11/12/2018

Speed, adultère et philosophie : La vie d’Ayn Rand (partie 2)



Nous retrouvons Ayn Rand en 1942, en pleine seconde Guerre Mondiale, plongée dans l’écriture de son premier best-seller. Un médecin qu’elle consulte pour perdre du poids lui prescrit de la Benzédrine, cette amphétamine que consommait la Beat Generation tant pour se divertir que pour écrire. Elle ne décrochera pas des amphètes pendant 30 ans. L’année suivante le début de son accointance avec les drogues dopantes, Rand publie La Source vive, le récit d’un architecte intègre cherchant à créer selon ses valeurs esthétiques et refusant de se plier aux normes archaïques de son temps. Entre mai 1943 et l’automne 1943, ce récit d’affirmation de soi se vend à 18'000 exemplaires, malgré les condamnations des critiques pour son outrageuse défense de l’individualisme. Rand se met à recevoir des centaines de lettres de lecteurs et les studios Warner Bros lui achètent les droits d’adaptation du roman pour 50'000 dollars. Ils l’engagent en outre pour rédiger le scénario de son roman, ce qui l’amène à repartir pour Hollywood. Fin 1944, 50'000 exemplaires se sont écoulés et 150'000 en 1945. A 40 ans, Ayn Rand est devenue une romancière célèbre.

Mais ce n’est que le début. Dès 1946, elle commence l’écriture d’un nouveau grand roman, tandis qu’en 1949 son scénario de la La Source vive est adapté au cinéma sous le titre français de Le Rebelle, avec King Vidor à la réalisation et Gary Cooper dans le rôle principal. L’année suivante, Rand rencontre un couple de jeunes fans qui joueront un rôle déterminant dans la suite de sa vie : Nathan Blumenthal et Barbara Weidman. Le couple Rand les accueille chez eux et en vient à les considérer comme leurs enfants. En 1951, désireuse de rester en leur compagnie, Rand les accompagne (avec son mari) à New York où les deux couples s’installent à proximité. C’est dans la Grande Pomme que Nathan Blumenthal fonde autour d’Ayn Rand un cercle de fidèles baptisé The Collective, dont les membres emménagent aux alentours de l’immeuble où Rand réside. Un de ses premiers fidèles n’est autre qu’Alan Greenspan, futur directeur de la Federal Reserve System. Constitué autour du séminaire de science économique du professeur Ludwig von Mises, le Cercle Bastiat, dirigé par l'anarcho-capitaliste Murray Rothbard, fréquente alors The Collective. Les deux noyaux de la régénération du mouvement libéral américain s’entrecroisent ainsi en ce début des années 1950. En 1954, à 24 ans, Nathan Blumenthal prend le nom de Nathaniel Branden, ce qui signifie fils de Rand en hébreu. Bien que plus jeune d’un quart de siècle, il devient l’amant de Rand. Cette dernière met son mari et Barbara Weidman, l’épouse de Nathaniel, devant le fait accompli et leur explique toute la rationalité de la situation qu’ils sont mis en devoir d’accepter. Tous deux s’exécutent.

En 1957, Rand publie La Révolte d’Atlas, traduite en français sous ce titre par une maison d’édition genevoise qui parvient à en publier les deux premiers tomes avant de faire faillite (le dernier tome ne sera traduit en français qu’en… 2011). L’ouvrage décrit un monde dystopique où un État tentaculaire et en voie de détruire toute force productive et où une morale sacrificielle hypocrite a infecté une grande partie de la population. Au sein de ce monde, quelques femmes et hommes courageux tentent de résister et de tenir bon. La presse réserve un mauvais accueil à l’ouvrage, les critiques conservatrices reprochant notamment à Rand son athéisme. Toutefois, 70'000 exemplaires se vendent en six semaines et les ventes se poursuivent à un bon rythme. C’est en 1958 que Rand commence sa métamorphose qui va la faire passer de romancière à philosophe. Sous l’impulsion de Nathaniel, Rand commence à donner des conférences et baptise sa philosophie l’Objectivisme (nous verrons dans de prochains billets ce qui se cache derrière ce terme). Compte tenu des premiers succès obtenus, Nathaniel fonde le Nathaniel Branden Institute pour structurer le mouvement Objectiviste. A partir de là, Rand vit sa décennie glorieuse. En 1959, elle donne sa première interview télévisée et, dès 1960, elle est de plus en plus souvent en tournée sur les campus universitaires et l'invitée des radios étudiantes. Parallèlement, les ventes de La Révolte d’Atlas continuent de croître si bien que son éditeur en profite pour republier toutes ses anciennes œuvres qui se vendent sans problème à présent que Rand est célèbre. Poursuivant sa métamorphose, Rand publie aussi son premier ouvrage de philosophie.

