23/07/2018

La révolution genevoise de 1792 : la chute des Patriciens

 

 

 

Je dois la matière du présent récit à Thomas Dartiguepeyrou, du Master d'histoire générale. Qu'il en soit remercié. 

 

 

Après Fatio arquebusé, les milices bourgeoises désarmées, Rousseau humilié, Voltaire menacé, les révolutionnaires écrasés, nous voici parvenus, chers lecteurs, au terme de notre chronique narrant l’histoire politique du XVIIIe siècle genevois. Cette fin de siècle va être marquée par un événement que vous connaissez tous : la Révolution française. La monarchie tombée, c’est le principal allié des Patriciens genevois qui disparaît. Qui viendra à présent sauver l’ordre ancien et maintenir la société de castes ? Personne. C’est pourquoi, en cet ultime chapitre, nous parlerons encore une fois révolution ; à la nuance près qu’elle aura le goût de la victoire pleine et ne se résorbera point en un galop d’essai trop vite oublié.

 

Commençons notre récit en février 1789. Le prix du pain est haussé par le gouvernement, nourrissant le mécontentement chez les classes populaires. En conséquence de quoi, en février, à Saint-Gervais, des émeutes éclatent, menées par des Natifs et soutenues par les Bourgeois. Dans un esprit d’apaisement et de concessions, le Petit Conseil revient sur la hausse, ainsi que sur certaines des mesures punitives de 1782. Ainsi, il autorise le retour des révolutionnaires exilés, la création de cercles politiques et la reformation des milices bourgeoises. Mais déjà, dans la cité, retentit le fracas de la Révolution française. Un mouvement égaliseur, composé de Natifs et de certains Bourgeois, dignes héritiers des révolutionnaires de 1782, est en effet né. Il réclame l’égalité en droits pour tous les habitants de Genève, prétendant ainsi revenir à une ancienne constitution égalitaire qui aurait existé dans un lointain passé. A la fin de l’année 1790, bon nombre de Natifs s’éloignent toutefois des Bourgeois, et, en février 1791, dénoncent leur condition tout en demandant des droits égaux aux Citoyens et Bourgeois. On retrouve ici les revendications des Natifs rebelles qui menèrent la révolte des années 1766 et 1770. Dans le même temps, entre 1789 et 1790, la plus basse des castes de l’Etat s’éveille doucement à la chose publique. Les Sujets, la caste des habitants de la campagne, auxquels la bourgeoisie était interdite, qui n’avaient pas le droit de vivre en ville et étaient soumis à toutes les castes urbaines, ne s’étaient jusqu’alors jamais opposés à leur malheureux état d’infériorité. Ce sont les Égaliseurs qui leur rendent visite et diffusent leurs idéaux d’égalité si bien que, progressivement, les Sujets se rallient à eux. La base sociale des futurs révolutionnaires s’étend.


Le 5 février 1791, les Natifs présentent un mémoire commun au gouvernement patricien où ils demandent l’égalité en droits. Mais le gouvernement reste muet face à ces revendications et se contente de renforcer le nombre de soldats patrouillant dans les rues. En réaction, le Cercle de la Grille, cercle politique natif, appelle aux armes contre le régime patricien. Habile stratège, le Petit Conseil contacte alors les milices bourgeoises, nouvellement légalisées, et leur demande assistance pour sécuriser la ville face aux Natifs revendicateurs. Beaucoup de Citoyens et de Bourgeois sont en effet satisfaits des restrictions qui pèsent sur les droits et libertés des Natifs. Ils apprécient que ceux-ci ne puissent les concurrencer dans un certain nombre de professions, que l’accès aux maîtrises leur soit difficile, que la vente de certains produits à l’international ne puisse se faire que par leur biais et que des taxes spéciales grèvent leurs capacités économiques. L’ancienne alliance de la révolution de 1782, entre Natifs, Bourgeois et Citoyens, semble vaciller en cette année 1791, tandis que les Patriciens tentent de les diviser pour mieux préserver leur autorité sur Genève. Le 15 février 1791, les tensions entre Natifs rebelles et miliciens bourgeois favorables au régime culminent avec le meurtre d’un des Natifs rebelles. Lors de ses funérailles, une insurrection éclate. Les Sujets quittent alors les campagnes et marchent sur la ville pour porter assistance aux Natifs. Les mercenaires des Patriciens tentent de les empêcher de passer les portes de la cité, tandis que les Natifs bloquent l’avancée des troupes de la garnison qui souhaitent rejoindre les gardes des portes. La situation est critique pour le régime. C’est alors que Du Roveray, un des leaders des Citoyens et Bourgeois, parvient in extremis, avec l’aide des milices bourgeoises, à maîtriser la situation. En échange de leur appui, les Patriciens accordent de nouveaux droits politiques aux Citoyens et Bourgeois : c’est le Code Du Roveray. Un certain nombre de cercles, dits des coalisés, composés des Citoyens et Bourgeois alliés des Patriciens, sont aussi créés. En ce début d’année 1791, la ville est donc tenue par les milices bourgeoises, pour le compte du pouvoir patricien.


