12/09/2018

Brice Touilloux : Ethique et marxisme

 

 

Ceci est la suite d'un précédent entretien

 

 

AF. Parlons éthique. Le marxisme propose-t-il une justification éthique en faveur d’une société socialiste/communiste ?

 

BT. De manière très radicale, ma réponse sera non. L’intérêt est pourquoi ce « non ». De très nombreux « analystes » politiques, ou bien même de politiciens, critiquent et rejettent la « gauche radicale marxiste » à cause de sa soi-disant éthique de la société. L’éthique est une partie de la Morale, qui, elle, correspond à un ensemble de concepts qui séparent le bien du mal d’un point de vue qualitatif et quantitatif. La Morale est fortement présente dans le milieu politique. Les débats (à gauche comme à droite) se font de plus en plus sur le plan de la Morale et non de l’analyse matérialiste de la situation. J’utilise le terme la Morale en majuscule pour parler de l’ensemble des morales présentes, autant la morale dominante que les morales alternatives. On remarque la progression et la domination d’un moralisme politique qui cherche à travailler sur le sentiment de l’électorat. Il faut pousser les citoyen-ne-s à voter comme ceci parce que c’est moralement juste. A gauche, cela va se traduire par le refus simple de l’« injustice », sans réelle définition ou analyse de la fameuse injustice. Il y a simplement le « bien » à réaliser et le « mal » à repousser. Les partis reconnus de droite auront une certaine tendance à défendre l’idée morale de ne pas brimer et opprimer l’économie, ses représentants et la "liberté". A partir de là, nous pourrions imaginer une analyse matérialiste et historique de la situation pour dépasser le simple stade sentimental issu de la Morale dominante construite… mais ceci est absent. La question a donc tout son sens vu la situation politique actuelle de la gauche européenne et je vais tenter d’y répondre au mieux, tant il y a à dire.

Je commencerai par une citation de Paul Lafargue (socialiste français, gendre de Karl Marx et auteur du Droit à la Paresse) qui parle de Karl Marx : « Il n’était pas venu au communisme pour des considérations sentimentales, quoiqu’il fût profondément sensible aux souffrances de la classe ouvrière, mais par l’étude de l’histoire et de l’économie politique» (Paul Lafargue, Die Neue Zeit, 1890). En une phrase, nous avons un résumé clair du lien entre le marxisme et l’aspect morale (ou éthique) du communisme. Le marxisme est une idéologie extrêmement vaste qui comprend une analyse scientifique de l’histoire, de la société, des orientations politiques et de l’économie, une proposition du socialisme sur des bases scientifiques, la réflexion à partir de la dialectique, etc… La Morale est prise en compte dans l’analyse comme étant issue des conditions matérielles dans lesquelles elle s’est développée. A cela il faut ajouter le dynamisme historique qui modifie la Morale. La Morale n’est donc pas fixe dans le temps, elle évolue suivant les conditions et leurs dynamiques. Les différents rapports sociaux (de classe évidemment, de race, de genre, de migration, etc…) influencent également la Morale et sont parfois influencées par elle. Cela n’empêche pas qu’elle paraisse parfois comme ayant toujours existée sous sa forme présente (à la manière de l’IngSoc d’Orwell dans 1984 où le présent est une vérité absolue pour le passé et le futur). Le monde matériel prime sur celui des idées, c’est l’environnement matériel, la somme des êtres sociaux et leur position dans la société qui déterminent la conscience. Ainsi à travers le marxisme, nous avons une analyse de la société comme elle est (via le matérialisme) et non pas comme elle pense être ou veut être (ce qui serait via la Morale). Comme la citation le précise bien, ce n’est donc pas à travers une éthique que le système de production capitaliste est critiqué mais bien pour des raisons scientifiques. Le marxisme (philosophique) est un outil d’analyse critique qui ne possède pas de morale propre. Par conséquent, on ne peut construire un monde (socialiste ou autre) prédéterminé à partir d’une « éthique marxiste ». On ne peut construire (ou rejeter) un monde à partir de la seule Morale. Ce serait anti-marxiste. Cela n’empêche pas Marx lui-même et les militants marxistes d’avoir une éthique, une morale qui s’est développé au cours du temps et influencée par les conditions matérielles. Les mouvements politiques marxistes ont par exemple une morale.

