03/11/2018

Pourquoi la gauche perd et les nationalistes gagnent : la théorie de Fukuyama

 

J'interromps ma lecture de Identity : the demand for dignity and the politics of resentment, le dernier livre de Francis Fukuyama paru cette année et encore non traduit en français, pour vous présenter sa thèse qui me semble pour le moins stimulante et qui permet peut-être d’éclairer la situation politique contemporaine.

Fukuyama formule d’abord une question : comment se fait-il que, alors que les inégalités économiques se sont accrues dans la plupart des pays du monde, les populations ne votent pas davantage pour la gauche, qui leur promet pourtant de redistribuer revenus et richesses, mais pour des partis nationalistes, conservateurs et populistes ? Selon lui, pour pouvoir répondre à cette question, il faut considérer le fait que l’être humain n’a pas seulement des désirs et une rationalité le guidant dans ses actes en vue de les combler (c’est-à-dire un comportement cherchant à maximiser son utilité), mais aussi un sens intuitif de sa dignité (ce qui me fait drôlement penser au sens intuitif de la justice que Rawls attribue aux individus) et de sa valeur, ce qu’il appelle, en référence à Platon, le thymos. Ainsi, dans certains cas, c’est la partie rationnelle de l’esprit qui prend le dessus, tandis que dans d’autres c’est la partie thymotique qui prévaut. Fukuyama explique aussi qu’un individu compare son niveau de revenu et de richesses aux autres membres de la société dans laquelle il vit. S’il se rend compte que ce niveau est comparativement bas, il en tire un sentiment de honte. A l’inverse, il tire un sentiment de fierté si ce niveau est comparativement élevé. Comme les inégalités économiques se sont accrues, une partie de la classe moyenne se sent déclassée, en perte de statut, en perte de dignité. Fukuyama rappelle que selon Adam Smith le problème de la pauvreté n’est pas seulement un problème de subsistance, mais aussi un problème de dignité, de sentiment de sa propre valeur. Ainsi, note Smith, quand quelqu’un est pauvre, il a le sentiment de devenir invisible aux autres membres de la société, qui ne lui reconnaisse aucune valeur.

Une partie de la classe moyenne se sent donc déclassée. Et nous en revenons à la question de Fukuyama : pourquoi ne vote-elle pas à gauche pour redistribuer les richesses en sa faveur et mettre fin à ce déclassement ? La réponse de Fukuyama est la suivante. La gauche occidentale est passée d’un modèle où elle valorisait les travailleurs en tant que travailleurs à un modèle où elle valorise surtout le fait d’appartenir à une minorité culturelle ou religieuse, d’appartenir au groupe des LGBT, ou encore d’être une femme. Par conséquent, la classe moyenne blanche ne peut trouver de remède à son sentiment de déclassement et de perte de dignité dans la gauche qui, au contraire, qualifie les membres de cette classe de « dominants », de « privilégiés » ou « d’oppresseurs ». Pire, les politiques de discrimination positive ou de compensation en faveur des minorités donnent l’impression à la classe moyenne blanche que la gauche mène des politiques visant à les déclasser encore davantage. Et c’est ainsi, selon Fukuyama, qu’apparaissent les nationalistes, conservateurs et populistes. Ils promettent à la classe moyenne blanche de leur redonner leur dignité perdue. Les membres de la classe moyenne sont invités à rejoindre une identité nationale commune dont ils peuvent être fiers. Le vote pour les nationalistes est donc un vote mu par le thymos de la classe moyenne blanche : recherche d’une reconnaissance de leur valeur à travers l’identité nationale et traditionnelle, et expression de leur ressentiment envers la gauche qui les dévalorise. Dans l’identité nationale, ils retrouvent le sentiment de leur valeur, ils ne ressentent plus de honte et voient leur colère apaisée. Pendant ce temps, les nationalistes arrivent au pouvoir. 

Question aux lecteurs : trouvez-vous ces explications de Fukuyama convaincantes ? Je reparlerai de sa théorie quand j'aurai terminé le dernier tiers du livre. 

 


Adrien Faure

 

 

 

13:39 Publié dans Fukuyama Francis | Lien permanent | Commentaires (6) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

Commentaires

La gauche n'a pas la capacité de suivre la volonté des citoyens si elle contredit son idéologie. C'est son échec actuel.
La défense des minorités ne fait qu'accentuer ce décalage, mais n'est pas la cause.

La multiplicité des gauches est l'autre échecs. Une partie propalestinien soutient le salafisme qui est antisémites. Une autre s'attaque aux traditions religieuses chrétiennes, mais est bienveillant pour les autres.
La liste est longue de cette partie de la gauche qui veut déstructurer la société au nom d'un monde utopique qui n'existera jamais.

Que reste t'il pour le citoyen ? Pour certain le populisme

Bien sur, il y a le mâle blanc qui est la cible de toutes les minorités, mais ce phénomène est spécifiquement américain. En Europe, les raisons sont différentes.
Le populisme n'est pas le même partout, les causes sont différentes : immigration, corruption, violence dans la société, fierté bafoué,...