Dans les mois qui suivent, les Egaliseurs mènent des activités de propagande dans toute la ville, amenant le gouvernement patricien à interdire leurs symboles, importés de la Révolution française, que sont la cocarde genevoise (jaune, rouge et noire), les bonnets phrygiens, les arbres de la liberté et de nombreuses chansons contestataires. Plusieurs Egaliseurs sont aussi arrêtés. Du point de vue des Patriciens, la situation semble sous contrôle. C’est alors qu’entre le 2 octobre et le 19 novembre 1792, les armées révolutionnaires françaises occupent successivement Carouge puis la Savoie, toutes deux provinces sardes, tandis que la Convention proclame que les Révolutionnaires apporteront « fraternité et secours aux peuples qui voudront recouvrer leur liberté ». Les Patriciens tremblent. Tout en tentant de recruter de nouveaux soldats et mercenaires, ils appellent à l’aide leurs alliés suisses qui dépêchent en hâte des troupes pour assister le régime. Les représentants des oligarchies suisses et les Révolutionnaires français négocient alors et se mettent d’accord sur une non intervention des Français à Genève en échange du retrait des troupes suisses. Rien n’y fera. Début décembre 1792, l’insurrection révolutionnaire est lancée à Genève par les cercles rebelles, qui ont entraîné leurs hommes à l’abri des regards dans les campagnes. Une bataille armée entre cercles rebelles et cercles coalisés pro-patriciens se déclenche. Après moult combats, le 5 décembre 1792, les révolutionnaires genevois l’emportent sur les milices bourgeoises et la garnison de mercenaires. Après un siècle de luttes acharnées pour la liberté et l’égalité, le régime des castes est finalement brisé, le pouvoir patricien défait, l’oligarchie vaincue. Avec la chute des Patriciens commence ainsi la première république démocratique de l’histoire de Genève. L’histoire de la communauté politique à laquelle, nous, citoyen de Genève, appartenons toujours aujourd’hui commence donc en cette victoire révolutionnaire. Qu’on se rappelle que l’avènement de notre démocratie a commencé par ces événements de fer et de sang dans la lutte armée contre le despotisme d’une caste prétentieuse qui s’arrogea tous les pouvoirs pendant bien trop longtemps, puisque nul ne se donne plus la peine de le rappeler aux futurs et actuels citoyens de notre république, les maintenant dans l’ignorance de leur passé et de leurs origines.


Mais poursuivons quelque peu de coudre la trame de notre récit et abordons la mise en place tourmentée de la nouvelle république. Un jour après la victoire sur les forces armées du régime, soit le 6 décembre 1792, les représentants des cercles révolutionnaires se réunissent pour élire un comité de quarante membres chargés de la direction du mouvement révolutionnaire. Ce comité révolutionnaire rédige un édit établissant la citoyenneté pour tous et l’élection au suffrage universel d’une assemblée constituante. Mais le Conseil Général, assemblée des Citoyens et des Bourgeois, refuse l’édit révolutionnaire. Ce faisant, il provoque une nouvelle insurrection. Le comité révolutionnaire suspend alors l’autorité des conseils restreints et les remplace par un comité militaire et un comité administratif. Suite à cela, le 12 décembre, le Conseil Général, finit par céder et accepte l’édit révolutionnaire. Le 28 décembre, les vieux organes du pouvoir patricien, le Petit Conseil et le Conseil des Deux-Cents, sont dissous. Tous les jugements politiques antérieurs à la révolution sont annulés, dont les jugements rendus à l’encontre de Rousseau et de ses livres. Trente ans après l’affront fait à Rousseau par les Patriciens, sa dignité publique lui est ainsi pleinement rendue. Une assemblée dite souveraine est mise en place. Elle est composée d’environ 6000 membres, correspondant à tous les citoyens majeurs (dès 21 ans), masculins et protestants de Genève, et se réunit environ quatre fois par mois en moyenne. Elle élit les citoyens chargées de fonctions publiques, votent des indications instruisant les fonctionnaires publiques de leurs tâches, et décident de la gestion de la sécurité, de l’organisation de la ville, de la politique économique et fiscale, et, à vrai dire, de tous les sujets qu’elle souhaite. 82% des propositions mises au vote sont approuvées, seule la question fiscale divisant véritablement les citoyens entre eux. Du côté des cercles politiques, ceux-ci deviennent tous des clubs, adoptant ainsi le vocabulaire révolutionnaire français. Parmi tous ces clubs, il y en a 28, il en est un, le Club des Marseillais, qui regroupe tous les éléments révolutionnaires les plus extrémistes. Ce club prend possession du principal arsenal de la ville et s’y installe pour monter la garde. Cet arsenal devient ainsi un lieu de débats et de fêtes. En parallèle de l’Assemblée Souveraine, les clubs constituent un Grand Club, assemblée dite discutante ouverte à tous et se réunissant au Théâtre de Neuve, tous les soirs de 18h à 21h. Ses séances s’organisent autour de la discussion de motions qui, si elles sont adoptées, donnent lieu à une adresse au gouvernement, c’est-à-dire aux comités révolutionnaires en charge de la gestion des affaires publiques, ou à l’Assemblée Souveraine. Pendant les treize mois d’existence du Grand Club, ce dernier discute et émet ainsi 121 adresses. Voici donc les institutions qui émergent de la révolution de 1792. Cependant, quelques ultimes soubresauts vont venir troubler la quiétude révolutionnaire du nouveau régime.


