12/07/2018

Le soulèvement des milices bourgeoises genevoises entre 1734 et 1737

 

 

Je dois la matière du présent récit à Aline Müller, du Master d’histoire générale. Qu’elle en soit remerciée.

 


En 1714, sept années après que le gouvernement oligarchique ait fait fusiller Fatio, les conseils restreints décident, sans consulter aucunement le Conseil Général, l’assemblée des Citoyens et des Bourgeois, de rénover les fortifications de la ville de Genève. Pour ce faire, ils empruntent et lèvent de nouvelles taxes (sur le café notamment). Face à ces nouvelles taxes inopinées, les Bourgeois protestent de ne pas avoir été consultés par le gouvernement et rendent public en 1718 deux lettres anonymes où ils demandent la consultation des Citoyens et Bourgeois à ce sujet (ce qui n’est pas sans rappeler le slogan anglo-américain No taxation without representation). Le gouvernement condamne les lettres et les interdit, ainsi que les rassemblements en leur faveur. Néanmoins ces lettres continuent de circuler, alimentant le ressentiment à l'encontre des Patriciens. En 1724, ces taxes sont prolongées pour dix années supplémentaires par le gouvernement car la rénovation des fortifications se poursuit. En 1734, la question se pose à nouveau. Mais, cette fois-ci, Citoyens et Bourgeois sont bien décidés à ne pas se laisser faire.


En 1734, donc, le gouvernement réfléchit à la prolongation pour dix ans des taxes finançant la rénovation des murailles de la cité. Le pasteur Michel Léger rédige alors un mémoire de protestation qu’il présente aux milices bourgeoises pour obtenir leur approbation. En effet, en ce temps-là, la sureté de l’Etat genevois reposait sur les épaules conjointes d’une garnison de 1700 hommes, fondée en 1603 et composée à 90% de mercenaires étrangers, et de milices, dites compagnies bourgeoises, composées à 40% de Citoyens et de Bourgeois et à 60% de Natifs et d’Habitants, qui existaient depuis le Moyen-Âge et comptaient 3000 hommes. Ces milices, donc, approuvent le mémoire de Michel Léger, qui est amené le 4 mars, sous la forme d’une Représentation (pétition de l’époque), aux syndics et au procureur général. Cette Représentation demande au gouvernement patricien que le Conseil Général soit dorénavant consulté sur la création ou la prolongation des impôts et autres taxes ainsi que sur la question de la rénovation des fortifications de la ville. Or, le Petit Conseil ne réagit d’abord en aucune façon à la Représentation reçue, au grand dam des Citoyens et Bourgeois. Cette absence de réaction de la part du gouvernement nourrit les tensions à l’intérieur de Genève, tandis que bruissent des rumeurs d’une intervention militaire des alliés étrangers des Patriciens. Finalement, le Petit Conseil sort de son silence pour accuser les tenants de la Représentation de vouloir le renverser. Citoyens et Bourgeois protestent de leurs intentions honorables et affirment que les accusations patriciennes sont dénuées de tout fondement. Dans ce contexte tendu, ils vont faire une découverte surprenante.


Le 1er juillet, des membres des milices bourgeoises rapportent à leurs pairs que plusieurs canons ont été déplacés des arsenaux miliciens à ceux proches des quartiers du gouvernement, tandis que plusieurs canons sous leur garde ont été tamponnés, c’est-à-dire rendus inutilisables. Stupeur parmi les milices de la ville. Immédiatement, on comprend la tentative des Patriciens de les désarmer. Une semaine plus tard, le Conseil des Deux-Cents votent en plus la prolongation des taxes finançant la rénovation des fortifications. Les milices bourgeoises demandent alors au gouvernement que la garde de la ville leur soit remise et non plus partagée avec la garnison. Citoyens et Bourgeois prennent les armes. Mis ainsi fortement sous pression, le Petit Conseil cède et appelle à la tenue du Conseil Général, tandis que, le 6 août, le Conseil des Deux-Cents vote une déclaration blâmant le tamponnement des canons miliciens. Le Conseil Général se réunit et accepte la prolongation des taxes finançant la rénovation de fortifications de la ville. Il décide en outre que tout nouvel impôt devra être approuvé par les Citoyens et Bourgeois. Il souhaite enfin que les responsables du tamponnement des canons miliciens soient punis. Or, le Petit Conseil refuse que le tamponnement soit rendu criminel. Face à cette obstruction, et tandis que des rumeurs de complot patricien se propagent, Citoyens et Bourgeois reprennent les armes, au nom de la préservation de la sécurité publique. Les Patriciens cèdent à nouveau. Le 6 décembre, le Conseil des Deux-Cents votent un édit de pacification qui comprend l’exclusion des responsables du tamponnement, dont le Syndic de la garde, des conseils restreints. L’édit de pacification est entériné par le Conseil Général deux semaines plus tard. Un calme précaire revient sur la ville. Mais en ces temps troublés, le calme ne dura pas.

 
En 1736, un nouvel événement met le feu aux poudres. Le Patricien Bernard de Budé, par ailleurs Comte de Montréal, assemble une milice pro-gouvernementale composée de Natifs et d’Habitants, afin de contrebalancer l’influence des milices bourgeoises. L’action de Budé provoque un vif émoi parmi les Citoyens et Bourgeois qui protestent. Le gouvernement fait ensuite arrêter quatre Citoyens qui propagent des rumeurs sur les intentions belliqueuses du gouvernement. Leur procès déclenche la fureur des Citoyens et Bourgeois. Le 21 août 1737, les milices bourgeoises entrent en action et s’emparent des points clefs de Genève. Après une fusillade avec les soldats de la garnison patricienne, ces derniers se rendent et sont faits prisonniers. La ville est à présent sous autorité des milices bourgeoises. Les Patriciens sont défaits et leurs familles quittent la ville. 14 des 25 du Petit Conseil sont destitués, ainsi que 150 des 200 membres du Conseil des Deux-Cents. L’oligarchie prendrait-elle ainsi fin si tôt au sein du siècle ? Genève serait-elle la nouvelle Athènes ? Mais dans ce monde de l’Ancien Régime, oligarchies et monarchies marchent mains dans la main quand il s’agit de s’opposer aux libéraux et aux démocrates.


Un mois jour pour jour après la révolte des milices bourgeoises et la chute des Patriciens, la monarchie française annonce que le Roi de France offre sa médiation à Genève. C’est une offre qui ne se refuse point. Qui plus est, les oligarchies alliées des Patriciens genevois, Zürich et Berne, se joignent aussi à la médiation. Les médiateurs exigent que la garnison patricienne récupère la garde de la ville des mains des milices bourgeoises. Le 8 mai 1738, le Conseil Général accepte le Règlement de l’Illustre Médiation que lui soumettent puissances étrangères et qui rétablit la situation antérieure. Le règne oligarchique des Patriciens est ainsi restauré sur Genève.

 

La suite ? Vous la connaissez. C’est, entre 1762 et 1768, l’Affaire Rousseau que je vous ai narrée préalablement, puis la révolte des Natifs et l’émigration chez Voltaire jusqu’en 1778. Et enfin, en 1782, ce qui sera l’objet de notre prochain billet : la révolution.

 

 

Adrien Faure

 

 

 

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