En 1962, les clubs de supporters d’Ayn Rand comptent plus de 3500 membres sur les campus des universités. Nathaniel crée alors un journal randien, tandis que les grands journaux invitent de plus en plus Rand à commenter l’actualité dans leurs colonnes. En 1964, elle donne d'ailleurs un entretien fameux à Playboy. La même année, elle prend position en faveur du candidat républicain Barry Goldwater (dont les discours sont rédigés notamment par Karl Hess, qui deviendra un anarcho-capitaliste notable). En 1965, elle se prononce contre la Guerre au Vietnam et la conscription (tout comme Rothbard et Milton Friedman à la même époque) et rassemble plus de 1100 personnes lors d'un meeting avec ses supporters. Elle continue aussi de publier des ouvrages dans lesquels elle développe sa philosophie. En 1966, le journal randien se tire à 20'000 exemplaires et en 1967 Rand participe à un show télévisé regardé par 50 millions de personnes. Nous atteignons ici le climax de l’ascension d’Ayn Rand, l’apothéose de cette force bouillonnante qui l’amena de la chute de sa famille et de son pays d’origine à sa percée comme écrivaine, en passant par les difficultés de l'émigration et les années de galère.

En 1968, Nathaniel rencontre une très belle jeune femme et sa relation avec Rand en prend un sacré coup. Éventuellement, Nathaniel est chassé de l’entourage de la romancière-philosophe, perdant ainsi son statut d’organisateur de sa vie publique. A partir de là, Rand se fait de moins en moins présente dans la sphère publique et son nombre de supporters décroît. En 1982, un an après l’élection de Ronald Reagan à la présidence du pays, Ayn Rand décède d’un arrêt cardiaque. Ainsi prend fin le récit de la vie d’une grande libérale par trop méconnue et caricaturée par l'opinion publique francophone. Mon prochain billet servira à vous présenter les grandes lignes de sa philosophie.

 

 

Adrien Faure

 

 

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06/12/2018

Communisme, immigration et misère : La vie d’Ayn Rand (partie 1)



Deux semaines après le Dimanche rouge, point de départ de la révolution russe de 1905 qui fit trembler l’Empire tsariste sur ses bases, naquit Alissa Zinovievna Rosenbaum dans la ville de Saint-Pétersbourg. Issue d’un milieu petit-bourgeois et juif, avec un père pharmacien et une mère femme au foyer, elle mène une enfance plutôt confortable avec une gouvernante belge au service de la maisonnée qui lui enseigne le français. C’est alors qu’en 1917 les Bolcheviks s’emparent du pouvoir, nationalisant la pharmacie familiale et expropriant leur appartement au nom du Salut Prolétarien. Les Rosenbaum s’enfuient alors dans l’est du pays, où ils survivent tant bien que mal, Alissa devant à 12 ans enseigner la lecture aux soldats. Un an plus tard, elle inscrit dans son journal qu’elle abandonne toute foi en l’existence de Dieu et qu’elle n’aura jamais d’enfants, dédiant sa vie à l’écriture. Face à l’émergence d’un régime destructeur, une volonté puissante est née.

