11/11/2018

Contre les revendications identitaires : prendre la citoyenneté au sérieux


Précédemment nous avons vu pourquoi selon Fukuyama la gauche perdait les élections et pourquoi des forces nationalistes, conservatrices et/ou populistes les remportaient. Dans la dernière partie de son livre de 2018 sur les politiques identitaires (identity politics), le philosophe analyse la montée des revendications identitaires, de gauche (minorités culturelles, LGBT, féministes) comme de droite (nationalistes, conservatrices, traditionalistes), comme pouvant déboucher sur une conflictualité violente. Il réfléchit alors sur comment désamorcer cette conflictualité.

Il faut d’abord noter que Fukuyama considère la conception purement libérale de l’identité comme trop exigeante pour la plupart des individus. En effet, le libéralisme enseigne aux individus que leur identité est une affaire privée et qu’elle n’a rien à faire sur la place publique. En conséquence de quoi la tâche de l’Etat est de rester neutre vis-à-vis de toutes les identités individuelles et de ne pas chercher à en reconnaître ou à en valoriser une plus qu’une autre. Or, les individus semblent visiblement incapables de maintenir leur identité dans la sphère privée, d’où la présence de plus en plus accrue de revendications identitaires (de gauche comme de droite) dans la sphère publique. La conception purement libérale de l’identité est donc insuffisante, compte tenu des circonstances présentes, et Fukuyama nous enjoint de nous tourner vers d’autres solutions que l’on pourrait qualifier, en philosophie politique académique, de républicanistes.


Il s’agit essentiellement selon lui de prendre la notion de citoyenneté au sérieux, de lui donner du contenu, de la substance, de la valoriser, bref, d’en faire une identité. Fukuyama nous propose ainsi de jouer au jeu des identités en mettant en avant une identité commune supérieure qui neutralisera les autres ou, du moins, les ramènera à un niveau de conflictualité inférieur. Les individus devraient se considérer comme membres égaux d’une communauté politique (et non comme Rawls le souhaitait, d’une simple société politique), adhérant à un ensemble de croyances et de valeurs identiques, partagées en commun. Cette communauté politique a un contenu substantiel : elle est une démocratie constitutionnelle respectueuse des droits fondamentaux de ses membres, fondée sur l’égalité de tous devant la loi et sur l’égalité en droits, ainsi que sur la préservation de libertés fondamentales. On retrouve probablement ici quelque chose comme la notion de patriotisme constitutionnel de Habermas.

Fukuyama adjoint aussi à cela des considérations sur l’importance d’inculquer aux citoyens des vertus citoyennes, comme la tolérance ou l’esprit civique (la civilité). Il souhaite en outre renforcer l’esprit de corps de la communauté politique par la mise en place de véritables cours d’éducation citoyenne (à fonction identitaire) dans le système éducatif. Par ailleurs, Fukuyama met un accent important sur la bonne assimilation des immigrés (qui doit être largement renforcée), des conditions strictes d’accès à la citoyenneté et le maintien de différences nettes entre les citoyens les non citoyens. Enfin, en creux, il enjoint la gauche à abandonner ses revendications identitaires actuelles (minorités culturelles, LGBT, féministes) et à se recentrer sur la valorisation de la seule identité des travailleurs.

Que l’on soit d’accord ou non avec Fukuyama, il est certain que les revendications identitaires, de gauche comme de droite, sont effectivement devenues des sources de conflictualité importante, qui méritent en conséquence d’être adressées avec sérieux.



Adrien Faure

 

 

 

 

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03/11/2018

Pourquoi la gauche perd et les nationalistes gagnent : la théorie de Fukuyama

 

J'interromps ma lecture de Identity : the demand for dignity and the politics of resentment, le dernier livre de Francis Fukuyama paru cette année et encore non traduit en français, pour vous présenter sa thèse qui me semble pour le moins stimulante et qui permet peut-être d’éclairer la situation politique contemporaine.

Fukuyama formule d’abord une question : comment se fait-il que, alors que les inégalités économiques se sont accrues dans la plupart des pays du monde, les populations ne votent pas davantage pour la gauche, qui leur promet pourtant de redistribuer revenus et richesses, mais pour des partis nationalistes, conservateurs et populistes ? Selon lui, pour pouvoir répondre à cette question, il faut considérer le fait que l’être humain n’a pas seulement des désirs et une rationalité le guidant dans ses actes en vue de les combler (c’est-à-dire un comportement cherchant à maximiser son utilité), mais aussi un sens intuitif de sa dignité (ce qui me fait drôlement penser au sens intuitif de la justice que Rawls attribue aux individus) et de sa valeur, ce qu’il appelle, en référence à Platon, le thymos. Ainsi, dans certains cas, c’est la partie rationnelle de l’esprit qui prend le dessus, tandis que dans d’autres c’est la partie thymotique qui prévaut. Fukuyama explique aussi qu’un individu compare son niveau de revenu et de richesses aux autres membres de la société dans laquelle il vit. S’il se rend compte que ce niveau est comparativement bas, il en tire un sentiment de honte. A l’inverse, il tire un sentiment de fierté si ce niveau est comparativement élevé. Comme les inégalités économiques se sont accrues, une partie de la classe moyenne se sent déclassée, en perte de statut, en perte de dignité. Fukuyama rappelle que selon Adam Smith le problème de la pauvreté n’est pas seulement un problème de subsistance, mais aussi un problème de dignité, de sentiment de sa propre valeur. Ainsi, note Smith, quand quelqu’un est pauvre, il a le sentiment de devenir invisible aux autres membres de la société, qui ne lui reconnaisse aucune valeur.

Une partie de la classe moyenne se sent donc déclassée. Et nous en revenons à la question de Fukuyama : pourquoi ne vote-elle pas à gauche pour redistribuer les richesses en sa faveur et mettre fin à ce déclassement ? La réponse de Fukuyama est la suivante. La gauche occidentale est passée d’un modèle où elle valorisait les travailleurs en tant que travailleurs à un modèle où elle valorise surtout le fait d’appartenir à une minorité culturelle ou religieuse, d’appartenir au groupe des LGBT, ou encore d’être une femme. Par conséquent, la classe moyenne blanche ne peut trouver de remède à son sentiment de déclassement et de perte de dignité dans la gauche qui, au contraire, qualifie les membres de cette classe de « dominants », de « privilégiés » ou « d’oppresseurs ». Pire, les politiques de discrimination positive ou de compensation en faveur des minorités donnent l’impression à la classe moyenne blanche que la gauche mène des politiques visant à les déclasser encore davantage. Et c’est ainsi, selon Fukuyama, qu’apparaissent les nationalistes, conservateurs et populistes. Ils promettent à la classe moyenne blanche de leur redonner leur dignité perdue. Les membres de la classe moyenne sont invités à rejoindre une identité nationale commune dont ils peuvent être fiers. Le vote pour les nationalistes est donc un vote mu par le thymos de la classe moyenne blanche : recherche d’une reconnaissance de leur valeur à travers l’identité nationale et traditionnelle, et expression de leur ressentiment envers la gauche qui les dévalorise. Dans l’identité nationale, ils retrouvent le sentiment de leur valeur, ils ne ressentent plus de honte et voient leur colère apaisée. Pendant ce temps, les nationalistes arrivent au pouvoir. 

Question aux lecteurs : trouvez-vous ces explications de Fukuyama convaincantes ? Je reparlerai de sa théorie quand j'aurai terminé le dernier tiers du livre. 

 


Adrien Faure

 

 

 

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