En effet, à partir de l’année 1794, la situation économique se dégrade et la révolution se radicalise. Des tensions entre révolutionnaires extrémistes (dits égaliseurs) et modérés (dits englués) apparaissent et explosent parfois en escarmouches violentes. Inspiré par les événements français, un Club des Montagnards est créé à Genève. Ses membres souhaitent pourvoir la ville d’une guillotine. Le village de Jussy est qualifié de Petite Vendée pour ses positions contre-révolutionnaires supposées. Une expédition révolutionnaire s’y rend et, n’y trouvant pas de troupes de la contre-révolution, y festoie durant trois jours et trois nuits. C’est dans ce contexte tumultueux, qu’en avril 1794, la constitution révolutionnaire rentre en application avec un nouveau gouvernement révolutionnaire à sa tête. Mais les questions fiscales divisent la population et les groupements politiques. Le 19 juillet 1794, une insurrection se déclenche. Les révolutionnaires égaliseurs, menés par le Club des Montagnards, arrêtent aristocrates et englués, expropriant leurs biens, tandis que le gouvernement constitutionnel est mis en pause et qu’un comité révolutionnaire insurrectionnel prend le pouvoir. Un tribunal révolutionnaire est créé. Plus de 500 aristocrates et englués sont alors jugés, onze sont exécutés. Mais à la fin de l’été, le gouvernement constitutionnel et les révolutionnaires modérés parviennent à récupérer le pouvoir et à faire arrêter les Montagnards. Pour en finir avec les excès de la révolution, un acte d’oubli est voté à 73% par l’Assemblée Souveraine. Cet acte annule les décisions du tribunal révolutionnaire et amnistie les extrémistes. Avec cette reprise en mains de la révolution par les modérés, la république s’installe dans une période de tranquillité relative.


Et après la révolution ? En 1798, les armées révolutionnaires françaises envahissent Genève. La république révolutionnaire genevoise est ainsi abattue traîtreusement par une autre révolution, elle-aussi à deux doigts d’être poignardée dans le dos. Transformée en simple département français, Genève doit attendre 1813 pour recouvrer son indépendance. Mais sous quelle forme ? Quel régime suivra l’occupation française ? Ce sont des questions que j’aborderai, si possible, dans un futur proche.


Ainsi se conclue ma chronique du XVIIIe siècle genevois. J’en profite pour remercier le Professeur Würgler, du Département d’histoire générale, pour avoir organisé un séminaire sur la participation politique à l’époque moderne. C’est dans ce cadre que s’est offerte à moi la possibilité d'en apprendre davantage sur tout un pan de l’histoire politique de notre canton qui m’était fort méconnue jusqu’alors.

 



Adrien Faure

 

 

 

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Commentaires

Durant mon parcours scolaire, je ne comprenais pas ce besoin d'étudier l'histoire, de plus la méthode d'enseignement ne consistait pas à comprendre mais à faire le perroquet avec des dates et des lieux, "1515 Marignan" etc...

Par contre en lisant vos notes, vous êtes un de ceux qui nous font comprendre l'histoire et ses conséquences sur le présent, c'est toujours avec délectation que je lis vos notes et vous félicite de votre réelle compréhension de l'histoire !

Merci et félicitation pour ces voyages dans le temps !!

Écrit par : Corto | 25/07/2018

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