A 16 ans, Alissa entre à l’université soviétique pour y étudier la philosophie et l’histoire. En 1924, à 19 ans, elle en sort diplômée et poursuit des études à l’Institut technique des arts de l’écran tout en travaillant en parallèle comme guide touristique. Au sein de l’institut, elle rédige un mémoire sur le cinéma hollywoodien. Mais Alissa ne souhaite pas rester en URSS. Elle imagine alors un stratagème pour s’échapper. En ces années de Nouvelle Economie Politique (1921-1928), le régime n’a pas encore sombré dans le délire ultra-planiste stalinien et Alissa obtient de pouvoir se rendre pour six mois aux Etats-Unis pour y apprendre leurs techniques cinématographiques et les rapporter à la Grande Nation Prolétarienne. Grâce à ce leurre, Alissa peut quitter l’URSS en 1926, à 21 ans. Elle n’y reviendra jamais et ne reverra jamais sa famille. Sur la route du Nouveau Monde elle se retrouve en escale en Lituanie où elle est internée dans un camp d’immigrés, car elle n’a pas de visa valide. Les Lituaniens la laissent finalement partir après qu’elle leur ait promis qu’elle comptait retourner en URSS pour s’y marier. Elle parvient ainsi, un matin brumeux, au port de New York, avec seulement 50 dollars en poche. Quand elle pose pied sur le nouveau continent elle n’est plus Alissa Rosenbaum, mais se baptise elle-même Ayn Rand.

Après quelques temps d’adaptation au sein d’une branche éloignée de sa famille, elle se rend seule à Hollywood pour y chercher du travail comme scénariste. Le rêve est quelque peu écorné quand elle commence à accumuler les refus et qu’elle se retrouve, sans le sou, à ne manger qu’un repas par jour tout en travaillant comme figurante pour 7 dollars et demi la journée. Les années qui suivent, elle enchaîne les petits boulots, travaillant comme serveuse, vendeuse de journaux, habilleuse, documentaliste et lectrice de scénarios junior. A 24 ans, elle épouse un Américain, Frank O’Connor, petit comédien sans envergure de son état, mais ce qui lui permet d’éviter de devenir une immigrée sans papier et d’être expulsée par les autorités. Deux ans plus tard, elle acquiert même la citoyenneté américaine et peut voter lors de la présidentielle de 1932 pour Roosevelt, au motif que ce dernier souhaite abolir la prohibition de l’alcool.

C'est à 27 ans que Rand parvient à vendre son premier scénario et toucher ainsi la somme de 1500 dollars. La chance semble tourner quelque peu. Elle rédige une pièce, jouée en 1934 et on lui offre même de déménager à New York pour l'adapter au format cinématographique. S’exécutant, elle se retrouve néanmoins de nouveau à travailler comme lectrice de scénarios par manque d’argent. Sa première pièce est tout de même jouée en 1935 à Broadway, tandis que l’année suivante elle publie son premier roman, We the living, partiellement autobiographique et qui se déroule en URSS. Toutefois, seuls 2000 petits exemplaires s'en vendent… Persévérante, cela ne l’empêche pas de rédiger l’année suivante en seulement trois semaines Anthem, récit de politique-fiction dressant un futur dystopique où l’individu est écrasé par le groupe en une tyrannie quasi-tribale. En cette période profondément planiste de l’histoire américaine, le milieu de l’édition se refuse à publier un texte aussi outrageusement individualiste. Le texte ne paraîtra en conséquence qu’en 1938 en Angleterre.

En 1940, We the living est adapté à la scène théâtrale, mais c’est un échec commercial pur et simple. C'est que la Guerre Froide n’a pas encore commencé et que le public cultivé n’est pas encore anti-soviétique. Rand cesse alors d’écrire pour la scène et s’engage en politique, militant en faveur du candidat républicain Wendell Willkie, contre Roosevelt qui se présente pour un troisième mandat. Après la défaite de son candidat, elle rédige en 1941 son premier texte politique où elle attaque les intellectuels américains pour leur passivité face à la montée croissante du dirigisme aux Etats-Unis. Elle publie aussi cette année-là The Manifesto of individualism où elle s'en prend au totalitarisme et défend les droits individuels et le capitalisme. Ses publications ne suscitant que peu de réactions, elle abandonne la politique. Mais son mari s’étant résigné à être homme au foyer, leur ménage manque à nouveau d’argent. Rand décide alors de se relancer dans l’écriture.

Dans la seconde partie de cette brève présentation biographique, nous verrons comment Ayn Rand accédera à la célébrité. A noter que mon principal document de référence pour rédiger cette présentation a été la biographie d'Alain Laurent

 

 

Adrien Faure


 

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