La gauche doit écouter d'abord le citoyen même si cela écorne son idéologie. La défense des minorités ne doit pas faire oublier que le but est l'amélioration de la qualité de vie du citoyen.

La gauche souffre aussi de sa jeunesse qui génération après génération croit réinventer le monde alors qu'elle ne fait que répéter ce qu'on fait leur prédécesseurs. Et ces donneurs de leçons sont totalement sourd aux aspirations des citoyens.
Les citoyens ont du mal à s'identifier à une gauche hors-sol.

Quant à l'aspect nationaliste, c'est juste une déviance de ce qui nous construit : l'identité.
Quant tout va mal, il nous reste que ça, une famille qui parfois peut être identitaire, nationaliste.

Écrit par : motus | 03/11/2018

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"trouvez-vous ces explications de Fukuyama convaincantes ?" Ce ne sont pas les siennes. Cela a été exprimé depuis longtemps. Votre Fukuyama est juste un plagiaire.

"Que reste t'il pour le citoyen ? Pour certain le populisme" Franchement, motus, vous nous avez habitué à mieux. Lisez le billet de Pascal Holenweg, il vous parlera du populisme...

Écrit par : Géo | 03/11/2018

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Est ce que vous arriver a nous dire si 100 ans après la révolution la Russie et la Chine sont encore des pays de gauche???? Pour ma part je pense que ce sont devenus en quelques secondes des dictatures ultra capitalistes! Si c'est ça pour ça, les 130 millions de morts du communisme sont vraiment morts 2 fois!

Écrit par : Dominique Degoumois | 03/11/2018

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fukuyama/fukuchima même combat! Il avait prédit la fin de "l'histoire", mais l'histoire continue de plus belle, mais sans lui!!!!!

Écrit par : Dominique Degoumois | 03/11/2018

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La thèse que la gauche perd des voix qui se reporteraient vers les partis nationalistes ou conservateurs ne me semble en tout cas pas s'appliquer à la Suisse.

Le tableau de l'évolution des partis politiques au conseil national 1919-2015 ne montre rien de tel. La gauche dans son ensemble est relativement stable, et si le PS perd des voix ces dernières années les écologistes eux en gagnent. Il y a simplement compensation.

Voir le tableau ici :

https://commons.wikimedia.org/wiki/File:R%C3%A9partition_des_partis_politiques_au_Conseil_national.jpg?uselang=fr

Ce tableau semble au contraire montrer que la progression de l'UDC provient des pertes du PLR et du PDC.

Un transfert de voix que pour ma part j'explique par ce que je nomme la dérive néo-colbertiste en Suisse.

En résumé, nombre de Suisses issus des PME et des milieux indépendants, commerçants, paysans, petits entrepreneurs (c'est une des bases structurelle importante de notre société) ont compris que le PLR principalement n'était plus que le porte-voix des très grandes entreprises et des multinationales, et que ce parti ne les protégeait plus face à la concurrence mondiale croissante.

L'alliance contre-nature PLR, PDC et gauche pour introduire en Suisse la libre-circulation (qui concrètement représente surtout une dérégulation ultra-libérale de tous nos marchés intérieurs) a montré aux milieux précités que seuls les nationalistes défendaient nos anciennes conditions-cadres économiques et l'équilibre antérieur de la Suisse qui nous avait si bien réussi.

Pour ma part c'est cette alliance délétère et contre-nature entre droite libérale et gauche qui est le fondement de la dérive néo-colbertiste qui se caractérise par une alliance entre très grandes entreprises et multinationales d'un côté et les milieux très étatistes de la gauche et des radicaux de l'autre côté.

Cette dérive est expliquée tout en fin de page ici p. 167 LA DÉRIVE NÉOCOLBERTISTE EN SUISSE. Elle est une des conclusions de l'essai que vous pouvez lire librement ici :

https://mouvement-9fevrier.org/la-croissance-economique-de-la-suisse-un-drame-politique-cache/

Je pense pour ma part que cette dérive néo-colbertiste (ou ultralibérale-étatiste) est l'explication centrale pour la Suisse de ce transfert de voix, à laquelle peuvent se rajouter bien sûr quantité d'explications multifactorielles et périphériques.

Parce qu'il ne faut quand même pas oublier que le populisme, le LGBT, etc. c'est aussi beaucoup de storytelling inventé par le marketing politique et ses journalistes, parce que dans les faits, le LGBT c'est par exemple une très petite minorité comparé au reste de la population.

Écrit par : Piccand Michel | 03/11/2018

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Parce que pour vous la Russie et la Chine communiste n'étaient pas des pays ultra "nationaliste"???? C'était le nationaliste poussé à l'extrême!

Écrit par : Dominique Degoumois | 04/11/2018

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