 

AF. La critique du salariat par le marxisme n’est-elle pas une critique éthique

 

BT. Je poursuis donc ma réponse négative envers ce domaine de la précédant question. Je vais aller sur le domaine du matérialisme historique et de la dialectique marxiste vulgarisée, par conséquent j’avertis de possibles erreurs, fréquentes lorsqu’on vulgarise Marx. Cependant ceci me semble nécessaire pour simplifier le propos. Pour Marx, le concept du salariat sépare le travailleur-euse (ou prolétaire plus précisément) de son travail en lui prenant une partie du produit de son travail. Il conclue ceci à partir d’analyse historique dynamique en reprenant et modifiant la dialectique d’Hegel. Le marxisme part du principe que l’Homo sapiens est un animal qui travaille. Il agit sur son environnement par l’action du travail. La séparation des produits du travail de l’Homo sapiens revient donc à une négation de lui-même. A partir de cette « idée-force » qui suit une analyse matérielle, certains diront probablement que le marxisme prend ceci comme référence par une lecture éthique. C’est selon moi le seul niveau de débat qu’on peut avoir de manière claire entre le marxisme et la Morale ou l’éthique. Pour moi, cette analyse repose sur une réflexion scientifique de l’histoire de l’Humanité et non moraliste, mais ceci serait source d’une discussion. Cependant, j’avoue qu’il ne s’agit pas d’un point facile à clarifier et à développer en une interview-réponse, il mériterait un long débat.

 

AF. Le marxisme est-il un relativisme culturel ? Toutes les cultures se valent-elles ? Les positions éthiques ne sont-elles que des produits sans valeur et sans importance de cultures différentes ?  

 

BT. La triple question ne donne pas la même réponse si on prend sur le plan temporel linéaire mondial ou sur un plan transversal à une date donnée. Comme je l’ai dit précédemment, la Morale (et donc l’éthique) est façonnée suite à une histoire propre dynamique et des conditions matérielles passées et actuelles. Elle ne peut tomber du ciel, hormis pour les croyants qui pose cette idée que Dieu donne sa morale à l’Humanité via des prophètes. A noter que d’un point de vue marxistes, la morale religieuse est elle-même issus de la « matière » lors de conditions historiques données. Elle a évolué par ailleurs. A partir de là, il est difficile de juger la Morale d’un point de vue absolu, qui est un paradoxe en soi si on utilise la logique moraliste, en la classant comme plus avancée ou non. 


Du point de vue marxiste, la culture dominante est la culture de la classe dominante. Cette culture s’est développée suivant la même logique que celle que j’ai décrite pour la Morale (conditions matérielles, historiques…). La Morale est d’ailleurs une composante culturelle, et l’éthique une composante de la Morale. Au cours du développement de l’Humanité du point de vue mondiale, différentes classes et sous-classes sociales se sont succédées en tant que groupe social dominant. Chacune a vu se développer une culture en son sein qui a été diffusée. L’analyse à travers le matérialisme historique sous-entend que les cultures féodales (allemandes, chinoises, japonaises, anglaises, etc…) sont moins avancées que les cultures bourgeoises et petites bourgeoises nées durant les premiers balbutiements du modèle de production capitaliste et ayant évolué depuis. Nous retenons ceci car le système de production capitaliste est plus avancé socialement que le système de production féodal. Il est cependant plus juste et plus précis de dire que ces cultures étaient les mieux adaptées dans le système de production et surtout dans les rapports sociaux de production de leur époque. Ces rapports sociaux n’étaient pas similaires lors de stade féodaux géographiquement distant mis de manière simplifié dans une même définition, il existe donc différentes Morales suivant les différentes régions durant la féodalité. Je ne peux pas dire de manière arbitraire que la Morale féodale chinoise est supérieure à la féodale allemande mais simplement qu’elle était plus adaptée à son époque et sa région (ce qui est normale puisqu’elle s’est « créée » là-bas). Cependant du point de vue actuel, ces Morales sont inférieures vu que nous sommes dans un rapport de production capitaliste avec une Morale bourgeoise dominante. Une telle Morale n’aurait pas été adaptée à la période féodale anglaise. De toute façon, sa mise en place n’aurait eu aucun sens puisque les rapports de productions féodaux anglais dominants n’allaient pas permettre l’arrivée d’une Morale bourgeoise, de manière inconsciente évidemment. La Morale bourgeoise a pu apparaitre lorsqu’il existait les premiers rapports de production capitaliste minoritaire.


