la critique de l’État semble être la base de toute pensée anarchiste. Il convient alors de se demander en quoi l’anarchisme de droite est-il unique dans cette critique de l’État. Contrairement aux anarchismes classiques (socialistes, mutualistes, etc.), l’anarchisme de droite étend sa critique à la démocratie elle-même et au concept d’action collective : en cela il est rupture avec l’anarchisme classique.2 Il y a un refus de l’action démocratique et collective, les changements ne pouvant venir que des individus. L’anarchiste de droite, contrairement aux autres anarchistes, « n’accorde aucun crédit a priori à la prééminence du nombre » (François Richard) ; il a même un mépris du nombre qui est vu comme aliénant pour le Moi, idée issue des thèses de Max Stirner. Dans Histoire égoïste, Jacques Laurent propose de définir l’anarchiste de droite comme « celui qui écrit sans se référer à un code, pour son propre compte, sans chercher comme Sartre et Camus à exprimer les tendances de groupes ou de collectivités ».

 

Mais si l’on veut comprendre ce refus de la démocratie, il faut comprendre ce que les anarchistes de droite entendent par démocratie. Nous proposerons plusieurs « réflexions » d’auteurs anarchistes de droite autour de la démocratie (peuple, révolution française, etc.) qui ne sont pas des réflexions au sens théorique et académique, mais bien de réelles émanations littéraires et artistiques, où l’esthétique – parfois sublime tant elle est incisive - est au service du refus démocratique. Il y a en effet, nous le verrons, un rejet et même un dégoût de toute les entités collectives en lien avec la démocratie. George Bernanos définit le peuple comme : « Un immense réservoir de manœuvres abrutis, complété par une pépinière de futurs bourgeois. » La critique est violente, mais on ne saurait y être insensible ; c’est peut-être là une des forces de l’anarchisme de droite que de nous projeter contre la réalité avec la force et la violence des mots. Mais pourquoi, peut-on se demander, un tel rejet du peuple et avec autant de violence ? Que ce soit les allocutions télé de Micberth ou encore Céline, on comprendra que le rejet des entités collectives part du constat commun suivant :

«Pour les anarchistes de droite, l’excellence morale et intellectuelle est rarissime et les hommes, dans leur immense majorité, sont des êtres décevants et stupides »3.

Et Céline d’ajouter lors d’un entretien avant une émission :

« Nous ne parlerons pas de l’Apocalypse. Tous les corniauds partent en vacances dans leurs petites voitures. Ils se foutent pas mal de leur fin prochaine et des Chinois. De quoi j’aurais l’air, moi ? D’un plus corniaud qui veut jouer au funambule… Non, si vous le voulez bien, on parlera de choses légères, il faut les faire rire, tous ces cons.4 »

Le mérite de ces critiques de la démocratie est de nous pousser à interroger nous-même la démocratie, et c’est peut-être la violence et le cynisme avec lesquels la critique opère qui nous poussent à la réflexion. On s’accordera pour dire que parfois l’esthétique de la violence et du cynisme propre aux anarchistes de droite l’emporte sur la proposition politique, comme par exemple cette citation de Michel-Georges Micberth dans Pardon de ne pas être mort le 15 août 1974 :

« L’homme moderne est le descendant des charognards de la Révolution française ; sa destinée, ses ascendants l’ont calligraphiée avec le sang de leurs compatriotes. Le génie français a sauvegardé pendant cent quatre-vingts années les reliques mitées de ce qui avait fait la grandeur et l’unité de notre pays. »

Le refus de la démocratie des anarchistes de droite prend sa source dans deux prémisses qui leurs sont propres : la haine du collectif qui oppresse le Moi via la loi de la majorité et cause bien souvent de grands maux, et l’élitisme dont ils font montre vis à vis d’un peuple jugé stupide et qui se leurre dans le républicanisme, le progressisme, mais aussi le nationalisme. Pour conclure cette partie sur le refus démocratique, nous citerons Gobineau sur la République :

« Qu’est-ce qu’une basse-cour ? Un lieu assez malpropre où les coqs se battent à perpétuité et battent les poules. La République est tout de même.5 »

 

 


Louis-Batiste Nauwelaerts,
Rédigé à l’Université de Sherbrooke

 

 

 

 

 

 

1 Léon Bloy in Le Figaro, 19 avril 1884, « Les cadets du suffrage universel ».

2 Bien que des liens plus évidents puissent être faits avec l’anarchisme individualiste.

3 François Richard, L’anarchisme de droite dans la littérature contemporaine, pages 30-31.

4 Cahiers de l’Herne, I, p. 229, « Voyage au bout de la tendresse ».

5 La Troisième République, p. 177-178.

 

 

Commentaires

  • Bonjour,
    J'ai arrete de lire apres "L'Etat, democratique par excellence". Cette affirmation ne me parait pas juste, un Etat peut ne pas etre democratique, la plupart d'ailleurs !

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