Dans des conditions de production capitaliste, les positions éthiques, liées à la culture, sont des produits sans valeur de la culture, au sens du produit comme résultat et non comme finalité du travail. Il s’agit de jugements ou de priorités, positifs, indifférents, neutres ou négatifs, sur des aspects de notre société ou de comportements.  La culture fait partie intégrante de nos rapports sociaux et elle permet de reconnaitre rapidement l’origine sociale et le rôle social d’un individu. Elle finit donc par avoir une valeur d’échange même si elle peut difficilement s’obtenir par simple échange d’argent. L’éthique aurait, elle, un aspect sans valeur.

Pour terminer cette réponse je parlerai de l’erreur de jugement d’amoralisme. Il arrive de lire que les léninistes ou parfois les nazis étaient amoraux. Par exemple, les recherches médicales dans les camps de concentration sans consentement des sujets mais dans une optique d’analyse des « races » sont vues comme la représentation typique d’un amoralisme nazi. Personne n’est amorale, chaque classe et chaque individu a une morale. Les nazis en question avaient une morale propre qui se fondait sur différents points telle que l’eugénisme raciale qui était vu comme bon. Les expériences en question respectaient la morale car elle allait dans une meilleure compréhension et amélioration de la « race ». Il s'agit donc plutôt un immoralisme selon la Morale bourgeoise actuelle. Il est intéressant de voir que les USA ont pratiqué des recherches qui profitaient de la misère économique d’une partie de leur population dans les années 50, alors qu’ils étaient choqués par les recherches nazies dans les camps. Nous avons un autre système et donc une morale légèrement différente (les rapports sociaux de production étant les mêmes la Morale avait des traits semblables, mais les autres rapports sociaux étaient radicalement différents ce qui modifiaient le reste de la Morale). Évidemment, je retiens que la morale actuelle est supérieure à la morale nazie, je ne suis pas postmoderniste donc tout ne se vaut pas.


 AF. Y a-t-il, ou non, une éthique propre au prolétariat ? 


BT. Comme nous l’avons vu, chaque militant a une morale et donc une éthique. Il en est de même pour chaque individu. La Morale venant des conditions matérielles, des rapports sociaux et du dynamisme historique, il existe donc une éthique particulière à chaque classe. On peut parler de sous-morale ou sous-éthique vu que la globalité de l’éthique et de la Morale sont résultantes de la culture dominante. Chaque classe sociale a vu se développer en son sein une éthique et une morale qui lui semble propre. A l’intérieur de cette classe, il y a une variation de l’éthique et de la morale sur le plan individuel mais on retrouve des traits communs aux représentants de la classe en question. Plus une classe sociale sera uniforme, plus la morale de ses représentants sur le plan individuel sera uniforme. Nous pouvons continuer avec les sous-classes sociales issues du prolétariat, telle l’aristocratie ouvrière. Ces sous-classes ont une morale plus uniforme que celle de l’ensemble du prolétariat. La classe bourgeoise possède une morale relativement unifiée vu qu’il s’agit aujourd’hui d’une des classes sociales les plus uniformisée. 


Cette éthique prolétarienne non-uniforme est un objectif de lutte de personne de gauche se référençant souvent à A.Gramsci. Ils-elles veulent développer et stimuler les aspects de l’éthique prolétarienne qui sortent de la morale dominante bourgeoise pour contrer l’hégémonie culturelle et stimuler une lutte des classes. Un rapport de force devient présent. Cependant, il est très rare que de tel-le-s camarades analysent sincèrement l’origine de la Morale. Ils prennent l’état actuel des choses comme acquises sans en chercher l’origine. Ces militants, qui se retrouvent aujourd’hui dans des mouvements tel la France Insoumise et se réfèrent parfois à Chantal Mouffe, font l’erreur de vouloir donner une nouvelle morale au prolétariat avant d’avoir une véritable fin politique. Ils restent donc dans une phase théorique utopique culturelle. L’objectif politique doit guider la morale, et va la façonner, et non le contraire. 
F.Engels critiquait déjà leurs ancêtres politiques : les socialistes utopiques. "Le socialisme est pour eux tous l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues, et il suffit qu'on le découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa propre force; comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine, la date et le lieu de sa découverte sont un pur hasard. […] Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer sur un terrain réel." (F.Engels, Socialiste utopique ou socialisme scientifique, 1880). Nous voyons que la Morale doit être mise sur le terrain du réel, c'est-à-dire le terrain matériel.


Concernant les militants marxistes, il y a un intérêt net à s’extirper de la Morale bourgeoise, qui limite l’analyse systémique puis l’action politique organisée. Les militants marxistes avec la Morale bourgeoise se retrouveront bloqués et ne pourront faire une incursion dans le droit bourgeois. Dans l’idéal révolutionnaire, le moyen pour obtenir la fin politique est en dehors de la Morale bourgeoise. Le militant révolutionnaire doit nécessairement se libérer de la Morale bourgeoise.

 

AF. La justice sociale est-elle une notion éthique ? Est-elle compatible, partie intégrante ou extérieure au marxisme ?

 
BT. La thématique de la justice sociale est une notion éthique fortement présente dans les milieux militants du centre-gauche jusqu’à la gauche de la gauche. On la retrouve aussi au sein du prolétariat. Comme dit plus haut, sa prépondérance dans le débat politique nuit à celui-ci, principalement parce qu’il s’agit souvent d’un concept non-défini et donc immatériel. Les marxistes font leur l’éthique demandant une plus grande justice sociale de manière différente qu’on s’imagine faire sien la lutte pour plus de justice sociale. L’histoire du mouvement ouvrier a verbalisé cette thématique très rapidement comme revendication du prolétariat, notamment en France où les socialistes utopiques (Proudhon, Fourrier, etc…) plaçaient ce thème au sein de longs discours de tribuns. Ces socialistes utopiques voulaient la justice sociale mal définie comme fin politique. Du point de vue marxiste, l’objectif premier n’est pas la justice sociale, mais l’abolition du salariat et la collectivisation des moyens de production, qui abolira nos rapports sociaux actuels de production capitaliste et amènera une justice sociale. Cette justice sera une résultante. Nous pouvons revenir à la citation de Lafargue sur Marx. De nombreux militants marxistes se placent aussi sur l’agitation politique en demandant une justice sociale dans un but politique révolutionnaire et pour diffuser les premières idées au sein du prolétariat. Ainsi la justice sociale est une partie du militantisme marxiste tout en étant une partie extérieure au marxisme (philosophique). Le lien entre les deux repose sur la dialectique.



Brice Touilloux

 

 

19:36 Publié dans Entretien avec des socialistes | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook |  Imprimer | | | | Pin it! | | | Adrien Faure |  del.icio.us | Digg! Digg

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